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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 12:07

Volontairement, je n'avais pas publié pas le dispositif du prochan atelier sur le blog.  J'avais juste donné le titre : Sachez Atelier-portrait et indiqué les textes à lire :

 

L'atelier d'écriture, Chefdeville

 

L'Âge d'homme, Michel Leiris

Cabinet Portrait, Bénoziglio

 

Portrait de groupe avec dame, Heinrich Böll

 

L'opoponax, Monique Wittig

 

Le dispositif était celui-ci :

 

Pour cette dernière séance sur le thème Dire de soi, je vous propose de prendre l’atelier pour sujet d’écriture, et plus exactement l’instant de l’atelier, la séance d’atelier pris comme une tranche de vie, puis de vous effacer au profit de l’atelier pour en faire une entité plurielle. Il s’agira de passer du « je » (singulier) au « on » (neutre pluriel).

 

Voici quelques repères à garder en tête pour cet exercice : l’avant de l’atelier (que faites-vous, qu’avez-vous à l’esprit), le pendant de l’atelier (le lieu, le temps, le rythme…), le rapport aux autres participants, votre ressenti de l’écriture… Dans ce but, il faut recourir à des éléments extérieurs (contextuels, factuels, descriptifs, chronologiques…), mais aussi intérieurs (disposition d’esprit, sensations, ressentis…)

 

On écrira trois textes différents sur ce sujet en respectant une longueur et une durée donnée.

 

Contrainte 1 : temps et calibrage

Texte 1 : vingt minutes – une page

Texte 2 : dix minutes – une demi page

Texte 3 : cinq minutes – un quart de page

 

Contrainte 2 : du « Je » au « Il » au « On »

Texte 1 : écrit à la première personne (mise en scène de soi)

Texte 2 : écrit à la troisième personne (mise en scène d’une tierce personne de l’atelier)

Texte 3 : écrit avec « on » neutre (disparition de soi, mise en scène du groupe)

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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 17:00

   Textes de Cécile  

Bouchez-m'en un coin

 

Ca s'était passé comme ça. J'voulais pas y aller, c'était pas mon idée. Mais Fredo -le-Fou et Ray-le-Chacal m'avaient forcé, c'est vrai j'avais pas envie de m'approcher de lui, là, Jo l'Eventreur y m'fait peur depuis que j'suis tout petit. Paraît qu'il est dans le quartier depuis bien longtemps, bon pas autant que depuis que moi j'suis né, mais c'est parce que j'suis né y a un moment, y a vingt-cinq balais quand même. Mais Jo l'Eventreur, Jo L'Ecarteur, Jo le Coupeur, Jo le Broyeur, Jo le Sécateur, il a plein d'noms comme ça, ben y fait pas vraiment partie du coin, il a beau être le boucher préféré des madames, les messieurs l'aiment pas, et les enfants y zont la pétoche de ses yeux bleu pétard, de sa bouche tordue, de sa figure toute lisse tellement il est rasé près des os, de ses grosses mains poilues, de ses cheveux noirs tout luisants, et en plus y parle français comme y faut. Paraît qu’c'est normal, qu'il est Bugare, comme paraît que c'est normal que moi j'suis pas normal, parce qu'on m'a pas fait des jolies choses quand j'étais un bébé dans le ventre de ma maman.

Donc personne dans le quartier y sait vraiment où l'Sécateur y vit, personne le voit jamais arriver ni repartir le soir quand y devrait pus être là , on le voit juste amener la viande qu'y reçoit de dehors à dedans. On dirait pas qu'il a une femme ou des mômes ou même une maman ; un peu comme moi. Sauf que moi j'ai Fredo le Fou et Ray le Chacal, c'est eux ma famille. Quand j'ai un problème, un truc que j'peux pas régler tout seul parce que j'comprends pas bien ce qu'y faut faire, ben y veulent bien m'aider. C'est ça les copains. On est nés ensemble, en tout cas j'me rappelle d'eux depuis que je sais marcher et pisser contre un mur debout.

Dans le quartier moi on m'aime bien, pasque je rends service, pasque j'ai pas de boulot alors j'ai plein de temps pour aider les gens. Et en échange y me donnent à manger, des bons petits plats que ma maman pourrait m'faire si seulement j'en avais une. Mais j'ai pas d'maman, alors les gens y sont gentils et y m'donnent des trucs bons pour remplir mon ventre. Et des fois, y me disent que la viande elle vient de chez Jo L'Sécateur, et moi ça me révulse l'estomac, j'peux pas la manger, j'suis obligé de la donner à ma chienne, Choupette que je l’ai appelée. Ah elle est contente la Choupette quand c'est ça, sûr qu'elle est contente. Moi j'ai faim un peu dans la nuit, mais je peux pas faire autrement, rien que d'y penser à Jo j'ai envie de me cacher en faisant bien attention que mes pieds y dépassent pas de dessous le lit pour pas m'trahir.

Avec Choupette la nuit on se protège tous les deux, elle se met contre moi et moi j’m’enroule contre elle son museau près de ma tête et ça me rassure de l’entendre elle et pas tout l’boucan du quartier, les disputes des gens, les flics qui vont qui viennent r'partent et r'viennent encore, et l’hiver elle me tient chaud pasqu’on a pas de vitres à nos fenêtres, ça fait bien longtemps qu’un méchant les a cassées juste pour m’embêter. Et personne vient jamais chez moi alors personne sait comment qu’c’est, mais moi je préfère ça que de montrer à mes copains que ma maison c’est pas une vraie maison.

Donc ce soir-là, on était tous les trois en train de fumer sans s’parler et on voyait Jo l’Sécateur nettoyer sa boutique avant que ça soit l’heure de fermer. Et on le regardait, et on s’disait que c’était quand même sacrément bizarre qu’y soye toujours en chemise et en costard tout nickel et tout beau comme ça avec le métier qu’y fait. C’est vrai quoi, y sent même pas mauvais comme un boucher mais comme un gars qui prend son bain dans des tonnes de parfum et qui s’rince même pas après. Y met pas de tablier, ses chaussures sont toutes brillantes et jamais on le voit cracher dessus, c’est à s’couper la langue de bizarrerie je vous dis. A se demander si c’est pas un vampire ou un sorcier qui jette des mauvais sorts et qui bouffe des chiens comme ma Choupette pour vivre jusqu’à l’éternité et encore plus. Mais si jamais y touche à Choupette, j'l'écrabouille.

