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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 11:09

Texte de Virginie

  

Le pot de fleurs

 

… Chez mes parents, lorsque j’étais enfant, ce pot de fleurs en terre, en argile cuite, couleur rouge brique unie, en état de bonne conservation, sur une étagère conçue et recouverte d’une couche de vernis vermillon brillant par mon père, bricoleur à ses heures perdues, acquis à un prix dérisoire, ce pot contenant des œillets rouges ou fuchsias, peut-être… Je n’en suis plus aussi sûre, cela remonte à tant d’années en arrière, à mon enfance ; j’avais alors 9-10 ans… Ce pot ne demandait qu’à être admiré, contemplé et ces fleurs qui le décoraient, à être bichonnées par des arrosages quotidiens et un terreau riche en fertilisants… Ce pot placé dans le vestibule, près de la porte d’entrée, accueillait fréquemment des invités, mes parents recevant pas mal à l’époque ; ce pot assistait également aux va-et-vient de mes frères et sœurs, nombreux eux-aussi, huit en tout, de mon grand-père, de mon père et de ma mère… Ce pot était installé là car il servait aussi bien de décoration que d’offrande, parce que comme tout bon taoïste, nous vénérons le culte des ancêtres et plaçons, selon certaines familles, soit à l’entrée, soit au salon, un autel de couleur rouge en hommage aux ancêtres, autel garni de fleurs, fruits, gobelets en plastique ou en porcelaine de Chine, ornés d’arabesques, remplis de thé et, de friandises de toute sorte… Ce pot avait peu de compagnie : le vestibule dont le plancher était tapissé d’un lino à la texture « bois », ne tolérait que la présence d’une penderie, sorte d’arbre métallique à plusieurs branches où étaient accrochés des vestes, manteaux, sacs et bérets qu’affectionnaient mon paternel et son père… Ce pot voyait passer lentement le temps, des matins clairs et lumineux aux soirs obscurs et mystérieux… Mais, un après-midi, un bruit retentit, un bruit sec et sourd et, le pot vient se fracasser parterre… Les deux gamins que nous étions, mon frère, mon aîné d’un an et tendre compagnon de jeux depuis toujours et moi, étions passés par là – nous retrouvant seuls, nous avions entamé une partie de football plutôt animée et périlleuse… Du pied de mon frère, le ballon s’était élancé un peu trop vivement et avait touché le pauvre pot qui perdant son équilibre à atterrir de façon lamentable sur le plancher… Gardant son sang froid, à l’esprit vif, mathématique et ingénieux, mon frère avait recollé les morceaux et remis le pot à sa place - il n’avait pas été grondé par ma mère… La fois suivante, ce pot, cassé en plus petits morceaux par moi, n’avait pu être recollé ; il n’avait pas eu la même chance… Et moi non plus d’ailleurs…

 

Texte de Christian

 

… le bavardage des poules, mélange de glougloutement et de caquetage, me réveille et dans un réflexe pavlovien le bonheur m’envahit … comme une promesse d’une journée sans fin … du regard, je suis les poutres noires, les planches noires et petit à petit, comme dans un tableau de Soulage, toutes les nuances se précisent … une ombre, deux lattes disjointes, des toiles d’araignée … je suis irréel et je me promène dans le monde du plafond … monde qui se prolonge sur le plâtre du mur … décrépitude mais surtout taches, images et début de nouvelles histoires, des visages grimaçants, des chevaux … enfoncé, enfoui, perdu dans l’immense vallée de mon matelas de plume, je me perds et je me retrouve … enroulé dans les plis du drap, le polochon, un polochon d’un tissu de bandes grises et noires comme un habit de bagnard … ce polochon qui semble surgir d’un autre ailleurs, d’un ailleurs que l’on doit cacher … Il est bizarre ce lit, vieux, en fer, ces colonnes, un lit comme on n’en voit que chez les grands-parents …Et les sons, les bruits prennent maintenant plus d’importance, la vie s’impose, une vache, mon grand-père crie, le chien qui le soutient … les casseroles et les assiettes qui s’entrechoquent dans la cuisine … tout est si proche, la cuisine, la grange sont séparées de la chambre par un simple mur de terre, il est m incongru d’être au lit … la lumière, la poussière dans la lumière et la vieille armoire noire prend elle aussi des teintes de gris, de rouge sombre, elle s’impose comme une présence … j’attends et je sais que cet instant va finir … le caquet des poules se noie, se perd … j’essaie de prolonger l’instant, le nez enfoui dans la couverture et j’attends … je sais que la porte va s’ouvrir et avec la lumière je verrai toute la chambre, la table de toilette, la cuvette en porcelaine, le broc, la vieille brosse, le dessus en marbre … je ne l’aime pas cette table, elle est dure est froide dans une chambre chaude et noire … ma grand-mère va rentrer et ouvrir la fenêtre, les volets et tout basculera dans la journée …

 

  Texte de Corinne P.

