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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 15:36

Premier atelier : LOTO PORTRAIT

 

Moi, avec ma péninsule généreuse
héritée de mon aïeul maternel,
Moi, aux yeux scrutateurs
qui farfouillent,
Moi, tourné vers la mort
et la lumière (comme chacun),
Moi, avide de paix
et de sérénité (comme chacun),
Moi, curieux
du mystère de la création littéraire,
Moi, peut-être ingénieux,
mais en tout cas : pas aujourd'hui,
Moi, bloqué :
Incapable de formulations imaginatives spontanées
à la vue de ces foutues cartes « loto portraits »,

 

Moi-même, Renaud, j'adresse un clin d'œil
à ceux qui manient mots et concepts
pour créer métaphores et allégories
avec une dextérité et une concision stupéfiantes,
j'adresse donc un clin d'œil
aux poètes qui créent (mais comment font-ils ?)
la Beauté.

 

Deuxième atelier : Je me souviens du cadavre exquis

Phase 1 : phrases produites en commun

 

 Je me souviens aussi de la voix de ma mère, des parfums qui flottaient dans l'air et de la grande table qui trônait au milieu de la cuisine.

 Je me souviens des billes que l'on échangeait contre un boulard.

 Je me souviens de ces soirées douces avec cette odeur de la terre.

 Je me souviens des robes blanches, des gants ivoire, des coiffes immaculées, des célébrations, premières communions auxquelles je n'étais jamais invitée.

 Je me souviens des abricots que je ramassais pour les enfants.

Je me souviens de ses premiers pas.

Je me souviens des pas qu'on ne peut pas entendre.

...on dirait ces repas champêtres dignes de Pagnol.

Je me souviens de la montée poussive du col du Tourmalet avec la 2 CV poussive pleine de copains.

...peu importe sous quelle forme, toute vie est précieuse et nécessaire.

 

Phase 2 :

Tous les souvenirs disparaîtront.

Le soleil frappait la cour de l'école où l'on échangeait les billes contre un « boulard ». A cette époque, la France traversait la méditerranée. Elle n'était pas chez elle. Le grand frère rentrait du lycée en serrant les lèvres, son cœur comprimé par la violence sourde qui l’environnait. Le petit frère commençait à se mettre debout : je me souviens de ses premiers pas. Dans la cuisine trônait, en son milieu, la grande table où la famille prenait ses repas. La voix douce de ma mère s'intensifiait insensiblement quand il fallait rassurer un de ses six enfants, quand notre père, comme souvent, était parti travailler quelques jours hors de chez nous. Au printemps les parfums qui flottaient dans l'air accompagnaient l'espoir d'un lendemain apaisé. Certaines fois, la tension était comme suspendue : telle ou telle famille du quartier préparait les premières communions, auxquelles nous n'étions jamais invités, nous, les enfants de parpaillots. Nous pouvions apercevoir les robes blanches, les gants d'ivoire, les coiffes immaculées mais nous imaginions seulement les célébrations. Par contre nous participions aux repas champêtres de familles où la faconde caractérisait la façon d’être de certains convives, ce qui, je le réaliserai plus tard, les rendaient dignes de Pagnol. Un autre souvenir de printemps remonte du néant, je ne sais pourquoi, pour y replonger aussitôt : les parents ramassant les abricots du jardin pour les enfants. Quand nous nous couchions, nous guettions les voix et les pas des adultes : mais nous savions qu'il existe des pas que l'on ne peut pas entendre. Lors de certaines soirées qui auraient du être douces, la terre exhalait une odeur de sang que les plus jeunes d'entre nous ne percevaient pas. Le message que « toute vie est précieuse et nécessaire, peu importe sous quelle forme », avait beau être déclamé par certains, il ne pouvait pas être entendu. Et je pensai, bien des années plus tard, à tous ces souvenirs d'un monde qui  côtoyait un autre sans jamais le rencontrer, ou si peu, quand, avec des copains de faculté venus d’ailleurs, nous montions tout doucement, en riant à gorge déployée, le col du Tourmalet dans ma 2 CV poussive.

