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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 22:26

Intitulé de l'atelier : Microfiction au conditionnel 

 

Texte de Cécile D.

 

Elle est entrée dans le petit restaurant du quartier comme un chien retrouverait sa niche après des nuits d'errance. Elle ne savait pas ce qu'elle venait y chercher, elle aurait même préféré ne jamais s'être levée. Mais elle y était.

Il l'attendait depuis plusieurs heures déjà, regardant chaque détail du miteux décor qui l'entourait. Rien de plus déprimant que ces bouges insalubres des bas quartiers, pensait-il. Les vieilles tables carrées branlantes, collantes, la faïence craquelée du mur d'entrée, le papier gaufré humide, dégoulinant, et la faune des clients elle-même le repoussaient.

D'un coin de l'œil il observait les pauvres bougres qui l'entouraient. Un vieillard alcoolisé à outrance, de vulgaires putains, et, comble de l'incongruité, ce boxeur avec un casque en cuir qui cachait son visage.

Et elle, elle qui venait d'apparaître alors qu'il ne l'attendait plus, elle qui ne semblait pas exister, sans regard, sans présence, sans mouvement, seul semblait présent le vide de son être. Il alla la chercher, elle ne protesta pas. Elle semblait se prêter à ce tête-à-tête avec un homme, pensant peut-être régler ses comptes avec la vie.

Le carafon de vin était déjà vide. Des serviettes griffonnées jonchaient la table, témoins des heures passées à dessiner des visages plus ténébreux les uns que les autres.

Il croyait avoir un pantin devant lui. Pire qu'un pantin, un pantin en plein sommeil, rien de connu jusqu'alors. Il n'était pas prêt à supporter ça. Elle ne réagissait toujours pas. Son inquiétude, son attente frustrée le mirent en rage. En les observant on aurait pu croire à une vulgaire querelle d'amoureux, un mari jaloux ou bafoué. Mais c'était de la haine qu'il fallait voir là, une haine aigüe contre cette satanée absence qui la rendait placide, inexistante.

Elle, elle ne se rendait compte de rien. Là où elle était, il n'y avait ni tables pouilleuses, ni piquette, ni odeurs fortes et aigres de cette faune et cette flore miséreuse.

Elle était à l'air libre, dehors, sous le soleil qui caressait son visage, sous le vent qui jouait avec ses cheveux.

La campagne était belle, tellement belle. Elle avait toujours adoré la rase campagne, surtout au lever du jour, quand la nature parait encore plus puissante que les hommes. Alors elle perdait son regard dans l'horizon et était enfin délivrée.

Mais cette fois-ci, la campagne n'était pas si paisible. Un bruit sourd s'approchait d'elle, et soudain des éclats de voix lui sautèrent au visage.

A travers sa brume, la brume de ses yeux, elle vit un visage contracté par la rage.

Regardant autour d'elle, elle se vit dans son refuge. Son vieil édredon était là, rassurant malgré tout.  Elle reconnut sa pièce, son chez-elle, cet endroit où elle pouvait perdre pied et laisser passer le temps.

Mais le visage furieux était toujours là, tourné vers elle, et elle se rappela à qui il appartenait.

Mais il était trop tard, elle n'avait plus la force de lutter, même pour lui, la chair de sa chair.

Il comprit qu'il n'avait plus le pouvoir de la ramener. Qu'elle était ailleurs, dans son monde à elle, inatteignable.

Alors il baissa les bras, s'assit au fond de ce débarras poussiéreux, et la regarda sombrer à nouveau.

A sa main, une tasse de café vide et noirâtre. Il y perdit son regard, et avec lui les restes de ses espoirs de pouvoir vivre un jour dans le monde des hommes.

 


 

 Texte de Gaëla

 

Synopsis :

 

La narratrice, après une consultation chez un généraliste, se retrouve sur le divan du psychanalyste afin d'entamer une cure. Elle évoque un souvenir précis : celui d'un tête-à-tête dans un restaurant avec un homme jadis aimé. Mais l'évocation se fait de plus en plus vaporeuse, au fur et à mesure que la parole se délie.

 

 

- "Allez-y ; allongez-vous confortablement. Quelle est votre couleur préférée?"

- "L'indigo", répondit-elle sans hésiter, mais d'un sourire discret et un peu crispé.

- "Très bien. Détendez-vous ; je vais projeter un halo lumineux de couleur indigo sur le mur derrière vous". Il précisa : "Je fais ce que je peux, l'indigo étant une couleur appartenant à notre imaginaire prénatal, il se peut que je ne parvienne pas à trouver la nuance exacte. Vous allez laisser venir à vous des idées, des états, des souvenirs, et essayer de mettre des mots sur vos sensations, sans vous soucier de la cohérence ou de la synchronicité de vos propos."

