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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 13:53

 Intitulé 

 Je me souviens du cadavre exquis


Cet atelier propose une combinaison de deux procédés : celui que Georges Perec a mis en application dans « Je me souviens*» et celui du « Cadavre exquis** » initié par les surréalistes. On fera donc appel à la fois aux productions de la mémoire individuelle, au hasard objectif ainsi qu’à l’association des pensées.

Le but recherché est, dans un premier temps de constituer un corpus, puis, dans un second, d’aboutir à une production collective.

 

Consignes

 

Première phase

 

Après lecture des Je me souviens, de Jacques Perec (voir ci-dessous), on travaille pendant une demi-heure à la production de propositions.Ces propositions sont notées dans la première case de chaque feuille numérotée que je fournirai.

Dans un second temps, les feuilles « tournent ». Chacun note dans la case à suivre ce qui lui vient, puis il masque la première case et passe à son voisin, qui à son tour note ce qui lui passe par l’esprit. Ainsi de suite jusqu’à un tour de table complet.

 

Exemples

Je me souviens  des pantalons à patte d’éléphant

Que le « bikini » doit son nom à une île du Pacifique où eurent lieu des essais nucléaires

Que Marie Curie mourut d’un cancer dû à la radioactivité qu’elle avait découverte

 

 

 

 

 

 

Deuxième phase

 

Les propositions sont découpées, mélangées et mises en tas. Chaque participant pioche dans ce tas, de telle sorte que chacun reçoive un nombre équivalent de propositions.
On rédige ensuite un texte qui débutera par cette proposition inductrice « Tous les souvenirs disparaîtront », inspirée de la première phrase des Années de Annie Ernaux (Voir début du roman ci-dessous). Le texte devra intégrer les propositions tirées au hasard, mais surtout être étoffé par ce que ces propositions auront fait surgir en vous de souvenirs, plus ou moins intimes…

 

La seconde contrainte consistera à « rebondir » en introduisant dans votre texte l’articulation suivante : « Mais aujourd’hui… ».

 

* Les « Je me souviens », selon Georges Perec

Ces « je me souviens » ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas de souvenirs personnels, mais des petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d'un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées ; elles ne valaient pas la peine d'être mémorisées, elles ne méritaient pas de faire partie de l’Histoire, ni de figurer dans les Mémoires des hommes d’Etat, des alpinistes et des monstres sacrés.

Il arrive pourtant qu’elles reviennent, quelques années plus tard, intactes et minuscules, par hasard ou parce qu’on les a cherchées, un soir, entre amis : c’était une chose qu’on avait apprise à l’école, un champion, un chanteur ou une starlette qui perçait, un air qui était sur toutes les lèvres, un hold-up ou une catastrophe qui faisait la une des quotidiens, un best-seller, un scandale. un slogan, une habitude, une expression, un vêtement ou une manière de le porter, un geste, ou quelque chose d’encore plus mince, d’inessentiel, de tout à fait banal, miraculeusement arraché à son insignifiance, retrouvé pour un instant, suscitant pendant quelques secondes une impalpable petite nostalgie.

 

 

** Le Cadavre exquis, selon Paul Eluard (in Dictionnaire abrégé du Surréalisme)

Jeu de papier plié qui consiste à faire composer une phrase par plusieurs personnes, sans qu’aucune d’elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes. L’exemple, devenu classique, qui a donné son nom au jeu tient dans 1a première phrase, obtenue de cette manière : « Le cadavre-exquis-boira-le-vin-nouveau. »

 

 

  LIVRES DE REFERENCE 

 

Je me souviens, de Georges Perec (Hachette, 1978)

 

Extrait (début du livre, p. à p.)

 

1


Je me souviens que Reda Caire est passé en attraction au cinéma de la porte de Saint-Cloud.

 

2

 

Je me souviens que mon oncle avait une 1I CV immatriculée 7070 RL2.

 

3

 

Je me souviens du cinéma Les Agriculteurs, et des fauteuils club du Camera, et des sièges à deux places du Panthéon.

 

4

 

Je me souviens de Lester Young au Club Saint-Germain; il portait un complet de soie bleu avec une doublure de soie rouge.

5

 

Je me souviens de Ronconi, de Brambilla et de Jéus Moujica ; et de Zaaf, l’éternel  « lanterne rouge ».