Mais aujourd'hui, ces souvenirs malaxés par le temps ont fait leurs chemins : ils se retrouvent en partie dans nos mémoires collectives respectives sans être forcément expurgés de relents nauséabonds, toujours bien vivants. La vigilance doit donc rester de mise pour que certaines facettes abjectes disparaissent de nos têtes à jamais et que nous nous regardions, enfin, les uns les autres sans idée préconçue afin que nos différences soient la richesse de nos enfants et de nos petits-enfants, à défaut d'avoir été, vraiment, les nôtres.

 

Troisième atelier : J'ai vingt ans sur la photo

Renaud--20-ans.jpgMoi à vingt ans ?  

Toi, à vingt ans, oui. Tu me regardes sur une photo prise par Serge. Je suis sur le ponton du club d’aviron de Moissac, en bord du Tarn, un jour exceptionnellement gris du mois de juin (heureusement, cette date t’est donnée par une marque au dos de la photo que tu as décollée d’un album commencé il y a vingt-cinq ans et jamais terminé). Tu es là, avec ton stylo, tu m’observes, tu me dévisages, tu essayes de rentrer dans ma tête, mais y arriveras-tu ?

Certainement pas. Mais est-ce important ? Quand je te voie ainsi, la tête tournée vers moi, un sourire aux lèvres, les cheveux longs en bataille je sais que je ne peux pas trouver ce que tu penses, vraiment. Je sais que tu es étudiant à Lyon depuis deux ans, que tu reviens à Moissac pour les vacances scolaires et que tu te rends souvent au bord de la rivière avec ton ami, mon ami d’enfance, Serge, là où vous passiez beaucoup de temps depuis l’âge de 13 ans à ramer en skiff, en pair-oar, en double scull, en quatre de pointe avec barreur, en quatre de couple, en quatre sans barreur, en huit, et, surtout, à vous …

Stop, tous ces faits n’intéressent personne. On t’a bien dit d’aller en profondeur, de chercher l’essence même de toi-même dans cette photo. Je te le dis de suite : ne cherche pas à me la jouer technique : cadrage à hauteur d’œil, plan rapproché poitrine, format vertical rectangulaire etc. … Tout ça n’intéresse personne. Tout au plus pourrais-tu indiquer les différents éléments de la photo, tels que sa taille non standard, son grain mat particulier indiquant qu’elle a été développée par moi, donc par toi, dans la petite chambre noire familiale ; mais j’ai bien peur que ces commentaires soient également totalement inintéressants, sauf à se plonger dans une nostalgie rapidement ennuyeuse. Allez : regarde de nouveau la photo, plonge en elle, plonge en moi, plonge en toi et …

Stop : j’avais oublié combien tu pouvais être vindicatif (surtout par rapport à certains cinquantenaires).… admettons. J’observe la photo attentivement et j’essaye de rentrer en toi, donc en moi. Tiens, je pourrais tenter de décrire ton sourire afin de montrer toute la difficulté de l’exercice et toute son ambiguïté. Mais, au fait, pourquoi souris-tu ? J’ai beau fouiller dans ma mémoire, rien ne remonte. La déchirure que tu portes en toi depuis dix-huit mois, comme tous les membres de ta famille (pour tes parents cette blessure est la plus terrible qui soit) ne se voie pas et c’est normal. Ce sourire que j’observe si attentivement est définitivement insoluble : simple réflexe au moment de la prise de vue ou illustration d’une confiance en soi un peu acérée ? Peut-être les deux à la fois, car, même si tu sais que les choix sont à venir, tu penses pouvoir les négocier au mieux sans t’en inquiéter par avance. Et cette attitude a un petit quelque chose de paresseux, voire de suffisant, qui mériterait d’être approfondi ...

Facile de critiquer plus de trente ans après !

Exact : critiquer n’aurait effectivement aucun sens. Tu comprendras ce que je veux dire plus tard. D’ailleurs ton côté suffisant, que tu ne connais pas encore, ressortira de loin en loin quand tu lanceras à la cantonade « on est moins con à  quarante ans qu’à vingt », puis plus tard « on est moins con à quarante-cinq ans qu’à vingt », puis, encore plus tard « on est moins con à cinquante ans qu’à vingt »…

Jusqu’à ce que l’assertion soit fausse… si tant est qu’elle fût vraie un jour ! 