Au moment où le psychanalyste lui explique le dispositif, elle croit défaillir et se crispe davantage sur l'oreiller, mais le halo lumineux qu'elle perçoit à travers ses paupières mi-closes agit sur sa conscience comme un neuroleptique.

- "Fermez vos yeux, laissez-vous choir en vous-même..."

- "Cà y est. J'y suis. Je suis dans un petit restaurant. A cette époque, je portais de grosses lunettes carrées et blanches. Je remarque tout de suite la faïence craquelée sur le mur au-dessus des tables. C'est normal, c'est une ancienne cantine du début du siècle, et c'est devenu depuis un haut lieu de la gastronomie à Paris. Un serveur me tend le menu, couvert d'enluminures, sur du papier gaufré."

- "Ce détail a de l'importance. Continuez, retrouvez vos états psychiques d'antan, et laissez de côté toutes les pensées parasites qui pourraient obstruer votre mémoire. Gardez les yeux fermés."

- " De loin, des bris de voix me détournent de moi-même ; à l'autre extrémité du restaurant, j'aperçois un petit groupe d'enfants qui brandit le portrait d'un boxeur avec un casque de cuir. Je suis désolée. Cela est pathétique, et ne concerne en rien mes préoccupations, même celles que j'avais à l'époque", dit-elle en se redressant à-moitié.

- "Continuez, restez allongée, le flux de la conscience Madame, sans jugement et sans recul, s'il vous plaît."

Elle plonge alors dans ses pensées. Après tout, ce n'est pas la première fois qu'elle se trouve en tête à tête avec un homme, non qu'elle ait l'intention de régler ses comptes.

- "L'homme assis en face de moi commande un carafon de vin, ou deux pressions, là je ne me souviens plus très bien.

- "S'il vous plaît, excusez-moi. Essayez d'être plus précise...Pourriez-vous me dessiner ce récipient que le serveur apporte sur la table?"

- "Non, je ne crois pas car, à cet instant précis, il a l'allure d'un pantin. Il est déjà très tard. Je pense qu'il a sommeil, il commence à heurter les tables et à se tromper dans les commandes. C'est comme si, tout d'un coup, il avait vu un spectre. Il a l'air paniqué. Il a dû apercevoir quelqu'un de connu dans le restaurant. Croiser le regard d'une ancienne maîtresse, à moins que ce ne soit le fameux boxeur de tout à l'heure."

En racontant ses souvenirs, elle oublie de préciser qu'une querelle serait possible entre cet homme et elle, et qu'il la quittera le lendemain après-midi. Elle n'a plus de mots pour retrouver ce que d'aucuns nomment la haine de l'autre, puisqu'elle sait très bien que ce dont elle souffre à cette seconde, c'est de la haine d'elle-même. Mais tous deux s'absentent et observent les vibrations du dehors sur leur propre corps apeuré et esseulé. Elle se souvient ainsi d'une escapade en rase campagne au lever du jour, sans demander son reste, sans même laisser un mot sur la table de nuit. A l'horizon, le soleil et ses rayons naissants l'avaient rassurée.

- "Continuez", articula-t-il d'une voix rauque.

- "Des éclats de voix, c'est cela, je me souviens parfaitement de ses éclats de voix, avec un peu l'intonation que vous avez en ce moment, et ce timbre, si...univoque. Quant à son visage contracté par la rage, je ne l'oublierais jamais. Non qu'il m'inspirât de la peur, j'étais à ce moment bien au-delà de cet état, mais il était figé, pétrifié, tel une momie, celle que j'avais visitée au musée où j'avais trouvé refuge l'avant-veille, alors qu'une pluie stridente m'avait poussé dans mes retranchements. J'ai levé le rideau noir interlope qui délimitait l'espace public de l'espace interdit - celui qui est réservé au personnel ou au stockage de matériel : un vieil édredon avait été jeté négligemment sur une table, sans doute servait-il à envelopper quelque pièce fragile en vue d'un transport quelconque. Dans ce débarras poussiéreux, trônait une tasse de café, mais encore pleine.

- "Continuez, ce détail a de l'importance. Enfouissez-vous au plus intime."

- "Eh bien, dans cette étendue noire, limpide et immobile, j'ai vu une autre que moi, et j'ai saisi, à cet instant précis, et je saisis encore maintenant, que celle qui vous parle n'est pas celle qui se trouve en chair et en os en face de vous. Il y a comme un décalage.

