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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 12:39

  Intitulé : Le quatuor de Labège 

Je vous propose que le prochain atelier occupe nos deux dernières séances.

Comme je vous l’avais dit la dernière fois,  le thème en sera la ville vue à travers une courte fiction avec quatre personnages que vous allez inventer en partant du postulat que cette  ville (ce peut être Labège, le vrai, ou un Labège inventé, un Labège métaphorique, un Labège du siècle prochain…) est coupée en deux par une frontière. On se place donc dans le registre d’une science-fiction ou plutôt d’une « géopolitique fiction »…
 Cette frontière pourrait avoir été  érigée de façon arbitraire et unilatérale [Je fais référence ici à l’actualité et au Mur de Berlin (construit pour mettre fin à l'exode croissant de ses habitants vers la RFA), mais on peut aussi penser au mur de séparation israélien (contre , au mur entre le Mexique et les Etats-Unis (contre l’immigration)]. Mais on peut imaginer bien d’autres modes d’apparition de cette césure (par exemple, une partie des habitants  se sont ligués et retranchés dans un lotissement sécurisé…ce qui suppose une fracture sociale…)

 La consigne
est la suivante : il s’agit d’écrire quatre textes, vus des  points de vue respectifs des quatre personnages, chaque point de vue venant éclairer ou compléter le point de vue précédemment exposé. 

 

   Méthode 

Tout d'abord, il faudra définir chacun des personnages (nom, sexe, fonction... ) et rédiger un synopsis, donc imaginer les relations entre ces personnages (quel rapport ont-ils ? sont-ils parents ? liés par un passé commun ? des sentiments réciproques ? etc,) tout cela sans perdre de vue que le ressort central de la fiction est cette frontière dont vous devrez définir la nature, sa raison d’être et bien sûr son incidence sur la vie des personnes (séparation, privation de liberté…)

Chacun des textes sera intitulé du nom de son auteur. Il aura un style différent, si possible en relation avec la personnalité du narrateur (grossièrement, je dirai que si l'un des protagonistes est postier, il écrira en style télégraphique, s'il est policier, il fera un rapport...) On peut imaginer comme c'est le cas dans notre œuvre de référence, d'inventer des textes tels que lettres, journal (extrait), ou tout autre document de votre invention...



Notre œuvre de référence  

Le Quatuor d’Alexandrie, de Lawrence Durell


Le Quatuor d’Alexandrie

, est composé de quatre romans :  Justine, Balthasar, Mountolive et Cléa

Justine - le narrateur, Darley, se souvient d’Alexandrie et cherche à reconstituer ce qu’il y a vécu. Pour cela, il a recours à ses propres souvenirs, mais il utilise aussi le journal laissé par sa maîtresse, Justine. Celle-ci est l’épouse de Nessim, lui-même père biologique de la fille de Melissa, laquelle est décédée. Installé sur une île grecque avec l’enfant de Melissa, Darley développe son point de vue et présente tous les personnages du roman : les frères Hosnani (Nessim et Narouz), leur mère Leilla, Balthasar, Pombal, Scobie, Pursewarden et bien d’autres. Le lecteur comprend que Darley est épris de Justine dont il craint le mari, Nessim. Mais des zones d’ombre subsistent de ce passé


Balthasar

- Le deuxième roman du Quatuor s’ouvre sur la visite de Balthasar à Darley. Ayant eu accès au manuscrit de ce dernier, Balthasar le commente et lui révèle un tout autre point de vue sur les événements. C’est ainsi que l’on apprend que Darley s’est fait manipulé par Justine et Nessim, tous deux impliqués dans un complot contre des intérêts de l’Angleterre en Égypte. Ce deuxième roman offre donc un nouvel éclairage sur le récit, notamment sur la personnalité de Justine et sur certains éléments de la ville.


Mountolive

- Ce troisième roman est plus classique du point de vue de sa narration  et, contrairement aux autres, le récit y est plutôt linéaire. Il raconte l’histoire de Mountolive, jadis amant de Leïla, mère de Nessim, qui devient ambassadeur d’Angleterre en Égypte. Dans ce récit, Darley devient un personnage secondaire tandis que la famille Hosnani (Leïla et ses deux fils : Nessim et Narouz) prend une importance nouvelle.

