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8 avril 2010 4 08 /04 /avril /2010 13:57

Premier atelier : Loto portrait

 

Moi, qui suis la barque du long fleuve tranquille

Moi, dont l'essence florale s'étire vers le ciel

Moi, aux pieds dans l'eau la tête dans l'astral

Moi, et mon nez comme une planche de salut ouverte aux épices du monde

Moi, un champ de bataille

Moi, doublon jumelé par mon signe zodiacal

Moi, en errance sur le chemin des possibles

Moi, en marche spatiale et temporelle

Moi, aux origines éparpillement groupées

Moi, île flottante dans l'univers du Big Bang

Moi, caractère saugrenu agneau ou lionne selon l'éclairage lunaire

Moi, curieusement alambiquée,

 

Moi, Cécile, l’oeil du tigre, la jambe de fer

Tournée vers l'à venir avec et sans peur

Chutes du Niagara ou mare aux canards ?

Arc-en-ciel flamboyant ou orages éclectiques ?

Je rassemble mes forces

Pour courir nager sauter affronter et espérer

Que demain ne sera qu'une avalanche de meilleurs.

 

Deuxième atelier : Je me souviens du cadavre exquis

 

Phase 1 : phrases produites en commun

 

- Je me souviens de la première console de jeux vidéo
- Du premier pas de l'homme sur lune, retransmis par la télé noir et blanc
- Tout était désolé, ravagé, telle "La Route" : sans humanité, sans espoir
- Des pruneaux à l'Armagnac de ma cousine Louise que je ne pouvais pas avaler
- De la mort de Serge Gainsbourg, de l'odeur des gitanes et de l'encre de la Ronéo
- La douce musique du braiment des ânes, des chameaux et des enfants
- Que les vieilles dames peuvent être anarchistes !
- Je me souviens de Cohn Bendit, vu à la télé, face à un CRS en Mai 68
- De ces paquets de gitanes sans filtre que ma mère m'envoyait acheter au bureau de tabac
- La danse ramène à la vie, à la joie

 

Phase 2 : Texte

 

Tous les souvenirs disparaîtront, tôt ou tard, les vôtres ou les miens. Pourtant on aimerait s’assurer qu’ils restent en nous jusqu'au bout, et entiers et intenses comme neufs.

Ma grand-mère me racontait des histoires quand j’étais petite. Rien d’étonnant jusque là, sauf que ces histoires, c’étaient les siennes, et c’est bien ça qui les rendait si palpitantes. Elle arrivait à rendre épique et exaltante la capture d’une mouche, l’histoire du facteur, la cuisine tupperware, chaque petit moment que d’autres auraient considéré anodin.

Elle me racontait son enfance, la douce musique du braiment des ânes, des chameaux et des enfants, disait-elle. Elle me racontait la danse, qui jeune femme ou mère accomplie, la ramenait à la joie de la vie.

Je me souviens d’une soirée d'été, et pas n’importe laquelle : c’était La Fête, où elle m'a rejointe quand je m’y attendais le moins, alors qu’elle était déjà malade et très fatiguée.

Ah, croyez-moi, les vieilles dames peuvent être pleines de vie et de malice, et même anarchistes !

La mienne était fana de Cohn Bendit. La télé avait bien retranscrit son coup d’éclat de Mai 68, et les années passant, ma grand-mère continuait à claironner qu’elle lui aurait volontiers cassé ses dents, à ce fichu CRS, malheureux représentant des « Forces Occultes » !

Elle m’envoyait acheter ses gitanes sans filtre au café-tabac du coin, et les fumait en cachette de mon grand-père, parfois avec ses copines, parfois seule avec ses pensées dans le grand jardin.

Peut-être même que la mort de Gainsbourg, qu’elle appréciait presque autant que Cohn Bendit, a renforcé son désir de fumer, étrange hommage qui n’a pas duré si longtemps : mon grand-père n’a pas tardé à l’attraper, hé.

 

Mais aujourd’hui, ces temps paraissent loin, et flous.

Ma première console de jeux vidéo, la star du genre, a l’air d'une antiquité. Bien loin le bruit de la Ronéo, encore plus l'odeur de son encre. Les premiers pas de l'homme sur la Lune sont des images d'archive, que certains évoquent en repensant aux pruneaux à l’Armagnac de la cousine Louise, dégustés devant le téléviseur noir et blanc flambant neuf. Ces paysages lunaires, où tout est si désolé, presque ravagé, sans humanité et sans espoir, forment le pire cauchemar de l'homme moderne, qui les met pourtant sur grand écran.

 

Heureusement, j'ai toujours la mémoire vivace de ma grand-mère, et devinez quoi ? je construis la mienne.