Y avait encore quelques clients qui faisaient la queue pour avoir les restes de la journée pasqu’y sont pas chers, et c’est alors que Fredo le Fou, qui avait presque fini de téter sa bouteille d’Eristoff, il a voulu qu’on aille voir ça de plus près. Mais quand j’dis on, c’est pas vraiment vrai, pasqu’en fait y m’ont foutu un coup de pied au cul et un poing sous l’menton pour que moi, j’y aille.

J’voulais pas. J’voulais pas. Oh que j’voulais pas. Mais ce que j’voulais encore moins, c’est que Le Fou et Le Chacal y soyent plus mes copains, pasque j’ai besoin de ma famille, moi. Sans ça, j’suis comme un chien sans gamelle, comme un rat sans poubelles : je crève. Alors j’y suis allé, et j’ai fait comme y m’ont dit :  je me suis glissé dedans quand Jo il était pas là, et j’me suis caché dans le coin où y a l’armoire et le porte-manteau avec toujours tout un tas d’blouses dessus. Et j’ai attendu, en regardant mes copains à travers la vitre qui m’disaient de pas bouger. J’pourrais vous dire comme j’avais peur et que je tremblais et qu'mon coeur cognait comme quand Fredo y vient me demander mon RMI et que j'ai peur qu'y soit avec ses autres copains ceux qui ont des marteaux et des grands couteaux brillants, mais ce serait pas encore assez vrai. La vérité c'est que même si j'avais voulu partir, j'aurais pas pu tell'ment j'étais bloqué et que j'pouvais plus bouger.

Et puis, j'ai senti une vague de chaud, j'me suis senti vraiment mieux une petite seconde, p't-être deux, ou trois, quand j'ai vu que ce chaud était drôlement humide et que je m'étais pissé d'ssus. Oh Maman qui êtes aux cieux m'laissez pas tomber qu'j'ai pensé !

J'ai regardé autour et j'ai plus rien vu, alors j'ai réalisé que c'était tout noir et qu'y avait pus personne et que l'Sécateur avait tout fermé à clé. J'pouvais plus respirer, ça puait pire que chez moi, j'sentais une odeur de sang qui se mélangeait à ma pisse et qui faisait pas bon mélange. J'savais plus quoi faire, pis je me suis souvenu de ce que m'avaient dit les copains : "Tu attends, tu te fais invisible, et tu vas voir ce qu'y trafique comme sorcellerie là-bas derrière, et tu te débrouilles pour revenir entier, ok mon troufion ?"

Alors j'ai avancé vers le comptoir, pis derrière le comptoir, pis j'ai approché du rideau rouge sang en plastique et je l'ai doucement écarté, tout doucement et j'suis rentré dans cette pièce, y faisait froid comme au milieu de l’hiver, y avait une petite lumière rouge au plafond donc je voyais où je marchais mais je voyais surtout les bouts de viande qu’y avait partout, qui pendaient qui traînaient y en avait dans tous les coins, je faisais tout pour pas regarder mais c’était pas possible, y avait une tête de cochon qui me fixait, sa langue qui pendait, toute noire ou violette ou bleu foncé, et y avait une jambe énorme, et plein de morceaux que je savais pas c’que c’était… Mais j’avais pas le choix, alors j’ai fermé les yeux et j’ai pensé très fort à ma maman que j’connais pas mais que j’imagine tellement belle et tellement gentille, aussi au Chacal, à Fredo, à Choupette, et j’suis arrivé à la porte du fond sans m’en rendre compte, j’ai respiré expiré inspiré et je l’ai ouverte d’un seul coup, pour plus avoir à y penser, et c’est là que je l’ai vu, mais pas du tout comme je l’imaginais, l’Sécateur il était bien là mais y faisait rien de bizarre, y avait ses fringues bien étalées par terre et juste à côté, y avait Jo qui m’regardait avec des grands yeux tout ronds et alors j’ai compris que c’était ça sa chambre, sa cuisine, sa salle de bains, son salon, même ses chiottes, sa piaule toute entière, qu’y avait même pas de place pour autre chose que son p’tit matelas, c’était encore plus petit que chez moi et plus triste aussi, et Jo y s’est mis à pleurer et à me parler dans une langue bizarre où je pompais que dalle, puis y m’a dit  « Surtout ne le dis à personne, chut ! ».

 

 

Version « Jo »

 

Putain, six ans que je vis dans ce trou à rats, c’est trop, beaucoup trop. Tous les jours je me demande comment j’ai pu tenir jusque là sans m’arracher les globes oculaires et me les frire avec ces foutus rognons de veau, langues de bœuf, gibiers de potence. Ce que je me demande pas, c’est comment je vais tenir aujourd’hui, demain, après-demain. Mieux vaut ne pas y penser. Tout ça à cause de mon enfoiré de paternel, ce ramassis d’ordures qui n’a rien trouvé de mieux à faire dans la vie que picoler, jouer, et accumuler les dettes. Alors qu’il est incapable de sauver la moindre petite pièce de sa névrose alcoolique. Souvent je me dis que s’il n’y avait pas ma mère et ma sœur ça fait longtemps que je l’aurais buté, éviscéré, étranglé,  et enterré, ou non tiens, qu’il pourrisse dans sa chair et se fasse déchiqueter par les loups, géniteur ou pas qu’est-ce que je m’en branle moi de ce qu’il est allé forniquer avec ma mère il y a trente quatre ans de ça. Comme on dit chez nous, "Si tu ne te trouves pas d'ennemi, songe que ta mère en a mis un au monde ». Dans mon cas, c’est plutôt dans son lit qu’elle l’a mis mon ennemi, ma mère. Qu’est-ce qu’il m’a apporté dans la vie, dites-moi ? Mis à part la vie elle-même ? Et merci, quelle vie. Rien. Que dalle. Que des emmerdes. C’est à cause de lui que je suis là, bordel ! Pas d’autre choix que de m’expatrier pour pouvoir payer ces foutues mensualités, et qu’on nous foute enfin la paix. Plus que deux ans.

Putain. Encore deux ans.

Alors je suis là, dans une boucherie, non mais qu’est-ce que je fous dans une boucherie ? Moi qui n’ai jamais travaillé de mes mains ? Moi qui déteste tant le sang ? Moi qui suis Bulgare de naissance et de cœur, et ma femme, et mes enfants ? Car bien sûr, il fallait qu’il aille fricoter avec le milieu. Parce que juste des dettes, c’était pas suffisant, il fallait aussi qu’il y ait chantage, menaces, menaces sur ma famille. Ah ils savaient qui était capable de rembourser la dette, et qui ne l’était pas surtout. Les salauds. Et qu’est-ce que je peux faire ? J'ai tout retourné dans ma tête dans tous les sens encore et encore, mais rien à faire. Je ne trouve rien à faire.