 

… serviette de coton blanc portant les initiales de ma grand mère Augusta Eychenne , A et E entrelacés, brodés pour le trousseau de mariage; serviette rêche séchée longuement au soleil automnal, tissu d'un blanc immaculé que ma mère trempe d'un geste vif dans le chaudron au cul noirci par une épaisse couche de suie qui fait corps avec le cuivre visible par endroit, chaudron suspendu au dessus du foyer à même le sol qui reflète dans mes yeux encore embrumés le rouge orangé des bûches d'un chêne sacrifiées aux flammes, sensation de douce chaleur sur le devant de mon corps d'enfant – je dois avoir 7 ou 8 ans – tandis que mon dos frissonne encore du froid humide de la pièce que le feu peine à réchauffer tant la cheminée tire mal que l'on est obligé de laisser entrouverte la porte en bois déformée de vieillesse, particulièrement les jours de pluie si fréquents dans l'automne précoce du piémont pyrénéen; ma mère donc soulève le coin de serviette dégoulinant d'eau chaude puis l'essore vivement pour éviter de se brûler avant d'appliquer le linge encore fumant et à l'odeur de bois consumé sur mon visage qui grimace à l'idée de la morsure du tissu tandis que la main maternelle débarbouille sans ménagement chaque recoin de ma face aussitôt rougie, contractée par le désagrément de ce geste brusque, presque un désamour, un agacement certain de ma mère tourné vers l'enfant que je suis, à défaut de pouvoir dire à Augusta son manque d'envie de se rendre à la messe, irritation renforcée par les moqueries de mon père pour qui l'office dominical n'est qu'hypocrisie, et d'ailleurs, est ce lui qui range les bols du café au lait trop vite avalé, bols qui s'entrechoquent faisant écho au crépitement des flammes, au tic tac de la pendule adossée au mur près de la cheminée sur laquelle je devine les aiguilles s'approchant du chiffre 9, heure qui sonne le départ pour l'église, horloge éclairée par la lumière blafarde du néon accroché au plafond noirci de fumée, jet d'un blanc polychrome éclaboussant ma silhouette et celle de ma sœur, toutes deux parées d'une robe bleu ciel tricotée au crochet que ma grand mère a pris soin de nous confectionner à l'identique, siamoises endimanchées ne se distinguant que par la bouille arrondie de l'une contrastant avec les genoux cagneux de l'autre – grosse patate et fil de fer, comme on se traite lors de nos disputes – enfilant par dessus un manteau de fausse fourrure marron- eux aussi identiques, pas de jalouses! et l'on sort, reniflant dans le matin brumeux l'odeur âcre du feu de cheminée accrochée à nos joues pour quelques heures encore...

 

 

   Texte de Cécile D.

 

… et notre barque alu suivait cahin-caha la 505, notre vieille 505 beige aux fauteuils en tissu couleur d’humidité tâchée, chose anodine mais qui ne l’était pas sous les latitudes guyanaises où les odeurs s’accumulent coagulent s’immergent plongent et reviennent à la surface plus macérées que jamais, mais la voiture roulait et la barque alu se balançait et on n’était plus très loin du PK21, vingt et un kilomètres de la ville qui en paraissaient beaucoup plus, la forêt déjà omniprésente et envahissante dès l’orée de Kourou prête à reprendre le pas sur l’homme et à effacer ses traces, patience elle y arrivera ; vingt et un kilomètres de goudron, un peu, de latérite, aussi, le vert le rouge le bleu du ciel et le blanc aveuglant du soleil qui tape tape tape, vivement l’apaisement du fleuve la voiture une boîte de conserve le goudron chauffe et va fondre fondre, il est temps de mettre la barque à l’eau, manœuvre prudente maîtrisée sur le débarcadère chargement des touks et nous sommes partis les fesses sur les bancs recouverts de bois le nez au vent plein de l’odeur du moteur odeur énervante enivrante mais ensorcelante au fil du temps, une drogue d’hydrocarbure, la barque fend l’eau boueuse sombre marron, le vert défile un patchwork de vert et de noir et de marron tout se mêle s’emmêle se confond les arbres plongent dans l’eau, les lianes prolifèrent, les bruits des mille oiseaux et insectes couvrent presque celui du moteur la berge dense et haute et belle d’une beauté imposante et effrayante avec ses années lumière de menace profonde, Amazonie pleine d’histoires et de mystères d’un autre monde rêvé imaginé approché mais craint, car l’homme s’est perdu, se perd et se perdra, et on file, on file, vers le « carbet de Julie » notre repère dans cette jungle notre carré déboisé, illusion d’oasis et la barque tressaute sur les vaguelettes du fleuve et c’est le dernier coude annonçant ponton et débarquement installation des hamacs et bientôt la baignade tant attendue, tête la première dans ces eaux opaques et limoneuses et pleines de fantômes de piranhas et anacondas et caïmans et autres bêtes-monstres des légendes humaines, présentes mais absentes, mais l’eau est bonne surtout et il faut y plonger aveuglément s’abandonner quelques minutes aux incertitudes du sauvage mais l’homme n’est-il pas le plus effrayant bruyant monstre qui existe, et la barque nous regarde, nous surveille, elle sait que cet après-midi après la sieste elle nous tirera sur les méandres du fleuve aller retour aller retour, kneeboard ou bouée ou peut-être ski nautique et le soir arrive tôt, annoncé par le murmure souffle puissant des gorges des singes hurleurs et la matoutou monte sur son cocotier, nuit noire de couleur mais où le silence est cacophonique, vacarme incessant des froissements des déplacements des animaux seulement devinés, tapirs tatous singes fourmiliers grenouilles mygales iguanes serpents et fourmis et jaguars peut-être, la machette veille et les bougies tout autour du carbet une barrière symbolique aux invasions nocturnes, et le bourdonnement continue, des craquements des froissements des frôlements des bruissements des hululements des grognements et le clapotis de l’eau sur les flancs métalliques de la barque et les sifflements presque hurlements des oiseaux, la rumeur s’épaissit au fil de la nuit et on l’entend du fond des hamacs, mon hamac accroché toujours plus haut plus tendu et je me balance, doucement, doucement, je tangue mon livre à la main ma lampe dans l’autre, et je m’endors glissée dans mon duvet, duvet qui me tient trop chaud maintenant mais qui me protègera de l’humidité de l’aurore, seul instant où la fraîcheur m’envahit où il fait bon se trouver emmitouflée, et la forêt est réveillée bien avant moi a-t-elle seulement dormi un peu bien sûr que non, les bougies se sont consumées les feuilles des arbres sont lourdes de la rosée du matin la barque brille sous les rayons encore timides du soleil, et peut-être aimerait-elle rester là longtemps, longtemps, cajolée par le fleuve caressée par les branches des arbres arrosée par nos plongeons, et d’ailleurs, moi aussi…

