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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 21:08

intitulé de l’atelier :  Passage / rencontre

   

   Le texte de Renaud

Certaines personnes traversent  leur vie sans ressentir aucun problème existentiel, pour d'autres c'est exactement le contraire : de la naissance à leur mort ils sont englués dans ce type de difficultés. Une autre catégorie existe : les personnes qui passent la première partie de leur vie dans le mal-être permanent et qui, un jour, à l'occasion d'un évènement particulier sentent que le poids considérable qui pèse sur eux va disparaître. Maintenant. Demain. Dans dix ans. Ils ne savent pas quand, mais ils savent que ce mal-être permanent va laisser place à un plaisir de vivre définitif. Ils auront envie de sourire sans raison et le feront sans arrière-pensée. J'appartiens à cette catégorie. L'événement fondateur de cette nouvelle vie fut une rencontre avec un homme, rencontre qui ne dura pas plus de temps que ne brûle une cigarette.

C’était un jour de juin. Je vivais à Labège depuis peu. J’étais parti à la découverte du village. Le soleil allait se coucher dans moins d'une demi-heure. L’atmosphère était moite. L'air lourd, sans un souffle d'air. Des trouées colorées de rose perçaient à travers les nuages. J’avais traversé la place Saint-Barthélemy et longé le restaurant qui se préparait à ouvrir, et contourné l’église en prenant l’impasse Coutouriou ; je me trouvai maintenant sur un petit parking que je ne connaissais pas. Un gamin sur son vélo rouge me frôla à toute vitesse, longea l’église et disparut au coin. Cette scène ne me procura aucune émotion particulière. Le parking était presque désert. Une seule voiture y était garée.

Le village n’avait a priori pas pu se développer au-delà de ce petit parking. Peut-être pour cause de risques d'inondation car c'était là, m'avait-on dit, qu'étaient située, autrefois, la zone marécageuse de la vallée de l'Hers. Seules quelques maisons avaient pu être construites récemment dans ce coin du vieux Labège. La lumière était diaphane, d'un blanc cotonneux uniforme, sans relief. Mon regard fut attiré sur ma gauche par une luminosité plus forte. Là, à quelques dizaines de mètres de l’église, non loin de la place du vieux village, subsistaient des champs et cette percée  campagnarde dans le paysage urbain m’attira. Je vis qu’un chemin de pierres me permettait de continuer ma promenade dans cette direction. A son entrée, deux vieux arbres, placés sur la droite du chemin, portaient chacun un panneau. L’un indiquait que la voie était sans issue, l’autre que la voie était privée. Je constatai que le haut des arbres était taillé très régulièrement. Les oiseaux chantaient extrêmement fort. Je regrettai de ne pas pouvoir en reconnaître un seul. Je m’engageai dans le chemin.

Sur la droite, une haie d'arbustes très dense empêchait toute incursion dans le jardin d'une maison, certainement la dernière de ce bout du village. Sur la gauche,  deux vieux fils électriques parallèles, tendus entre de courts piquets en bois défraîchi, délimitaient un petit champ non cultivé depuis longtemps, aux hautes herbes jaunies par les premières chaleurs. Mon tee-shirt collait à ma peau. L'humidité dans l'air augmenta subitement. Après seulement quelques mètres, le chemin faisait une courbe. Je m'y engageai. Quitter aussi brusquement l'environnement urbain pour cette petite parcelle de nature me déconcerta. Dès que la courbe fut dépassée, je vis la haute barrière métallique qui obstruait le passage et devant laquelle se tenait un homme.

Le vent était toujours inexistant. Immobile, le corps légèrement penché en avant, l'homme avait appuyé ses deux coudes sur la plus haute travée de la barrière située un peu en dessous de la hauteur de ses épaules. Un petit sac à dos de voyage pendait au poteau qui séparait les deux éléments de la haute barrière métallique. Je le voyais de dos. Il ne m'avait certainement pas entendu arriver. Je m'arrêtai et écrasai sans faire de bruit un moustique qui venait de me piquer à la jambe et décidai aussitôt de faire demi-tour et je vis les deux chevaux, le brun et le blanc, tourner au coin du champ, se dirigeant vers l'homme et s'arrêtant à environ cinquante mètre devant lui là où du foin avait été placé en leur intention. Je fis les quelques pas jusqu'à la barrière et me plaça à la droite de l'homme en observant le cheval blanc tourner en cercle autour de son compagnon qui lui, immobile, avait baissé sa fine encolure pour commencer à manger. J'appuyai moi aussi mes coudes sur la traverse du haut. Nous avions la même taille. Je ne me souviens plus comment il était. Je n'avais aucunement envie d'engager la conversation. Les échanges artificiels m'étaient insupportables à cette époque. Cet homme ne m'intéressait pas.

