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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 11:25

   C’est sérieux, mais il est bien d’en rire  

 

Nous partirons de la moisson que je vous avais demandée de faire lors du précédent atelier.  Elle consistait à noter des petits faits anodins, toutes idées sans importance, qui vous passeraient par la tête. Il s’agissait donc d’accorder du sérieux à des idées que d’habitude vous négligez, rejetez, oubliez …

A partir de ces notations, nous allons constituer ensemble un corpus commun de mots, d’expressions, de formulations, de mots. Chacun puisera ensuite dans ce corpus qui devra alimenter le texte à venir.

 

L’idée est de travailler sur les mots et leurs sonorités, les mots et leur polysémie, leur polyphonie. On pourra avoir recours à différentes opérations :

tronquer les mots (principe de l’apocope*,  l’aphérèse*, l’élision* ) ou bien les déformer, y ajouter des syllabes, les découper, les tronçonner, procéder à des glissement phonétiques ou sémantiques ;

procéder à des mutations sonores, des coupures, des collages, des permutations ;

employer des calembours, des interjections, des gros mots ;

chercher des mots aux sonorités approchantes ou composés avec les mêmes lettres, des mêmes syllabes.

 

Ce travail sur les mots et le texte se traduira par un travail sur le rythme, les sonorités, la musique, plus que sur le sens. Finalement, les effets recherchés seront : comique, humour, dérision

 

AUTEURS DE REFERENCE :

 

Ghérasim Luca

  Né à Bucarest en 1913, Ghérasim Luca fut très tôt en contact avec plusieurs langues, en particulier le français, langue de la culture littéraire. Durant les années trente, qui sont ses années de formation, la culture germanique, viennoise et berlinoise, est très présente à Bucarest. Il lit les philosophes allemands et connaît les débats qui nourrissent la réflexion sur la psychanalyse. Il collabore à différentes revues « frénétiques » d’orientation surréaliste.

 

A son travail sur la langue, roumaine ou française, avec ses effets de bégaiement, il faut ajouter la mise en scène de ses écrits et le travail de tout le corps que représentait pour lui la lecture publique de ses écrits.

     Dans son œuvre, le langage se trouve simultanément déconstruit et recomposé (Héros-limite, 1953). Par le moyen d’opérations physiques sur le langage, Luca respire une vibration évidente mais pourtant insoupçonnée logée dans les structures verbales. Le poème quitte l’écrit, et s’oralise, se visualise. s’affirme la tendance à sortir du langage, à transgresser le mot par le mot, et le réel par le possible.

 

 

Jean-Pierre Verheggen

 

Jean-Pierre Verheggen, poète belge, a participé dans les années 1970 à la célèbre revue TXT, avant-garde radicale de l’entreprise « textuelle ». Entre humour et dérision, sa poésie est une poésie orale, un incessant remaniement de la langue qui avec calembours, dérision et trivialité ne manque pas de truculence ni d’humour.

 

L’Alphabet des lettres françaises de Belgique définit ainsi sa poésie :

 

« … avant tout une parodie de la poésie, une critique radicale de l’idéologie que véhicule ce genre et un pastiche burlesque de ses conventions. À partir de là, il développe dès 1968 le concept de réécriture et en applique les effets à des champs d’investigation plus larges, allant de la bande dessinée à la langue politique la plus stéréotypée, en passant par la perversion d’un langage par un autre, en l’occurrence du français classique et scolaire par son wallon maternel, sauvage et sexuel »

 

 

Extrait de la revue « Le matricule des anges »

 

Entre provocations et trivialités, le lettré Verheggen dégage une puissance verbale peu ordinaire. Ses zuteries appartiennent à la grande tradition de la gauloiserie sauvage.

Loin de la poésie poétisante, Verheggen n’est pas un chichiteux. Sa poétique, il la situe entre « Eschyle Zavatta » et les « indiens dakota qui toujours marchèrent Dakoté d’leur syntaxe ».

