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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 14:37

Je viens de trouver le message de Renaud qui regrette, lui, de ne pas avoir de dispositif d'écriture en ligne avant la séance. Pour satisfaire les demandes de chacun, ceux qui souhaiteraient pouvoir préparer à l'avance et ceux qui préfèrent l'improvisation du soir même, je vous propose de lire les trois textes ci-après. Ce sont trois textes tirés de Microfictions de Régis Jauffret, livre qui rassemble 500 histoires courtes d'une précision à couper le souffle.

Lire ces textes constituera une "mise en bouche" pour l'atelier prochain, qui sera intitulé Une microfiction au conditionnel. Vous pouvez aussi vous imprégner du style de l'auteur en parcourant d'autres ouvrages de lui (si vous en avez sous la main).

Le monde de Régis Jauffret est souvent noir, l'humanité et les êtres qu'il dépeint étant minés par le désespoir et pourtant pleins de vie. Cet écrivain utilise  le conditionnel dans nombre de ses romans. Par ce procédé, ses personnage semblent être sujets à un colloque intérieur, en constante interrogation sur ce qu’il pourrait faire, indécis, hésitants. On les croyait prêts à tout. Cet hypothétique aboutit parfois à de la confusion mentale ou, pire, à de la folie. Par ailleurs, le recours à ce mode verbal en alternance avec l’indicatif renforce l'impression de distorsion du temps et de la réalité, car si les personnages se situent concrètement en un lieu précis, accomplissant une action précise, il sont aussi ailleurs en pensée, il se projettent mentalement dans l’espace et le temps - ce qui nous arrivent à tous, nous les humains, animaux pensants, conscients mais aussi inconscients.




    Extraits de Microfictions,
    Régis Jauffret, Gallimard
    (Prix du livre France Culture - Télérama 2007)




CHÈQUE HUMILIANT

 

 

J'aime l'argent, si tu continues à en avoir, je continuerai à t'aimer. On aime toujours pour une raison, pour une autre, on n'aime jamais pour rien. Si j'étais laide, tu m'aurais confondue avec un des battants de la porte de communication entre les deux salons. Si j'étais laide, tu ne m'aurais même pas vue. Si je t'avais invitée à dîner chez moi, tu aurais cru que je plaisantais. Si j'avais insisté, tu m'aurais éclaté de rire au nez. Si tu veux me garder, évite d'être ruiné. Si je ne veux pas que tu me mettes dehors, j'ai intérêt à ne pas me retrouver défigurée, sur une chaise roulante, avec une paralysie des muscles abdominaux qui entraînerait une incontinence généralisée. Tes sentiments pour moi soin très limités, et les miens ne sont pas infinis non plus.

-  Répète.

-  Quoi.

-  Tout.

J'ai répété ce que je venais de lui dire. Enfin, de mémoire. Il est comme beaucoup de gens, il déteste la vérité. Il m'a dit que je pouvais partir. Je lui ai demandé une indemnité pour les deux ans que j'avais perdus en sa compagnie. Il m'a signé un chèque humiliant. Je lui ai demandé s'il se moquait de moi.

-  Oui.

Il souriait, il souriait trop. Je suis restée calme. Je lui ai arraché le chéquier des mains. Il a jeté son stylo par la fenêtre, et il a ri pendant que j'en cherchais désespérément un autre dans les tiroirs de son bureau.

-  Je n'ai pas l'habitude des armes.

Dans une boîte il y avait un revolver. Un petit revolver chromé, je voulais juste faire du bruit. Oui, peut-être aussi l'égratigner. J'étais quand même une femme bafouée, j'avais le droit de me mettre en colère. Je n'ai pas visé la tête, je voulais juste des excuses. De l'argent aussi, mais il me semble que je le méritais.

-  Vous pouvez me condamner à une peine de principe.

À condition qu'il règle sa dette envers moi. En sortant de prison, je vais avoir des frais. Il ne m'a jamais acheté d'appartement, à peine une voiture de petite cylindrée.

-  Vous voyez bien que je reconnais mes torts.

De toute façon, il n'est même pas mort. Il est dans le coma, mais il est vieux. En perdant sa jeunesse, on s'endort peu à peu. S'il avait eu vingt ans, il aurait mieux résisté. J'ai tiré en l'air, il a dû courir après la balle, pour la prendre au milieu du crâne. Je ne suis pas psychiatre, mais je pense qu'il devait être déprimé ou fou. Je ne lui pardonnerai jamais, d'avoir fait de moi l'instrument de son suicide raté.

 

 

 

ALZHEIMER INSONORISÉ

 

 

Le neurologue m'a confirmé cet après-midi que j'avais la maladie d'Alzheimer. Il m'a prescrit des médicaments qui en ralentiront l'évolution pendant deux ans. Quand je suis rentré, ma femme m'a prévenu qu'elle ne s'occuperait pas de moi. Il faut dire que depuis quinze ans elle ne m'aime plus, et si je reste avec elle c'est parce que je m'accroche à cette maison dont nous venons à peine d'achever de payer le crédit. Elle est fâchée avec nos deux enfants, je n'ai jamais su exactement pourquoi. Mais elle m'a interdit d'essayer d'entrer en contact avec eux. Je la crains, elle va jusqu'à m'envoyer des coups quand elle est en colère. Il ne m'est jamais venu à l'esprit de les lui rendre, il me semblerait porter la main sur ma mère.