Cléa
- Avec ce dernier roman, Durrell refait de Darley le narrateur qui revient à Alexandrie après quelques années d’absence. Darley conduit la fille de Melissa chez Nessim, son père, et se met en ménage avec Cléa. Les Hosnani, en disgrâce depuis que le pouvoir a déjoué leur complot, sont assignés à résidence loin de la ville. Justine, aigrie, ne cherche qu’à quitter le pays. Cléa est le roman de la mélancolie, de la fin d’Alexandrie comme ville cosmopolite. Darley retourne sur son île grecque mais, à la fin, il prend la décision de s’installer en France, où a déjà émigré Cléa.


Le Quatuor d’Alexandrie est un roman qui relate les événements d’une époque, mais surtout s’inscrit dans un espace - la ville cosmopolite d’Alexandrie. On y découvre, après la première guerre mondiale, que la coexistence paisible des différentes communautés n’est plus de mise : la souveraineté arabo-musulmane se fait partout présente, tandis que les communautés coptes, grecques, juives, puis européennes sont peu à peu marginalisées - en grande partie du fait des manœuvres des anciens colonisateurs, à savoir les Anglais.


Plus que l’absence de linéarité du récit, ce qui caractérise cette œuvre (qui n’est pas un ouvrage de science-fiction), c’est que chacun des quatre titres apporte un point de vue différent sur les événements vécus par chacun des protagonistes. Par ailleurs, tout ce qui est descriptif est soumis à la subjectivité des points de vue (La description d’un lieu change en fonction du sentiment qui habite le scripteur (selon qu’il soit amoureux ou déprimé, par exemple).



Extraits

 

Justine

 

Six heures. Le piétinement des silhouettes blanches aux abords de la gare. Les magasins qui se remplissent et se vident comme des poumons dans la rue des Soeurs. Les pâles rayons du soleil d'après-midi qui s'allongent et éclaboussent les longues courbes de l'Esplanade, et les pigeons, ivres de lumière, qui se pressent sur les minarets pour baigner leurs ailes aux derniers éclats du couchant. Tintement des pièces d'argent sur les comptoirs des changeurs. Les barreaux de fer aux fenêtres de la banque, encore trop brûlants pour qu'on puisse y poser la main. Roulement des attelages emmenant les fonctionnaires coiffés de leur pot de fleurs rouge vers les cafés de la Corniche. C'est l'heure la plus pénible à supporter, et, de mon balcon, je l'aperçois qui s'en va vers la ville, d'une démarche nonchalante, en sandales blanches, encore mal éveillée. La ville sort lentement de sa coquille comme une vieille tortue et risque un coup d'œil au-dehors. Pour un moment elle abandonne les vieux lambeaux de sa chair, tandis que d'une ruelle cachée près de l'abattoir, dominant les beuglements et les bêlements, montent les bribes nasillardes d'une chanson d'amour syrienne; quarts de ton suraigus, tel un sinus réduit- en poudre dans un moulin à poivre.

Puis des hommes fatigués qui relèvent les stores de leurs balcons et font un pas en clignotant dans la pâle et chaude lumière — fleurs languides des après-midi d'angoisse, têtes dolentes sous le pansement des rêves moites de leurs affreuses couches. Je suis devenu un de ces pauvres employés de la conscience, un citoyen d'Alexandrie. Elle passe sous ma fenêtre, souriant au fantôme d'une satisfaction intime, en éventant doucement ses joues avec le petit éventail de paille. Un sourire que je ne reverrai probablement jamais, car lorsqu'elle est en compagnie elle se contente de rire, en découvrant ses magnifiques dents blanches. Mais ce triste et furtif sourire contient encore comme une espièglerie latente qu'on ne se serait pas attendu à rencontrer chez elle. On aurait pu penser qu'elle était d'une nature plus tragique et qu'elle manquait de l'humour le plus ordinaire. Mais le souvenir obstiné de ce sourire en vient à me faire douter de cela maintenant.