La poésie naît là « Dans cette gaucherie apparente ! Dans cette maladresse géniale ». Il suffit d’une « Leçon d’inattention » et, peut-être, d’une « Leçon de pésie » (sic) pour oser les gros mots (tous) et les blagues de tout calibre (fine, demi-grosse, grosse) dignes de requinquer les dépressifs et de gondoler les autres, tout en satisfaisant les cérébraux. Le tour de force est là. Les amateurs d’intertextualité (en voilà un gros mot) se repaîtront, par exemple, du clin d’oeil aux Litanies du scribe de Jude Stefan ou à l’Opéra bouffe de Maurice Roche.

[…] Il y a chez Verheggen un débraillé cochon qui confine à la provocation. Ainsi de sa passion pour les mots les plus crus et pour le calembour dont son éditeur considère sans mal qu’il est le « stakhanoviste ». En préface de la réédition d’Artaud Rimbur, Marcel Moreau pose la question : « Calembourrative », cette œuvre? Non. (...) C’est d’un art de tourner de fond en comble le gisement verbal qu’il s’agit. » Et Verheggen en laboure de la langue, à toutes les lignes dans une « polyphonie crûment sensorielle » (M. Moreau toujours).

[…] La joyeuse ripaille de Verheggen sonne fort comme l’indique une folle prolifération de points d’exclamation. Il a le rythme en bouche et c’est la crainte de perdre le tempo en même temps que sa pompe, le cœur brusquement fatigué, qui a motivé le bel Opéré-bouffe, auquel un Portrait de l’artiste en Castafiore catastrophique fait écho : « Mon pauvre corps/ Mon cher ami/ Tout est plis et dépit, n’est-ce pas? ». Les fatrasies se teintent sans perdre haleine d’une inquiétude métaphysique profonde. Le rire et la mort. Pardon : le sexe, la bouffe, le rire et la mort entonnent ensemble un « éloge de la logorrhée », un chant de vie plein d’allant. Avec l’autorisation de régresser, « Miam miam bonbon bougnat », allez, cet été, on se laisse aller.

 

 

Textes de référence

 

 

Ghérasim Luca, « Passionnément », in Le Chant de la carpe

 

