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2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 15:23

Corinne P.

Corinne-20-ans.jpg

Je suis descendue chez mes parents, à Saint Paul Cap de Joux, dans le Tarn. Ils ont organisé un repas familial. Je reviens rarement dans la région, mais ce jour-là les circonstances l'imposent. Colette et Maurice ont invité un couple d'amis, Dany et Néné, dont les prénoms désuets signalent davantage la gentillesse que le côté « bidochon », imperceptible. Leur particularité: ils se sont mariés deux fois ensemble !

Ma grand mère Mathilde est là aussi, qui nous fait partager sa vision positive de la vie. Et enfin, Nathalie ma «petite » sœur chérie, qui travaille à Toulouse.

 

C'est elle qui me photographie.

Je lui explique rapidement le fonctionnement de l'appareil Minolta que mon job d'été m'a permis de m'offrir. Depuis que je m'initie à la photo, j'ai choisi de faire des essais de noir et blanc, référence gardée envers tous ces génies de la photographie du milieu du siècle que je vénère.

Je lui demande de me prendre en photo, en essayant de paraître naturelle, comme prise sur le vif. Je refuse de regarder l'objectif malgré sa demande, d'où mon regard en biais, un peu fuyant.

Le vieux puits est un bon endroit pour la prise de vue : on découvre en arrière-plan l'écrin formé par le vieux jardin potager planté de fruitiers. Mes parents l'ont acheté depuis peu et y ont construit leur maison. Ce jardin est proche de celui de mes grands parents paternels. Enfant, mon père venait y grappiller du raisin sur la vieille treille encore debout en ce jour de janvier 83.

L'hiver est doux : je ne porte qu'un gilet de laine fine et quelques rayons de soleil réchauffent mon dos. Ma mère en a profité pour sortir du linge sur l'étendoir au fond du jardin. C'est sa marotte, un moyen très efficace et très sain pour aérer les fibres de coton, comme elle l'explique inlassablement tandis qu'on la taquine pour son geste futile.

J'ai le visage détendu : tout me réussit en ce moment. Les études sur l'univers végétal entreprises à Angers me passionnent. Je suis amoureuse et me sens désirée. Mon petit ami occupe agréablement mon esprit. Il m'a dit au téléphone qu'il attendait mon retour, après avoir réussi à trouver mon numéro parmi les dizaines de Pinel habitant le Tarn. Les portables n'existent pas encore et je ne lui ai pas communiqué le numéro de mes parents. Hum... c'est bon d'être aimée!

J'avais 20 ans sur la photo. Elle a retrouvé sa place dans l'unique album familial d'avant mes voyages.

 Elle m'a rappelé des moments de bonheur partagés, et la nécessité de l'amour comme colonne vertébrale de ma vie.

 

Corrine B

  

corinne-B.jpgC’est moi, j’ai 20 ans !

Je reviens de Djerba avec mes parents. Je ne suis plus en révolte, je ne veux plus découvrir le monde et sauver la planète. Je suis heureuse de retrouver ma famille et le lieu de mes vacances enfantines, St Briac où je jouais au club Mickey avec mes amis et mes cousins. Cette plage du Béchet  où j’ai bâti tant de châteaux de sable, exécuté tant de roulades et amassé tant de merveilles. Cette mer fraiche dans laquelle je me baignais et pêchais avec mon grand-père. Cette plage, où pour notre « quatre heures », m’accueillaient les bras de ma grand-mère pour m’enrouler dans d’immenses serviettes orange en éponge douces, avec lesquelles elle me frictionnait avant de nous servir notre goûter breton fait maison. 

 Aujourd’hui je suis une femme fière, libre, belle et bronzée.  J’ai vu le monde, aidé les hommes et tout me réussi. J’allais chercher ailleurs et tout était là en moi ! Je suis passionnée de musique. Elle sera ma vie.

Le sable encore humide d’une récente averse, est doux sous mes pieds. La mer est ma source d’apaisement, et cette plage mon bercail ; mais ma vie se construira à Paris parce que tout y vit. Je sais où je vais.