Texte de Renaud

 

…et ce dimanche-ci à la plage sera tout particulièrement une fête, car le cousin paternel (« jeune homme enjoué qui aime les petits » : telle est son image dans la famille), qui est venu passer quelques jours dans cette ville méditerranéenne qui ne tardera pas à redevenir algérienne (de Philippeville elle deviendra Skikda) nous y accompagne ; la présence de ce jeune homme est une aubaine pour mes parents qui peuvent s’appuyer sur lui pour les aider à surveiller leurs six enfants et plus particulièrement celui (moi-même, pas encore six ans) qui est prêt à nager mais qui peut oublier de mettre sa bouée alors qu’il en a encore besoin ;  le soleil qui frappe dur en ce début d’été (heureusement que le vent du désert, le fameux sirocco, qui dessèche tout sur son passage, ne souffle pas) nous oblige à rester à l’ombre du parasol où nous finissons notre pique-nique, serrés les uns contre les autres, en mangeant à pleine bouche la pastèque restée fraîche grâce à la glacière consciencieusement tenue à l’ombre, et nous sommes heureux, nous, les plus petits, de pouvoir faire du bruit (mais pas trop, quand même, car les parents sont bien trop proches de nous) en aspirant gloutonnement le jus dont la plus grande partie s’écoule sur nos frimousses faisant ainsi des grandes moustaches tombantes dont les plus grands se moquent immédiatement et qui, quand l’heure de la baignade de l'après-midi a enfin sonné sont énergiquement frottées ; c'est justement le cousin paternel qui frictionne énergiquement mon visage, « quelle bouille ronde tu as », me dit-il en riant très fort, moi qui arbore fièrement ma coupe à la brosse faite le matin même d'un coup de tondeuse à main par mon père, me tenant fermement de son autre main et m'amenant juste après cela auprès du canot pneumatique que mes frères ainés viennent d'amener à l'eau et qu'ils se disputent, chacun voulant prendre la rame que tient l'autre pour partir seul dans la frêle esquif comme l’a fait Alain Bombard neuf ans plus tôt pour traverser l'atlantique, quand ils entendent cet adulte qui les colle de trop près depuis le début de la journée leur crier de loin « hop là, on arrête tout je réquisitionne ce magnifique bateau, il est pour nous, j’ai une mission des parents pour le petit frère » ; je gonfle d’importance et je regarde mes deux frères partir l’un coursant l’autre en projetant tout autour d’eux des gerbes d’eau qui éclaboussent un père de famille qui essaye d’apprendre à nager à sa petite fille et qui n’a pas le temps de les sermonner car ils sont déjà sortis de l’eau ; ils zigzaguent ensuite entre les nombreux parasols disséminés sur la longue et étroite plage de sable fin et cherchent très rapidement où poser leurs pieds qui commencent à leur faire mal et ne trouvant rien, reviennent, illico presto, les retremper dans l’eau bien loin de leur point de départ ; tout en les observant d’un air ironique et supérieur, je suis les instructions du cousin paternel qui continue à s'occuper de moi si gentiment et je me trouve ainsi en train de ramer fièrement vers le large, contemplant l'animation sur la plage, d'abord avec calme et superbe puis, au fur et à mesure que l'embarcation s'éloigne du rivage, avec appréhension, réalisant soudainement que le cousin paternel est passé du côté du grand large et que c'est lui qui tire maintenant le bateau, mes coups de pelle affleurant à peine l'eau de plus en plus calme et claire ;  les parasols sur la plage me paraissent maintenant comme des confettis, et je ne distingue plus le nôtre ; le bateau s'arrête, je me dis que le cousin paternel qui  a de l'eau jusqu'aux épaules et qui tient fermement la corde est là pour me protéger ; rassuré, je reprends de l'assurance, me retourne, réponds franchement au sourire qu'il m'adresse, et je regarde le plus tranquillement possible l'immensité bleue devant moi, refoulant avec peine un sentiment  d'inquiétude devant cette infinité où le ciel et la mer azurs se confondent à l’horizon, soudainement heureux d'être assis au fond de ce bateau ; et quand ce fabuleux cousin paternel, qui me permet de vivre d'aussi belles sensations,  me dit de me mettre debout je le fais d'autant plus facilement qu'il m'aide fermement avec sa main libre et que je sais qu'il va maîtriser les dandinements du bateau pneumatique provoqués par mes mouvements gauches, avec son autre main ; fasciné par un poisson qui semble s'être posé sur le fond sableux si proche et si lointain à la fois, je ne m'aperçois pas que je ne suis plus maintenu et quand je le réalise je n'ai pas le temps d'amorcer le moindre geste pour essayer de me rasseoir, car je reçois immédiatement une ferme poussée qui me fait tomber la tête la première dans l'eau, et tout se brouille instantanément : mon souffle coupé, mon cerveau embrumé, mon cœur emballé et mon esprit chaviré me donnent la sensation de tomber au fond d’un abime d’où je ne pourrai m’extirper que par un effort surhumain que je tente de faire en ouvrant les yeux puis, retrouvant une partie de mes facultés, j’amorce instinctivement une nage sous-marine, ne sachant où je suis ni où je vais ; surpris de me déplacer avec autant de facilité et de douceur dans un monde où le silence règne totalement, je me prends à chercher du regard le poisson qui m’avait distrait quelques secondes auparavant, avant que l’air ne vienne à me manquer et m’oblige à remonter en surface en catastrophe ; cette fraction de seconde m’apparait comme une éternité, et lorsque je sors afin ma tête de l’eau j’entends un grand rire que je connais bien mais qui ne m’amuse plus du tout, je fais quelques brasses comme je peux et j’entends alors cette voix si sure encore il y a quelques secondes « et voilà, tu sais nager, ce sont tes parents qui vont être contents », à laquelle je décide de ne plus croire …