De si jolis chevaux, l'entendis-je murmurer...l'homme se tourna vers moi. Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche et m'invita à en prendre une. Je déclinai son invitation sans rien dire et portai mon attention sur les chevaux. J'entendis une allumette craquer et un bruit d’aspiration d'air, celle de la première bouffée. Je sentis son regard sur moi. Je décidai de l'ignorer. Il me posa une question étrange.

Pourquoi t'es ici ?
Je ne suis pas d'ici. Je ne fais que passer.
L'homme tira sur sa cigarette. Moi aussi, dit-il. C'est pareil pour moi.
Pourquoi lui avoir dis que je n'étais pas d'ici ? Je tournai la tête et le regardai et fus frapper par le la transparence de son regard et le sourire qu'il me donna fit bouger quelque chose en moi.  J'essayai de me concentrer sur le paysage qui s'offrait à nous.

Le chemin qui j'avais emprunté continuait après la barrière sur une trentaine de mètres et tournait sur la gauche. Une rangée de hauts arbres enchevêtrés les uns dans les autres succédait à la barrière électrique et empêchait de voir où le chemin aboutissait. Certainement pas très loin. Sur ce même côté, a gauche, un filet d'eau, difficile à franchir car encaissé plus profond qu'un fossé ordinaire, sortait d'une buse en béton. Le champ où les chevaux mangeaient était situé un peu plus loin, sur la droite et donnait sur le chemin avant que celui-ci ne prenne son virage. La haie de droite qui délimitait le jardin était toujours infranchissable et s'arrêtait à l'entrée du champ des chevaux. En temps normal, j'aurai fait immédiatement demi-tour : mon sentiment d'oppression quasi permanent aurait été décuplé par cet endroit confiné ;  la trouée vers le ciel dans la haie du fond, ne m'aurait pas aidé à diminuer ce malaise. Le cheval blanc avait fini de tournoyer et avait placé sa tête sous le cheval brun. Le bruit d'une autoroute arrivait jusqu'ici, affaibli mais très reconnaissable.

Il m'interrogea  de nouveau.
Tu habites ici ?
Oui, à quelques pas de là.  Au bout du village que tu viens de traverser. Et toi ? Rajoutai-je après une courte hésitation.
Oh, moi ! Là-bas. Ses yeux s'élevèrent vers la trouée au dessus de la haie du fond.
C'est  loin chez toi ?
Oui très. Il tira une nouvelle fois sur sa cigarette. J'y retourne très bientôt.

Puis il me demanda si je connaissais ces chevaux. Je lui dis que non. Que je venais d'arriver ici. Que les chevaux m'étaient  inconnus. Il m'a dit qu'il les connaissait très bien. Qu'il avait appris à les connaître quand il était enfant. Quand il vivait dans d'immenses espaces. J'étais fasciné et je ne bougeai pas et j'aurai pu l'écouter pendant des heures et j'eus l'impression que beaucoup de temps était passé quand je repris mes esprits et sa cigarette n'était pourtant consommée qu'au deux tiers quand il s'arrêta de parler.

Son sac à dos était accroché à un des deux cadenas qui fermaient les deux grosses chaînes métalliques ceinturant les deux battants métalliques. Le sac était en cuir ocre, élimé. La pierre était accrochée au dessus du sac par un fin lacet noir, passé par le trou parfaitement rond de sa partie la plus fine. La pierre était oblongue, d'une couleur ocrée et pouvait être contenue dans un poing serré et je me demandai si je pouvais trouver un de nos galets avec cette  finesse dans la texture et dont la couleur pouvait se rapprocher de cet orangé, tenant plus du végétal que du minéral, et je savais bien que non. J'aimai beaucoup caresser du doigt les galets usagers que je récupérai de ci de là lors de mes promenades solitaires. J'imaginai le plaisir unique de caresser cette pierre-ci. Je ne pus m'empêcher de l'interroger.
Cette pierre me parait extraordinaire.
Elle l'est.
Tu l'as trouvé où ?
Dans les Blacks Mountains.
Tu as l'air d'y tenir. Elle représente quoi pour toi ?
Le souvenir du passage.
Quel passage ?
Le passage vers la clarté. La clarté du dedans.