Souvenirs, je vous attrape, je vous garde, je vous triture, je vous mixe, je vous cajole, je vous déconstruis, je vous reconstruis, je vous arrange comme ça me chante, j’oublie les fâcheux, j’aime tous les autres, alors venez, venez que je vous adopte !

 

Troisième atelier : j'ai vingt ans sur la photo

 

J'ai 20 ans, je suis de la chair fraîche paraît-il, 20 années c'est quoi ça semble si long et demain j'en aurai 70, amen.

Pourtant j'ai déjà malmené mon corps, il a plutôt bien tenu le coup, j'imagine que ça ne sera pas toujours aussi facile.
Là, c'est moi et ma grand-mère, grand sourire aux lèvres, le nez encore aspiré par le pince-nez, eh oui c'était spectacle ce soir. Ahah, riez, moment synchroniquement arrosé, c'était mon objectif de l'année car 20 ans c'est vieux pour apprendre une discipline pareille. Attente, étirements, muscle cardio vasculaire qui palpite pourtant il faut prendre son souffle stop c'est parti la musique démarre on plonge et... un deux trois quatre et un deux trois quatre suivre le rythme, redresser le buste répéter les gestes, dynamique, respirer souffler sourire un regard sur le public et je les repère, "mon" public, en haut à gauche.
Quelques minutes, 4, 5 maximum, et c'est fini. Tout ça pour ça ? Peut-être que 20 ans ça passe aussi vite que ça finalement. Un souffle.


Ma grand-mère, ses 20 ans je les sais au Maroc, sûrement fiancée à mon grand-père, peut-être même déjà mariée, en tout cas sûrement à travailler à la ferme familiale. Les années de pension sont terminées depuis longtemps... Bientôt les enfants commenceront à arriver, et puis ce sera la guerre. Et le retour à la "mère patrie", même si on n'y a jamais vécu... Des préoccupations autres qu'un spectacle de natation synchronisée.

 

A peine 60 ans d'écart, mais un monde a bel et bien changé.
Moi, je suis sur le point de partir aux Etats-Unis, tenter une expérience. L'avenir dira que je n'y resterai que six mois, mais pour l'instant je suis dans la fièvreuse attente du départ : peur et excitation envie d'aller envie de rester, l'attirance de l'inconnu, l'attrait de parler une langue étrangère, et la revanche sur les années difficiles.


Alors buvons un coup, c'est mon anniversaire, 20 bougies le compte est rond, et demain il faut prendre le train, très tôt, trop tôt, ne dormons pas, ou si peu, pourquoi faire ?

 

Texte du quatrième et cinquième ateliers

 

Le Noir. Le RienNéantVideZéro est-ce le Début ou la Fin ? Le Big Bang ? L'Apocalypse ? L'Explosion Universelle Générale ?  La Grande Ruée vers l'Origine ? L'Absolu Recommencement ? Une Chimère Eternelle ?
Sûrement un savant cocktail de tout cela, prenez dosez mélangez secouez, pour ceux qui souscrivent (ou espèrent ?) en la réincarnation et en la raison d'être d'un Univers imaginé.
Je vous arrête de suite : ne croyez pas que j'ai la réponse à toutes vos questions métaphysiques sous le seul prétexte que je ne suis encore qu'un petit têtard qui cherche sa grotte ! Vous, aussi, vous pensez posséder le monopole de la conscience et de la réflexion... Qui a dit que tout ça sortait de votre petit cerveau, hein, qui ? VOUS, encore VOUS, bien sûr...Allez faire comprendre à une vache que la Terre est ronde ! Sans vouloir vous vexer, c'est bien dommage que je doive m'incarner en l'un des vôtres... Un petit truc qui crie pleure mange dort, qui s'abêtit en grandissant, et ça recommence encore et encore, je vous jure j'avais de plus grandes ambitions.


Mais revenons donc à nos affaires : tel que je vous parle, sorti d'on ne sait où (les circonstances humano-animales de mon apparition seraient dignes d'un autre récit), les esprits à peine remis en place, me voilà en train de nager furieusement et comme un décérébré imbécile vers cet ovule planétaire qui est censé m'attendre et m'ouvrir les bras. Qu'on se s'étonne pas que vous autres soyez belliqueux : la bataille commence ici même. Et elle est rude, croyez moi. Allez vous battre avec comme seule et unique arme une éphémère flagelle qui vous fait avancer de 2 millimètres à la minute. Pathétique.