Bien joué le père Karaguiozoff. Que tu crèves en enfer. Que ton nom soit maudit. Et le mien. Amen.

Comme tous les soirs après avoir fermé boutique, j’en étais là de mes pensées, quand ce môme a débarqué dans mon trou. Ah ça, il m’a foutu une belle frousse. J’en ai même presque pleuré tellement il m’a surpris, tellement j’étais à bout. Ça fait tellement longtemps que je suis seul, on peut pas vraiment dire que les gens du quartier m’ont ouvert les bras. Pour mon malheur je ne suis pas d’un naturel très liant, je sais. Pourtant je fais des efforts, je suis toujours impeccable,  et je peux vous dire que c'est pas facile avec le métier que je fais ici mais maman m’a toujours dit qu’il fallait être propre sur soi quoi qu'il arrive, car c'est c'est la seule chose qui nous différencie des animaux. Et je crois qu’elle a raison. Mais j’ai trop la haine. Ils doivent le sentir. Et puis ma vie n’est pas ici et ne sera jamais ici. Je ne suis qu'un passager clandestin de cette ville, je vis en pensée à Pazardjik. Tenir, mon leitmotiv.

Mais il faut croire que la solitude quotidienne a joué sur mes nerfs plus que je l’escomptais. Quand il est apparu là, avec sa grande dégaine, ses yeux exorbités, ses mains tremblantes, ses fripes sales et trop petites pour lui,  j’ai cru qu’on venait me chercher, que c’était fini, qu’il allait me faire la peau. Ou alors j’ai cru me voir, un alter ego misérable, pouilleux et irrécupérable. Ou alors j’ai cru voir mon fils, lui que je ne peux pas protéger aujourd’hui.

J’ai donc paniqué. Ou peut-être même espéré la fin du cauchemar.  Mais je n'ai pas le droit de penser ça, et il ne faut pas qu’on découvre que je vis ici. Si je rentre sans avoir tout payé, je sais bien que tout pourrait nous arriver. Pas de fuite possible.  Et je ne peux pas le permettre, pas après tout ce que j’ai enduré ici, pas après tout ce qu’on a sacrifié, Chriska et moi.

Donc je l’ai supplié de se taire, de ne rien dire à personne. « Chuuut… »

Et puis je me suis calmé, je l’ai invité à s’asseoir à côté de moi, et on est restés longtemps sans rien dire. Ce gosse je sais qui il est, le pauvre. Six ans que je le vois errer dans le quartier, entouré par certains que je ne veux même pas connaître en peinture. On l’utilise, on le malmène, on le tabasse, la plupart du temps il est comme le souffre-douleur de la rancœur d’ici, et puis on le chouchoute un peu, on lui donne l’illusion d’une affection. Pauvre gosse. Ce n’est pas parce que je suis dans ma boutique constamment que je ne vois rien. Au contraire. Vous n’imaginez pas tout ce que l’on observe dans les rues, à différentes heures de la journée, ou de la nuit d’ailleurs.  En six longues années je peux vous dire que bien des choses ont commencé à changer par ici. Par exemple ces foutus flics je les vois partout, toujours plus nombreux, toujours plus souvent. Et toujours plus présents, plus agressifs. Alors moi, je me terre encore plus. Et je sais que j’ai encore la chance d’être Bulgare, et pas Marocain, Algérien, ou Malien ou Togolais. Mais sûrement plus pour longtemps, vu le train où vont les choses. Ah je vous dis qu’on n’a rien à envier à ce pays-ci, « terre d’accueil », « égalité des chances », heureusement que de ça, au moins, je peux en rigoler. Le leurre des sociétés occidentales modernes. Quelles belles valeurs, quelle humanité, quelle belle leçon de vivre ensemble, quelle répartition des richesses, quel respect de la masse ! 

Kойто гроб копае другиму, сам пада в него : celui qui creuse la tombe de quelqu’un, tombera lui-même dedans.

Finalement, ce soir là, j'étais bien content qu'il débarque mon pauvre gosse. En voilà peut-être un qui va m'aider à tenir. Deux ans. Tic, tic, tac…

 

 Texte de Christian

 

Bulgare Saint-Lazare

 

Ça s’était passé comme ça. Je venais de les quitter. Mais pourquoi est-ce qu’ils créchaient Porte de Clichy ? Et maintenant fallait que je rentre … Porte de Versailles. T’imagines le trajet en métro à dix plombes du soir.

Déjà pour aller jusqu’à Guy Moquet fallait suivre toutes ces rues grises … Je détestais Paris, ce Paris de Pompidou. Je me revois encore au pied de ces escaliers noirs et ce quai … crade. Et surtout ça puait ! Une odeur métallique … un mélange d’urine et de sciure.

Maintenant, il fallait attendre ce foutu métro. Tu me croiras pas, sur cette ligne, c’était encore les vieux wagons en bois. Et à cette heure là, on poireautait vingt, trente minutes.

La station était quasiment déserte : un balayeur, une vieille avinée et … un homme en costard, plutôt chicos, des pompes en croco. Qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? Et à cette heure ? Sur le quai d’en face, deux hippies entouraient une guitare. De temps en temps, la vieille leur lançait une bordée d’injures.

Sinon … le silence.

Je m’étais mis à faire les cent pas. Je regardais sans les voir les carreaux de faïence blanche, les vieux panneaux de pub … l’ennui. Je passais devant le distributeur de chewing gum … hors service.

La rame de métro d’en face arriva dans un bruit de roulement mécanique …

Le chicos m’empoigne par les épaules et me plaque contre le mur et le distributeur.

« Aide-moi »

J’ai la tête en feu.

La rame redémarre, l’homme me parle mais je n’entends plus rien. Je ne comprends pas ce qu’il me dit. Je suis paralysé.

« Aide-moi ». Il m’agrippe par les bras. Il me fait mal.

« Ils sont là, regarde … police … tais-toi »

Je ne comprends rien, la peur, la trouille … Qu’est-ce qu’il me veut ?

« Bouge-pas … tu les vois pas ? »

De la tête, il me désigne le balayeur et la vieille pocharde. Il parle avec une sorte d’accent russe.

Mon métro arrive.