Je n'y comprenais rien. Cette conversation n'avait ni queue, ni tête. Je décidai d'y couper court et de prendre le chemin du retour ; je  lui demandai s'il avait besoin d'aide pour ce soir et il me dit que non et il me sourit. Il tira une dernière fois sur sa cigarette et la jeta dans le filet d'eau sur sa gauche. Je me retournai en le saluant et retourna au petit parking.  Les cris des crapauds se mélangeaient aux chants des oiseaux qui avaient baissé d'intensité. La chaleur était moins oppressante et je me demandais bien pourquoi. J'entendis des voix venant du jardin de derrière la haie. Au moment où je sortais du chemin empierré pour regagner le bitume, le gamin au vélo rouge me fit faire un bond de côté. Il avait élargi son circuit aux limites extérieures du parking et je ne l'avais pas vu arriver. Et il y a peu je l'aurais invectiver. Je me surpris à sourire.

En laissant retomber mon bras droit que j'avais levé sous le coup de cette surprise, ma main effleura quelque chose de dur placé dans ma poche que je savais vide. Je m'arrêtai. Je sortis la pierre trouée de ma poche et la mis dans ma paume et serra le poing. La sensation que je ressentais était exactement celle que j'avais imaginé en la découvrant sur le sac de l'homme. Je décidai de la lui ramener.

L'homme n'était plus devant le portail cadenassé. Je restai un moment devant la barrière me demandant si j'avais rêvé. Puis je me tournai sur la gauche et je vis le mégot jeté par l'homme flotté sur le filet d'eau qui longeait le chemin. Je me rappelai ses étranges dernières paroles. La clarté. La clarté du dedans.


  Le texte de Gaëla

 
  La nuit est presque tombante. Chaque pas alourdit mon corps. Dans cet entre-deux, je me souviens de la raison pour laquelle je suis ici. Mon souffle perd de l'ampleur, ma vue sa profondeur de champ. C'est comme si mon cerveau s'absentait de moi-même et ma conscience se dissolvait dans la série un peu disparate des éléments qui m'environnent. Je perçois au loin un mince clapotement qui me ramène à un état primitif - à cet état d'avant l'action. Soudain me vient à l'esprit l'idée que je ne suis plus de ce monde, que je suis un autre, ou que d'autres me supplantent pour être rendus visibles au monde entier. Je me perds en conjectures, oubliant ma fuite, devenue fortuite, accidentelle. Des herbes sauvages me cisaillent les chevilles, folles à lier dans cette torpeur qui me lie à moi-même. Jamais je ne me serais douté. Ma nuque, dans un fléchissement sonore, stoppe le mouvement indolent de mes pas -menant mon corps sur sa pierre d'achoppement. L'herbe rasée du lointain de ces champs laisse percevoir une campagne qui s'est tue. Et qui meurt. Je ne verrai plus de ces couchers de soleil qui me ravissaient tant. Quand soudain ma conscience s'accélère, et je reprends ma fuite.

