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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 12:39

  Préparation   

Je vous demande de collecter, récupérer, ramasser, trouver, etc un objet (une chose - voire un animal). Qu'est-ce que j'entends par un objet ou une chose ou un animal ?
N'importe quoi que vous pourriez trouver en vous promenant sur la commune : que ce soit naturel : une pierre, une motte de terre, une écorce, une feuille, un escargot, une mante religieuse... ou bien manufacturé : une vieille chaussure, un gant de travail, un jouet, une boîte de conserve... que sais-je...
 
Le travail rédactionnel se fera à partir de cet objet.

 

Pour les références littéraires, voir
Le parti pris des choses de Francis Ponge (notamment le cageot) et du même auteur
Le Savon
mais aussi
Chaussure de Nathalie Quintane
et dans une autre genre
Lapidaires, Lichen de Jacques Lacarrière.


Extraits de « Le Parti pris des choses », de Francis Ponge, Poésie, Gallimard

 

LE CAGEOT

 

A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.

A tous les coins de rue qui aboutissent aux halles, il luit alors de 1'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques,—sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.

 

L'HUÎTRE

 

L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir: il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles: c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halos.

A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger: sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en-dessus s'affaissent sur les cieux d'en-dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords.

Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s’orner.

 

LE PAIN

 

La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression quasi panoramique qu'elle donne: comme si l'on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.

Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses. Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, — sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.

Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent: elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable…

 Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.

 

Extrait de Le Savon, de Francis Ponge,

 

Si je m'en frotte les mains, le savon écume, jubile...

Plus il les rend complaisantes, souples,

liantes, ductiles, plus il bave, plus

sa rage devient volumineuse et nacrée...

Pierre magique!

Plus il forme avec l'air et l'eau

des grappes explosives de raisins

parfumés...

L'eau, I'air et le savon

se chevauchent, jouent

à saute-mouton, forment des

combinaisons moins chimiques que

physiques, gymnastiques, acrobatiques...

Rhétoriques?

 

Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu'il raconte de lui-même jusqu'à disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l'objet même qui me convient. 

*

 

Le savon a beaucoup à dire. Qu'il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n'existe plus.

 

*

 

 Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature: elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d'œil plutôt que d'être roulée par les eaux.

 Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et à l'y agacer avec la dose d'eau convenable, afin d'obtenir d'elle une réaction volumineuse et nacrée...

 Qu'on l'y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.

 

*

 

Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature: elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d'œil.

Elle fond à vue d’œil plutôt que de se laisser rouler par les caux.

 

*

 

 Il n'est, dans la nature, rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l'y maintenir en l'agaçant avec la dose d'eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.

Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.

Agglomérations.

Il gobe l’air, gobe l'eau tout autour de vos doigts.

Bien qu il repose d'abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de 1'eau, à abuser de l'eau dans ses moindres détails

 Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d'où nous sortons d'ailleurs les mains plus pures qu'avant le commencement de cet exercice.

*

 

Extrait de Chaussure de Nathalie Quintane, édition POL

  

J'achète des chaussures à semelles épaisses, ou des chaussures à semelles fines.

Marcher avec des chaussures à semelles épaisses, ou des chaussures à semelles fines, procure des sensations différentes. Marcher avec une chaussure à patin, et à semelle épaisse, est comme marcher sur un petit matelas.

  

 Que la chaussure ait eu, à l'origine, une semelle fine, ou que celle-ci ait été produite par l'usure (temps de marche x nature des terrains parcourus x nature de la marche), une semelle fine permet de sentir les aspérités du sol. 

 

 A la longue, des plis se forment sur les chaussures de cuir – des plis plus profonds  profonds sur l’empeigne.

   

Pour enfiler une chaussure, j'incline d`abord le pied; je dois ensuite réussir à loger le talon, qui s'enfonce d'un coup sec à l'intérieur.

 

A l'intérieur des chaussures neuves, il y a des boules de papier froissé : le pied les rencontre quand on veut se chausser, et qu'on les a oubliées là.

 

La forme du pied s'inscrit dans la forme même de la chaussure - ou, la forme de la chaussure est à l'image de celle du pied. Le « creux » est ménagé sur la droite pour la chaussure gauche, et sur la gauche pour la chaussure droite.

 

Quand il fait très chaud, j'ôte mes chaussures, et je pose mes pieds directement sur l'empeigne. Au contraire de la semelle, l'empeigne d'une chaussure n'est jamais plate, puisqu'elle épouse la forme du pied. Ceci dit, y poser le pied aplatit le dessus de la chaussure, à moins qu'elle ne soit faite d'un cuir rigide.

 

 

Extrait de Lapidaire, de Jacques Lacarrière, editions Fata Morgana

 

ARDOISE

 

Tu gardes en toi

le sceau des fougères et des prèles,

le calque des écorces, étant

paume ouverte du temps

mémoire des ruches de la vie

où bourdonne encore en nos doigts

l'enfance des reptiles.

 

 

 ARGILE

 

État instable de la glaise

en ses noces infuses avec l'eau.

Ignée par main d'homme

elle prend soudain la dureté et la fixité d'un

       destin.

   
   La méthode  

Je propose que vous établissiez en quelque sorte une fiche d’identité de l’objet choisi 
 

- sa nature, sa forme, sa couleur, son origine, de quel matériau il est constitué, comment il a été fait, fabriqué…

- le vocabulaire qui sert à le nommer, le décrire (vocabulaire technique, scientifique) – ce qui peut supposer une recherche dans une encyclopédie

- où il a été trouvé, dans quelles circonstances, à quoi il sert, comment on peut l’utiliser (autre usage que son usage premier)…

- sa place dans le monde, sa relation à l’homme...

- ce à quoi il fait penser, quel rêve il éveille, en quoi il peut solliciter l’imagination…

 

  (concrètement, ce travail peut être fait sous forme d'un tableau, de fiches...)


Ce travail préliminaire pourra être poursuivi le soir de l'atelier.
On écrira ensuite un texte en tentant en quelque sorte d’épuiser sémantiquement cet objet, en le faisant parler (comme s’il était soumis à un interrogatoire de police), en cernant au plus près sa réalité et en voyageant à l’intérieur de cet objet ou à partir de cet objet. Il faudra donc travailler sur la précision du langage (d’où la nécessité du vocabulaire technique ou scientifique), puis sur l’épure, pour aboutir à une certaine rigueur poétique.

 

« Montrer qu’à propos des choses les plus simples il est possible de faire des discours infinis  entièrement composés de déclarations inédites […] qu’à propos de n’importe quoi non seulement tout n’est pas dit, mais à peu près tout reste à dire.

Je propose a chacun l'ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l'épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou subversion comparable à celle qu'opère la charrue ou la pelle, lorsque tout à coup et pour la première fois, sont mises au jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et de petites bêtes qu'alors enfouies. Ô ressources infinies de l'épaisseur des choses, rendues par les ressources infinies de l'épaisseur sémantique des mots !

 

 Francis Ponge, «Introduction au galet», Le Parti pris des choses,Gallimard 1942

 

 

 

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Published by atelier d'écriture Labège - dans ateliers 2009
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