« Vite on monte … toi et moi »

Il me jette dans le wagon … vide … Je ne sais plus quoi faire. L’angoisse me presse la tête.

Mais je commence à le voir : brun, presque noir et ses yeux bleus me percent. Il n’est pas plus grand que moi, mais il me tient fermement. Je suis hypnotisé par sa chaîne en or autour de son cou. Ce type est une caricature.

« Où tu vas ? »

« Ben … je descends à Saint-Lazare, c’est ma correspondance »

« Je viens avec toi … Faut pas qu’ils me trouvent »

« Mais … »

« Je suis bulgare … à l’ambassade et eux … c’est police, KGB, russes … tu m’aides »

Jusque là, ma conscience politique se limitait à la lecture du Nouvel Obs, voire, quand j’étais en colère, à celle de Libé. Alors … l’aider …

« Je m’appelle Jo »

Je m’attendais plutôt à Milos ou Sacha … mais je n’arrivais pas à trouver ça drôle.

« Faut aller ambassade … très vite … après moi Belgrade et sauvé »

« Mais qu’est-ce que je peux faire ? »

« J’ai perdu argent, mais regarde, tu vois … »

Il me met des cartes bizarres sous le nez, avec des cachets, style étoiles rouges.

« Tu me prêtes argent pour aller à l’ambassade … et demain tu y vas … je te jure on te le donne et on te donne plus … je t’écris qui tu demandes »

Il me lâche, sort un carnet et écrit : Jo, suivi de son nom (avec plus de consonnes que de voyelles) et l’adresse de l’ambassade.

« Donne ton nom toi aussi » Il me tend le carnet.

Panique … J’ai pas envie de le revoir ce type. Je vais lui filer son argent et basta. Je lui écris n’importe quoi.

On arrive à Saint-Lazare. Il ne me quitte pas. Je n’ai qu’un billet de cinquante francs. Cinquante balles, c’était une somme pour moi !

Il prend l’argent … et un air d’espion traqué, regarde autour de lui et détale vers la sortie.

Mes jambes flageolent. Je poursuis mon trajet en soupçonnant tout le monde.

Pourquoi ces agents me regardent ? Et cette voiture devant mon immeuble.

Les jours passèrent, ma paranoïa aussi. Je ne me retournais plus dans la rue et les passagers du métro ne semblaient plus me dévisager. Au contraire, je repris mes habitudes : j’observais les gens.

Et là, dans ce wagon, en train de parler à cette jeune fille timide : c’était Jo !

Il n’avait plus l’accent bulgare, son costume était plus discret, il avait une cravate. J’arrivais à entendre quelques bribes de son bagou :

« Ma mère, elle est très malade, elle m’attend, et … »

Et je le savais pourtant, en Bulgarie, c’est Sofia.

 

Du point de vue de Jo

 

Ce soir je suis à sec. Plus une thune, rien, nada. J’avais quelques billets et puis … Vincennes, et ça n’a pas sourit. Il me faudrait juste un début de petit quelque chose et je pourrais me refaire.

En attendant je suis là sur ce quai de métro, sapé comme un mylord : tout ce que j’ai, je le porte sur moi. C’est pas la fête ce soir, entre un balayeur et une vieille clocharde.

Oh oh … mais ce jeune qui vient d’arriver … c’est le pigeon idéal. Un peu naïf qui se la joue : cheveux longs, veste afghane, sûr c’est un intello gauchisant. Il faut que je lui invente une histoire.

Je vais lui faire le coup du réfugié … du réfugié … yougoslave ou non plutôt bulgare, c’est encore plus loin. Mon vieux Jo, on improvise. Dès que le métro arrive je le bouscule … là maintenant …

C’est bien parti, il sait plus où il est. A voir ses yeux il est près de faire dans son froc. Faut pas laisser tomber la pression. J’ai amorcé mon histoire, comment je vais m’en sortir ? … Comment je vais l’amener à sortir son blé.

Ça y est, je l’ai embarqué dans la rame. Un coup de bol : y’a personne. Attends, je vais lui sortir mes tickets d’entrée de l’hippodrome : tout en couleur, surtout du rouge, des étoiles. Je lui fais passer sous le nez, rapide, il n’y voit que du feu. Il a pris ça pour des papiers d’ambassade !

Bon, j’ai réussi à lui faire croire qu’il me faut de l’argent pour rentrer à Belgrade ( c’est où Belgrade ? ) … Des fois je m’étonne moi-même … Et le coup du carnet avec mon nom … si avec ça il arrive à l’ambassade. Il m’écrit même son adresse, il est vraiment poire.

 

Saint Lazare, j’espère qu’il va craquer. Pourvu qu’il n’ait pas monnaie … Cinquante balles, bof … Je vais pas miser gros. Enfin, pour un petit pigeon … Allez Ciao bouffon, demain je retente ma chance.

Un mois, deux mois que je galère … La scoumoune … Je parle, je parle … Je n’écoute même plus ce que je dis … pourtant elle me regarde, la gamine … peut-être qu’elle me croit … Va falloir jouer serrer : j’ai juste une heure …

 

  Textes de Corinne B.  

 

Du rififi dans la rate à Touille

 

Ça s’était passé comme ça, rien ne présageait ni le succès ni le drame.

Bon, moi c’est Bob, pas de famille et baladé de foyer en foyer car d’un naturel fugueur ;  je finis scratché dans la rue  où je connus mon pote Jo.     