Je cours, blessé, une main sur l'épaule. Perçois à travers la moiteur de ma main une opacité que je crois reconnaître ; ils m'ont bien eu, les salauds! Ma main tâchée d'un sang noir et épais. Et quel est l'autre salaud qui nous a dénoncés. Le soleil couchant sera ma défaite. L'opération de sabotage a échoué. Maintenant il faut filer au plus vite. A travers les broussailles, je me love et essaie de ne pas perdre de vue la voie de chemin de fer. J'entends encore les chiens hurler à la mort. J'ai mal, j'ai peur. Là-bas, une échappée possible ; j'aperçois une trouée sous la voie ferrée : probablement celle qui est mentionnée sur le plan ; c'est le chemin que je dois emprunter pour rejoindre Castanet, notre lieu de repli. Il me reste encore quelques mètres, mais je m'essouffle et ralentis ma course. A l'horizon se dessinent les champs de colza qui semblent se refléter dans le ciel ; deux étendues planes qui réduisent ma ligne de fuite. Je lève les yeux au ciel. Je marche à présent, difficilement. Parvenu à l'endroit du tunnel, je m'effondre. Ma main engourdie ne suffit plus à stopper le sang qui s'échappe de ma poitrine. Je déchire mon pantalon, et cette nouvelle pression m'éloigne de la perception que j'ai de mon corps et de ma souffrance ; quand j'entends un craquement proche. Une silhouette se dessine dans le jour finissant, je n'espère plus rien, ne parviens pas à distinguer l'uniforme : ami ou ennemi, proche ou lointain. Ma conscience se décompose. Les pas se rapprochent, l'homme se poste devant moi, tel le golem des récits de mon enfance. Pourquoi t'es venu ici? Je ne suis pas venu ici. Je ne fais que passer, répondis-je d'un air hagard. L'homme tira sur sa cigarette. Moi aussi, dit-il. C'est pareil pour moi. Je ne fais toujours que passer. D'ailleurs je ne suis que passage, pur passage, articule-t-il dans un ricanement sonore. C'est un homme sans âge ; quelques rides profondes strient son visage et marquent son histoire. Du haut de mes dix-sept ans, je pressens que le combat est inégal. Adossé à la paroi du souterrain, il me scrute, tout en restant attentif aux variations de la pénombre. Il doit venir d'un endroit plus proche encore que celui que son corps habite. L'obscurité n'a pas l'air de lui faire peur tandis que pour moi, elle est une menace. "Que préfères-tu?" me dit-il : "Une partie d'échec, un conseil avisé, une énigme à résoudre?" Je ne parviens pas à prendre la mesure de ce qu'il me dit, quand soudain son cynisme m'apparaît avec clairvoyance comme un signe de reconnaissance, comme la seule échappatoire possible. Toute crainte s'est évanouie. J'attends, et cette attente n'est fractionnée par aucune seconde. Le temps n'a plus prise sur moi. J'écoute. De nouveau il va parler. "Tu vois, comme toi j'achève ma course - pour aujourd'hui. Passe ton chemin. Je m'en vais habiter d'autres corps, je m'en vais habiter d'autres lieux. Passe ton chemin. Passe ton chemin. Demain tout cela ne sera plus que vestiges d'une humanité perdue". Ses yeux oscillent de l'espace que j'occupe aux parois du tunnel, dilatant ainsi mon dedans. Puis son regard se pose, lumineux, sur une suite de signes gravés dans la pierre brute ; il cligne des yeux, très lentement, comme pour me signifier que la clef réside là, au creux d'interstices muets transpirant d'humidité. Je comprends le lien qui existe entre l'apparition de cet homme et mon destin. Je n'ai pas échoué. Je renaîs à moi-même, dans le souvenir de cet alphabet perdu enfoui au plus profond de moi.

L'homme écrase sa cigarette au sol, me toise de son regard d'acier, puis me contourne pour se dissoudre dans la nuit. C'est fini. Je suis libre. Libre, serein, de la liberté du dormeur du val, de la sérénité de mes dix-sept ans retrouvés.

 


  Le texte de Corinne

Voilà, ma journée est finie. Je file à La Cadène, retrouver Alice, ma chérie qui y loue une chambre d’étudiant. Il y a un étage pour les filles et un pour les hommes, je dois donc m’y faufiler en toute discrétion. Ah ! L’amour, ça me donne des ailes. Je tourne  au carrefour qui relie la voie rapide, la route de Baziège et le centre du village de Labège. Je quitte le trafic routier et son environnement sonore  et  me dirige par l’Occitane vers le lycée  où la verdure est déjà annonciatrice de bien-être. Je laisse ma voiture le long du self, afin de ne pas me faire remarquer. Je suis léger comme une plume. Je réfrène mon envie de chanter. Mince, un gars est là dans le soir tombant.  Il est trop tard pour faire demi-tour.  Il m’interpelle.

-        Pourquoi t’es venu ici ?

-        Je ne suis pas venu ici. Je ne fais que passer.

 L’homme tira sur sa cigarette. – Moi aussi, dit-il, c’est pareil pour moi.

-         C’est faux tu loges ici. Moi, je ne fais que passer !

-         Passer où ? La route s’arrête ici ! On peut y venir puis en partir, mais ce n’est pas un passage.

-         Mais tout est passage, la vie est un passage. Cette entrée est un passage.

-         Tu fais  psycho, ou quoi ?

-         Dis donc, tu commences à me plaire…

               Un silence assourdissant se jeta entre nous. Je fis quelques pas sans trop m’éloigner du bâtiment car la nuit était tombée et la présence de cet homme devenait  pesante. De temps en temps, furtivement je l’observais. Très carré, la trentaine, il fumait rageusement en tenant sa cigarette le poing fermé. Il faisait frais et l’homme ne semblait pas vouloir bouger.  Le règlement est strict, si on me voit entrer dans la chambre d’Alice, elle peut  être renvoyée.

            Deux jeunes s’approchèrent, regardèrent  l’homme avec insistance puis passèrent leur chemin. Une voiture lentement  se gara face à l’homme, fit des appels de phares mais mon voisin resta immobile adossé au mur. Visiblement, j’étais de trop. N’aimant pas les problèmes, je m’éloignais.

-  Salut, lançais-je.

-  Salut, bougonna t-il en éjectant son mégot à terre.