Mais m'y voilà, enfin. Les autres ont fini par me lâcher la grappe : je suis le meilleur, point. Je suis tout de même un peu déçu par l'aspect esthétique de l'Éden promis. Mais passons.
Nous y voilà donc, un peu de repos pour les vainqueurs. Mais... je me sens bizarre, tout faible... comme aspiré par une entité étrangère... comme si on me suçait mon essence vitale... que m'arrive-t-il ?? Au secours !! On me gobe on me vole on m'avale on me déguste on me déforme on me transforme, je suis un mutant !!!!


Oh écoutez, arrêtez un peu votre baratin, personne n'est dupe, à qui pensiez-vous vous adresser là ? Vous saviez parfaitement ce qui vous attendait. Avez-vous déjà acquis une fierté débordante et stupide qui vous empêche de lâcher votre statut mâle de spermatozoïde pour celui, certes plus féminin mais bien plus abouti, d'œuf fécondé ? Inutile de prendre votre rôle trop à cœur, vous serez très bientôt dépourvu de jugeote, cher ami !


Bien, voici donc l'Oeuf Originel qui vous parle. On voit que ça vous amuse de me voir changer ainsi ! Je ne ressemble plus à rien.


Patience, ça va venir...


Ah oui, parlons-en tiens ! Dans quatre semaines j'aurai l'air d'un animal préhistorique, une queue m'aura poussé, puis j'aurai la tête comme une pastèque, des poils partout, belle perspective !


Croyez-vous le cheminement inverse plus divertissant ? Soyez content, vous vous formez, et c'est totalement indolore. Alors que je vous assure qu'à écouter les complaintes de tous nos humains en phase terminale, vous n'avez pas envie d'arriver aussi loin dans l'aventure humaine.


Merci. Sympa de m'encourager. L'Entité Supérieure toujours à votre service, c'est ça ? Eh bien je décrète l'état d'urgence et demande une faveur spéciale : fausse-couche express ! Maintenant !


Tutututut, pas de cela ici. De toutes façons, vous avez déjà passé la limite temporelle.


Déjà ? Mais, ma parole, on ne voit pas le temps passer ici !


Ah, ça, c'est autre chose. La notion de temps est très relative vous savez. Le temps humain n'est pas notre temps à nous. Réjouissez-vous, vous n'aurez pas à supporter trop longtemps les blablas et chansons niaises dont vous inondent vos futurs parents.


Ne m'en parlez pas. J'aimais mieux la première partie de mon évolution après tout. L'ouïe, quelle décapante bêtise ! Et ces coups de pied que je lance involontairement (bon sang, suis-je réellement censé maîtriser ce corps étrange difforme affreux comme par magie?) ; ces fichus coups de pied sont bien mal interprétés de l'autre côté. Ils croient que c'est la démonstration d'un goût particulier, ou une tentative de communication, ou bien un geste d'amour, que sais-je encore ? Et vas-y que je redouble de "Oh mon bébé fais coucou à Papa fais coucou à Maman oh regardez il a tapé comme c'est mignon il est en pleine forme aujourd'hui oh oui c'est bien mon petit sucre d'orge d'amour"...
Incroyable !!! Me croient-ils vraiment dépourvu de la moindre parcelle d'intelligence ? Sombres crétins...


Du calme mon ami, bientôt vous prendrez pleine part à votre rôle, et vous n'aurez plus cette semi-conscience qui vous dérange. Tâchez de profiter de votre séjour et de faire moins de conneries que la dernière fois, d'accord ? Sinon nous serons obligés de vous faire faire une petite escale en tant que pissenlit dans un pré de vaches, ou courge bio dans une dégustation chez les Verts, ou moustique près d'une plante carnivore, ce ne sont pas les idées qui manquent !


Message reçu Capitaine, vous fâchez pas... Bon, à voir le poids que j'ai pris là, je devrais bientôt sortir, non ?


Exact. Tenez-vous prêt. Et n'oubliez pas de sourire à l'arrivée !

 

Sixième et septième atelier : autobiofiction

 

Les cris crispants du curé castrat catapulté à l'accueil de son croquant cul clair ; les quatre coups de cloche claironnant comme au combat, quelle cacophonie catastrophée !

Telle une torpille tremblotante, sa tête tentait une traversée tonique du Très Terrible Ténébreux Tunnel...
Vite, la voilà ! Visiblement victorieuse du violent voyage, elle vociférait, vigoureuse, virulente, Vivante. Ah mais quel vivifiant vagabondage ! pensa le curé, exténué par l'inopinée arrivée nocturne du villageois bébé.