 

Quatrième et cinquième atelier : ma vie de bébé

Conquérir pour mieux faire l’amour, ou la guerre. Soigner les préliminaires. Prendre son temps, ne pas se précipiter. S’observer, se découvrir, se parcourir à travers monts, vallées et plaines jusqu’à la grotte profonde, mystérieuse, mystique, assassine. Vivre ensemble la petite mort pour échapper, un bref instant, à la grande. Puis s’élancer vers l’inconnu. 

Nous sommes des centaines de millions à grouiller dans la même direction après avoir été expulsés dans la matrice. Nous cheminons droit devant nous, nous avançons, nous tâtonnons, nous luttons, nous affrontons l’environnement hostile, nous nous bousculons les uns les autres. Puis nous abandonnons la lutte, à bout de force, pour disparaître à jamais. Nous Autres, les survivants nous continuons la route, nous sentons que nous approchons du sanctuaire, nous progressons encore et encore … nous sommes particulièrement obstinés. Nous faisons tomber les barrières, nous allons toujours plus loin, au plus profond ; mais l’Histoire recommence, nous disparaissons les uns après les autres, emportant avec nous nos messages venus du passé jusqu’à ce que l’un d’entre nous arrive au but, enfin, nous éradiquant définitivement, nous qui sommes encore là, nous tuant tous, tout en nous démontrant que tous nos efforts ne furent pas réalisés en vain.  Le rendez-vous a lieu. L’union opère. L’avenir, pour moi, commence à cet instant précis. 

La réaction en chaîne démarre. Je me constitue à une vitesse prodigieuse, cherchant un nid protecteur, à l’insu de ma mère. Puis-je dire je ? Pas encore, c’est trop tôt. L’heure est à l’explosion, à la division, à la démultiplication contrôlée, à l’éblouissante expansion, aux fantastiques agrandissements, aux surprenants allongements, aux mutations étranges, aux curieux balbutiements, aux promesses inconcevables. Les étapes se franchissent les une après les autres, les dangers sont surmontés, l’informe prend forme. Maintenant, je peux dire je. 

Je ne suis plus un passager clandestin. Je suis bien installé dans mon univers. Je me développe. Je continue à me transformer, c’est vrai plus lentement, mais aussi plus sûrement. Le moment arrive où mes mouvements semblent perçus de l’extérieur ; ainsi je sens de temps en temps une douce pression qui me calme et m’apaise ; d’autres fois la force extérieure appuie fortement l’appendice que je jette le plus loin possible, m’obligeant à le projeter de l’autre côté, puis à un autre endroit, mouvement toujours contrecarré par la force extérieure qui, le plus souvent, m’oblige ainsi à arrêter mon jeu. Le battement régulier qui résonne dans ma capsule et qui n’arrête jamais me rassure et m’apaise. Je suis régulièrement secoué par de fortes vibrations venues de cavités qui sont tout proches de la mienne, accompagnées de sons forts étranges. D’autres, plus étranges encore, viennent indubitablement de l’extérieur. Certains m’apaisent, d’autres me réveillent, moi qui passe la plupart de mon temps à dormir et à rêver à l’espace temps d’où je viens ; je n’en dirai pas plus sur ce point car la quête qui commencera après ma naissance n’aurait alors plus de sens. Il m’arrive, ces temps-ci à ne pas pouvoir m’endormir ou à être réveillé brusquement alors que je n’entends aucun son bizarre, que je ne ressens aucune vibration inhabituelle, bref alors que tout parait normal. Quelque chose d’étrange me traverse, comme si je n’avais plus envie de jouer avec mes appendices, de faire des galipettes dans le liquide dans lequel je nage, de deviner la direction d’un son ou de provoquer des vibrations amusantes qui se répercutent un peu partout autour de moi … (20 août 1955, un mois avant la naissance à Philippeville –aujourd’hui Skikda- sur la côte méditerranéenne à l’est d’Alger : une explosion de violence secoue le Nord Constantinois. Deux types d’actions de grande envergure ont lieu dans le quadrilatère Collo-Philipeville-Constantine-Guelma : d’une part des soldats en uniforme ALN, l’Armée de Libération Nationale, attaquent sans grand succès des postes de police et de gendarmerie ainsi que des bâtiments publics ; d’autres parts plusieurs milliers de fellahs et de femmes, recrutés dans les campagnes avoisinantes, se lancent, à midi, à l’assaut des villes et des campagnes. Ces actions, entre autres raisons, sont une réplique aux représailles collectives de l’armée française, aux actions de « pacification » perpétrées dans le bled depuis l’insurrection du 1 er novembre 1954. L’émeute fait 123 morts dont 71 Européens. Des scènes d’horreur, où certaines femmes enceintes sont éventrées et dont les bébés sont fracassés contre les murs choquent la population. La répression aveugle fait officiellement 1273 morts (12 000 selon le FLN). La date du 20 août 1955 est qualifiée de date essentielle (un point ultime de non retour) de la guerre d’Algérie par les historiens) … mais ces sensations étranges ne durent jamais longtemps, fort heureusement, car je peux quand même dormir tout mon saoul et faire mes jeux, dont certains sont de plus en plus difficiles. En particulier je n’arrive plus à faire mes galipettes comme avant et je n’arrive pas à me déplier comme je le veux. Au bout de quelque temps, ça commence à bien faire, et je décide de faire quelque chose. 