            L’idée me vient d’un autre passage à l’opposé. J’entreprends donc de faire le tour du bâtiment en forme de U en le contournant. Je marche dans la nuit, un train de marchandises fracassa le calme.  Je n’y vois rien et me guide entre le mur en crépi et la butte herbeuse qui longue la voie ferrée. Demain c’est la fête des mères, j’irai voir maman. Les herbes sont hautes et humides. J’imagine Alice se brossant les cheveux comme chaque soir puis se les tressant  telle une indienne. Je vais évidement  louper ce moment magique, si plein de sensualité et de douceur.  J’accélère la cadence, j’aimerai pouvoir chanter, mais il me faut rester discret.  Voilà le deuxième angle dépassé et j’aperçois la forme sombre de la serre.  Le prochain angle est légèrement éclairé par la cour. Je pense alors que j’ai oublié mon sac dans la voiture. Tant pis. Ce soir Rolland Garros est sur la 2 et Alice n’a pas la télé.  Je m’étonne moi-même de choisir de ne pas voir les matchs et préférer vivre ce gymkhana pour les beaux yeux d’Alice. Encore dans la pénombre, je sors mon portable et joins Alice.  C’est le répondeur…

-  Allo, ma déesse, j’arrive. Dernière longueur, je touche au but. Je longue la façade, tous les volets sont fermés. Personne ne  se trouve près de la porte mais des voix et des cris me parviennent.    

         Je cours mais juste devant la porte, mon téléphone sonne et sa mélodie stridente me semble une trahison dans ma stratégie de passer inaperçu.  Une bande d’excités sortent de je ne sais où et en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, l’homme à la cigarette m’alpage violement  en vociférant. Un autre, au nez cassé attrape mon portable et le fracasse à terre. Je reçois des coups.  Je ne perçois plus les visages mais le bas de jeans et de  volumineuses Caterpillar qui s’enfoncent dans mes côtes. Quelques volets s’ouvrent et j’en profite pour m’échapper.  Je repars en direction de la serre, la dépasse, grimpe le monticule herbeux et commence à courir le long de la voie.  Je pense que la bande a abandonnée lorsque j’aperçois l’un deux  à une dizaine de mètres. Puis un second. Et puis les deux autres. Je voudrai m’expliquer mais mon instinct me dit de filer. Je redescends en direction du village à travers champs, passe le rond-point puis emprunte en courant le chemin du collège Périgord. Je fais une halte, haletant près du Tricou mais la bande est toujours à mes trousses et me pousse à déguerpir. Si je trouve une maison ouverte, j’y  demanderai asile. La rue du Bardou, me fit penser à mon grand-père qui aimait me donner l’origine des noms.  Je traverse la place et pénètre dans les jardins de la maison Salvan qui est jonché de fenêtres. Je n’ai pas le temps d’y réfléchir. J’aurai préféré des portes, des portes ouvertes sur une aide.  Je me faufile dans l’impasse du Moulin à Pastel, si vivante avec au plein milieu un escabeau et plus loin un jouet d’enfant. Mais où est ce petit et où est ce bricoleur ?  Ma respiration est si forte que je redoute qu’elle ne me fasse repérer. Je passe une manche sur mes yeux pour éponger la sueur qui me trouble la vue. Enfin, j’essaye d’écouter les indices sonores de mes poursuivants. Je n’entends que mon cœur qui bat et au loin une famille qui joyeusement dessert la table. J’envie leur insouciance. Au 13 de la rue de l’Ancien Château, je trébuche devant la maison aux volets bleus, fais une pause au 17 au pied d’un portique aux deux boules blanches puis au 19 à l’angle de la rue d’Occitanie, mes pieds s’enfoncent dans l’asphalte fraichement étalée.  Je file à travers les logements HLM, m’engouffre dans le souterrain et me traine jusqu’au centre commercial, désert à cette heure ci. Miracle un bus s’arrête, et je m’y engouffre.  Le chauffeur doit me demander si tout va bien ; et lorsqu’il tourne route de Labège,  j’aperçois au loin l’homme et sa bande. Que me voulaient-ils ? Que faisaient-ils ?
 Je me dirige vers Toulouse.

Et mon esprit se vide. Tant d’idées se sont imposées en plein action suivant le tempo de mon activité physique.  Avachi sur la banquette, me laissant balloter, mon rythme cardiaque en pleine accalmie, une seule pensée me vint ; en fait, c’est ce soir que je souhaiterai la fête des mères.