Tap. Cul nu la fessée. Elle pouvait crier aaaah, mais ne couvrait pas les hurlantes poussées de l'ivrogne voisine. Foyer amer.
Va, cours vole vagabonde, Fripouille de Chapardeuse ! Ton école est la rue, je sais.
Le clochard du pont, imperturbable, immuable. Au fil des années, un repère, même, un rassurant copain.
L'immeuble flambant neuf du bout du quartier, témoin clinquant des années qui passent.
A 14 ans, miracle inouï, elle lut Sartre, sa Nausée. Révélation !...Elle décida alors, furieusement, de vivre chaque instant pleinement, égoïstement, vertement.
Badaboum. Ciao Papa, Ciao Maman, Ciao la compagnie. Vlam, elle claqua la porte.

 

La peur ? Existait pas. Un territoire ? Un livre ouvert. Europe Asie Afrique Amérique, des continents abstraits devenaient réels.
Elle explorait l'infini possible des lignes de fuite. Sur son visage, des signes, hors champ.
A 16 ans, l'expérience du corps informe, disloqué. La furie folle des soirées. Les Aubes étaient navrantes.
"O que ma vie éclate !" pensait-elle. "La lune est atroce le ciel est amer. Que j'aille à la mer !"
Mais chopchip, si la chute est possible, la rédemption l'est aussi. Elle découvrit enfin la camaraderie, la confiance en autrui. Comme un vitrail usé qu'on nettoie, la lumière entra, et elle dépoussiéra son nez, ses yeux, et ses sens aiguisa.
Elle sentit les épis de blé d'orge et de colza. Elle dormit dans des tentes de fortune, elle dompta sa peur de se perdre.
Car qui n'a pas de peur ne connaît pas le reproche.
Elle vécut ainsi des années lumières, harmoniques. Entourée de fééries elle était : ivoire poudres d'or ou encens. Elle expérimentait, beaucoup.
Elle se mit au blues, à l'orgue hammod et à la magie des rythmes vibrants et transportants des percussions.
Tchinglitiboumbatchada.

Puis, sans logique aucune, ce qui était celle de sa vie, elle se trouve fascinée par l'Ethnologie. Mue par le désir d'amour des peuples, elle traversa la jungle tropicale, affronta climat et dangers et bestioles, et s'installa dans une petite tribu d'Amazonie, trésor caché.
Elle vécut à l'heure des singes hurleurs et des piripiri. Le silence est un leurre pour qui a des oreilles. Chuuuuut...
Exaltants moments, petit est le bonheur, grand est le souvenir !
Mais la nature de l'homme est lassante. Encore, la même rengaine : "J'en ai marre, je m'ennuie".
Et comme ça, pfiut, elle partit, encore, reprit ses pérégrinations et son inconnu, et se retrouva au bord de la Vistule.

Telle un fantôme puissant, elle réintégra le monde occidental, fortes de ses superstitions enchantées. Désarmée, oh non elle n'était pas !
Elle battit la mesure, tictactictac, et s'envola trafiquer illicite. Elle engrangea, engrangea... Magie ? Miracle ? Science apprise par une école originale et hors norme ? A 50 ans, elle se trouva fortunée. Bien aiguillée, inspirée, elle s'empara du mystérieux monde de l'informatique.
Que si que si ! Et bien lui en prit : elle n'eût bientôt plus besoin de travailler, chaloumchaloum...

En voilà une qui s'en tira donc à merveille. Oubliés les infects premiers pas, la chute fut un saut fulgurant dans les nuages cotonneux de la sérénité trouvée. Jusqu'à quand ?

    Atelier 10 : le texte intense

 