Jo est un pur, polack ou bulgare, un truc du genre. J’l’ai kiffé dès le premier soir. J’venais d’sortir d’une baston où j’m’étais pris une mornifle en plein tarin. Tout caïd que j’étais, sans mon gang et sanguinolent, j’me tapais la honte de m’être fait dérouiller comme un bleu. Je zonais quai de la Daurade. Le bitume était luisant comme une peau de phoque, la nuit vidait les rues et le froid me gelait les crocs. J’cherchais un coin narpé pour coincé la bulle le temps d’me r’faire. J’reluc un mec qui l’avait trouvé en se réchauffant d’un micro feu. A son regard, j’l’ai senti aussi paumé et seul que mes zigs. Alors ça a tout de suite collé. Il était sapé comme un milord, costume noir et chaine en or, mais il créchait dehors. Il m’a soigné d’un mouchoir crasseux et puis il a jacté, jacté… je ne sais pas combien de temps car j’ai roupillé. Je me souviens juste du son de sa voix qui me réchauffait le cœur. Ch’suis pas une baltringue, on n’peut pas m’balader mais ça baignait entre nous. D’habitude les mielleux ça me tanne le cuir, mais Jo c’est un vrai gentil, attentionné, qui me cause même si je n’lui réponds pas, rapport au fait que je ne peux pas parler. Les autres, du coup, ils ne me considèrent pas alors que Jo, rien qu’à mes regards et aux sons que je lui lance, il interprète et continu sa jactance. Alors après la nuit passée côtes à côtes pour ne pas crever de froid, me demandant toujours si ce n’était pas un d’ces nazbrocs déjantés, je l’ai suivi jusqu’au Capitole. Le mec a sorti de son sac un violon et posé une casquette sur le sol à nos pieds.  Il s’la pétait pas car il dit  comme pour s’excuser : « tout le monde en jouer dans pays à moi ». Il m’a bluffé complet avec son aisance et ses mélodies. Un vrai cador mon pote. Les pièces tombaient et nous sommes vite allés au troquet où j’ai dévoré de balèzes croissants beurre.  Un p’tit Noël quoi. J’me suis dit, toi j’suis pas prêt de te lâcher, j’serai ton ombre et ton protecteur. Les jours se sont passés et les passants l’applaudissaient et nous, on se régalait.

Puis des rupins sont venus l’entretenir, dans un charabia et Jo les a suivis. Je l’attendais tous les jours dehors. Puis il a eu du pèze alors il a pris une piaule et pendant une année, c’est là que j’me la suis coulé pépère.

J’ai du flairé un os, car aujourd’hui je veux accompagner le magicien des notes. Jo, il dit pas non. Je poireaute à la sortie des artistes de la Halle aux grains ; puis j’esgourde du barouf à l’entrée principale : un car de flics déboule pour embarquer mon Jo. Je me déchaine et on me repousse. Rien à glander de moi les condés. Ils se tirent avec Jo. Puis un gars, entouré d’excités le soutenant, sort sans me remarquer. J’ai tout de suite compris que c’était lui l’ennemi. Alors je me suis précipité sur le cave, je lui ai réglé son compte. Son beau costume j’le mets en pièces. J’lui défonce l’estomac et la rate, j’lui laboure les chairs et lui bouffe son air. A terre, je le lâche car trop s’en mêle. En plein rififi, on essaye de m’alpaguer, en vain. J’entends des « monsieur Touille, monsieur Touille, répondez nous ».  J’me tire sans demander mon reste. Je me planque là où j’avais rencontré Jo. A l’affut, je l’attends, à nouveau sanguinolent.

                                                           

 Du point de vue de Jo

Pas parler bon français. Je arrivé France 2009. Sentir seul, pas savoir où aller. Dormir près fleuve à Toulouse et trouver Bob. Bob aimé moi et moi aimé Bob. Hiver froid pareil Sofia.  La nuit je couche contre pelage chaud. Réchauffer moi. Lui jamais tranquille. Accompagner moi faire manche et nous amis. Beaucoup de chance avec violon grand-père à moi.  Maintenant bien manger et avoir appartement depuis moi travailler orchestre du Capitole. Je photos à moi dans journal et programme. Je maintenant beaucoup d’amis musiciens. Mais moi toujours aimé promenade avec Bob. Lui jamais me déranger quand moi musique. Tous les jours joué Halle aux grains. Pendant un an tout bien passer mais moi remarquer toujours même homme, tousser quand moi commencé jouer. 

A chaque fois pareil, lui attendre violon moi glissandi ou pizzicati en solo, me regarder et tousser. Moi devenir fou. Parlé à collègues, à chef d’orchestre, eux dire pas être possible. Moi plus pouvoir concentrer. Mal à dormir. Repenser tout le mal de ma tête. Raconter tout à Bob, pourquoi quitter pays et famille à moi. Pas pour argent, pour punir moi. Moi faire le mal. A Sofia moi marié. Avoir un enfant. Moi pressé le matin, prendre voiture et reculé dans carton. Ecrasé carton. Mais dans carton, enfant à moi, caché pour faire surprise. Moi écrasé garçon à moi. Lui 3 ans. Lui mort ma faute. Femme dire moi assassin. Famille plus me parler. Justice rien me faire. Moi vouloir me punir. Partir avec violon, car violon pleurer dans musique. Douleur dans violon. Moi partir à pied pour ne plus être, ou souffrir. Arriver Toulouse et trouver humanité dans Bob, chien perdu. Lui et musique redonner un peu force. Quand moi jouer, jouer pour Elias. Moi retrouver lui. Moi être avec.

Dans Halle aux grains rien pouvoir faire. Homme s’appeler monsieur Touille et être abonné depuis très longtemps. Jamais avoir fait problème. Lui tout casser ma musique. Tout le monde dire, moi génie. Tous les autres musiciens applaudir, même aux répétitions. Moi fermer les yeux. Trouver Elias. Mais monsieur Touille lui tousse. Tous se lèvent et ovationnent mais monsieur Touille tousse.

Ce soir, spécial anniversaire naissance Elias. Bob doit le sentir. Dès le matin, lui mettre tête sur mon cuisse. Lui lécher ma main. Lui vouloir venir concert. Lui attendre dehors. Moi premier violon, entame le 24ème caprice de Paganini. Je retiens mon souffle. Ferme les yeux, pour toi Elias. J’entends tousser. Une toux forcée. J’ouvre les yeux vers bruit perturbateur. C’est monsieur Touille, toujours lui 2ème rang. Je arrête jouer et devenir dingue. Sauter dans la salle sur monsieur Touille. Taper de toutes mes forces et plus me souvenir. Embarquer par police. Dehors Bob veut venir. Police veut pas. Entendre dire Bob mordre monsieur Touille au ventre.

Quand, je sortir pas aller maison. Aller quai Daurade. Je sais Bob aller là-bas. Bob besoin de Jo. Demain reprendre route avec violon et Bob.

 

 

 Textes de Corinne P. 

 

Stop pour là-bas, gare!

 

Ça s'était passé comme ça. Je devais me rendre à la gare Matabiau prendre le train pour Barcelone. Le vent d'autan soufflait fort, mais le ciel dégagé semblait de bonne augure en ce début de vacances de Pâques. J'attendais patiemment le bus en lisant le courrier des lecteurs de Télérama dont j'appréciais l'humour et la pertinence. Malgré mon esprit occupé, je trouvais le temps long: déjà deux fois que l'horaire du prochain bus passait en vain. Peut être étaient-ils en grève? Ne voyant toujours rien venir et ne sachant qui déranger en cette heure matinale, je me résolus à faire du stop, comme aux temps héroïques de mes années d'insouciance.