 


Le texte de Jannick 
 

    La bête avait soif…Un vampire qui réclame ses litres de sang plomb. Il fallait la satisfaire très vite à en croire la jauge, et dans mon propre intérêt…Je quittai donc la départementale à la hauteur du village de Labège vers un petit centre commercial en bord de route. Un endroit comme il en existe partout, sans âme, désert à cette heure que les anciens appellent «  entre chien et loup ». Quelques réverbères à la lumière jaunâtre éclairaient radinement la station service au doux nom de « Kaï Service » écrit en couleurs flashy. Deux pompes à essence vert- pomme, un panneau d’affichage des prix de même couleur, le tout souligné de rouge et jaune. Louable effort pour créer une ambiance joyeuse, mais c’était tout sauf ça…Juste un endroit de passage, passage obligé qui plus est, pour pouvoir continuer à tracer la route.

Je sortis de la voiture, mis ma carte bancaire dans la fente surmontée d’un grand CB, tapai le choix de carburant et laissai le cordon ombilical déverser son sang plomb.
J’eu soudain l’impression étrange de faire de la figuration dans une scène que je connaissais par cœur…un homme seul dans une station service, pas âme qui vive autour de lui et ces couleurs criardes qui n’arrivaient pas à donner le change… Où avais-je déjà vu tout ça ? Ou bien l’avais-je déjà vécu ? Comme dans ces récits de
phénomènes paranormaux qui tantôt me font hurler de rire et tantôt me glacent  l’échine. Cela me revint tout à coup… Hopper ! Le fameux tableau qui toujours m’a fasciné, comme s’il parlait de moi, d’un pan de ma vie dont j’ignorai encore tout mais qui m’attendait quelque part… Je secouai la tête pour chasser ce malaise qui m’envahissait. Hopper, avait peint des pompes à essence rouge vif et non vert pomme…rien à voir, juste une ambiance assez proche pour être troublante.

Je m’efforçai de regarder autour de moi. A droite de la station service, la Banque Populaire avait tenté un look architecture branchée  tempérée de briques pour la couleur locale. Toutes les fenêtres étaient obstruées par des stores à lamelles. Une seule lumière éclairait un distribank installé dans un renfoncement.

En face, la BNP-Paribas affichait une mine plus modeste que sa concurrente, sans doute pour reconquérir la confiance du client. Une accroche publicitaire proclamait « Ne faites plus un projet sans nous en parler ! ». Il n’y a que les banquiers pour avoir une telle arrogance…

À l’entrée du petit centre commercial, une cabine de photos d’identité en libre service. Et juste à côté, un vidéo-club vous mettait en garde «  N’oubliez pas vos DVD dans le distributeur ! ». Tout ça évoquait furieusement la chaleur humaine…

C’est alors que je le vis, il me tournait le dos, occupé à retirer sa commande au distributeur du video-club. Avant même qu’il se retourne, je l’avais reconnu. Il me fit face et s’avança lentement vers moi. Cette démarche claudicante, cette mèche de cheveux gras éternellement plaquée sur son front…J’arrêtai le distribution du sang plomb et remis le bouchon. Il était déjà près de moi.

Pourquoi t’es venu ici ?

Je ne suis pas venu ici, je ne fais que passer.

L’homme tira sur sa cigarette.

Moi aussi, dit-il. C’est pareil pour moi. Je ne suis que le passeur de message

Il me tendit le DVD.

Un film de Hitchcock avec le titre en noir sur fond rouge…
«  La mort aux trousses ».

 

 


  Le texte de Sébastien

 

 Ma dernière chance de quitter ce monde approchait et le Portail restait hors de vue. Mes indications le situaient près du cimetière du village, six pieds sous la voie ferrée. Le site réputé dangereux, je scrutai les haies du cimetière, les taillis et les herbes hautes en bordure du remblai du chemin de fer, nerveux à l’idée de ce qui pouvait s’y tapir plutôt qu’à la vue des tombes. Je m’engageai sur une bande de terrain, prise entre la clôture du cimetière et le pierrier raide de soutènement des rails, et suivis les lignes d’herbes jaunies, crachées par la tondeuse, jusqu’aux frondaisons où le rapport marquait l’emplacement de la dernière embuscade en date. Le crépuscule portait les chants sereins des merles dans l’air tiède et les compteurs monotones des criquets ne relevaient aucune activité. Je peinai à imaginer un Veilleur des Seuils ramper sous le feuillage et entre les hautes herbes laissées en bordure, tant aspirait à la paix ce bout de couloir de la mort. Une aire circulaire, recouverte d’une mince couche de fumier, parfaitement déplacée sur le gazon, marquait cependant le dernier repas d’un Veilleur, récent d’après l’humidité résiduelle de ses reliefs. Je trouvai un passage au milieu des herbes parsemées d’orties et d’orge sauvage, foulées par un rassurant pied humain. La sente gravissait ensuite le remblai et semblait éviter le ruisseau qui s’écoulait en murmures tranquilles en aval.