… et notre barque alu suivait cahin-caha la 505, notre vieille 505 beige aux fauteuils en tissu couleur d’humidité tâchée, chose anodine mais qui ne l’était pas sous les latitudes guyanaises où les odeurs s’accumulent coagulent s’immergent plongent et reviennent à la surface plus macérées que jamais, mais la voiture roulait et la barque alu se balançait et on n’était plus très loin du PK21, vingt et un kilomètres de la ville qui en paraissaient beaucoup plus, la forêt déjà omniprésente et envahissante dès l’orée de Kourou prête à reprendre le pas sur l’homme et à effacer ses traces, patience elle y arrivera ; vingt et un kilomètres de goudron, un peu, de latérite, aussi, le vert le rouge le bleu du ciel et le blanc aveuglant du soleil qui tape tape tape, vivement l’apaisement du fleuve la voiture une boîte de conserve le goudron chauffe et va fondre fondre, il est temps de mettre la barque à l’eau, manœuvre prudente maîtrisée sur le débarcadère chargement des touks et nous sommes partis les fesses sur les bancs recouverts de bois le nez au vent plein de l’odeur du moteur odeur énervante enivrante mais ensorcelante au fil du temps, une drogue d’hydrocarbure, la barque fend l’eau boueuse sombre marron, le vert défile un patchwork de vert et de noir et de marron tout se mêle s’emmêle se confond les arbres plongent dans l’eau, les lianes prolifèrent, les bruits des mille oiseaux et insectes couvrent presque celui du moteur la berge dense et haute et belle d’une beauté imposante et effrayante avec ses années lumière de menace profonde, Amazonie pleine d’histoires et de mystères d’un autre monde rêvé imaginé approché mais craint, car l’homme s’est perdu, se perd et se perdra, et on file, on file, vers le « carbet de Julie » notre repère dans cette jungle notre carré déboisé, illusion d’oasis et la barque tressaute sur les vaguelettes du fleuve et c’est le dernier coude annonçant ponton et débarquement installation des hamacs et bientôt la baignade tant attendue, tête la première dans ces eaux opaques et limoneuses et pleines de fantômes de piranhas et anacondas et caïmans et autres bêtes-monstres des légendes humaines, présentes mais absentes, mais l’eau est bonne surtout et il faut y plonger aveuglément s’abandonner quelques minutes aux incertitudes du sauvage mais l’homme n’est-il pas le plus effrayant bruyant monstre qui existe, et la barque nous regarde, nous surveille, elle sait que cet après-midi après la sieste elle nous tirera sur les méandres du fleuve aller retour aller retour, kneeboard ou bouée ou peut-être ski nautique et le soir arrive tôt, annoncé par le murmure souffle puissant des gorges des singes hurleurs et la matoutou monte sur son cocotier, nuit noire de couleur mais où le silence est cacophonique, vacarme incessant des froissements des déplacements des animaux seulement devinés, tapirs tatous singes fourmiliers grenouilles mygales iguanes serpents et fourmis et jaguars peut-être, la machette veille et les bougies tout autour du carbet une barrière symbolique aux invasions nocturnes, et le bourdonnement continue, des craquements des froissements des frôlements des bruissements des hululements des grognements et le clapotis de l’eau sur les flancs métalliques de la barque et les sifflements presque hurlements des oiseaux, la rumeur s’épaissit au fil de la nuit et on l’entend du fond des hamacs, mon hamac accroché toujours plus haut plus tendu et je me balance, doucement, doucement, je tangue mon livre à la main ma lampe dans l’autre, et je m’endors glissée dans mon duvet, duvet qui me tient trop chaud maintenant mais qui me protègera de l’humidité de l’aurore, seul instant où la fraîcheur m’envahit où il fait bon se trouver emmitouflée, et la forêt est réveillée bien avant moi a-t-elle seulement dormi un peu bien sûr que non, les bougies se sont consumées les feuilles des arbres sont lourdes de la rosée du matin la barque brille sous les rayons encore timides du soleil, et peut-être aimerait-elle rester là longtemps, longtemps, cajolée par le fleuve caressée par les branches des arbres arrosée par nos plongeons, et d’ailleurs, moi aussi…

   Atelier 11 et 12 :  Une nouvelle poulpeuse  

Bouchez-m'en un coin

 

Ca s'était passé comme ça. J'voulais pas y aller, c'était pas mon idée. Mais Fredo -le-Fou et Ray-le-Chacal m'avaient forcé, c'est vrai j'avais pas envie de m'approcher de lui, là, Jo l'Eventreur y m'fait peur depuis que j'suis tout petit. Paraît qu'il est dans le quartier depuis bien longtemps, bon pas autant que depuis que moi j'suis né, mais c'est parce que j'suis né y a un moment, y a vingt-cinq balais quand même. Mais Jo l'Eventreur, Jo L'Ecarteur, Jo le Coupeur, Jo le Broyeur, Jo le Sécateur, il a plein d'noms comme ça, ben y fait pas vraiment partie du coin, il a beau être le boucher préféré des madames, les messieurs l'aiment pas, et les enfants y zont la pétoche de ses yeux bleu pétard, de sa bouche tordue, de sa figure toute lisse tellement il est rasé près des os, de ses grosses mains poilues, de ses cheveux noirs tout luisants, et en plus y parle français comme y faut. Paraît qu’c'est normal, qu'il est Bugare, comme paraît que c'est normal que moi j'suis pas normal, parce qu'on m'a pas fait des jolies choses quand j'étais un bébé dans le ventre de ma maman.