 

Je l'avais aperçue ainsi bien souvent, et naturellement je la connaissais très bien de vue longtemps avant que nous n'échangions les premiers mots notre ville ne permet guère l'anonymat à ceux qui ont plus de deux cents livres de revenu par an. Je la vois assise au bord de la mer, seule, lisant. Puis des hommes fatigués qui relèvent les stores de leurs balcons et font un pas en clignotant dans la pâle et chaude lumière — fleurs languides des après-midi d'angoisse, têtes dolentes sous le pansement des rêves moites de leurs affreuses couches. Je suis devenu un de ces pauvres employés de la conscience, un citoyen d'Alexandrie. Elle passe sous ma fenêtre, souriant au fantôme d'une satisfaction intime, en éventant doucement ses joues avec le petit éventail de paille. Un sourire que je ne reverrai probablement jamais, car lorsqu'elle est en compagnie elle se contente de rire, en découvrant ses magnifiques dents blanches. Mais ce triste et furtif sourire contient encore comme une espièglerie latente qu'on ne se serait pas attendu à rencontrer chez elle. On aurait pu penser qu'elle était d'une nature plus tragique et qu'elle manquait de l'humour le plus ordinaire. Mais le souvenir obstiné de ce sourire en vient à me faire douter de cela maintenant.


 

 

Balthazar

 

TONALITÉS du paysage : du brun au bronze, ciel abrupt, nuages bas, sol de perle aux ombres nacrées et aux reflets mauves. La poussière fauve, la royale poussière du désert : tombes de prophètes virant an zinc et au cuivre quand descend le crépuscule sur l'antique lac. Ses immenses trouées dans le sable, comme des flaques abandonnées par les marées du ciel; vert et jaune cédrat cédant aux nuances du métal oxydé, ou s'exaltant en une unique voile couleur de pruneau, humide, palpitante : nymphe aux ailes poisseuses. Taposiris est mort ici, parmi ses colonnes et ses amers culbutés, disparus les Harponneurs... Mareotis sous un ciel de lilas brûlant.

 
Eté : sable jaune chamois, ciel de marbre brûlant. Automne : ecchymoses tuméfiées.
Hiver : neige crissante, sables glacés.
pans de ciel clair, scintillations de mica. verts délavés du Delta.
somptueux champs d'étoiles.

 

Et le printemps? Ah ! il n'y a pas de printemps dans le Delta, nul sentiment de renouveau, de rajeunissement des choses. On émerge de l'hiver pour se trouver aussitôt plongé dans l'effigie de cire chaude d'un été suffocant. Mais ici, du moins à Alexandrie, les souffles venus de la mer nous sauvent de l'accablante stagnation du néant de l'été, se coulant par-dessus la barre entre les navires de guerre et venant agiter doucement les bannes rayées des cafés sur la Grande Corniche. Je n'aurais jamais...

*

 

La ville, à demi rêvée (combien réelle cependant!), commence et s'achève en nous, prend racine dans les recoins de notre mémoire. Pourquoi faut-il que j'y retourne nuit après nuit, écrivant près du feu de caroubier, tandis que le vent égéen s'agriffe à cette maison, s'acharne sur elle un instant, puis relâche son étreinte et s'en va ployer en arc l'échine des cyprès de l'île? N'en ai-je pas assez dit sur Alexandrie? Vais-je me laisser à nouveau contaminer par le rêve de cette ville et par le souvenir de ses habitants? Des rêves que je croyais avoir mis en lieu sûr sur le papier, confiés au secret des chambres fortes de la mémoire! Vous allez penser que je me complais à ces évocations. Il n'en est rien. Une seule intervention du hasard a tout remis en question et m'oblige à revenir sur mes pas. Un souvenir qui s'aperçoit dans un miroir.

 *

 

Justine, Melissa, Clea... Nous étions quelques-uns, si peu en vérité — vous auriez pu croire qu'on pouvait aisément disposer de nous en un seul livre, n'est-ce pas? C'est aussi ce que j'aurais pu croire, ce que je croyais. Dispersés maintenant par le temps et les événements, le contact coupé à tout jamais...

Je m'étais donné pour tâche de tenter de les faire revivre par les mots, de les réintégrer dans le souvenir, d'assigner à chacun et à chacune sa position dans mon propre temps. Egoïstement. Et lorsque cet édifice de phrases fut achevé, j'ai senti que j'avais donné un tour de clef sur la maison de poupée de nos actes. En effet, je ne voyais plus mes maîtresses et mes amis comme des êtres vivants mais comme des images colorées, issues de mon esprit; qui n'étaient plus maintenant des habitants de la ville et n'avaient d'autre demeure que cet amas de mes papiers qu'ils hantaient, comme les figures d'une tapisserie. Il était difficile de leur accorder plus de réalité qu'aux mots dont je m'étais servi à leur propos. Qu'est-ce donc qui m'a rappelé à moi-même?