Le Portail se dévoila enfin, correctement indiqué sous les rails. Son iridescence verdâtre lançait des reflets chatoyants sur les murs incurvés du tunnel sombre au milieu duquel il flottait. Le tunnel datait d’au moins la dernière guerre mondiale et criait des âmes torturées alors, non comestibles pour le Veilleur. Un étroit quai de ciment longeait chaque rive et marquait mes pas d’un écho malvenu. Au bout du tunnel, une volée circulaire de marches suivie d’une sente de terre escarpée me mena sur les rails sur les flancs desquels le soleil couchant se reflétait. Aucun signe de Veilleurs sur la piste du dernier clandestin en partance à ma connaissance. Un train lourd et rapide provoquerait bientôt un remous particulier dans le champ électromagnétique local qui déclencherait l’ouverture unique du Portail, le temps qu’un seul Voyageur s’y glisse puis il cesserait d’exister, hormis sous la forme de subtiles fluctuations quantiques rémanentes hors du champ de perception humaine. Je redescendis sans bruit dans le tunnel au bout duquel retentit le bruit d’une conversation féminine et gaie. Je me préparai à affronter les importunes mais les voix refluèrent bientôt à mon soulagement. Soudain, je sentis l’odeur de tabac que l’on vient d’allumer et vis un léger nuage de fumée me dépasser. Un de mes semblables, tapi contre la clé de la voute romane, se laissa choir dans mon dos, un pied sur chaque quai. La silhouette de sa haute stature masculine se découpait sur la lumière à l’extrémité du tunnel. Une douzaine de questions se bousculèrent dans mon esprit et se figèrent lorsque le bout incandescent de sa cigarette illuminèrent son regard d’acier :

Pourquoi t’es venu ici ?

Je ne suis pas venu ici. Je ne fais que passer.

L’homme tira sur sa cigarette. Moi aussi, dit-il. C’est pareil pour moi.

Il ramena son pied sur le quai d’en face, son long corps vouté contre la paroi.

Les rails tremblèrent une seconde au-dessus de nos têtes. Je m’élançai vers le portail et sautai d’un rive à l’autre. Il fit de même et se rua vers moi. Le train passa en trombe. Une seconde plus tard, il était parti. Le Portail et le clandestin à la cigarette aussi. J’étais définitivement coincé dans ce monde. Une plainte indicible s’éleva du cimetière, le hurlement sourd d’un Veilleur de Seuils à l’affût.

 

 

 












 



   Texte de Richard (L'animateur)


La nuit tombant, j’avais fui. Je ne savais quoi. L’angoisse rivée aux tripes. Empli d’une prémonition inexplicable, et me sentant suivi, poursuivi. Et pourtant, autour de moi, le désert. Pas un passant, pas un piéton. Aucune silhouette, même lointaine. Juste cette impression tenace d’un danger indéfini, d’une menace inexorable.

Je remontai la rue de l’Autan, arrivai face à la médiathèque. Façade froide, verre et métal. Pas de lumière à l’intérieur, mais à l’extérieur des spots projetant sur moi leurs jets coniques de lumière zénithale, qui déformait. Tel une mouche, je butais contre la porte vitrée, fermée à clef, où se refléta instantanément un faciès aux traits imprécis, nappé d’un vert terreux, olivâtre, décomposée. Une face de zombie. Il me fallut deux secondes pour l’admettre : c’était mon visage ! Je me vis soudain vieux. Très vieux. Mon cœur s’oppressa. Moi, un vieillard ! Impossible ! L’idée même de vieillir me révoltait. Je refusais de vieillir. Je ne voulais pas mourir. Je fermais les yeux et fouillant dans ma mémoire je convoquais le souvenir de moi-même quand j’étais jeune. Mais cela ne fut d’aucun effet ; pas une trace de jouvence ne vint couler dans mes veines et radoucir mes traits.Quand je rouvris les yeux, j’eus de nouveau dans mon champ de vision cette trogne de mort vivant qui m’observait avec inquiétude.