 

Texte d'Olga

 

… je tombe, à côté de la chaise, je ne me fais pas vraiment mal, mais qu’est-ce qui se passe … l’air ne rentre plus dans mes poumons, ma gorge est serré, une douleur dans la poitrine, les larmes qui montent, une tempête de larmes, le nez qui pique, car l’eau est là, je retiens et cela me coute, je me sens réduire à l’intérieure, comme « Alice dans le pays de merveille »… cette chaise, elle est retirée par mon grand-père, je l’adore et je sais qu’il veut s’amuser, mais cela ne me ravie pas et je pars… mon grand-père, grand-père… je suis sa dernière petite fille, je me sens aimée et adorée par lui… je m’amuse beaucoup, je le trouve doux, drôle et je suis attachée… je grandis sur ses genoux… il est tout pour moi… le monde… ce monde est en train de s’écrouler… je quitte la cuisine et la chaise, ma chaise près d’une grande table en bois, une vraie table, massive en chaine… elle est impressionnante pour moi, car je ne peux même pas la bouger, cette table du diner de famille, dans une cuisine chauffe au bois, une odeur agréable du repas… la cuisine est éclairée par une ampoule, qui descends une vingtaines de centimètre du plafond, accrochée à un fil… je regarde dehors, mais le noir est si intense et la vitre de la grande fenêtre est couvert du givre… je devine une jungle, même si je suis si loin, même si je ne le verrais jamais, une jungle sauvage, pleine d’animaux, je l’imagine… c’est au milieu de l’hiver en Sibérie Central… le dessin est très joli et épais, comme cette envie de commencer enfin de manger… moi, qui avais si faim… la faim, l’authentique… après une journée d’activité… mon appétit est grand, je suis petite, j’ai besoin de manger pour grandir… oui, je me rappelle des goûts excellents, mais aussi parce que je ressens une faim délicieuse, celle qui rends les odeurs appétissants et je sens l’eau dans ma bouche… je me lève pour me servir de la viande  et des pommes de terre, je reviens avec mon assiette bien garnie, je prends soin de ne rien laisser tomber sur ce chemin long vers la table, je marche doucement, quel âge… la chaise tombe… je quitte la cuisine, dans ma bouche encore ce goût, exquis… le goût des plats, cuisinés par ma grand-mère ; les plats simples, qui sont préparés dans une grande marmite sur le feu et souvent dans le four au même temps qu’elle fait le pain et toutes ces friandises… je ne reviens pas ce soir-là à table, je le sais, je préfère de mourir tout de suite, pas lui, non, je ne peux pas imaginer que c’est mon grand-père, le seul à qui je fais confiance, la chaise retirée et je tombe avec mon assiette qui se renverse sur moi… je salis mes vêtements, je n’en ai pas beaucoup et je tiens à chaque pièce… c’est précieux, comme la bonne nourriture qui se retrouve par terre, sur le sol, planches en bois la couleur du quel était refaite tout les ans, une couleur marron claire… je me sens bouleversée et je bous, je regagne une chambre à côté, noire et froide, je me cache sous mon lit et dans mes oreilles j’entends encore le bruit de la chaise qui tombe, un bruit sourd et violent pour mes petites oreilles.. la chaise est lourde en bois… j’entends encore écho des rires… les rires bêtes et stupides, ces éclats des voix de mes proches, qui se sentent amusés, mais par quoi… comment peut-on… rire… s’amuser j’adore aussi, mais se moquer… je cherche à comprendre et je ne trouve aucune explication… je reste là sous mon lit, je suis une boule… une petite boule sans forme, sans compréhension, sans consolation… personne vient… j’entends bien sur les voix idiotes  – oh, viens, on ne peut même pas s’amuser avec toi – oui, je comprends… je referme encore plus ma boule et je ferme mes oreilles… je me pousse contre le mur pour me sentir moins seule… mon corps refroidit petit à petit… le mur de la Isba est en terre mélangée à la paille et à la chaux, il est peint d’une couleur bleu très claire, cette couleur est le reflet du ciel et de la neige, une couleur très gaie… Isba est faite du bois ramener de la taïga avec les machines lourdes et lentes, bois préparé avec la hache… je reste là et je rêve de devenir malade pour qu’on s’occupe de moi… mais je sais que cela n’apporte jamais ce que j’attends… je sens et je sais que même morte je n’aurais pas ce que j’attends… donc, je n’attends plus… la maison est calme… je suis restée très longtemps boule et toutes les personnes sont déjà au lit… transformée en glaçon je ne sens plus mes membres, je quitte mes vêtements humides et souilles et tout doucement sans faire du bruit je me glisse dans mon lit… un vieux lit bleu en métal avec un matelas dur et fin… il ressemble à un hamac presque… je me couvre avec une épaisse couverture en plumes d’oie, qui m’accueille avec un froid glacial… mais petit à petit… je commence à nouveau ressentir mon corps… il se réchauffe, la couverture aussi, elle cède, je me sens au paradis, mes yeux deviennent lourds… la fatigue m’envahit… mon sommeil est profond, il répare…