- "Oui, c'est cela. Schéma bien connu. C'est ce qu'on appelle le dédoublement, c'est une psychose très courante vous savez. Ne vous inquiètez pas, nous allons dévoiler la trame secrète de cette toile intime. Nous pouvons déjà voir l'aspect poétique de tout cela : vous êtes un archipel, ou mieux une galaxie, vos projections identitaires ne sont que des possibles, des "pas-encore-vous", des "vous à venir" ou des "vous naguère", théorique ou réel - on peut encore complexifier, à l'infini. Vous voyez, vous avez l'embarras du choix. Vous êtes un rhizome!

Le sourire du psychanalyste se figea en une moue atroce, son expression n'était que le reflet de cette entreprise de mystification à laquelle il venait de payer son dû, comme un hôte imprévu, prisonnier de l'obscurité.

En refermant la porte du cabinet, elle se dit qu'elle avait eu un bon pressentiment ; elle aurait mieux fait d'aller consulter son ancien copain de faculté qui, autant qu'elle s'en souvienne, était quand même plus terre-à-terre.

 


 

Texte de Corinne

 

A sa descente du train, elle ne pensait pas être accueillit de la sorte : son mari furieux, deux claques, des valises balancées, ses clefs arrachées, des insultes ; puis elle, sur le quai, hagarde, bousculée par des voyageurs indifférents au drame, chancelait. Elle aurait pu pleurer, se révolter, demander de l’aide, mais la lassitude la tétanisait.

 

Elle chercherait un hôtel pour se poser mais elle s’engouffra dans le premier petit restaurant venu. Au comptoir, un homme aux lunettes carrées, adossé à un mur de faïence craquelée, jouait machinalement avec sa petite cuillère. Plus loin, des rangées de tables recouvertes de papier gaufré furent traversées par une serveuse du genre déluré, arborant un tee-shirt moulant branché décoré de l’image d’un boxeur avec un casque de cuir, ne cadrant pas avec le lieu. Une vielle femme seule devant son assiette vide improvisait un dialogue en tête à tête avec un homme imaginaire. Elle semblait régler ses comptes mais n’oubliait pas de un nouveau carafon de vin lorsque le sein était vide. L’endroit semblait figé dans le temps.

Sa tête résonnait encore des paroles de son mari. Elle trouverait une place au fond de la salle. Sur la nappe en papier, elle se surprit à dessiner tel un pantin. Ses paupières étaient lourdes, prêtes au doux sommeil. Elle n’avait jamais connu pareil querelle, ni tant de haine pour la mettre dehors. Ses parents habitaient en rase campagne, elle ne pourrait pas s’y rendre avant le lever du jour. Elle devra se débrouiller pour la nuit. Son horizon lui paraissait bouché lorsqu’elle s’évanouit. Dans un semi coma, elle percevait des éclats de voix mais voyait la tête de son mari, les yeux révulsés et le visage contracté par la rage, s’approcher menaçant. Elle se réveillerait dans un cri. Le patron se pencherait sur elle et lui demanderait : Ça ne va pas ma petite dame ? Ici, il n’y a rien à craindre. Je vais bientôt fermer, mais je ne vous mets pas dehors. Je ne veux rien savoir, mais je vois bien que ça ne tourne pas rond. Prenez mon restau comme refuge, il y a un vieil édredon dans le débarras poussiéreux derrière la cuisine. Avec ma fille nous dormons à l’étage. Vous serez tranquille.

Elle aurait pu remercier.

Elle aurait dû s’excuser du dérangement provoqué.

 Allez, demain, ça ira mieux devant une bonne tasse de café !

 


 

Texte de Renaud 

 

Elle aurait pu se demander comment elle avait trouvé ce petit restaurant, situé  en pleine campagne, au milieu de nulle part et comment elle aurait réussi à deviner qu'il était ouvert à une heure si tardive. Mais elle ne se pose pas de questions. Elle passe la porte, s'arrête ; la tête lui tourne.

- Je n'aurais pas du terminer la bouteille de gin ...c'est quoi ces formes carrées qui ne tiennent pas en place ? Se dit-elle en arrêtant son regard en un point précis de la salle déserte, où se tient un homme.

Si elle avait été moins saoule, elle réaliserait que ce ne sont que les carreaux en faïence craquelée, situés au dessus du bar derrière lequel se tient le patron, certainement, qui la regarde intensément. Le papier gaufré qui décore le mur du fond de la salle est dans le même sale état que la faïence : des déchirures zèbrent le motif d'un boxeur avec un casque de cuir qui se reproduit à l'infini.

- Vous aimez les motards, non, lance-t-elle au patron qui ne bouge pas d'un pouce. Elle s'avance à une table et s'y installe. Il n'y a aucun client dans la salle. Pas d'autres personnes que cet homme, immobile, derrière le bar, qui ne peut être que le patron.