Révolté contre ma propre impuissance, je fis volte-face et partis à marche forcée, à demi titubant, à travers les plantations du jardin jusqu’à la lisière d’un fourré plus dense, hérissé d’une végétation sauvage. Peut-être espérai-je ainsi échapper à moi-même ? J’étais ridicule, pathétique. Très vite, je vins buter contre une clôture, dont le grillage déformé était surmonté d’un fil de fer barbelé, enjolivé par endroits de quelques vieilles toiles d’araignées filandreuses. Impossible de poursuivre. Je me sentis soudain piégé. Comme un rat ! Où aller ? A droite, vers l’aire goudronnée du parking ? Je risquais d’y rencontrer quelqu’un et ne voulais pas que l’on me vît avec cette mine de déterré-là !

 J’optais pour la gauche, où je devinais un passage, formé par les piétinements répétés, et qui s’enfonçait dans le sombre, entre bambous, fusains, pyracanthes, ronces, orties et sorbiers.

Ce passage, sous la voûte végétale formait un tunnel ; il fallait baisser l’échine pour s’y faufiler. Au bout de quelques mètres, je découvris, à main droite, une brèche dans la clôture effondrée. Je m’y glissais et pénétrais dans un sous-bois au sol jonché de lierre, de mousse et de feuilles sèchées, moisies. Et ce fut à ce moment-là que, me griffant à une ronce agressive, je perçus un craquement proche, comme provoqué par un déplacement.

« Il y a quelqu’un », me dis-je, constatant la présence d’une cabane à demi effondrée, qui m’était jusqu’à présent restée invisible, dissimulée par un rideau de branches et de feuillages enchevêtrées. Je me posais sur des brindilles et je tendis l’oreille. Il me sembla entendre un souffle. Mais c’était le mien ! Un ramier décolla dans le haut de la frondaison, émettant un bruit caractéristique de battements d’ailes. Il fuyait.

Il y avait donc quelqu’un.

Je commençais à rebrousser chemin, mais mon pied se prit dans une racine et je chutais lourdement. Je me retrouvais sur les genoux, à quatre pattes et c’est quand je tentais de me relever que je vis une silhouette émergeant de l’ombre, à hauteur du cabanon de planches vermoulues.

Il me sembla que c’était un homme. Il était tout de noir vêtu, et très maigre, vêtu d’un imperméable  nouée à la taille, et portant bizarrement un borsalino noir, des lunettes de soleil, du genre ray ban, qui lui donnait un air louche de rocker des années 60 et de junky tout à la fois. Il avança de trois pas lourds dans ma direction et je me sentis comme paralysé, accablé, incapable de me relever, tel un insecte épinglé sur la planche du naturaliste.

Il se campa alors, jambes écartées,  à deux mètres de moi qui n’osait pas bouger et tira de sa poche un paquet de cigarettes. Il en prit une, qu’il porta à ses lèvres et l’alluma avec des gestes lents, à l’aide d’un briquet dont la flamme vacillante irradia son visage à la peau jaunie, parcheminée, à la mâchoire carrée.

Deux pas encore, et il fut au-dessus de moi. D’une voix d’outre tombe, caverneuse, il lâcha :

Pourquoi t’es venu ici ?

Je ne suis pas venu ici. Je ne fais que passer.

L’homme tira sur sa cigarette. Moi aussi, dit-il. C’est pareil pour moi.

Vous ne faites que passer ? Vous êtes donc un étranger ?

Etranger, si tu veux. Disons plutôt, missionnaire. En mission commandée.

Je ne comprends pas, mission commandée de quoi ?

Ne sois pas impatient, tu comprendras, et disant cela, sur un ton à la fois amusé et menaçant, il me tendit son paquet de cigarettes dont l’une dépassait.

Tu fumes ? me demanda-t-il.

Je lui fis non de la tête et soufflai : Merci.

Il me toisa et affichant une sourire entendu : Tu as tort. 

J’avais tort ? Et pourquoi, j’étais bien libre !

 Oui,  tu es libre. Tous les hommes sont libres, me rétorqua-t-il comme s’il avait lu dans mes pensées. Tu es libre comme les autres hommes. Mais tu aurais dû accepter, car cette cigarette est la dernière. Celle du condamné. Elle est comprise dans le contrat. Et maintenant, ajouta-t-il en durcissant le ton, voici de quoi satisfaire ta curiosité.

Je vis alors dans sa main l’arme qu’il sortit de la poche de son imperméable et dont il dirigeait le canon sur moi.

Je basculais, tentais un roulé boulé avant de fuir, comme fui le gibier traqué.

Le coup de feu partit et s’étira à l’infini.

Il y eut un éclair aussi long que le big bang.

J’étais mort.

J’avais devant moi l’éternité.

 

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Published by atelier d'écriture Labège - dans Productions 2009
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