 

Texte de Bérengère 

 

L’air qui emplissait mes poumons était lourd de particules de poussière, je les apercevais tels  de minuscules points lumineux dansant à la verticale dans les raies de lumières qui traversaient les persiennes abaissées, couleur miel, qui tapissaient les murs… pourquoi venir dans ces lieux désertés depuis des années, laissés à l’abandon comme en témoignaient les multiples toiles d’araignées, par une famille trop pressée de désencombrer son intérieur de vieilleries, comme autant de souvenirs défraîchis encore trop présents à son esprit, qu’elle pensait dissoudre ainsi dans le néant ?  pourtant, ce jour là, l’envie de monter au grenier avait paru relever d’une évidence : rien ne me semblait plus tranquille et douillet qu’une retraite paisible dans un lieu paraissant sommeiller depuis longtemps, trop longtemps, comme sous l’effet d’un enchantement ; ni plus harmonieux pour les oreilles que le doux chant du craquement des lattes de bois qui ornaient le plancher de cette soupente… c’est alors que la sensation sourde et cotonneuse de pénétrer dans un monde préservé de tout changement, oh combien immobile et rassurant, commença à m’envahir : un univers baigné par la survivance de moments précieux, de moments précipices, de moments au fondement de mon être, mais dorénavant hors du monde, hors la vie et que je croyais, jusqu’à ce jour, définitivement enfouis, enfuis… d’où l’envie soudaine d’ouvrir la porte de la vieille armoire toute bancale de mon enfance, aux boiseries si délicatement ouvragées et brunies par le temps et qui me semblait relever d’un impératif incontrôlable… elle était toujours ornée, en son centre, de son étroit miroir rectangulaire, maintenant verdi à ses quatre coins par le léger passage de l’air sous le verre, miroir devant lequel j’avais passé tellement d’heures à me regarder, m’éviter, à penser à mon avenir ou mon non avenir… une sensation subite d’étouffement s’empara de moi, si reconnaissable, que je croyais avoir vaincue ; mais rien à faire ! malgré cela, la fine poignée argentée m’appelait, exerçait  une attirance irrésistible à laquelle je ne pouvais que me soumettre, je décidais donc de tirer sur elle d’un coup sec, me souvenant qu’elle coinçait déjà à l’époque… et c’est alors que face à moi, à l’avant d’une pile de draps brodés, IL apparut …. comment était-ce possible ? de surprise, je manquais m’étrangler avec ma propre salive : assis sur l’étagère centrale, s’offrant timidement à mon regard, comme s’il s’excusait d’être encore là, sa grosse tête penchée sur son petit corps élimé,  tendant à se fondre en lui-même, aidé en cela par une couleur indéfinissable très lointainement rose pastel, il s’imposa comme une évidence, un oubli impardonnable : le chaînon manquant de ma construction psychique… c’est à cet instant que les larmes me montèrent aux yeux :  si proche que je pouvais le toucher et pourtant si loin dans mes souvenirs… un vertige s’empara de moi, la sensation de m’arrêter tout d’un coup de respirer, un poids immense se mit aussitôt à écraser ma poitrine, impossible de retrouver mon souffle … comment avais-je pu l’oublier ? le laisser seul au fond de ce misérable assemblage de viles planches de bois qui n’avaient de nobles que le nom : merisier !…tout seul, mon compagnon d’exclusion, le confident de toutes mes angoisses, le protecteur de mes jours et mes nuits…. il n’avait jamais failli à sa tâche : telle une muraille infranchissable, il avait fait front, prévenant toute menace réelle ou imaginaire, le seul rempart qui avait garanti ma paix intérieure… c’est ainsi que les larmes se mirent à couler sans retenue sur mes joues, la digue venait de se rompre : le passé refaisait surface par vagues successives, de plus en plus importantes, un véritable raz de marée s’annonçait … déjà, une onde de chaleur commençait à m’envahir, mes mains s’engourdissaient sous l’effet de fourmillements montant en intensité, des contractions bien familières, annonciatrices de violentes crampes à l’estomac, approchaient, mon ventre devenait dur comme de la pierre… et la nausée, cette terrible nausée, qui ne me quittait jamais en ce temps là, gagnait en puissance le long de mon œsophage … mon indisposition ne cessait de s’accentuer, je me sentais suffoquer, la bouche sèche, ouverte comme celle un poisson hors de l’eau cherchant à tout prix à respirer, la sueur froide suintait le long de mon dos….STOP !!! tout cela