La chance était plutôt avec moi: une grosse Mercédes noire un peu démodée s'arrêta rapidement, avec à son bord un homme d'une trentaine d'années. J'aurais préféré que ce fut une femme ou un couple de personnes âgées, pour ma tranquillité d'esprit. Mais avais-je vraiment le choix? L'heure tournait et l'objectif restait d'attraper mon train.

 D'abord peu loquace, le gars qui conduisait se présenta et me proposa d'en faire autant. Avec un fort accent slave et dans un français approximatif, il me dit se prénommer Jo, qu'il était bulgare et depuis peu arrivé en France. Je tournai poliment la tête dans sa direction tandis qu'il me parlait et croisai son regard clair qui illuminait un visage mat, bien rasé, encadré de cheveux noirs et drus. Il avait vraiment quelque chose de pas net avec son costume beige et sa chemise noire largement ouverte sur un torse que je devinai poilu, où pendait une chaîne en or si énorme que son seul dépôt au mont de piété m'aurait permis de payer les factures en souffrance. Mais bon! depuis longtemps, j'avais appris à ne pas me fier aux apparences: les gens trop propres sur eux ne sont pas forcément les plus ouverts. S'il avait un air zarbi, tant mieux !

Pour sûr, mon compagnon de route était loin d'être un ange. Il n'arrivait pas à garder son calme face aux véhicules coincés comme nous dans ce foutu embouteillage. « Quel bordel aujourd'hui! Ces vieux cons de chauffeurs de bus, manifestent encore! Z'ont qu'à driver des taxis, verront s'ils seront aux 35 heures! Des nantis, pensez pas? ». Je me refusais à répondre, me contentant d'un « hum » de circonstance, de peur de le mettre vraiment en colère si je lui avais fait part de mon point de vue. Et sans me demander mon avis, il tourna brusquement dans une rue sur la gauche, prétextant un raccourci pour la gare. Je commençais à me faire du souci.

Soudain pris d'une envie de fumer, il me proposa une cigarette. Je déclinai son offre expliquant une énième tentative pour arrêter définitivement ce fléau. Il insista cependant pour que j'attrape un paquet dans la boîte à gants. Stupeur! Près d'un Dunhil flambant neuf, un pistolet tout aussi rutilant que je m'oblige à considérer comme un vulgaire jouet. Sans laisser paraître mon émoi, je me saisis du paquet de cigarettes, l'ouvre d'une main en retenant tant bien que mal des tremblements, et lui en propose une. Il la prend et me gratifie d'un sourire: deux dents en or scintillent au milieu de son visage crispé. Qu'est ce que je fiche dans cette galère? Un chemin détourné, un flingue dans la boîte à gants et maintenant l'odeur doucereuse de ces clopes que je n'ai jamais aimées. Alors que je cherche en vain un sujet pour faire diversion, son portable sonne. La clope au bec, une main sur le volant, l'autre suspendu à son oreille, il répond d'une voix forte et rocailleuse.

« Ouais ma poupée, vais pas tarder. Fais toi la plus belle possible, va falloir assurer. Da... Tu vas les impressionner. Et magne toi, MOЛЯ! «

Le dernier mot, prononcé dans sa langue, me fait sursauter. A qui peut-il bien parler de la sorte? A coup sûr, c'est un proxénète! Faut que je me sorte de là... Mais nous voici sur la rocade. Pas moyen de sauter. Va falloir que je sois patiente. Et puis si je saute, je ne pourrais pas récupérer mon sac à dos posé sur le siège arrière. J'en suis là de mes réflexions lorsqu'il me dit d'un ton tranquille mais sans ambiguïté: « je fais juste un petit détour par Jolimont. J'ai quelqu'un à récupérer et nous irons ensuite dans le quartier de la gare ».

C'est certain, une putain qu'il va mettre sur le trottoir non loin du Canal. Et moi dans tout ça! J'en sais trop: le flingue, les prostituées, peut être des trafics illicites. Je tourne en rond dans ma tête: faudrait pas me retrouver sur les trottoirs de Sofia, sans compter que j'ai passé l'âge! Enfin la voiture se gare devant un immeuble sans charme. Jo sort de la Mercedes. C'est le moment de fuir! Mais non, il reste là accoudé à la portière. Je le devine petit mais suffisamment baraqué pour me neutraliser si je tente n'importe quoi.

 

Alors que j'essaie d'échafauder un plan pour me tirer de là, la porte de l'immeuble s'ouvre. En sort une superbe poupée d'une dizaine d'années, habillée comme un sucre d'orge qui se précipite vers Jo. « Papa! » elle crie, en sautant dans ses bras.

L'homme la dépose tendrement à l'arrière de la voiture: « Bon, faut plus traîner: Corinne a un train à prendre et toi, ils t'attendent tous pour la communion. Tiens, tant que j'y pense. Le jouet de ton frère, faut pas l'oublier, on lui a promis ».

Et il lui tend le flingue en plastique.

 

Du point de vue de Jo

 

Ouf, ça y est, ma journée est finie! Ce boulot, c'est une change, dommage qu'il soit si loin de chez moi. Par contre, plutôt sympa la Mercédes de l'entreprise! Le patron me la prête pour aller chercher le client, et aujourd'hui exceptionnellement. Faut dire que le patron, y a longtemps que je le connais. Il est de Sofia, comme moi. C'est grâce à lui que je suis ici. Ce boulot m'a permis de faire venir toute ma famille. Pour sûr, on habite un quartier un peu pourri pas loin de la gare, mais c'est toujours mieux que ce qu'on avait en Bulgarie. Et puis qu'il m'a dit le patron: « Jo, pour vendre des voitures d'occasion, faut être bien habillé! ». Alors moi, je suis fier de mon nouveau costume. Et puis avec cette chemise noire, quelle classe! Je crois que ma chaîne en or aussi doit impressionner. Le seul problème avec cette bagnole, c'est la radio. Elle capte rien! Alors je m'ennuie un peu. Tiens, une nana qui fait du stop. Vais la prendre, elle me fera la conversation. Et puis elle a l'air gentille. Doit aller à la gare avec son sac à dos. En plein dans le mille!