 Ouah ! Quel choc ! On m’expulse ! Non, je ne veux pas. Je n’arrive plus à flotter, que se passe-t-il ? Ca dure une éternité ! La matrice me compresse de plus en plus fort, l’orifice soudainement débouché m’attire …je découvre une excavation, je choisis de traverser vers la gauche…je tourne la tête d’un quart de tour, puis je la fléchis, je suis obligé de forcer pour la faire passer, je sens qu’elle se déforme mais ça ne me fait rien, je retiens ma respiration, on me tire, j’essaye d’aider, je ne respire toujours pas, je deviens rouge, je me débarrasse d’un liquide pâteux que j’ai dans la bouge en l’avalant, je ne respire toujours pas, quelque chose de nouveau arrive dans moi, j’ai froid,  je suis obligé de respirer, je lance un cri, tout devient calme, j’ai moins froid, on me pose sur quelque chose de doux à l’odeur familière, je m’apaise, je reconnais une voix en dessus de moi, on me déplace, j’ouvre la bouche … une nouvelle conquête commence.  

Je dors, je tête, je dors, je me vide, je dors, je tête, je me vide, … je retrouve l’odeur bien connue, je m’habitue aux nouvelles sensations qui sont si nombreuses. Je suis heureux quand je retrouve l’élément liquide dans lequel je peux me mouvoir comme avant, sauf que je suis tenu par dessous la nuque. J’ai souvent froid quand je quitte l’eau mais on m’entortille de telle façon que cette sensation s’estompe rapidement. Des fois j’ai du mal à bouger, ou j’ai faim, ou j’ai mal au ventre, ou j’ai des picotements partout sur le corps ; dans ces cas je fais usage le mieux que je peux de mon appendice vocal que j’ai appris à connaître dès le début. Et ça marche le plus souvent, mais pas toujours. J’ai appris à associer bruits et odeurs. J’en attends certains avec impatience, d’autres m’apaisent, certains m’amusent mais je ne l’exprime pas encore, d’autres encore me font peur et même pleurer, parfois longtemps, avant de m’endormir, heureux de me replonger dans mes rêves. Puis j’arrive à saisir ce qui est au dessus de moi, à les faire tourner, à les bouger de place, à les mâchouiller, à les jeter par terre. Je commence à distinguer les formes avec lesquelles je peux faire tout ça sans conséquence et celles avec lesquelles mes expériences tournent cours, ce qui me vexe ou m’énerve. Je commence à me redresser. Je m’assieds, je rampe … c’est extraordinaire toutes ces choses que je voie de mieux en mieux. On est nombreux autour de moi. Je reconnais chaque forme, les animés et les inanimés. Maintenant je ris souvent, en particulier avec la forme, je le devine, qui était comme moi il n’y a pas si longtemps … Aujourd’hui j’ai trop chaud pour dormir mais je suis calme car je me sens bien, tout est tranquille autour de moi, la maison n’émet aucun bruit, je sais que c’est l’heure où chacun se repose, surtout quand il fait très chaud comme aujourd’hui, dans cette partie du monde où je suis tombé par hasard (vraiment ?) ... (le 20 aout 1956 dans une maison près du village d’Igdal, dans la vallée de la Soummam, en Kabylie, seize chefs de l’intérieur se réunissent, dont Zighout Youssef, accompagné de Ben Tobbal, qui fut à l’initiative de l’insurrection du 20 août 1955.  Une évaluation des forces et des faiblesses de l’insurrection engagée le 1er novembre 1954 est faite. Le bilan est considéré comme modérément satisfaisant. L’implantation politique du FLN dans le Constantinois est jugée bonne. La plateforme politique est débattue et …le congrès dure vingt jours...) ...