Donc personne dans le quartier y sait vraiment où l'Sécateur y vit, personne le voit jamais arriver ni repartir le soir quand y devrait pus être là , on le voit juste amener la viande qu'y reçoit de dehors à dedans. On dirait pas qu'il a une femme ou des mômes ou même une maman ; un peu comme moi. Sauf que moi j'ai Fredo le Fou et Ray le Chacal, c'est eux ma famille. Quand j'ai un problème, un truc que j'peux pas régler tout seul parce que j'comprends pas bien ce qu'y faut faire, ben y veulent bien m'aider. C'est ça les copains. On est nés ensemble, en tout cas j'me rappelle d'eux depuis que je sais marcher et pisser contre un mur debout.

Dans le quartier moi on m'aime bien, pasque je rends service, pasque j'ai pas de boulot alors j'ai plein de temps pour aider les gens. Et en échange y me donnent à manger, des bons petits plats que ma maman pourrait m'faire si seulement j'en avais une. Mais j'ai pas d'maman, alors les gens y sont gentils et y m'donnent des trucs bons pour remplir mon ventre. Et des fois, y me disent que la viande elle vient de chez Jo L'Sécateur, et moi ça me révulse l'estomac, j'peux pas la manger, j'suis obligé de la donner à ma chienne, Choupette que je l’ai appelée. Ah elle est contente la Choupette quand c'est ça, sûr qu'elle est contente. Moi j'ai faim un peu dans la nuit, mais je peux pas faire autrement, rien que d'y penser à Jo j'ai envie de me cacher en faisant bien attention que mes pieds y dépassent pas de dessous le lit pour pas m'trahir.

Avec Choupette la nuit on se protège tous les deux, elle se met contre moi et moi j’m’enroule contre elle son museau près de ma tête et ça me rassure de l’entendre elle et pas tout l’boucan du quartier, les disputes des gens, les flics qui vont qui viennent r'partent et r'viennent encore, et l’hiver elle me tient chaud pasqu’on a pas de vitres à nos fenêtres, ça fait bien longtemps qu’un méchant les a cassées juste pour m’embêter. Et personne vient jamais chez moi alors personne sait comment qu’c’est, mais moi je préfère ça que de montrer à mes copains que ma maison c’est pas une vraie maison.

Donc ce soir-là, on était tous les trois en train de fumer sans s’parler et on voyait Jo l’Sécateur nettoyer sa boutique avant que ça soit l’heure de fermer. Et on le regardait, et on s’disait que c’était quand même sacrément bizarre qu’y soye toujours en chemise et en costard tout nickel et tout beau comme ça avec le métier qu’y fait. C’est vrai quoi, y sent même pas mauvais comme un boucher mais comme un gars qui prend son bain dans des tonnes de parfum et qui s’rince même pas après. Y met pas de tablier, ses chaussures sont toutes brillantes et jamais on le voit cracher dessus, c’est à s’couper la langue de bizarrerie je vous dis. A se demander si c’est pas un vampire ou un sorcier qui jette des mauvais sorts et qui bouffe des chiens comme ma Choupette pour vivre jusqu’à l’éternité et encore plus. Mais si jamais y touche à Choupette, j'l'écrabouille.

Y avait encore quelques clients qui faisaient la queue pour avoir les restes de la journée pasqu’y sont pas chers, et c’est alors que Fredo le Fou, qui avait presque fini de téter sa bouteille d’Eristoff, il a voulu qu’on aille voir ça de plus près. Mais quand j’dis on, c’est pas vraiment vrai, pasqu’en fait y m’ont foutu un coup de pied au cul et un poing sous l’menton pour que moi, j’y aille.

J’voulais pas. J’voulais pas. Oh que j’voulais pas. Mais ce que j’voulais encore moins, c’est que Le Fou et Le Chacal y soyent plus mes copains, pasque j’ai besoin de ma famille, moi. Sans ça, j’suis comme un chien sans gamelle, comme un rat sans poubelles : je crève. Alors j’y suis allé, et j’ai fait comme y m’ont dit :  je me suis glissé dedans quand Jo il était pas là, et j’me suis caché dans le coin où y a l’armoire et le porte-manteau avec toujours tout un tas d’blouses dessus. Et j’ai attendu, en regardant mes copains à travers la vitre qui m’disaient de pas bouger. J’pourrais vous dire comme j’avais peur et que je tremblais et qu'mon coeur cognait comme quand Fredo y vient me demander mon RMI et que j'ai peur qu'y soit avec ses autres copains ceux qui ont des marteaux et des grands couteaux brillants, mais ce serait pas encore assez vrai. La vérité c'est que même si j'avais voulu partir, j'aurais pas pu tell'ment j'étais bloqué et que j'pouvais plus bouger.

Et puis, j'ai senti une vague de chaud, j'me suis senti vraiment mieux une petite seconde, p't-être deux, ou trois, quand j'ai vu que ce chaud était drôlement humide et que je m'étais pissé d'ssus. Oh Maman qui êtes aux cieux m'laissez pas tomber qu'j'ai pensé !