 

Olga

 
J’ai 20 ans sur la photo
Je la prends
Je la garde
Elle me plait
Elle retient un instant
Bonheur, fierté et grande beauté
 
J’ai 20 ans sur la photo
Elle brille et scintille
Elle a presque 20 ans aujourd’hui
Contrairement à moi
Je la trouve bien conservée
Elle brille et scintille
 
J’ai 20 ans sur la photo
Ses couleurs éclatantes
Montrent une fraicheur élégante
Sa taille modeste témoigne
Une beauté terrestre
Arbre, buisson, le bleu céleste
 
J’ai 20 ans sur la photo
Je souris, je pose
Je m’expose
Je me trouve craquante
Belle, grande, ravissante
 
J’ai 20 ans sur la photo
L’été, je viens de sortir de l’eau
D’un grand lac
Entouré d’un immense parc
Je m’appuie contre un arbre
Belle, grande, ravissante
 
J’ai 20 ans sur la photo
Dans mon maillot(bikini) tout rose
Je ne me cache plus
Ma première année de « Liberté »
C’est nouveau, c’est reposant
S’accepter, se découvrir, se montrer
 
J’ai 20 ans sur la photo
Je suis accompagnée d’un groupe, il me regarde
Amis: Oleg, Elena, Helga, Georg,
Walter, Tamara, Alexandre, Sacha
Nous avons préparé un piquenique
Nous fêtons le printemps et un anniversaire
 
J’ai 20 ans sur la photo
Si je la regarde
Je vois une star
Une photo comme une autre
Dans un magazine féminin
Et au même temps elle est si vivante
 
J’ai 20 ans sur la photo
Si je la regarde, je ressens de l’émotion
Je viens d’arriver en Allemagne
J’ouvre une nouvelle page de vie
Un passage nouveau, excitant
Riche, marquant, exaltant
 
J’ai 20 ans sur la photo
Si j’ouvre les journaux
Chaque page crie, chuchote
Des histoires du nouveaux pays
Les briques du mur  sont autrement utilisées
Elles sont exposées aux musées
 
J’ai 20 ans sur la photo
Je suis photographiée par
Mon futur premier mari
Le futur père de mon premier enfant
Mais tout cela
Je ne connais pas. Je suis là…

 

Bérengère

bérengère 20 ansMoi à vingt ans, photo figée, moment instantané

Instant réel ou instant rêvé

Souvenir imaginé ou réalité  gravée

Marque indélébile d’un événement passé

Ou piètre tentative de rendre immuable un souvenir ne correspondant en rien à ma propre histoire.  
Par une chaude après –midi ensoleillée, tu as saisi une fugace intimité

Instant paisible, instant immobile

Recherche d’identité. 
Bercé par le doux clapotis des remous de l’Hérault, 

Le sourire apparaît, non retenu, peut- être un peu forcé

La pose est sans doute empruntée mais les sentiments sont vrais. 

Telle une vague déferlante noyant tous faux – semblants

Je ne me prête plus un à  jeu, je suis.

Je vis le présent, le bonheur d’un été, le temps s’est arrêté.

Rien ne m’importe plus que ton regard qui me révèle au monde.

Moi à vingt ans. 

Seul importe la vérité  du moment.

Le sujet véritable transparaît toujours,

Qu’il soit offert ou simplement joué.

L’important réside dans le rendu

L’essence d’un cliché est aussi bien dans l’anecdote que dans le vécu. 

Avoir vingt ans est l’unique certitude de cette photographie.

Je suis telle que tu as voulu que je sois

Je suis telle que j’ai voulu apparaître

Je suis une et multiple

Un être entier et pourtant tellement complexe. 

 

Renaud

Renaud--20-ans.jpgMoi à vingt ans ?

Toi, à vingt ans, oui. Tu me regardes sur une photo prise par Serge. Je suis sur le ponton du club d’aviron de Moissac, en bord du Tarn, un jour exceptionnellement gris du mois de juin (heureusement, cette date t’est donnée par une marque au dos de la photo que tu as décollée d’un album commencé il y a vingt-cinq ans et jamais terminé). Tu es là, avec ton stylo, tu m’observes, tu me dévisages, tu essayes de rentrer dans ma tête, mais y arriveras-tu ?