Je balance son sac à l'arrière et nous voilà partis. « Je m'appelle Jo, je suis Bulgare. Vous vous en seriez douté, ah, ah! Depuis peu dans votre beau pays. Il fait beau par ici, par contre ce vent, il rend fou! ». Elle me regarde. Pas vraiment l'air à l'aise. Je dois l'impressionner avec ma belle bagnole. Merde des embouteillages! « Quel bordel aujourd'hui! Ces vieux cons de chauffeurs de bus, manifestent encore! Z'ont qu'à driver des taxis, verront s'ils seront aux 35 heures ! Des nantis, pensez pas? ».

Pas l'air vraiment d'accord la nana. Bon, j'en ai marre, je tourne à gauche c'est un raccourci. Pas l'air vraiment rassurée non plus. Je vais lui proposer une clope, ça va la détendre. Ah, fume pas la belle mais moi, une petite Dunhil! « Pourriez m'attraper les cigarettes dans la boîte à gants? ». C'est mes dents en or qui l'impressionnent comme ça? Pas l'air dans son assiette. Tiens, le portable. «  Ouais ma poupée, vais pas tarder. Fais-toi la plus belle possible, va falloir assurer. Da... Tu vas les impressionner. Et magne-toi, MOЛЯ! «

C'est sûr, elle se demande à qui je parle comme ça. Je vais lui faire la surprise. Hop! la rocade, ça va plus vite. « je fais juste un petit détour par Jolimont . J'ai quelqu'un à récupérer et nous irons ensuite dans le quartier de la gare ».Pas l'air d'accord ma voisine, toujours pressés ces Français. Ah, nous y voilà! Je gare la voiture et attends ma poupée. C'est elle! J'adore quand elle me dit « Papa! », je la serre dans mes bras un court instant, l'assoie dans la voiture et nous voilà repartis. « Bon, faut plus traîner: Corinne a un train à prendre et toi, ils t'attendent tous pour la communion. Tiens, tant que j'y pense... » Et je lui tends le jouet que j'ai promis à son frère: un superbe pistolet en plastique si beau qu'on dirait un vrai.

 

 

  Textes d’Olga  

 

Caviar russe

 

Ça c’était passé comme ça. Je travaillais dans mon bureau. Comme d’habitude. La journée était très calme, je me sentais particulièrement inspirée et j’étais absorbée par mon activité. Comme souvent mon portable était en silence. Je n’aimais pas être dérangée en plein travail. Par hasard, au moment où j’ai tourné la tête, j’ai vu l’écran de mon téléphone s’allumer. Quinze heures vint-sept. Le numéro qui s’affichait m’était bien connu. C’était Jo. Un type que j’avais croisé par hasard lors d’une conférence à Toulouse. Les années sont passées et Jo ne cessait pas de me surprendre. Il appelait trois fois par an environs, en me proposant à chaque fois de participer à ses « affaires ». Des histoires à la con. Ces « affaires » ne m’attiraient pas et d’ailleurs, je ne comprenais jamais le sens de ce qu’il entreprenait. C’était surement louche à mon avis. Néanmoins, je l’écoutais toujours avec délectation, pour ensuite décliner sa proposition avec tact et respect. Son accent et sa manière de s’exprimer m’amusaient énormément. Je ne pouvais jamais me refuser le plaisir de l’entendre. Aucune de ses histoires ne tenait debout. Peu importe ce qu’il racontait, j’avais du mal à rester sérieuse sans exploser de rire.

Je le trouvais tordu, sans qu’il soit méchant, malgré son apparence physique et surtout ce qu’on pouvait deviner derrière ses origines, rien qu’à sa manière de regarder. Il fixait son interlocuteur sans le lâcher et ses yeux bleus claires ressemblaient à un scanner… Il donnait toujours son opinion surtout sans qu’on le lui demande. Il parlait sans faire des pauses et déstabilisait tout être vivant par …

Sa culture générale était impressionnante. Il savait tout sur tout. Il était toujours au courant…

Jo, d’origine bulgare était un jeune homme, contant à peu près trente-cinq hivers. De  taille moyenne, il troublait par sa carrure : baraqué, musclé et féroce… Tous les matins, sans exception aucune, il faisait ses pompes. Il se levait, sans avoir de réveil, tous les jours, à la même heure. Six heures pétantes. Et comme tous les matins depuis longtemps, il se préparait avec beaucoup de précession pour sa journée. Une heure. Exercices physiques, quarante minutes, une douche froide, cinq minutes, il frottait son corps avec la serviette avec insistance. Jo brossait ses dents, deux minutes, son regard perçait le miroir… Quatre minutes était consacrées au rasage, une des choses à laquelle Jo accordait une importance particulière. Une minute pour peigner soigneusement sa chevelure brune et épaisse. En trois minutes, il mettait un boxer, toujours du jour et des chaussettes, il boutonnait une chemise et rentrait avec élégance dans un de ses costumes. Tout était noir. Cette couleur lui plaisait et allait soulignée la blancheur de sa peau en hiver et son bronzage en été. Cinq minutes restantes pour rassembler toutes ses affaites… peu nombreuses. Toute sa vie tenait dans un gros sac de voyage « Nike » noire. Et… Juste avant de refermer la porte dernier lui, il mettait ses chaussures. Les santiags, achetées lors de son voyage en … Noirs et toujours en très bon état.

Dernier regard lancé dans le miroir. Il était sans exception fière de ce qu’il voyait. Un bel homme soigné et bien habillé. Les cheveux bien en place, le rasage impeccable. Les vêtements propres et repassés. Le corps entretenu, l’âme n’est pas souffrante. Ce qui venait de mettre une touche personnelle, son look à lui… La chemise ouverte, un peu trop à mon goût, et sur son torse poilu, une chainette en or. Une de ces croix massive…

Jo parlait de Dieu, comme il parlait de tout et n’importe quoi… Il n’allait pas à l’église, mais Dieu était présent sur son chemin de vie.   

Il quittait sa chambre toujours à sept heures et il ne savait jamais quelle sera l’endroit du soir. Il prenait le temps pour s’attabler. Il prenait son petit déjeuner tranquillement. En dégustant. Il lisait le journal pour être au courant de la politique et de l’état du monde…

Assis, il prenait le temps de voir la vie défiler. Il profitait de cette heure encore assez calme pour se permettre de faire ce qu’il se refusait dans la journée, pris par ses occupations… Draguer. Il draguait tout ce qui avait des jambes avec une paire de sein. Sa manière d’aborder une femme n’était ni vulgaire, ni galante. Je pouvais bien le juger, car notre rencontre avait commencé ainsi.

- Bonjour, Madame…

- Oui, bonjour.

- Svp, pourquoi être seule vous ce soir ?