 

 6

 

 Je me souviens qu'Art Tatum appela un morceau Sweet Lorraine parce qu’il avait été en Lorraine pendant la guerre de l4-l8.

 

7

 

Je me souviens du « tac tac ».

 

8

 

 Je me souviens d'un Anglais manchot qui battait tout le monde au ping-pong à Château d'Oex.

 

 9

 

 Je souviens de Ploum ploum tra la la.

 

10

 

Je souviens qu'un ami de mon cousin Henri restait toute la journée en robe de chambre quand il préparait ses examens.

 

 11

 

 Je me souviens du Citoyen du Monde Garry Davis. Il tapait à la machine sur la place du Trocadéro.

 

12

 

Je me souviens des parties de barbu aux Petites-Dalles.

 

13

 

Je me souviens des Trois Evêchés : Metz, Toul et Verdun.

 

14

 

Je me souviens du pain jaune qu'il y a eu pendant quelque temps après la guerre.

 

15

 

 Je me souviens des premiers flippers »: justement, ils n’avaient pas de flippers.

 

16

 

 Je me souviens des vieux numéros de L’Illustration

 

17

 

 Je me souviens des aiguilles en acier, et des aiguilles en bambou, que l'on aiguisait sur un frottoir après chaque disque.

 

18

 

 Je me souviens qu’au « Monopoly », l’avenue de Breteuil est verte, l’avenue Henri-Martin rouge et l’avenue Mozart orange.

 

19

 

 Je me souviens de:

 « Ich weiss nicht was soll es bedeuten

 Das Ich so traurig bin. »

 et de:

 « I wander lonely as a cloud

 When all at once I see a crowd

 A - ? - of golden daffodils. »

 

20

 

Je me souviens que Junot était duc d'Abrantès.

 

21

 

Je me souviens de:

 « Grégoire et Amédée

 présentent

 Grégoire et Amédée

 dans

 Grégoire et Amédée »

 (et de Furax aussi, bien sûr).

 

22

 

Je me souviens qu'un jour mon cousin Henri a visité une manufacture de cigarettes et qu’il en a rapporté une cigarette longue comme cinq cigarettes.

 

23

 

Je me souviens qu’après la guerre on ne trouvait presque pas de chocolat viennois, ni de chocolat liégeois, et que, pendant longtemps, je les ai confondus.

 

24

 

Je me souviens que le premier microsillon que j'ai écouté était le Concerto pour hautbois et orchestre de Cimarosa.

 

25

 

 Je me souviens d'un pion corse qui s'appelait Flack « comme la D.C.A. allemande ».

 

26

 

Je me souviens des « High Life » et des « Naja ».

 

27

 

 Je me souviens avoir obtenu, au Parc des Princes, un autographe de Louison Bobet.

 

28

 

Je me souviens que pendant plusieurs années, l’expression la plus sale que je connaissais était « tremper la soupe » ; je 1'avais vue dans un dictionnaire d'argot que j’avais lu en cachette. Je n'ai jamais entendu personne l'employer et je ne suis plus très sûr de ce qu'elle voulait dire (sans doute un équivalent de « faire feuille de rose »).

 

29

 

 Je me souviens des Quatre Fils Aymon et d'une autre histoire qui s'appelait Jean de Paris.

 

....

 

 

Les Années, de Annie Ernaux

Présentation du livre

 

Au travers de photos et de souvenirs laissés par les événements, les mots et les choses, Annie Ernaux donne à ressentir le passage des années, de l’après-guerre à aujourd’hui. En même temps, elle inscrit l’existence dans une forme nouvelle d’autobiographie, impersonnelle et collective.

 

Extrait du livre (p.11 à 19)

 

Toutes les images disparaîtront.

 

la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant de café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se reculottait debout, jupe relevée, et s’en retournait au café

 

la figure pleine de larmes d'Alida Valli dansant avec Georges Wilson dans le film Une aussi longue absence

 

 l'homme croisé sur un trottoir de Padoue, l’été 90, avec des mains attachées aux épaules, évoquant aussitôt le souvenir de la thalidomide prescrite aux femmes enceintes contre les nausées trente ans plus tôt et du même coup l’histoire drôle qui se racontait ensuite : une future mère tricote de la layette en avalant régulièrement de la thalidomide, un rang, un cachet. Une amie horrifiée lui dit, tu ne sais donc pas que ton bébé risque de naître sans bras, et elle répond, oui je sais bien mais je ne sais pas tricoter les manches