 

Sixième et septième ateliers : autobiofiction

  

 « Le dur Dieu du désert donne La direction quand tout se détraque et se dissout, quand ton dedans se disloque ; oui : le dieu du désert t'aide à déboulonner tes démons autodestructeurs qui te dévorent pour te diriger vers ta destinée. » Elle avait écrit cette phrase à un atelier d'écriture auquel elle participait. La première phrase devait être un tautogramme. Elle le fut, non sans mal. Ah cet animateur ahurissant qui aimait administrer dans son atelier analogies, anacrouses, anadiploses, anaphores, aphorismes et anachronismes : qu'il était donc âpre d'appliquer ses admonestations...

Elle participa à cet atelier au retour de son séjour de quelques mois passés à Los Angeles. Sa directrice de thèse, la diva des sciences, brillante, généreuse, ardente, audacieuse mais fragile et dépressive partit soudainement dans le désert de Mohave, en pleine crise de nerfs, criant haut et fort son désir de trouver la voie puis ne donna plus de nouvelles. Ses proches, habitués à ses sautes d'humeur, ne la firent rechercher qu'au bout de trois jours. Les rangers la retrouvèrent dans une profonde cuvette en position de lotus, non loin de Barstow, le regard halluciné, amaigrie, muette, protégée heureusement du soleil par une arbre de Josué de 10 mètres de haut. Cette scientifique de renom, plus rationnelle tu meurs, clama, peu après, avoir trouvé sa destinée et devint une adoratrice de Josué... La vie ne court pas toujours sur un seul bord.

Quand tu nais rond, tu ne meurs pas pointu. Et pourtant, elle passa son enfance dans la forêt et tomba amoureuse, à la première occasion venue, des déserts, que son expérience californienne ne découragea pas, malgré la destinée improbable de sa directrice de thèse. Elle grandit solitaire entourée d'arbres, loin du tumulte ; enfant elle se réfugiait à la moindre contrariété dans sa cabane, en haut du tilleul centenaire, sans vouloir redescendre ; adolescente, quand le spleen lui tombait dessus sans crier gare, en particulier quand son père lui manquait, elle disparaissait, de plus en plus longtemps, dans la forêt et revenait apaisée ; les bruits de la forêt la sécurisaient. Le jour elle était sécurisée par le cordon sylvestre qui l'entourait, la nuit elle s'y échappait en rêvant d'espace et de liberté. Elle était seule le jour. La nuit, la sœur jumelle qu'elle s'était inventée pour tout partager l'aidait à surmonter la peur panique causée par  ses nombreux cauchemars. Parfois  elle croyait entendre les loups hurler à la mort,  -hou-hou-hou-et son cœur battait la chamade -boum-boum-boum- la terreur ne se dissipant qu'au petit jour. D'autres fois la tête du Christ ensanglantée, toujours la même, surgissait dans ses rêves, la terrorisant également. Elle ne réalisait pas que cette image cauchemardesque venait du fameux tableau « l'Apparition », dont une reproduction ornait l'entrée de la maison de sa grand-mère. Ah ! Cette grand-mère ! Quel phénomène ! Quel prodige ! Quelle  énergumène ! Paillarde et bigote, insouciante et sérieuse, gaie et triste, elle fascinait sa petite fille par son parler à proverbes qu'elle sortait du diable vauvert. Grand-mère double face.