Mais pour aller plus loin, il me faut revenir en arrière; non que tout ce que j'ai écrit sur eux soit mensonger, loin de là. Cependant, lorsque j'écrivais, je ne disposais pas de la totalité des faits. Le tableau que je brossais n'était que provisoire .- comme on reconstitue le tableau d'une civilisation perdue à partir de fragments de poteries, une inscription sur une tablette, une amulette, quelques ossements humains, un masque mortuaire en or, au sourire figé,

« Nous vivons, écrit quelque part Pursewarden, des existences fondées sur une sélection de faits imaginaires. Notre sentiment de la réalité est conditionné par notre position dans l'espace et dans le temps, et non par notre personnalité comme nous nous plaisons à, le croire. Chaque interprétation de la réalité est donc basée sur une position unique. Deux pas à gauche ou à droite et le tableau tout entier se trouve modifié. » Quelque chose comme cela...

Quant aux personnages humains, réels ou inventés, il n'existe rien de tel. Chaque psyché est en réalité une fourmilière de prédispositions contradictoires. La personnalité considérée comme quelque chose possédant des attributs fixes est une illusion — mais une illusion nécessaire si nous voulons aimer!

Quant à ce quelque chose qui demeure constant... le timide baiser de Melissa peut être prédit, par exemple (naïf comme une planche des premiers âges de l'imprimerie), ou les froncements de sourcils de Justine, qui jettent une ombre sur ces ardents yeux noirs — orbites du Sphinx dans, le brasier de midi. « A la fin, dit Pursewarden, tout pourra être vrai de n'importe qui. Saint et. Scélérat se partagent le réel. » Il est dans le vrai.

C'est pour m'approcher davantage des faits que je m'efforce chaque fois...

 

*

 

Dans sa dernière lettre, Balthazar m'écrivait : « Je pense souvent à vous, et non sans un certain humour macabre. Vous vous êtes retiré dans votre île avec, pensez-vous, toutes les données en main sur nous et nos existences. Vous allez certainement nous passer en jugement sur le papier à la manière des écrivains. Je voudrais voir le résultat. Cela ne pourra être que très loin de la vérité : je veux dire de ces vérités sur nous tous, dont je pourrais vous parler — peut-être même sur vous-même. Ou des vérités dont Clea pourrait vous parler (elle est à Paris et elle a totalement cessé de m'écrire). Je vous vois, homme sage, absorbé dans la lecture des Moeurs, des journaux intimes, de. Justine, de Nessim, etc., et vous imaginant que c'est là qu'il faut chercher la vérité. Erreur! Erreur! Un journal intime est le dernier endroit à explorer si l'on veut découvrir la vérité sur une personne. Nul n'ose faire ses ultimes aveux à soi-même sur le papier : du moins pas lorsqu'il s'agit de l'amour. Savez-vous qui Justine a vraiment aimé? Vous croyiez que c’était vous, n'est-ce pas? Avouez-le donc! »

 

Pour toute réponse, je lui ai envoyé l'énorme liasse de feuillets qui s'étaient amassés péniblement sous ma plume lente et à quoi j'avais quelque peu abusivement donné son nom pour titre — alors que Cahiers aurait aussi bien fait l'affaire. Six mois ont passé depuis — et son silence me réconforte, car il me laisse supposer que mon ironique censeur a été confondu.

Je ne dirai pas que j'ai oublié la ville, mais j'ai laissé dormir son souvenir. Malheureusement, elle était toujours présente, et le sera toujours, flottant dans l'esprit comme le mirage que rencontrent si souvent les voyageurs. Pursewarden a décrit le phénomène dans les lignes suivantes

« Nous étions encore en pleine mer, et à une telle distance de la côte que nous n'aurions pas dû l'apercevoir avant deux ou trois heures en marchant à toute vapeur lorsque, tout à coup, mon compagnon cria quelque chose et tendit la main vers l'horizon. Nous vîmes, renversé dans le ciel, un mirage grandeur nature de la ville, lumineuse et tremblante, comme peinte sur une soie poudreuse, mais avec une saisissante précision dans les détails. De mémoire, je pouvais nettement en reconstituer tous les sites, le palais Ras El Tin, la mosquée Nebi Daniel, et ainsi de suite. L'ensemble formait une hallucinante composition peinte en touches de rosée. Elle resta suspendue dans le ciel pendant un temps considérable, peut-être vingt-cinq minutes, avant de se dissoudre lentement dans le brouillard qui montait à l'horizon. Une heure plus tard, la vraie ville apparut, tache indistincte qui enfla petit à petit jusqu'aux dimensions de son mirage. »