Certainement pas. Mais est-ce important ? Quand je te voie ainsi, la tête tournée vers moi, un sourire aux lèvres, les cheveux longs en bataille je sais que je ne peux pas trouver ce que tu penses, vraiment. Je sais que tu es étudiant à Lyon depuis deux ans, que tu reviens à Moissac pour les vacances scolaires et que tu te rends souvent au bord de la rivière avec ton ami, mon ami d’enfance, Serge, là où vous passiez beaucoup de temps depuis l’âge de 13 ans à ramer en skiff, en pair-oar, en double scull, en quatre de pointe avec barreur, en quatre de couple, en quatre sans barreur, en huit, et, surtout, à vous …

Stop, tous ces faits n’intéressent personne. On t’a bien dit d’aller en profondeur, de chercher l’essence même de toi-même dans cette photo. Je te le dis de suite : ne cherche pas à me la jouer technique : cadrage à hauteur d’œil, plan rapproché poitrine, format vertical rectangulaire etc. … Tout ça n’intéresse personne. Tout au plus pourrais-tu indiquer les différents éléments de la photo, tels que sa taille non standard, son grain mat particulier indiquant qu’elle a été développée par moi, donc par toi, dans la petite chambre noire familiale ; mais j’ai bien peur que ces commentaires soient également totalement inintéressants, sauf à se plonger dans une nostalgie rapidement ennuyeuse. Allez : regarde de nouveau la photo, plonge en elle, plonge en moi, plonge en toi et …

Stop : j’avais oublié combien tu pouvais être vindicatif (surtout par rapport à certains cinquantenaires).… admettons. J’observe la photo attentivement et j’essaye de rentrer en toi, donc en moi. Tiens, je pourrais tenter de décrire ton sourire afin de montrer toute la difficulté de l’exercice et toute son ambiguïté. Mais, au fait, pourquoi souris-tu ? J’ai beau fouiller dans ma mémoire, rien ne remonte. La déchirure que tu portes en toi depuis dix-huit mois, comme tous les membres de ta famille (pour tes parents cette blessure est la plus terrible qui soit) ne se voie pas et c’est normal. Ce sourire que j’observe si attentivement est définitivement insoluble : simple réflexe au moment de la prise de vue ou illustration d’une confiance en soi un peu acérée ? Peut-être les deux à la fois, car, même si tu sais que les choix sont à venir, tu penses pouvoir les négocier au mieux sans t’en inquiéter par avance. Et cette attitude a un petit quelque chose de paresseux, voire de suffisant, qui mériterait d’être approfondi ...

Facile de critiquer plus de trente ans après !

Exact : critiquer n’aurait effectivement aucun sens. Tu comprendras ce que je veux dire plus tard. D’ailleurs ton côté suffisant, que tu ne connais pas encore, ressortira de loin en loin quand tu lanceras à la cantonade « on est moins con à  quarante ans qu’à vingt », puis plus tard « on est moins con à quarante-cinq ans qu’à vingt », puis, encore plus tard « on est moins con à cinquante ans qu’à vingt »…

Jusqu’à ce que l’assertion soit fausse… si tant est qu’elle fût vraie un jour !

 

Cécile D.

photo-Cecile.JPGJ'ai 20 ans, je suis de la chair fraîche paraît-il, 20 années c'est quoi ça semble si long et demain j'en aurai 70, amen.

Pourtant j'ai déjà malmené mon corps, il a plutôt bien tenu le coup, j'imagine que ça ne sera pas toujours aussi facile.
Là, c'est moi et ma grand-mère, grand sourire aux lèvres, le nez encore aspiré par le pince-nez, eh oui c'était spectacle ce soir. Ahah, riez, moment synchroniquement arrosé, c'était mon objectif de l'année car 20 ans c'est vieux pour apprendre une discipline pareille. Attente, étirements, muscle cardio vasculaire qui palpite pourtant il faut prendre son souffle stop c'est parti la musique démarre on plonge et... un deux trois quatre et un deux trois quatre suivre le rythme, redresser le buste répéter les gestes, dynamique, respirer souffler sourire un regard sur le public et je les repère, "mon" public, en haut à gauche.
Quelques minutes, 4, 5 maximum, et c'est fini. Tout ça pour ça ? Peut-être que 20 ans ça passe aussi vite que ça finalement. Un souffle.


Ma grand-mère, ses 20 ans je les sais au Maroc, sûrement fiancée à mon grand-père, peut-être même déjà mariée, en tout cas sûrement à travailler à la ferme familiale. Les années de pension sont terminées depuis longtemps... Bientôt les enfants commenceront à arriver, et puis ce sera la guerre. Et le retour à la "mère patrie", même si on n'y a jamais vécu... Des préoccupations autres qu'un spectacle de natation synchronisée.