Aux grandes causes, les grands moyens. On ne récolte que ce qu'on a semé. En avant toute. Regarde autour de toi. Prends toi en main. Sors de ta forêt. Vis. La mère de sa meilleure amie, professeur d'espagnol, la houspillait et la tançait ; elle lui fit partager sa vision où chacun devait se prendre en main pour construire ensemble un monde meilleur, libre ou libertaire ou libertin ou libertaraire ou ..., elle ne savait pas trop quel mot utiliser pour qualifier ce monde fabuleux qui s'offrait à elle ; un australien passa dans les parages, s'y arrêta quelque temps et devint son premier véritable ami ; quand il retourna dans son pays, elle le suivit puis partit, seule, sur les routes ; les ombres des arbres dansant sur le grès rougi d'Avers Rock  remplacèrent les arbres de son enfance ; ce désert d'Australie fut le premier d'une longue série de découvertes coups de foudre.

Le goût de l'action la dévora soudainement. Rencontres. Amitiés. Études. Départs. Retours Victoires. Défaites. Elle devint super active et sa grand-mère lui dit alors : « tu ne peux pas courir et te gratter les pieds en même temps. Prends ton temps. Calme toi». Elle n'écouta pas. Elle fêta ses 18 ans au Niger. Elle revint. Elle repartit. Elle était par monts et par déserts. Autant de pays, autant de guises. Le besoin de grand espace, de liberté, d'air, qui l'étouffait la nuit il n'y a pas si longtemps, l'habitait maintenant également la journée. Elle s'offrit de multiples aventures. Puis elle tomba amoureuse, enfin.

Mystère de la nature humaine ! Elle changea de mode de vie avec une facilité déconcertante et se plongea dans la vie de famille avec autant d'enthousiasme qu'elle s'était jetée sur la route des déserts. Les maternités et les naissances se succédèrent. Elle veilla aux enfants dans leurs sommeils. Elle dormait parfois dans leurs chambres. Les petits boulots l’amenèrent à un poste d’enseignante. Elle partit pour l’Afrique, mais cette fois en famille et pour y vivre quelque temps. Sa sensibilité libertaire qui lui était si chère se heurtait à la dure réalité. Les années passèrent sans qu'elle s'en aperçoive. La famille s’agrandit. Le couple battit de l’aile. La famille se recomposa. Puis, un jour, elle eu peur du chaos, du chaos intérieur. Quand la maison se vidait de ses cinq adolescents, elle avait une envie irrésistible de monter en haut d’un arbre et d’y rester. Elle se surprenait à marmonner une parole que sa grand-mère double murmurait dans ses moments de désespoir : « si j'avais les yeux du bon dieu, je me les crèverai».

Puis elle se rappela de sa directrice de thèse qui avait trouvé sa destinée dans le désert de Mohave. Qu’était-elle devenue ? Elle ne chercha pas à le savoir, mais préféra se l’imaginer. Elle se mit à écrire, se mit à lire …et tout, étrangement, devint plus simple.

  

Neuvième atelier : haïku de rêve

 