 

Claude Piéplu en tête d’un régiment de logionnaires, le  drapeau dans une main, de l’autre tirant une chèvre, dans un film des Charlots

 

 cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne

 et qui faisait penser à Céleste Albaret telle qu’elle était apparue un soir dans une émission de Bernard Pivot

 

sur une scène de théâtre en plein air, la femme enfermée dans une boîte que des hommes avaient transpercée de part en part avec des lances d’argent - ressortie vivante parce qu’il s’agissait d’un tour de prestidigitation appelé Le Martyre d’une femme

 

les momies en dentelles déguenillées pendouillant aux murs du couvent dei Cappuccini de Palerme

 

le visage de Simone Signoret sur l’affiche de Thérèse Raquin

 

la chaussure tournant sur un socle dans un magasin André rue du Gros-Horloge à Rouen, et autour la même phrase défilant continuellement : «  avec Babybotte Bébé trotte et pousse bien »

 

l’inconnu de la gare Termini à Rome, qui avait baissé à demi le store de son compartiment de première et, invisible jusqu’à la taille, de profil, manipulait son sexe à destination des jeunes voyageuses du train sur le quai d’en face, accoudées à la barre

 

le type dans une publicité au cinéma pour Paic Vaisselle, qui cassait allègrement les assiettes sales au lieu de les laver. Une voix off disait sévèrement « ce n’est pas la solution ! » et le type regardait avec désespoir les spectateurs, « mais quelle est la solution ? »

 

la plage d’Arenys de Mar à côté d’une ligne de chemin de fer, le client de l’hôtel qui ressemblait à Zappy Max

 

le nouveau-né brandi en l’air comme un lapin décarpillé dans la salle d’accouchement de la clinique Pasteur de Caudéran, retrouvé une demi-heure après tout habillé, dormant sur le côté dans le petit lit, une main dehors et le drap tiré jusqu’aux épaules

 

la silhouette sémillante de l’acteur Philippe Lemaire, marié à Juliette Gréco

 

dans une publicité à la télé, le père essayant vainement, en douce derrière son journal, de lancer en l’air une Picorette et de la rattraper avec la bouche, comme sa petite fille

 

une maison avec une tonnelle de vigne vierge, qui était un hôtel dans les années soixante, au 90 A, sur les Zattere, à Venise

 

les centaines de faces pétrifiées, photographiées par l’administration avant le départ pour les camps, sur les murs d’une salle du palais de Tokyo, à Paris, au milieu des années quatre-vingt

 

les cabinets installés au-dessus de la rivière, dans la cour derrière la maison de Lillebonne, les excréments mêlés au papier emportés doucement par l’eau qui clapotait autour

 

toutes les images crépusculaires des premières années, avec les flaques lumineuses d’un dimanche d’été, celles des rêves où les parents morts ressuscitent, où l’on marche sur des routes indéfinissables

 

celle de Scarlett O’Hara traînant dans l’escalier le soldat yankee qu’elle vient de tuer - courant dans les rues d’Atlanta à la recherche d’un médecin pour Mélanie qui va accoucher

 

de Molly Bloom couchée à côté de son mari et se souvenant de la première fois où un garçon l’a embrassée et elle dit oui oui oui

 

d’Elizabeth Drummond tuée avec ses parents sur une route à Lurs, en 1952

 

les images réelles ou imaginaires, celles qui suivent jusque dans le sommeil

les images d’un moment baignées d’une lumière qui n’appartient qu’à elles

 

Elles s’évanouiront toutes d’un seul coup comme l’ont fait les millions d’images qui étaient derrière les fronts des grands-parents morts il y a un demi-siècle, des parents morts eux aussi. Des images où l’on figurait en gamine au milieu d’autres êtres déjà disparus avant qu’on soit né, de même que dans notre mémoire sont présents nos enfants petits aux côtés de nos parents et de nos camarades d’école. Et l’on sera un jour dans le souvenir de nos enfants au milieu de petits-enfants et de gens qui ne sont pas encore nés. Comme le désir sexuel, la mémoire ne s’arrête jamais. Elle apparie les morts aux vivants, les êtres réels aux imaginaires, le rêve a l’histoire.

 

S’annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde, fait battre le cœur et mouiller le sexe.