n’avait-il servi à rien, n’avait-je rien appris, rien retenu au cours de ces dernières années ? avais-je atteint la maturité pour me retrouver aussi démunie qu’à 7 ans, vidée de toute force intérieure, réduite à l’état d’un fragile pantin soumis à des émotions qu’il était incapable de comprendre et donc de canaliser, n’ayant plus qu’un  seul recours : celui de se cacher derrière une peluche ? il fallait que je me ressaisisse… je tendis les bras vers l’objet qui ne mesurait pas plus de  20 centimètres de tissus mais constitué de kilomètres de constance et  fidélité : il fallait que je le touche, que j’enfouisse mon visage contre le moelleux de son corps, que je sente l’odeur sucrée si enivrante de son oreille… son cou ne tenait plus que par un fin morceau de tissu aux mailles complètement relâchées par la fréquence et la force des serrements de ma main, béances  obscènes faisant penser au mauvais ouvrage d’un bourreau peu au fait de son métier… il n’avait plus de nez, si ce n’est une légère décoloration au milieu de sa face aplatie, plus de bouche pour signifier un sourire ou une grimace, et encore moins d’yeux, disparus il y a longtemps, recousus malgré tout et définitivement perdus… son visage,  à présent inexpressif, se confondait cependant avec vigueur à la puissance de mes souvenirs en sa compagnie… il n’avait pas besoin d’un visage , il avait toutes les figures : la possibilité multiple de faire naître tous les sentiments désirés, selon mes besoins…  le doux renflement de son petit ventre légèrement bombé resterait à tout jamais le symbole du sein maternel auprès duquel j’aurai tellement aimé avoir le bonheur de me blottir pour être enfin rassurée, réconciliée avec le monde qui m’entourait… il avait été ma bouée, mon point d’ancrage dans un monde dans lequel je ne comprenais pas pourquoi les cris ? pourquoi les pleurs ? pourquoi l’indifférence ? pourquoi le mépris ? pourquoi et pour qui j’étais venue au monde ? le sentiment continuel de s’excuser d’être née, le sentiment de devoir se faire minuscule, le sentiment de n’avoir aucune importance, de n’avoir aucun présent, aucun avenir devant soi : vivre en s’ignorant soi-même, au jour le jour, en s’annihilant pour ne plus être qu’invisible, sans forme, sans caractère, sans substance, au prix d’angoisses, douleurs physiques et psychiques permanentes, et, pourtant,  au cœur de ce cauchemar, un îlot de paix, un havre de douceur : cachée, sauvée par le seul être capable de me rassurer, de me réconforter, de me réconcilier avec moi-même … un être à ce point irremplaçable que le jour où il me fut enlevé, j’ai  cru frôler une véritable crise d’hystérie qui amena mes parents à me le rendre au plus vite et à ne plus jamais tenter de me l’ôter, jusqu’à l’âge où je déciderai de le faire moi-même… c’est pour toutes ces raisons que je décidais de me saisir de sa petite personne, de me le réapproprier, mais pas comme autrefois… il m’avait fait grandir, affronter mes peurs, m’avait rendu plus forte… je me devais, à ce titre, de lui rendre un dernier hommage…  je me saisis d’une valisette recouverte d’un délicat tissu imprimé écossais, je la rembourrais à l’aide d’une minuscule couverture en mohair et je le déposais délicatement à l’intérieur… Ainsi, allongé, il serait à l’abri des regards indiscrets, protégé dans un nid moelleux, protecteur, qui recueillerait son repos bien mérité… le soulagement de le savoir en sécurité dissipa mon malaise de façon quasi instantanée, enfin presque… la meilleure leçon à retenir était que ces sentiments resteraient toujours enfouis en moi, prêts à ressurgir à la moindre évocation d’un passé lointain, impossibles à oublier mais possibles à apprivoiser… je caressais doucement, une dernière fois peut être, mon petit compagnon, apaisée et je sentis éclore au fond de moi un apaisement réel qui me poussa à chantonner en exécutant le système de fermeture… aller ! fini le grenier et l’armoire instable, j’allais lui trouver une place douillette dans ma chambre, bien au chaud, au fond de ma penderie dont la dernière étagère ferait une excellente  cachette pour lui :  large et profonde … il y serait à l’abri derrière mes pulls, enveloppé par leur chaleur duveteuse et imprégné du délicat parfum de linge propre qui imprègne mes vêtements : toujours près de moi : à sa place : en moi pour toujours… je sentis une nouvelle  et véritable sérénité s’infiltrer dans ma vie, cette fois pour y rester.