 

Mountolive

 

Les dix jours qui suivirent s'étirèrent dans une sorte de rêve, ponctués seulement par les piqûres intermittentes d'une réalité qui n'était plus une drogue, une distraction qui ligotait ses nerfs : ses tâches étaient maintenant une torture d'ennui. Il se sentait harassé, épuisé, vidé au-delà de toute mesure lorsqu'il contemplait son visage dans la glace de la salle de bain, le présentant au fil de son rasoir avec un dégoût non dissimulé. Ses cheveux avaient très nettement blanchi sur ses tempes. Quelque part dans le quartier des domestiques une radio déversait la mélodie d'une vieille chanson qui avait obsédé Alexandrie tout un été : Jamais de la vie. Maintenant, elle lui portait sur les nerfs. Cette nouvelle époque — limbes où flottaient les fragments épars d'habitudes, de devoirs et d'événements — le remplissait d'une impatience dévorante; et au-dessous de toutes ces sensations, il avait conscience que toutes ses forces se rassemblaient, en vue d'affronter ce rendez-vous avec Leila, si longtemps attendu. Il allait déterminer en quelque sorte non pas tant la signification physique, tangible, de son retour en Egypte, que sa signification psychique en relation avec toute sa vie intérieure. Seigneur! quelle façon maladroite d'exprimer cela — mais peut-on exprimer ces choses autrement? C'était une sorte de barrière intérieure qu'il devait franchir, une puberté du sentiment qu'il fallait dépasser. Il s'élança sur la route du désert, heureux d'entendre le doux sifflement de l'air contre le pare-brise de sa voiture climatisée. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas eu l'occasion de rouler ainsi, seul, dans le désert — cela lui rappelait d'autres voyages, autrefois, dans des temps plus heureux. L'aiguille du compteur se maintenait en tremblotant au voisinage des soixante milles; il fredonnait doucement, malgré lui, le refrain :

 
Jamais de la vie
Jamais dans la nuit.
Quand ton cœur se démange de chagrin...

 

Depuis quand se surprenait-il à chantonner ainsi? Une éternité déjà. Ce n'était pas par allégresse, mais par un irrésistible besoin qu'avait son esprit de se détendre. Même cette chanson qu'il détestait, l'aidait à retrouver l'image perdue d'une Alexandrie dont il avait autrefois apprécié le charme. Pourrait-il jamais la revoir sous ce jour?

L'après-midi était déjà fort avancée quand il atteignit la limite du désert et amorça les lents virages qui le conduiraient aux premiers faubourgs crasseux de la ville. Le ciel était couvert. Un orage planait sur Alexandrie. A l'est, une averse criblait d'épingles les eaux vertes du lac dont la peau éclatait en un million de cloques; le tambourinement de la pluie couvrait le murmure du moteur. Il aperçut une ville de perles à travers le voile sombre des nuages, les minarets ensanglantés par un précoce coucher de soleil. Une brise venue de la mer taquinait les franges de l'estuaire. Plus haut, des paquets de fumée rôdaient encore, nuages pourpres qui jetaient d'étranges reflets dans les rues et sur les places de la ville blanche. La pluie était un phénomène rare et bref à Alexandrie. En quelques minutes le vent de mer se levait, changeait de cap, roulait les nuages comme d'énormes tapis et le ciel redevenait pur. La fraîcheur vitreuse du ciel d'hiver retrouvait sa couleur et astiquait de nouveau la cité qui étincelait bientôt comme un bloc de quartz sur le fond du désert, comme un bel objet ouvragé. Il n'éprouvait plus d'impatience. Le crépuscule commençait doucement à absorber le couchant. En approchant des hideuses rangées de masures et d'entrepôts aux abords de la rade, ses pneus surchauffés se mirent à fumer et à grésiller sur l'asphalte humide. Il était temps de ralentir...