J'ai regardé autour et j'ai plus rien vu, alors j'ai réalisé que c'était tout noir et qu'y avait pus personne et que l'Sécateur avait tout fermé à clé. J'pouvais plus respirer, ça puait pire que chez moi, j'sentais une odeur de sang qui se mélangeait à ma pisse et qui faisait pas bon mélange. J'savais plus quoi faire, pis je me suis souvenu de ce que m'avaient dit les copains : "Tu attends, tu te fais invisible, et tu vas voir ce qu'y trafique comme sorcellerie là-bas derrière, et tu te débrouilles pour revenir entier, ok mon troufion ?"

Alors j'ai avancé vers le comptoir, pis derrière le comptoir, pis j'ai approché du rideau rouge sang en plastique et je l'ai doucement écarté, tout doucement et j'suis rentré dans cette pièce, y faisait froid comme au milieu de l’hiver, y avait une petite lumière rouge au plafond donc je voyais où je marchais mais je voyais surtout les bouts de viande qu’y avait partout, qui pendaient qui traînaient y en avait dans tous les coins, je faisais tout pour pas regarder mais c’était pas possible, y avait une tête de cochon qui me fixait, sa langue qui pendait, toute noire ou violette ou bleu foncé, et y avait une jambe énorme, et plein de morceaux que je savais pas c’que c’était… Mais j’avais pas le choix, alors j’ai fermé les yeux et j’ai pensé très fort à ma maman que j’connais pas mais que j’imagine tellement belle et tellement gentille, aussi au Chacal, à Fredo, à Choupette, et j’suis arrivé à la porte du fond sans m’en rendre compte, j’ai respiré expiré inspiré et je l’ai ouverte d’un seul coup, pour plus avoir à y penser, et c’est là que je l’ai vu, mais pas du tout comme je l’imaginais, l’Sécateur il était bien là mais y faisait rien de bizarre, y avait ses fringues bien étalées par terre et juste à côté, y avait Jo qui m’regardait avec des grands yeux tout ronds et alors j’ai compris que c’était ça sa chambre, sa cuisine, sa salle de bains, son salon, même ses chiottes, sa piaule toute entière, qu’y avait même pas de place pour autre chose que son p’tit matelas, c’était encore plus petit que chez moi et plus triste aussi, et Jo y s’est mis à pleurer et à me parler dans une langue bizarre où je pompais que dalle, puis y m’a dit  « Surtout ne le dis à personne, chut ! ».

 

 

Version « Jo »

 

Putain, six ans que je vis dans ce trou à rats, c’est trop, beaucoup trop. Tous les jours je me demande comment j’ai pu tenir jusque là sans m’arracher les globes oculaires et me les frire avec ces foutus rognons de veau, langues de bœuf, gibiers de potence. Ce que je me demande pas, c’est comment je vais tenir aujourd’hui, demain, après-demain. Mieux vaut ne pas y penser. Tout ça à cause de mon enfoiré de paternel, ce ramassis d’ordures qui n’a rien trouvé de mieux à faire dans la vie que picoler, jouer, et accumuler les dettes. Alors qu’il est incapable de sauver la moindre petite pièce de sa névrose alcoolique. Souvent je me dis que s’il n’y avait pas ma mère et ma sœur ça fait longtemps que je l’aurais buté, éviscéré, étranglé,  et enterré, ou non tiens, qu’il pourrisse dans sa chair et se fasse déchiqueter par les loups, géniteur ou pas qu’est-ce que je m’en branle moi de ce qu’il est allé forniquer avec ma mère il y a trente quatre ans de ça. Comme on dit chez nous, "Si tu ne te trouves pas d'ennemi, songe que ta mère en a mis un au monde ». Dans mon cas, c’est plutôt dans son lit qu’elle l’a mis mon ennemi, ma mère. Qu’est-ce qu’il m’a apporté dans la vie, dites-moi ? Mis à part la vie elle-même ? Et merci, quelle vie. Rien. Que dalle. Que des emmerdes. C’est à cause de lui que je suis là, bordel ! Pas d’autre choix que de m’expatrier pour pouvoir payer ces foutues mensualités, et qu’on nous foute enfin la paix. Plus que deux ans.

Putain. Encore deux ans.