pas pas paspaspas pas

pasppas ppas pas paspas

le pas pas le faux pas le pas

paspaspas le pas le mau

le mauve le mauvais pas

paspas pas le pas le papa

le mauvais papa le mauve le pas

paspas passe paspaspasse

passe passe il passe il pas pas

il passe le pas du pas du pape

du pape sur le pape du pas du passe

passepasse passi le sur le

le pas le passi passi passi pissez sur

le pape sur papa sur le sur la sur

la pipe du papa du pape pissez en masse

passe passe passi passepassi la passe

la basse passi passepassi la

passio passiobasson le bas

le pas passion le basson et

et pas le basso do pas

paspas do passe passiopassion do

ne do ne domi ne passi ne dominez pas

ne dominez pas vos passions passives ne

ne domino vos passio vos vos

ssis vos passio ne dodo vos

vos dominos d’or

c’est domdommage do dodor

do pas pas ne domi

pas paspasse passio

vos pas ne do ne do ne dominez pas

vos passes passions vos pas vos

vos pas dévo dévorants ne do

ne dominez pas vos rats

pas vos rats

ne do dévorants ne do ne dominez pas

vos rats vos rations vos rats rations ne ne

ne dominez pas vos passions rations vos

ne dominez pas vos ne vos ne do do

minez minez vos nations ni mais do

minez ne do ne mi pas pas vos rats

vos passionnantes rations de rats de pas

pas passe passio minez pas

minez pas vos passions vos

vos rationnants ragoûts de rats dévo

dévorez-les dévo dédo do domi

dominez pas cet a cet avant-goût

de ragoût de pas de passe de

passi de pasigraphie gra phiphie

graphie phie de phie

phiphie phéna phénakiki

phénakisti coco

phénakisticope phiphie

phopho phiphie photo do do

dominez do photo mimez phiphie

photomicrographiez vos goûts

ces poux chorégraphiques phiphie

de vos dégoûts de vos dégâts pas

pas ça passio passion de ga

coco kistico ga les dégâts pas

le pas pas passiopas passion

passion passioné né né

il est né de la né

de la néga ga de la néga

de la négation passion gra cra

crachez cra crachez sur vos nations cra

de la neige il est il est né

passioné né il est né

à la nage à la rage il

est né à la né à la nécronage cra rage il

il est né de la né de la néga

néga ga cra crachez de la né

de la ga pas néga négation passion

passionné nez pasionném je

je t’ai je t’aime je

je je jet je t’ai jetez

je t’aime passionném t’aime

je t’aime je je jeu passion j’aime

passionné éé ém émer

émerger aimer je je j’aime

émer émerger é é pas

passi passi éééé ém

éme émersion passion

passionné é je

je t’ai je t’aime je t’aime

passe passio ô passio

passio ô ma gr

ma gra cra crachez sur les rations

ma grande ma gra ma té

ma té ma gra

ma grande ma té

ma terrible passion passionnée

je t’ai je terri terrible passio je

je je t’aime

je t’aime je t’ai je

t’aime aime aime je t’aime

passionné é aime je

t’aime passioném

je t’aime

passionnément aimante je

t’aime je t’aime passionnément

je t’ai je t’aime passionné né

je t’aime passionné

je t’aime passionnément je t’aime

je t’aime passio passionnément

 

Jean-Pierre Verheggen

 

in « L’idiot du Vieil-Age » :

 

L’épigramme

 

Épigramme après gramme,

on atteint vite les dix kilos

et c’est le drame !

(Alexandre Dumas in Le drame aux chocolats)

 

L’apocope

 

Apocope-toi pas du chapeau de la gamine,

lui intima le papèt,

pousse plutôt la voiture du mouflet,

hé grand dadais !

 

(Alphonse Daudet in Les contes du Landau)

 

 

Tintin dans le Cotentin

 

Tonnerre de Bresse ! comme disent les malfrats quand ils ont les poulets aux fesses ! Il pleut à verse dans tout le Cotentin et Tintin a égaré son pépin !...

 

L’amour sexagénaire

 

A soixante ans révolus,

couple légitime ou non,

on a beau manger comme des moineaux,

on arrive bien à trouver un petit resto

où s’aimer comme des pigeons,

à l’abri de toute indiscrétion !

Un petit resto avec un petit coin petite restauration

où Monsieur Croque Madame

peut déclarer sa flamme

à Madame Croque Monsieur

qui, insouciante de ce qu’en penseront

ses enfants et petits-enfants,

insouciante de tout drame,

lui retourne ses compliments

en spécifiant qu’elle y consent

et qu’elle veut bien le choisir comme amoureux

à condition qu’il ne se montre ni trop vieux jeu

ni trop baloche-balourd,

tant pour l’amour que pour

le quotidien de leurs vieux jours,

au jour le jour !

 

Urgence

 

On l’a cent fois écrit : ça Panurge ! ça pas n’urge,

chers moutons de la vitesse

et autres pécores de la précipitation !

Cessez donc de nous envoyer à tout bout d’champ

l’urgent de la circulation pour assurer

nos déplacements !

Non seulement on apprécie de ne pas trop bouger

en ce moment mais surtout on a tout le temps !

 

 

 

apocope : figure de style courante en français, qui consiste à supprimer des phonèmes ou de syllabes (vocaliques ou consonantiques, en fin de mot. par exemple resto pour restaurant.

 

 aphérèse : modification phonétique impliquant la perte d'un ou plusieurs phonèmes au début d'un mot. Ex. bus pour autobus, ricain pour américain

 

élision :

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Published by atelier d'écriture Labège - dans Dispositifs des ateliers 2011
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