 

Texte de Gaëla

 

  ...Je suis là, devant une bâtisse que je ne reconnais pas. Le sol est humide, la pluie a lavé l'aube et chassé les brumes matinales pour éclaicir l'atmosphère. Le ciel est pur, le soleil s'ingénue déjà à darder ses minces rayons qui tout à l'heure s'épaissiront en lourdes volutes pour me transpercer les sangs et faire de moi une petite poupée de chiffon, indolente et absente. Je n'ose faire un pas, car tout est silencieux, et la peur de briser ce silence me fait retenir mon souffle et mon corps. La vaste demeure végétale a laissé place à une parfaite petite maison bien entretenue, presqu'un pavillon : la peinture a l'air fraîche, la véranda ouverte qui faisait presque tout le tour de la maison s'est vue fermer l'oeil par un système de jalousies dans les tons ôcre - ce qui permet de voir sans être vu. Peut-être à cet instant suis-je d'ailleurs épiée par un oeil scrutateur. Le terrain est parfaitement délimité, avec bordures et plates-bandes, le gazon parfait est ceint de fleurs tropicales colorées qui, seules, sont restées intactes. Le terrain s'est parcellisé ; ainsi sur la droite de l'allée, au faîte du terre-plein, une autre demeure, plus modeste, a pris la place des dépendances sans toiture envahies par les mauvaises herbes et les serpents, notre hâvre défendu. L'allée, de graviers de trous de bosses et d'anfractuosités diverses, s'est vue recouverte d'une mince couche de goudron cristallin et luisant, conférant au chemin un certain anonymat - qui m'agace. Je fais un pas, me pétrifie, m'interroge, vais-je enfin reconnaître ma maison d'enfance, vais-je enfin retrouver toutes ces sensations qui aujourd'hui m'habitent me transpercent encore, vais-je enfin cesser de parcourir des contrées hostiles ou pleines de vanité à la recherche de cet eden, mon eden. Des bris de voix dans le lointain me figent dans un hors-temps, et continuent de me meurtrir. Une voix de femme, de vieille femme, aux accents créoles. Notre maison se dresse au milieu de la nature, souveraine et tranquille (j'ai toujours eu l'impression, dans ma jeunesse, que ma maison était un être vivant, avec son rythme, ses odeurs, ses fluctuations de l'âme, ses remues-ménages, ses secrets. Plus encore, un être humain : une bonne grosse doudou, fatiguée certes, mais toujours vaillante, toujours debout). Elle était centenaire, disait-on. Aussi avait-elle vu défiler pas mal de personnes avant nous. Pour mes frères et moi, elle était nôtre, depuis toujours, et continuellement lézardée, ses failles comme autant de blessures et de coups portés à sa mémoire. Enfin je le crois. Maintenant, cela m'apparaît comme une évidence. Nous nous y sentions à l'abri, antre de repos, et ce, malgré, parfois, les tempêtes du coeur. Aussi nous n'éprouvions plus le désir de sortir de son enclos, elle, demeure sans clôture et sans frontière. Et pourtant jamais prisonniers de ses rêts. Nous vivions libres, insouciants, et emplis d'une vitalité exceptionnelle, presque tragique. C'était la maison d'enfance, pas la maison natale, nul d'entre nous n'y était né. Elle était une vieille bonne femme, toujours très accueillante ; des gens de passage dans le coin s'arrêtaient, et combien d'entre eux sont même entrés, émerveillés et apeurés, pour retrouver d'autres souvenirs d'enfance. Et c'est vrai qu'elle était belle, majestueuse, protégée, d'un côté par les bambous géants, de l'autre par une forêt, puis de par en par de terrains plus ou moins broussailleux qui abritaient nos jeux, nos fuites et nos rires, nos vagabondages et nos larcins. Je peux dire que c'est ma maison qui m'habitait. Quand j'y pense des années après, c'est comme si je pensais à un être humain, lointain, mais pas si mort que cela. J'ai habité d'autres lieux par la suite, mais aucun jusqu'à maintenant ne m'a habitée comme cette maison-là, avec ce sentiment de plénitude. Dans le grenier, nous nous figurions qu'il y avait des fantômes, et nous prenions maintes précautions avant d'y pénétrer, avec lenteur, animés de légers tremblements. Mais ce n'était pas les fantômes qui dansaient la nuit au-dessus de nos têtes pleines de vent et de soleil sur le plancher, c'était les rats. Je reste persuadée qu'il y avait bel et bien des fantômes ; d'ailleurs j'en avais vu un dans ma chambre au milieu de la nuit, chambre pleine du bruissement et du frou-frou soyeux des robes de bal de celles qui avaient foulé du pied son parquet usé, dans d'autres temps. A cette époque du fantôme, je pouvais me réveiller assise par terre ou allongée dans un coin de la pièce, prise d'un accès de somnanbulisme. Je me faisais peur à longer pieds nus la balustrade d'en haut, à m'engouffrer par la fenêtre au-dessus du denivelé pour gagner la terrasse et m'échapper vers le jardin. Ma maison m'éprouvait, forte de son silence, je l'éprouvais à mon tour. Elle était vieille, quelque peu délabrée - et tous les soins de mon père, tous les cataplasmes et les pansements ne parvenaient pas à la maintenir dans sa splendeur toute une saison. Après tout, il fallait laisser le temps et ses oripeaux la teinter comme bon lui semblait. Mais nous la voulions encore plus belle, blanchie à la chaux, reine coloniale déchue, car nous en étions fiers. Nous n'en avons conservé après qu'un seul cliché photographique, un peu flou, perdu depuis. Je reste persuadée qu'elle vit encore - je la sens parfois vibrer en moi. Elle était vivante, habitée elle-même par ses pierres et son bois solide. Après l'avoir abandonnée, nous avons cédé à la tentation d'aller l'y retrouver, là-bas, aux confins de la forêt, sur son trône moussu et humide, juste par curiosité, pour voir si elle était toujours la même, si elle avait résisté au temps, si elle était encore debout. Dans des rêves qui sont encore des cauchemars, je rêve que je trouve sur son emplacement un tas de ruines. Ce que j'y ai trouvé n'avait plus grand chose à voir avec notre maison. Elle avait été transformée. Mais avec un effort d'imagination, on pouvait quand même se projeter quelques années en arrière et la retrouver telle qu'elle était jadis : une doudou que l'infortune ne ternit pas. Déçus nous fîmes demi-tour. Je n'y suis jamais retournée. Parfois je me figure quelques idées vagues, je me prends à rêver : peut-être est-il encore temps de la retrouver, mais que retrouverais-je, si d'aventure il me prenait l'idée saugrenue d'aller roder autour d'elle... Pourquoi y suis-je tant attachée, alors que tous les autres lieux m'indiffèrent... Je ne sais. Elle m'habite. C'est le lieu de ma mémoire, là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, sur une île, territoire de ma psyché, lieu de l'invisible devenu cliché.  