Alors je suis là, dans une boucherie, non mais qu’est-ce que je fous dans une boucherie ? Moi qui n’ai jamais travaillé de mes mains ? Moi qui déteste tant le sang ? Moi qui suis Bulgare de naissance et de cœur, et ma femme, et mes enfants ? Car bien sûr, il fallait qu’il aille fricoter avec le milieu. Parce que juste des dettes, c’était pas suffisant, il fallait aussi qu’il y ait chantage, menaces, menaces sur ma famille. Ah ils savaient qui était capable de rembourser la dette, et qui ne l’était pas surtout. Les salauds. Et qu’est-ce que je peux faire ? J'ai tout retourné dans ma tête dans tous les sens encore et encore, mais rien à faire. Je ne trouve rien à faire.

Bien joué le père Karaguiozoff. Que tu crèves en enfer. Que ton nom soit maudit. Et le mien. Amen.

Comme tous les soirs après avoir fermé boutique, j’en étais là de mes pensées, quand ce môme a débarqué dans mon trou. Ah ça, il m’a foutu une belle frousse. J’en ai même presque pleuré tellement il m’a surpris, tellement j’étais à bout. Ça fait tellement longtemps que je suis seul, on peut pas vraiment dire que les gens du quartier m’ont ouvert les bras. Pour mon malheur je ne suis pas d’un naturel très liant, je sais. Pourtant je fais des efforts, je suis toujours impeccable,  et je peux vous dire que c'est pas facile avec le métier que je fais ici mais maman m’a toujours dit qu’il fallait être propre sur soi quoi qu'il arrive, car c'est c'est la seule chose qui nous différencie des animaux. Et je crois qu’elle a raison. Mais j’ai trop la haine. Ils doivent le sentir. Et puis ma vie n’est pas ici et ne sera jamais ici. Je ne suis qu'un passager clandestin de cette ville, je vis en pensée à Pazardjik. Tenir, mon leitmotiv.

Mais il faut croire que la solitude quotidienne a joué sur mes nerfs plus que je l’escomptais. Quand il est apparu là, avec sa grande dégaine, ses yeux exorbités, ses mains tremblantes, ses fripes sales et trop petites pour lui,  j’ai cru qu’on venait me chercher, que c’était fini, qu’il allait me faire la peau. Ou alors j’ai cru me voir, un alter ego misérable, pouilleux et irrécupérable. Ou alors j’ai cru voir mon fils, lui que je ne peux pas protéger aujourd’hui.

J’ai donc paniqué. Ou peut-être même espéré la fin du cauchemar.  Mais je n'ai pas le droit de penser ça, et il ne faut pas qu’on découvre que je vis ici. Si je rentre sans avoir tout payé, je sais bien que tout pourrait nous arriver. Pas de fuite possible.  Et je ne peux pas le permettre, pas après tout ce que j’ai enduré ici, pas après tout ce qu’on a sacrifié, Chriska et moi.

Donc je l’ai supplié de se taire, de ne rien dire à personne. « Chuuut… »

Et puis je me suis calmé, je l’ai invité à s’asseoir à côté de moi, et on est restés longtemps sans rien dire. Ce gosse je sais qui il est, le pauvre. Six ans que je le vois errer dans le quartier, entouré par certains que je ne veux même pas connaître en peinture. On l’utilise, on le malmène, on le tabasse, la plupart du temps il est comme le souffre-douleur de la rancœur d’ici, et puis on le chouchoute un peu, on lui donne l’illusion d’une affection. Pauvre gosse. Ce n’est pas parce que je suis dans ma boutique constamment que je ne vois rien. Au contraire. Vous n’imaginez pas tout ce que l’on observe dans les rues, à différentes heures de la journée, ou de la nuit d’ailleurs.  En six longues années je peux vous dire que bien des choses ont commencé à changer par ici. Par exemple ces foutus flics je les vois partout, toujours plus nombreux, toujours plus souvent. Et toujours plus présents, plus agressifs. Alors moi, je me terre encore plus. Et je sais que j’ai encore la chance d’être Bulgare, et pas Marocain, Algérien, ou Malien ou Togolais. Mais sûrement plus pour longtemps, vu le train où vont les choses. Ah je vous dis qu’on n’a rien à envier à ce pays-ci, « terre d’accueil », « égalité des chances », heureusement que de ça, au moins, je peux en rigoler. Le leurre des sociétés occidentales modernes. Quelles belles valeurs, quelle humanité, quelle belle leçon de vivre ensemble, quelle répartition des richesses, quel respect de la masse ! 

Kойто гроб копае другиму, сам пада в него : celui qui creuse la tombe de quelqu’un, tombera lui-même dedans.

Finalement, ce soir là, j'étais bien content qu'il débarque mon pauvre gosse. En voilà peut-être un qui va m'aider à tenir. Deux ans. Tic, tic, tac…

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Published by atelier d'écriture Labège - dans Cécile D
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