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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 11:30

 Ce soir, tout doit être parfait pour la recevoir.

Je me prépare depuis une semaine.

J’ai passé toute une nuit dans la neige à les attendre. Quand elles sont arrivées, elles se sont détachées sur le ciel d’hiver sans nuages. Une est restée au sol après le coup de feu.

Ses soubresauts soulevaient la neige quand je me suis approché. Ses yeux incrédules se sont tournés vers moi. Je l’ai achevée au couteau.

J’ai bien failli me laisser surprendre. Fasciné par la flaque rouge sur la neige, je n’avais pas vu l’aurore apparaître sur les crêtes. Mon fardeau sur les épaules, je suis rentré, avec dans la tête un vieux fabliau français ;

« Je suis fille le jour et la nuit blanche biche

La chasse est après moi, les barons et les princes »

 

Toutes les portes, toutes les fenêtres ont été fermées. Pas un rais de lumière ne doit filtrer. Je vais passer toute la journée … pour cette soirée … pour

 

Le cou de biche au sang.

 

Stanislas annone la recette. Sa voix résonne sous la voute de la cuisine.

« Pren dre une jeu ne bi che … »

 

Cela, je m’en suis chargé. Lui est descendu au village. Il y va rarement. Il n’y a jamais été le bienvenu. Ce jour là, mon argent lui a ouvert les portes :

Des boules de pain, des œufs, du lait, du fromage blanc mais aussi toutes les pâtisseries, toutes les friandises de miel, de noix et d’amandes … et tous ces légumes confits que l’épicier turc garde dans son arrière boutique … avec ses graines de genièvre, sa gelée de groseille, ses épices : poivre, coriandre, cannelle … son vin, son eau de vie de prune … qui peut acheter tout cela au village ?

 

«  Cou per le cou de l’a ni mal » et détacher la tête.


Le rituel vient de commencer. Le sacrifice. Mes mains sont recouvertes de sang : le rouge et le blanc. C’est mon moment de faiblesse, de doutes. Dans ma tête se mêlent les regards de l’animal et les yeux de celle qui viendra ce soir. Confusion des verbes aimer et tuer, s’offrir et dévorer.

« Elle a le cheveu blond et le sein d’une fille

A tiré son couteau en quartier il l’a mise »

 

Parer la selle de la biche, la désosser. Découper sa carcasse aux ciseaux, trancher les cuissots et braiser la viande à feu vif.

 

Dans la cheminée, le feu a brûlé pendant plusieurs heures. Au dessus des braises, je jette les morceaux de viande sur la grille : le rouge et le noir. Comme un alchimiste, je viens d’enclencher la métamorphose, la transmutation. Ce n’est plus le cadavre d’un animal, c’est à nouveau une chaude promesse. Elle n’est plus une étrangère, elle est déjà une passion.

Je rêve, les yeux rivés sur les chenets. Le sang s’écoule sur les briques, se fige, noircit et se craquèle. Et les tâches qui se forment semblent raconter ma vie et mon destin.

« Mon sang est répandu par toute la cuisine.

Et sur ces noirs charbons mes pauvres os y grillent »

 

Préparer la farce : hacher le cœur, le foie, les rognons. Presser les morceaux de viande rôtie, plusieurs fois, et recueillir tout le sang. Ajouter la viande à la farce. La lier avec des œufs, de la mie de pain trempée dans du lait et le sang recueilli.

 

Maintenant je plonge mes mains dans mon œuvre. Je fais corps avec elle. Entre mes doigts, toute la chaleur se glisse. Je suis le Créateur. Qui pourra désormais m’empêcher de la façonner à mon image ?

Un raclement de gorge de Stanislas me tire de mon délire mégalomaniaque.

 

Détacher délicatement la peau du cou en la retournant comme un gant. Introduire la farce. Embosser la peau du cou, coudre les deux extrémités et finir de cuire dans les restes de graisse et de sang de l’animal.

 

Comme dans une symphonie de Tchaïkovski, après le tumultueux crescendo, l’avant dernier mouvement tente une timide valse. Pour nous rassurer. Pour nous persuader de la vérité de notre chemin : elle est devant toi l’œuvre que tu voulais réaliser. Et, l’avant dernier mouvement d’une symphonie de Tchaïkovski nous plonge dans le vide et la peur … du dernier mouvement.

 

Faire caraméliser la gelée de groseille, déglacer à l’eau de vie, puis ajouter les aubergines et les tomates confites … le genièvre et le poivre. Laisser réduire et verser le fond du gibier sur cette réduction et continuer la cuisson jusqu’à l’obtention d’une sauce qui nappera le tout.

 

Vite, il faut rattraper la passion qui fuit, cette chaleur qui me gonflait le cœur et qui semble s’être égarée dans ce dédale d’attentes et de déceptions. Tout n’est pas perdu mais aux grandes évidences du début je ne peux que substituer des émotions compliquées, des plaisirs attendus, des habitudes anesthésiantes.

La nuit s’est à nouveau installée. J’ouvre les fenêtres. D’un revers de main, je me protège de la lumière de la lune. Quelques nuages passent, poussés par le vent d’hiver. Les yeux dans le vague, je suis le vol de quelques chauves-souris. Je me retourne vers la salle … tout est prêt.

Le vin ? Du vin de Moldova, aussi âpre que son sol. Quel millenium … pardon, quel millésime ?

Au centre de la table j’ai déposé l’immense plat. La tête de la biche prolonge son cou glacé dans sa gangue de caramel et de fruits rouges. Les flammes des bougies font vibrer les carafes de vin et d’eau de vie des prunes de l’été. La salle est sombre, seul un halo doré semble promettre et attendre.

Le vent redouble. J’avais à peine entendu les chevaux. Elle est là.

Comment suis-je ? Je passe devant tous les miroirs, mais il est impossible de me recoiffer.

Elle monte les escaliers. Ses talons claquent sur les marches de pierre.

Moi, je pense au dessert et à sa gorge blanche.

 

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Published by atelier d'écriture Labège - dans Christian L.
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