Le rêve

Je suis en promenade sur un lac avec famille et amis. Je dirige moi-même un petit bateau à fond plat à moteur. Je suis heureux, décontracté, concentré à ce que tout se passe bien. Chaque enfant en bas âge a son gilet de sauvetage ; ça discute, ça rigole entre petits et grands. Je fais bien attention à ce que notre barque soit bien stable et de ne pas naviguer trop près des deux autres. Les parents, dont je fais partie, savourent ces moments de plénitude. Nous accostons sur une petite plage pour certainement pique-niquer. Nous descendons des bateaux puis faisons du va et viens pour tout installer à quelques mètres de l'eau toujours aussi calme. Avec quelques autres je me retrouve dos au lac et nous regardons la prairie grasse et verte qui s'étale devant nous, lieu idéal pour déjeuner, quand une crainte subite me fait me retourner brusquement.  Devant moi coule une rivière à fort courant, qui a remplacé, je ne sais comment, le lac paisible que nous venons juste de traverser si joyeusement. L'aîné de mes deux fils, âgé de vingt ans, nage très vigoureusement à contre courant, progressant ainsi difficilement. Très bizarre qu'il ait eu le temps de se mettre à l'eau en aussi peu de temps. Heureusement que tous les petits sont sur la berge, mais figés et muets. Nous, les adultes, allons devoir gérer une situation difficile. Crainte et excitation se mélangent en moi. Vite : s'assurer que mon fils sorte sans encombres de l'eau car le courant semble de plus en plus fort, c'est fait, puis éloigner tout le monde du bord de cette inexplicable rivière pour aller dans la prairie et aviser tranquillement de ce qu'il faut faire et essayer de comprendre ce qui se passe. Je me retourne de nouveau et une angoisse sourde supplante la crainte diffuse que l'apparition de la rivière avait fait naître en moi :  un haut cirque de falaises calcaires a remplacé la prairie si attrayante. Je sais que l'eau de la rivière va monter de plus en plus rapidement, aussi inexplicablement que le cirque va se déplacer inexorablement vers nous. Vite, tout le monde est regroupé et nous laissons nos affaires, suffisamment éloignées de l'eau pour les récupérer dès que nous aurons trouvé le chemin qui permettra de gravir ces falaises qui semblent de plus en plus hautes. Je comprends que cette recherche sera vaine. Un grondement sourd, trop profond pour être animal, trop étrange pour provenir d'un orage, se fait entendre, au loin, dans le ciel sans nuages, qui vire au blanc. Plus aucun bruit ne se fait entendre. Je sais que l'eau monte de plus en plus rapidement et que le courant est de plus en plus plus fort. Je ne peux plus bouger. L'angoisse sourde est maintenant transformée en terreur profonde : je me réveille.

 

Haïku du rêve

 

Les amis joyeux

La rivière trop forte

L'espoir disparaît

 

 

Dizième et onzième atelier

 