La femme a fini de marteler le sol de ses mots hachés, de son accent coupant, et sa voix se trouve happée par le sol. Je fixe des yeux la terre humide, et la rosée que vient défaire un rayon de soleil m'apparaît comme la chose la plus dérisoire qui soit, tout comme ma présence en ces lieux. Je marche à reculons, et laisse le silence supplanter ma mémoire...

Texte de Corinne B

 

Vache qui rit sur Maroni

…nuit…le fleuve coule à nos pieds…bruits…près du feu, les hommes mangent bruyamment, sans sentiment…l’orage est passé…à l’écart du carnage, nos cœurs lourds s’enflent dans cette prison de nuit, spectateurs impuissants du semi-cannibalisme des habitants de ces bois. Silencieusement le fumet de ce macabre barbecue s’insinue dans nos narines. Les ténèbres me glacent le dos et la rage me brule la poitrine. Les singes hurlent, passent d’arbres en arbres comme alertés par l’assassinat de leur frère. La jungle, mouvante et bruissante offre à la vie nocturne une explosion de liberté. Spectateurs immobiles, dépités dans l’obscurité enveloppante, nous ne ressentons ni froid, ni chaud, ni faim, ni soif ; témoins hébétés d’une réalité sordide qui nous plombe, coincés en terrain hostile nos esprits galopent. Les feuillent bougent. Mon voisin a la force de tirer de son sac, une boite, à laquelle je ne prends guère attention. Mais la vue de cet élément insolite m’extirpe de ma léthargie. Loin de toute civilisation, il me tend une portion de vache qui rit, si triangulairement parfaite dans son habit métallique et cette bonne tête bovine rigolarde m’insuffle quelque réconfort. Oh ! merveille- parcelle d’enfance entre mes mains. Comme tant de fois, la petite tirette rouge entrouvre l’enveloppe d’argent et laisse entrevoir la belle texture laiteuse immaculée et par là-même mon tendre passé, tartiné au goûter, pioché par les jeunes mains sur le plateau de fromage familial. Petite vache qui rit, depuis si longtemps je t’ai dédaignée, quart d’humanité, merci d’exister. Mon ami le singe, espiègle compagnon de pirogue, joli capucin, si attendrissant, aux petites mains humaines et au regard intelligent est actuellement dévoré par les sympathiques takaristes qu’il avait amusés. Petite vache qui rit irradie mon palais, me rassure et  me rappelle qu’ailleurs, il y a d’autres mœurs.   

 

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Published by atelier d'écriture Labège - dans Productions 2010
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