 

A peine 60 ans d'écart, mais un monde a bel et bien changé.
Moi, je suis sur le point de partir aux Etats-Unis, tenter une expérience. L'avenir dira que je n'y resterai que six mois, mais pour l'instant je suis dans la fièvreuse attente du départ : peur et excitation envie d'aller envie de rester, l'attirance de l'inconnu, l'attrait de parler une langue étrangère, et la revanche sur les années difficiles.


Alors buvons un coup, c'est mon anniversaire, 20 bougies le compte est rond, et demain il faut prendre le train, très tôt, trop tôt, ne dormons pas, ou si peu, pourquoi faire ?

 

Gaëla

 

Moi, à vingt ans,

l'impression, banale, d'avoir tout vu. Je m'échappe une nouvelle fois, non pour me retrouver - je fuis cette perspective - mais pour expérimenter le plaisir de la fuite. Je suis éparpillée, je fais naufrage, je me réfugie - là où personne ne pourra venir me dénicher. Soif des autres, et impression étrange d'être abreuvée aux mamelles de l'Afrique. La peau noire des enfants fait se refléter ma blancheur. La plénitude des visages ouverts fait se refléter ma paleur amnésique. On me raconte des histoires, de sorcier, de revenants, on se raconte et on palabre, en buvant, celles-là déjà entendues quelque part, des histoires de dibbouk. Fantômes toujours en filigrane - les vingt ans fantôme. Je touche du doigt le corps-ébène de ces enfants suppliciés au soleil ensanglanté de leurs parents et grands-parents, générations d'âmes errantes, transbahutées d'un camp l'autre. Je touche le bois et leur face m'éblouit. Ils ne racontent pas d'histoires, ils sentent, touchent, rient et pleurent, rarement. Ils se contentent d'être, dans l'éternité du présent, tandis que je cherche à dévider le fil de ma mémoire abîmée par le temps. Ils m'opposent leur rire, leur joie et leur bonheur de toucher la poudre multicolore qui fait surgir formes merveilleuses et couleurs inconnues. J'apprends l'alphabet des couleurs aux enfants-réfugiés, mais en retour ils me nomment les choses, et me montrent du doigt la vie, la vraie vie - celle que je cherche dans les livres. Je suis une réfugiée, ils sont mes hôtes, malmenés, abusés, délaissés, affamés, torturés, mais vivants, de cette vie éblouissante qu'ils m'offrent en cadeau. Ils sont l'éternité, je ne suis qu'une âme errante, passante égarée au détour d'une histoire ; mon axe a vacillé, cette fois pour de bon. Mes certitudes ont cessé de crier leur infamie, leur misère et leur vacuité. Réfugiée dans le silence et les interstices d'un monde-autre, je suis expulsée, une seconde fois.

 

Seconde version

J'ai vingt ans et quelques années, je souris, mais pas à l'objectif, car, si mes souvenirs sont exacts, je ne me sais pas photographiée en ce lieu peu propice à la mise en scène. Je dois fixer un enfant hors-champ, et ce sont les autres qui répondent à mon sourire. La petite fille vers laquelle j'esquisse un geste - de soutien, car elle porte son petit frère sur le dos dans un pagne- a bien saisi l'oeil de l'appareil photographique et s'y dévoile avec joie et retenue, avec grâce. C'est d'ailleurs peut-être la première fois qu'elle se fait photographier.

Frontière Rwanda-Tanzanie, camp de réfugiés, poussière et détresse, convois et distribution de nourriture, croix-rouge et trafic d'armes, yeux rougis des réfugiés, mon énergie farouche, été 2001

sept ans après le génocide ; ces enfants ne l'ont pas connu, la plupart sont nés en exil, en captivité, dans ce camp très probablement

le "camp" n'est pas provisoire, mais j'apprends qu'il a disparu de la carte

J'écris un texte pour dévider le fil de ma mémoire mais je me rends compte que ces mots extrapolent le sujet représenté, en un mot le trahissent. Il me faut reconnaître le visage de l'insouciance, de l'apaisement, d'un certain bonheur, le mien, et celui des enfants qui m'entourent, mais cet apparaître-là est bien contradictoire avec le sujet représenté. Il y a quelque chose comme du déni, de la mauvaise foi, de la dissimulation, du mensonge, dans les interstices de ce cliché pris, sur le vif. C'est l'oeil du photographe qui veut faire dire ce qu'il sait, qui veut montrer ce que même l'on ne saurait supposer ou se représenter : la joie au coeur de l'horreur.