…et ce dimanche-ci à la plage sera tout particulièrement une fête, car le cousin paternel (« jeune homme enjoué qui aime les petits » : telle est son image dans la famille), qui est venu passer quelques jours dans cette ville méditerranéenne qui ne tardera pas à redevenir algérienne (de Philippeville elle deviendra Skikda) nous y accompagne ; la présence de ce jeune homme est une aubaine pour mes parents qui peuvent s’appuyer sur lui pour les aider à surveiller leurs six enfants et plus particulièrement celui (moi-même, pas encore six ans) qui est prêt à nager mais qui peut oublier de mettre sa bouée alors qu’il en a encore besoin ;  le soleil qui frappe dur en ce début d’été (heureusement que le vent du désert, le fameux sirocco, qui dessèche tout sur son passage, ne souffle pas) nous oblige à rester à l’ombre du parasol où nous finissons notre pique-nique, serrés les uns contre les autres, en mangeant à pleine bouche la pastèque restée fraîche grâce à la glacière consciencieusement tenue à l’ombre, et nous sommes heureux, nous, les plus petits, de pouvoir faire du bruit (mais pas trop, quand même, car les parents sont bien trop proches de nous) en aspirant gloutonnement le jus dont la plus grande partie s’écoule sur nos frimousses faisant ainsi des grandes moustaches tombantes dont les plus grands se moquent immédiatement et qui, quand l’heure de la baignade de l'après-midi a enfin sonné sont énergiquement frottées ; c'est justement le cousin paternel qui frictionne énergiquement mon visage, « quelle bouille ronde tu as », me dit-il en riant très fort, moi qui arbore fièrement ma coupe à la brosse faite le matin même d'un coup de tondeuse à main par mon père, me tenant fermement de son autre main et m'amenant juste après cela auprès du canot pneumatique que mes frères ainés viennent d'amener à l'eau et qu'ils se disputent, chacun voulant prendre la rame que tient l'autre pour partir seul dans la frêle esquif comme l’a fait Alain Bombard neuf ans plus tôt pour traverser l'atlantique, quand ils entendent cet adulte qui les colle de trop près depuis le début de la journée leur crier de loin « hop là, on arrête tout je réquisitionne ce magnifique bateau, il est pour nous, j’ai une mission des parents pour le petit frère » ; je gonfle d’importance et je regarde mes deux frères partir l’un coursant l’autre en projetant tout autour d’eux des gerbes d’eau qui éclaboussent un père de famille qui essaye d’apprendre à nager à sa petite fille et qui n’a pas le temps de les sermonner car ils sont déjà sortis de l’eau ; ils zigzaguent ensuite entre les nombreux parasols disséminés sur la longue et étroite plage de sable fin et cherchent très rapidement où poser leurs pieds qui commencent à leur faire mal et ne trouvant rien, reviennent, illico presto, les retremper dans l’eau bien loin de leur point de départ ; tout en les observant d’un air ironique et supérieur, je suis les instructions du cousin paternel qui continue à s'occuper de moi si gentiment et je me trouve ainsi en train de ramer fièrement vers le large, contemplant l'animation sur la plage, d'abord avec calme et superbe puis, au fur et à mesure que l'embarcation s'éloigne du rivage, avec appréhension, réalisant soudainement que le cousin paternel est passé du côté du grand large et que c'est lui qui tire maintenant le bateau, mes coups de pelle affleurant à peine l'eau de plus en plus calme et claire ;  les parasols sur la plage me paraissent maintenant comme des confettis, et je ne distingue plus le nôtre ; le bateau s'arrête, je me dis que le cousin paternel qui  a de l'eau jusqu'aux épaules et qui tient fermement la corde est là pour me protéger ; rassuré, je reprends de l'assurance, me retourne, réponds franchement au sourire qu'il m'adresse, et je regarde le plus tranquillement possible l'immensité bleue devant moi, refoulant avec peine un sentiment  d'inquiétude devant cette infinité où le ciel et la mer azurs se confondent à l’horizon, soudainement heureux d'être assis au fond de ce bateau ; et quand ce fabuleux cousin paternel, qui me permet de vivre d'aussi belles sensations,  me dit de me mettre debout je le fais d'autant plus facilement qu'il m'aide fermement avec sa main libre et que je sais qu'il va maîtriser les dandinements du bateau pneumatique provoqués par mes mouvements gauches, avec son autre main ; fasciné par un poisson qui semble s'être posé sur le fond sableux si proche et si lointain à la fois, je ne m'aperçois pas que je ne suis plus maintenu et quand je le réalise je n'ai pas le temps d'amorcer le moindre geste pour essayer de me rasseoir, car je reçois immédiatement une ferme poussée qui me fait tomber la tête la première dans l'eau, et tout se brouille instantanément : mon souffle coupé, mon cerveau embrumé, mon cœur emballé et mon esprit chaviré me donnent la sensation de tomber au fond d’un abime d’où je ne pourrai m’extirper que par un effort surhumain que je tente de faire en ouvrant les yeux puis, retrouvant une partie de mes facultés, j’amorce instinctivement une nage sous-marine, ne sachant où je suis ni où je vais ; surpris de me déplacer avec autant de facilité et de douceur dans un monde où le silence règne totalement, je me prends à chercher du regard le poisson qui m’avait distrait quelques secondes auparavant, avant que l’air ne vienne à me manquer et m’oblige à remonter en surface en catastrophe ; cette fraction de seconde m’apparait comme une éternité, et lorsque je sors afin ma tête de l’eau j’entends un grand rire que je connais bien mais qui ne m’amuse plus du tout, je fais quelques brasses comme je peux et j’entends alors cette voix si sure encore il y a quelques secondes « et voilà, tu sais nager, ce sont tes parents qui vont être contents », à laquelle je décide de ne plus croire …

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Published by atelier d'écriture Labège - dans Renaud
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