- S'il y avait un client dans ce restaurant, il aurait été ici, à cette table où je viens de m’asseoir. C'est là, oui, que je serais en tête à tête avec un homme, peut-être mon homme. Mais peut-être pas. Ça veut dire quoi « mon homme » ? S'il était là, je lui réglerais ses comptes. Il aurait dessiné, là, sur la nappe. Il aurait fait ses dessins insupportables et j'aurais ri, comme il le déteste. Quel pantin. Ce sont tous des pantins. Et puis j'ai sommeil, sommeil. Si mon homme était là, je lui demanderais ce qu'il connaît de moi. Et moi est-ce que je le connais ? Si je devais extirper de sa personne quelque chose de connu, ce serait quoi ce quelque chose ?

Si elle avait été dans un autre restaurant, où si elle était venue plus tôt, ou si elle ne parlait pas si fort, ou si son rire n'était pas si strident, le patron ne se serait pas trouvé soudainement devant elle, si près. Si près qu'elle pouvait le toucher, le caresser.

Mais la querelle devait venir. Elle est là. Il gueule, il lui secoue les épaules, il la lève brutalement, le regard plein de haine et la pousse ainsi dehors dans ce milieu de nulle part, en la tenant fermement par l'avant-bras droit.

Elle aurait aimé  être expulsée ainsi plus souvent. Quel plaisir ! Quelle joie ! Si elle avait pu, elle aurait avancé de quelques pas, se serait enfoncée dans la nuit engagée depuis bien longtemps, elle se serait mise à chanter et aurait déambulé en rase campagne jusqu'au lever du jour. Être habitée par la haine de l'autre et voir le soleil s'élever au-dessus de l'horizon. Mais non, elle ne bougera pas, elle ne va pas se laisser faire, elle va crier sa haine elle aussi. Les éclats de voix heurteront la voie lactée. Puis elle change d'avis. Elle se dégage violemment de l'étreinte du patron, pourtant si puissant, elle fait quelques pas, revient vers lui, se rapproche si près qu'elle pourrait le caresser sans tendre son bras, le visage contracté par la rage, puis éclate de rire, puis s'effondre. Dans ses bras. Un refuge, malgré lui.

Endormie, recouverte d'un vieil édredon, elle se retrouve dans le débarras poussiéreux. Le patron, une tasse de café à la main, la regarde. Si elle pouvait voir son regard, elle pourrait avoir peur. Très peur.


 

 Texte de Christian

Soirée au restaurant

Elle était serveuse dans un petit restaurant coincé dans cette banlieue sinistre entre deux barres d’immeubles sans âge. Elle allait et venait dans deux pièces carrées : la cuisine à la faïence craquelée où officiait un chef débonnaire et la salle au papier gaufré où s’alignaient les tables de quatre places d’un côté et celles de deux places de l’autre. Les clients arrivaient peu à peu qu’elle invitait à s’asseoir d’un geste précis. Dans un coin, un boxeur avec un casque de cuir restait prostré.  A l’autre bout de la pièce, une femme était manifestement venue pour être en tête à tête avec un homme qui ne semblait pas très à l’aise. Il se retournait tout le temps vers la porte d’entrée comme s’il craignait qu’un rival vienne lui régler son compte.

- « Un carafon de vin, s’il vous plait », demanda d’une voix forte le dernier arrivé qui était un habitué des lieux. Aussi un sourire se dessina sur le visage de la serveuse. Quel pantin, pensa-t-elle en sachant que rapidement ce poivrot tomberait de sommeil. Vers 23h arrivèrent encore des têtes connues : trois militants qui sortaient d’une réunion politique et qui continuaient à se disputer comme si leur querelle intéressait tout le monde. Le boxeur leva la tête, dérangé par toute cette agitation et avec une haine soudaine leur cria : « Allez faire vos discussions dehors. Elle nous rase, votre campagne »

Ainsi jusqu’au lever du jour, du moins tel qu’on pouvait le deviner puisque l’horizon était caché par les immeubles, ce ne furent que des éclats de voix suivis de longs silences. Les militants étaient partis, mais le boxeur, le visage contracté par la rage était toujours là dans son coin. Comme si ce restaurant était devenu son refuge. Au petit matin, la serveuse lui apporta un vieil édredon tiré d’un débarras poussiéreux, lui fit une tasse de café et s’assis en face de lui : « Alors, Brahim, quand c’est que tu deviens Champion du Monde ? »

 

 

 

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Published by atelier d'écriture Labège - dans Productions 2009
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