Il pénétra lentement sous le rideau de l'orage, émerveillé par les clartés glauques d'un horizon d'où jaillissaient d'étranges lueurs de soleil qui allaient s'éparpiller en rubis sur les bâtiments de la rade (accroupis sous leurs canons comme des crapauds cornus). Il retrouvait la cité qu'il avait connue jadis, et il se laissa griser par sa pénétrante mélancolie sous la pluie, tandis qu'il la traversait à faible allure pour gagner la Résidence d'été. Les éclairs de l'orage la recréaient, lui donnaient un aspect irréel, fantomatique — chaussées défoncées où l'on roulait sur du papier d'étain, des coquilles d'escargots, des cornes brisées, du mica ; maisons de briques couleur sang de boeuf; les amoureux qui rôdent sur la place Mohammed Ali, désorientés par la pluie, maussades comme des instruments désaccordés; grincement des trams violets le long de la Corniche; crissement des palmes; toute la désuétude d'une ville antique dont les rues sont enduites de la poussière de sable du désert qui l'encercle. Il ressentait de nouveau tout cela, et laissait la ville se déployer panoramiquement dans sa conscience — gémissement d'un paquebot qui monte lentement vers la barre du couchant, trains qui ruissellent comme un torrent de diamants et s'enfoncent vers l'intérieur du pays, chuchotement des roues parmi les ravins de galets et la poussière des temples abandonnés, enfouis sous des siècles de sable...

Mountolive ressentait tout cela maintenant avec une lassitude où il reconnaissait les stigmates des expériences qui vieillissent un homme. Le vent fouettait les vagues dans le port. Les mâts et les agrès dansaient et s'entrechoquaient comme le feuillage d'un arbre gigantesque. L'essuie-glace s'activait sans bruit sur le pare-brise ruisselant... Un court répit dans cette étrange obscurité meurtrie, illuminée par les spasmes lointains des éclairs, puis le vent réaffirmait son emprise, le magistral vent du nord ébouriffant les crêtes de la mer, faisant voler ses plumes blanches, forçant les portes du firmament jusqu'à ce que les visages des hommes et des femmes reflètent une fois encore le vaste ciel d'hiver. Il avait encore tout le temps.

 


 

Clea

 

Je reverrais Alexandrie, je le savais, de l'œil d'un fantôme sur lequel le temps n'a plus de prise — car dès que l'on devient sensible à l'action d'un temps qui échappe à la contrainte du calendrier, on devient une manière de fantôme. C'est ainsi que je percevais les échos de paroles prononcées dans un passé lointain par d'autres voix. Balthazar disant : « Ce monde représente la promesse d'un bonheur unique et nous ne disposons d'aucun moyen pour le saisir. » Désirs sinistres, exacerbés et infirmes, que la ville imposait à ses familiers, macérant dans les cuves de ses propres passions anémiées. Baisers d'autant plus passionnés qu'ils sont aiguillonnés par le remords. Gestes accomplis dans la lumière ambrée de chambres aux persiennes closes. Vols de colombes blanches prenant d'assaut le ciel entre les minarets. Il me semblait que ces tableaux représentaient la ville telle que j'aurais voulu la revoir. Mais je me trompais, car chaque approche nouvelle est différente. Nous nous abusons toujours en croyant retrouver les êtres et les choses inchangés. L'Alexandrie qui se présenta à mes yeux, la première vision que j'en eus de la mer, jamais je n'aurais pu imaginer cela.

Il faisait encore noir lorsque nous stoppâmes au large du port invisible dont je devinais seulement le réseau de fortifications et de filets tendus contre les sous-marins. J'essayais de percer l'obscurité et d'en retrouver les contours. On ne rouvrait le barrage qu'à l'aube chaque jour, et pour l'instant la ville était plongée dans une opacité totale. Quelque part devant nous s'étendait la côte invisible de l'Afrique, avec son « baiser d'épines » comme disent les Arabes. Il était presque intolérable de se trouver si près des tours et des minarets de la ville et d'être impuissant à les faire apparaître. Je ne voyais même pas mes doigts devant mon visage. La mer était devenue une immense antichambre vide, une bulle de ténèbres sans épaisseur.