Un véhicule humanitaire appartenant à l'organisation pour laquelle je travaille renverse un réfugié à  vélo qui meurt sur le coup, on doit l'annoncer à sa famille

Un groupe d'enfants jouent comme des fous avec une bouteille en plastique - le ballon de la misère

Des femmes font la queue avec leurs enfants pour obtenir leur ration journalière, se démènent pour donner à manger à tout le monde

L'hôpital est bondé, ma camarade de chambrée attrape le paludisme, elle a une crise, crève de fièvre pendant des heures, je l'écrase de couvertures, cela ne sert à rien, on la transporte à l'hôpital du camp ; ici on meurt à petit feu du palu, et du sida, les malades sont hagards

Quelques taches de pigments colorés sur ma joue gauche me rappellent que c'est l'art qui me relie à cet environnement et aux autres. Je montre les couleurs, toutes ces teintes que j'ai imaginées à Paris comme celles qui se rapprochent le plus des couleurs de l'Afrique : l'ocre surtout, et puis nos couleurs criardes à nous, occidentaux : le rose, le violet, le bleu électrique, qui fascine tant les enfants. Plus tard, avec d'autres enfants, nous montons une exposition de tous les dessins réalisés, érigés comme des trophées sur les fils métalliques qui encerclent les écoles. Nous affrétons même des bus pour que tous les enfants du camp puissent venir admirer les rêves, les joies, les espoirs de leurs copains. Car le sourire fixé sur les lèvres de ces enfants est la mesure de l'espérance qui jaillit de leur geste lumineux quand ils commencent à peindre ou à dessiner.

J'ai vingt ans passés, et j'ai entraperçu ici ce que l'homme a cru voir, dans un songe éveillé, ce qu'il y a de sacré dans l'enfance, qui perdure, que rien ne vient râvir, au-delà de la blessure, au-delà de la souffrance. C'est sûrement ce que veut retenir mon regard sur le cliché, lointain, dans un hors-champ du visage.   

 

Virginie

 

J’ai 20 ans sur cette photographie en noir et blanc prise au lendemain des fiançailles d’une de mes sœurs. 

Ma nièce également âgée d’une vingtaine d’année, douée dans le maniement d’un appareil photographique, trouvant que j’étais particulièrement radieuse la veille, me propose de me photographier. 
Avec agitations, nous nous interrogeons : Où pourrait-on la prendre cette photo ?. Après quelques hésitations, nous tombons d’accord sur l’emplacement : devant la glace dans la chambre à coucher de mes sœurs aînées . 

Les bras ballants et vêtue d’une robe noire capuchonnée, me voilà fixant le miroir. Mais cette pose contemplative me turlupine, elle me fait penser à Narcisse admirant son propre reflet. Aussitôt, essayant d’amoindrir cette image narcissique, j’entreprends de chercher « un prétexte » qui expliquerait ma présence devant ce miroir. Trouvant  aux alentours une trousse de maquillage, je l’ouvre pour en sortir un pinceau puis un poudrier. C’est alors, poudrier dans une main et pinceau dans l’autre, que je pose, prenant un air absorbé et le moins apprêté possible. 

Clic, clac, je suis figée à jamais en noir et blanc sur papier mat. Au premier plan,  vue de dos, ma chevelure épaisse mi-longue, ma main gauche levée et ma main droite tenant un poudrier. Au second plan, le reflet de mon visage, photographié de bas en haut accentue mes yeux bridés ordinairement arrondis, vus de face. Derrière, on peut voir un grand sac en nylon au-dessus d’une bibliothèque blanche en colonne. On voit également l’ampoule lumineuse et le système de branchement que mon père, bricoleur, a installé sommairement : le fil électrique passe devant le miroir, s’y faufile derrière pour redescendre le long du mur. Ceci, relayé au second plan, ne gâche en rien la photographie. 

La photographie, au final, assez réussie pour la jeune photographe amatrice, représente un cadeau pour moi. Elle remémore un moment de complicité partagé avec une parente. Un de ces moments agréables qu’on aime passer, qu’on ait 20 ans ou plus.

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Published by atelier d'écriture Labège - dans Productions 2010
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