- Elle occupe le rez-de-chaussée et le premier étage.

Mais j'ai aménagé le sous-sol à mon goût. Je l'ai même insonorisé pour pouvoir jouer du violon sans qu'elle apparaisse comme une furie et le casse en deux sur sa cuisse. Souvent, je reste là pendant plusieurs jours d'affilée. Je me nourris de pain, de jambon, de fromage, de pommes. J'ai une bouilloire électrique, je peux aussi nie faire du café et des soupes. J'irais bien à Villejuif de temps en temps. Je respirerais un autre air, je me sentirais dépaysé, je boirais un verre de blanc au comptoir du Balto, je pourrais même acheter le journal et m'asseoir sur un banc pour écouter parler les gens. Mais elle préfère que je ne sorte pas. Quand elle m'aperçoit en train de me promener dans notre petit jardin, elle me jette un seau d'eau glacée comme si j'étais un chien. Il m'arrive de pleurer, mais elle doit prendre mes larmes pour des gouttes d'eau.

- Nous devions être heureux au début de notre mariage.

Mais je ne m'en souviens déjà plus. Je sais que nous avons eu une fille et un garçon, mais je mets souvent la tête de l'un sur le corps de l'autre. Ou alors j'en dédouble un pour en obtenir deux. Maintenant, les années ont dû passer. Je crois que je ne prends plus les médicaments. À moins que j'avale des miettes de pain, elles ont presque la même couleur. Je regarde le violon, je n'ose pas le toucher. La dernière fois, à chaque coup d'archet il se mettait à crier comme si je lui arrachais les cordes.

- Depuis que je tombe dans l'escalier, ma femme m'a pris en pitié.

Elle me jette de la nourriture par la lucarne. Une fois, elle est descendue. Elle m'a dit que je nageais dans la merde. Elle n'est jamais revenue. Je ne me rappelle plus mon nom. Bientôt, je serai guéri. Je ne me rappellerai même plus de moi.

 

 

 

 

LAUREL ET HARDY

 

 

- Quand il fait nuit, on peut perdre un bébé.

Même si on n'a pas bougé de chez soi. Vous le cou chez à sept heures. À onze heures, vous vous aperceve2 qu'il n'y a plus personne dans le berceau. Vous essaye2 de garder votre calme, le pire serait de céder à l'affolement. Vous vous dites qu'il y a sûrement une raison à son absence, même si elle vous semble inexplicable pour l'instant. Alors, vous décidez de ne rien changer à vos habitudes, et d'aller vous préparer une tisane de tilleul à la cuisine avant de vous mettre au lit. Sous la couette, vous vous apercevez que vous êtes un peu nerveuse, et vous regardez un Laurel et Hardy. Ces deux-là

vous font tellement rire que vous oubliez aussitôt vos soucis.

- L'après-midi, je m'étais fait prendre en volant ce film.

J'ai dû le payer, et je suis comme vous, j'ai horreur de payer. Bref, j'ai fini par m'endormir de très bonne humeur, et je crois que j'ai été secouée dans mon sommeil par de véritables quintes de rire. Je croyais que Joujou crierait dès qu'il ferait jour pour réclamer son lait, mais je me suis réveillée en début de matinée dans le silence total. Je ne me suis pas inquiétée outre mesure. J'en ai profité pour aller acheter des croissants. J'ai pris un bon petit déjeuner au lit. J'ai regretté simplement que l'appartement soit si sombre, et que malgré le beau temps ma chambre ne soit pas égayée par le moindre rayon de soleil.

- II faut que je déménage.

C'est ce que je me suis dit. Je rêvais même d'une petite maison dans une banlieue résidentielle. Après tout, ma situation financière s'améliorerait sans doute. Je pouvais plaire à un ingénieur, ou à une de ces femmes bourrées de fric qui magouillent dans la finance. Je pensais même à la possibilité de m'en sortir par moi-même, comme une fille d'aujourd'hui, en vendant de fausses Rolex par Internet.

- Quant au bébé.

Je me suis dit qu'il était bien où il était. Dans la vie, chacun finit par trouver sa voie. Rien ne me disait qu'en réalité, comme beaucoup d'autres mères, je n'avais pas refusé de le voir grandir, et qu'il n'était pas allé tenter sa chance loin du foyer familial. Je me reprochais même de l'avoir trop couvé, les garçons ont besoin de taloches pour persévérer dans leurs études. Alors que Joujou ne savait pas seulement lire et écrire. J'ai décidé que s'il revenait je prendrais son éducation en main.

-  Mais il n'est pas revenu.

À votre avis, il n'avait que trois semaines. Dans ces conditions, quelqu'un l'aura volé. Pourtant, je ne me fais aucun souci, il finira bien par réapparaître. Il faut être patient, on ne fait rien de bon dans la panique.

-  D'abord, on me le rendra peut-être.

Et puis, si dans vingt-cinq ans je le revois par hasard à la télévision, je me dirai qu'à partir du moment où il présente le journal du soir, je n'ai pas perdu mon temps en le mettant au monde.

 

 

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Published by atelier d'écriture Labège - dans ateliers 2009
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