Puis la mer eut un frisson, comme une bouffée d'air passant sur un lit de braises, et les plus proches lointains parurent en rose, comme un coquillage, prenant alors, de seconde en seconde, la teinte plus soutenue, plus riche d'un pétale de fleur. Et brusquement, un faible et terrible gémissement rampa jusqu'à nous sur l'épiderme des vagues, palpitant comme le battement d'ailes de quelque terrifiant oiseau préhistorique : des sirènes qui hurlaient comme doivent hurler les damnés dans les limbes. Cela vous secouait les nerfs comme les branches d'un arbre. Et, comme en réponse à ce cri, des lumières commencèrent à jaillir de toutes parts, sporadiquement au début, puis en rubans, en bandes, en carrés de cristal. Le port dessinait tout à coup ses contours avec une parfaite netteté contre les sombres panneaux du ciel, tandis que de longs doigts de lumière d'un blanc poudreux se mettaient à arpenter gauchement le ciel; on eût dit les pattes de quelque insecte gourd, pourchassant une proie sur les parois glissantes de l'obscurité. Un essaim dense de fusées multicolores commencèrent alors à gravir les couches de brume entre les vaisseaux de guerre, déversant sur le ciel leurs gerbes éblouissantes d'étoiles, de diamants et de perles éclatées avec une merveilleuse prodigalité. L'air tout entier en était ébranlé. Des nuages de poudre rose et jaune s'élevaient avec les fusées pour briller sur les croupes luisantes des ballons de barrages qui flottaient partout. Même la mer semblait trembler. Je ne m'étais pas douté que nous fussions si près, ni que la ville pût être si belle sous les orgies d'une guerre. Elle s'était mise à enfler, à se déployer comme quelque mystique rose des ténèbres, et le bombardement l'accompagnait dans ce dépliement et inondait l'esprit. Nous nous aperçûmes avec surprise qu'il fallait crier pour nous faire entendre. Je me dis que nous contemplions les cendres ardentes de la Carthage d'Auguste, que nous assistions à l'agonie de l'homme des villes.

C'était beau et c'était stupéfiant. Les projecteurs avaient commencé à se concentrer en haut, à gauche du tableau, tremblant et vacillant comme les longues pattes malhabiles et embarrassées d'un faucheux. Ils se heurtaient, se chevauchaient et s'entrecroisaient fiévreusement, et il était manifeste qu'on leur avait signalé l'existence de quelque insecte qui devait se débattre dans la toile d'araignée des ténèbres extérieures. Ils se croisaient, se fondaient, fouillaient, se séparaient, inlassablement. Et enfin, nous vîmes ce qu'ils pourchassaient : six petits éphémères d'argent qui avançaient avec une insupportable lenteur. Le ciel se déchaînait autour d'eux, mais ils ne se départaient pas de leur fatale langueur; et avec une égale langueur, s'enroulaient les courbes de diamant brûlant que crachotaient les navires, ou les grosses bouffées cotonneuses des tirs d'obus qui marquaient leur progression.

Malgré le rugissement, qui maintenant nous assourdissait, il était néanmoins possible d'isoler nombre des sons distincts qui orchestraient le bombardement : le crépitement des éclats qui retombaient comme une averse de grêle sur les toits de tôle ondulée des buvettes du bord de mer; les voix mécaniques et mal assurées des signaleurs de navires répétant, d'une voix de poupée de ventriloque, des phrases à moitié intelligibles, quelque chose comme : « Trois degrés droite, trois degrés droite. » On distinguait même, au coeur de tout ce vacarme, une musique déchiquetée en quarts de ton qui vous poignardait; puis, aussi, le grondement prolongé de maisons qui s'écroulaient. Des taches de lumière disparaissaient et laissaient une béance de ténèbres où une petite flamme d'un jaune sale venait boire comme un animal assoiffé. Plus près (la surface de l'eau en faisait rejaillir l'écho), on pouvait entendre la riche moisson des douilles d'obus qui retombaient sur les ponts; un éclaboussement presque ininterrompu de métal doré éjecté des culasses des canons pointés vers le ciel.

Cela se poursuivit ainsi, une fête pour les yeux; mais le tourbillon de puissance insensée qu'elle révélait vous vrillait les vertèbres. Je n'avais encore jamais réalisé l'impersonnalité de la guerre. Il n'y avait pas place pour des êtres humains sous cette vaste ombrelle de mort chatoyante. Non, l'idée d'une présence humaine n'effleurait même pas l'esprit. On, retenait son souffle, comme pour chercher un bref refuge dans cet arrêt momentané.

 

 

 

 

 

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Published by atelier d'écriture Labège - dans ateliers 2009
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