 

les slogans, les graffitis sur les murs des rues et des vécés, les poèmes et les histoires sales, les titres

 

anamnèse, épigone, noème, théorétique, les termes notés sur un carnet avec leur définition pour ne pas consulter à chaque fois le dictionnaire

 

les tournures que d’autres utilisaient avec naturel et dont on doutait d’en être capable aussi un jour, il est indéniable que, force est de constater

 

les phrases terribles qu’il aurait fallu oublier, plus tenaces que d’autres en raison même de l’effort pour les refouler, tu ressembles à une putain décatie

 

 les phrases des hommes dans le lit la nuit, Fais de moi ce que tu veux, je suis ton objet

 

exister c’est se boire sans soif

 

 que faisiez-vous le 11 septembre 2001 ?

 

in illo tempore le dimanche à la messe

 

vieux kroumir, faire du chambard, ça valait mille ! tu es un petit ballot ! les expressions hors d’usage, réentendues par hasard, brusquement précieuses comme des objets perdus et retrouvés, dont on se demande comment elles se sont conservées

 

les paroles attachées pour toujours à des individus comme une devise - à un endroit précis de la nationale 14, parce qu’un passager les a dites juste quand on y passait en voiture et on ne peut pas y repasser sans que ces mêmes paroles sautent de nouveau à la figure, comme les jets d’eau enterrés du palais d’Été de Pierre le Grand qui jaillissent quand on pose le pied dessus

 

 les exemples de grammaire, les citations, les insultes, les chansons, les phrases recopiées sur des carnets à l’adolescence

 

l’abbé Trublet compilait, compilait, compilait

 

la gloire pour une femme est le deuil éclatant du bonheur

 

notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux du temps

 

le comble de la religieuse est de vivre en vierge et de mourir en sainte

 

 l’explorateur mit le contenu de ses fouilles dans des caisses

 

 c’était un porte-bonheur un petit cochon avec un cœur / qu’elle avait acheté au marché pour cent sous / pour cent sous c’est pas cher entre nous

 

 mon histoire c’est l’histoire d’un amour

 

 est-ce qu’on peut tirlipoter avec une fourchette ? Est-ce qu’on peut mettre le schmilblick dans le biberon des enfants ?

 

 (je suis le meilleur, qu’est-ce qui dit que je ne suis pas le meilleur, si tu es gai ris donc, ça se corse, chef-lieu Ajaccio, bref, comme disait Pépin, sauvé ! disait Jonas en sortant du ventre de la baleine, c’est assez je cache à l’eau mon dauphin, ces jeux de mots entendus mille fois, ni étonnants ni drôles depuis longtemps, irritants de platitude, qui ne servaient plus qu’à assurer la complicité familiale et qui avaient disparu dans l’éclatement du couple mais revenaient parfois aux lèvres, déplacés, incongrus hors de la tribu ancienne, après des années de séparation c’était au fond tout ce qu’il restait de lui)

 

les mots dont on s’étonne qu’ils aient existé déjà autrefois, mastoc (lettre de Flaubert à Louise Colet), pioncer (George Sand au même)

 

le latin, l’anglais, le russe appris en six mois pour un Soviétique et il n’en restait que da svidania, ya tebia lioubliou karacho

 

qu’est-ce que le mariage ? Un con promis

 

les métaphores si usées qu’on s’étonnait que d’autres osent les dire, la cerise sur le gâteau

 

ô Mère ensevelie hors du premier jardin

 

pédaler à côté du vélo devenu pédaler dans la choucroute puis dans la semoule puis rien, les expressions datées

 

 les mots d homme qu’on n’aimait pas, jouir, branler

 

 ceux appris durant les études, qui donnaient la sensation de triompher de la complexité du monde. L’examen passé ils partaient de soi plus vite qu’ils n’y étaient entrés

 

les phrases répétées, énervantes, des grands-parents, des parents, après leur mort elles étaient plus vivantes que leur visage, t’occupe pas du chapeau de la gamine

 

les marques de produits anciens, de durée brève, dont le souvenir ravissait plus que celui d’une marque connue, le shampoing Dulsol, le chocolat Cardon, le café Nadi, comme un souvenir intime, impossible à partager

 

 Quand les cigognes passent

 

 Marianne de ma jeunesse

 

 Madame Soleil est encore parmi nous

 

 le monde manque de foi dans une vérité transcendante

 

 Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération.

 

...

 

 

 

 

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Published by atelier d'écriture Labège - dans Dispositifs des ateliers 2010
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