- Qui vous a dit que je sois seule ?

- Je vous observer toute la soirée…

- Etes-vous un espion !? (rire)

- J’aime espion avec les jolies femmes !

- C’est votre hobby ou vous faites ceci professionnellement ?

- Svp, moi voir vous n’êtes pas commode.

- Je n’aime pas être draguée par n’importe qui…

- Oui ! Svp, pardonnez-moi. Ma prénom Jo, tous les gens me connaitre…

- Enchantée, je m’appelle Olga.

- Ah, vous russe, moi connaitre la Russie. Très joli pays ! Belles femmes en Russie ! Vous parlez bien français.

- Merci. J’aimerais partir ? Je vous laisse.

- Votre mari vous attendre à la maison. Moi, comprendre.

-  J’étais ravie de faire votre connaissance. (je commence à me déplacer, il me suit vers la sortie)

- Svp, ne pas partir maintenant. Nous aller boire un verre. Je inviter vous.

- Non, merci, je suis fatiguée et j’ai envie de rentrer.

- Moi, vous amener chez votre mari. Une femme belle et seule n’est pas bon. Danger, les monsieurs méchants dans la rue. Vous très belle. Femmes slaves toujours très belle. (je continue à avancer à travers la foule, il me suit sans arrêter de parler, je trouve la porte et je sors en me précipitant, je lance le dernier)

-  Au revoir. (je parviens à ne plus être suivie, possible qu’il me laisse partir tout simplement, mais pas loin… une fois dans ma voiture je reçois son coup de téléphone… Avec sa voix très fière, il m’annonce qu’on ne pouvait pas s’enfuir si facilement de Jo… Je n’attends rien de grave dans ce qu’il dit, mais il me parait juste trop étrange… Je me sens intriguée et je le revois dans la journée pour un déjeuner. Je découvre une personnalité débordante…)

Donc, Jo draguait par pur plaisir de l’instant. Aucune femme n’avait jamais pu craquer son cœur. Il ne s’était jamais marié. Il ne couchait pas avec les femmes non plus. En disant qu’à son âge, qu’il considérait avancé, il n’avait plus besoin de cela. Une femme voulait dire des ennuies… Il n’en avait pas envie. Pas besoin. Il avait envie de se sentir libre. Il était libre…

Il ne vivait nulle part, ses affaires étaient entreposées dans un garde meuble, qui visitait de temps en temps. Un canapé blanc en cuir, quelques meubles en bois massif… jolies chaises, style…

Il y avait dans la vie de Jo, une voiture… Elle était verte. Pas noir, non. Un vert très foncé. Intérieure était noir et les sièges en cuir. La voiture de Jo était importante. Il passait beaucoup du temps sur la route.

Quinze heures vint-sept. Je décroche. Tout s’accélère. Jo parle toujours vite, mais cette fois je sens une précipitation différente.

- Oui, Jo.

- Viens, stp Olga. Moi, besoin aide.

- Je ne sais pas ce que…

- Très important pour moi !

- Mais…

- Je ne pouvoir pas parler plus. Pas pouvoir expliquer au téléphone. Toi, venir, stp. Ma vie dans tes mains. J’ai une demi-heure. Moi, va t’attendre.

- Je ne …

- 13, chemin du désert à Toulouse, pas loin de toi, toi venir vite en voiture.

- Vraiment, je…

- A tout de suite, chérie !

Il raccroche. J’essaie de rappeler. Il ne répond pas. Je réfléchis un instant, quinze heures vingt-huit. Je rentre dans ma voiture. Je mets le GPS. Arrivée prévu quinze heures cinquante-trois. Je prends la route.

Je trouve facilement. Les routes sont encore libres. C’est une zone industrielle. Le numéro treize a l’aire non utilisé depuis longtemps. L’herbe est haute. Le portail roué ne s’ouvre plus. Il laisse à peine passer une personne. Des grosses voitures sont garées devant. Noires. Je reconnais celle de Jo. Verte. Je me glisse entre les vieux volets du portail. J’empreinte le chemin vers…      

 D’un coup je rentre dans un autre monde. Ma dimension bascule. Je me retrouve dans une salle, une sorte d’hangar géant. Je me sens englouti. Je ressens du froid sans savoir si c’est ma peur ou si c’est l’immensité de l’endroit. Je me demande à quoi pouvait bien servir ce vieux dock abandonné.  Entrepôt d’une entreprise ?!

La halle fait vibrer les voix, tout est grave. Chaque bruit et surtout le silence. Il est le plus menaçant.

Pénombre. Mes yeux commencent à s’habituer. Je remarque deux énormes gars. Armés aux cranes rasés.

Au milieu de ce grand espace, je vois Jo, devenu petit, attaché sur une chaise, son visage calme, son accent toujours si drôle.

- Bonjours chérie ! Merci de venir.

- Bonjour ! Je ne comptais pas voir autant de monde…

- Voilà, elle pouvoir le dire. Elle me connaitre, nous vivre ensemble depuis…

- Jo, explique-moi ce qui se passe !?

Je reste là. Je regarde autour de moi. Je vois les yeux féroces qui me fixent. Je comprends que les gars ne sont pas des comiques. Jo a besoin de moi. Je suis son alibi !?

 

Je vis un moment d’éternité, silence, qui pèse et dans ma tête tout défile à une vitesse folle…

D’un seul coup un des deux se tourne vers moi et me vise avec son flanque… Je le vois nerveux, il hurle…

- J’en ai assez…

Il s’approche de moi, d’un pas long et sur, en me regardant… Son œil est cruel…

Je me réveille… Ma respiration est rapide… Un instant passe… Je me rappelle bien évidemment que Jo m’avait appelé hier à 15 heures vingt-sept et que dans la soirée j’avais regardé avec mon fils le nouveau James Bond « Quantum of solace ». Je souris et cette fois c’est moi qui appelle Jo pour le faire rire…

 

  Textes de Renaud  

 

Un os dans le calva

 

« Ça c'était passé comme ça ». Je devais faire rentrer mes mots dans la tête de Joe, mon meilleur ami, et je les ai donc répétés jusqu'à ce qu'il me dise  : «c'est bon, j'ai enregistré, c'est dans ma boîte, lâche moi». La première fois que j'ai vu Joe, il y a une éternité, pas plus tard que ce matin, il a failli me faire disjoncter, alors que cela ne m'était pas arrivé depuis longtemps : il était assis, droit sur ma chaise, alors que le bistrot était vide . « C'est qui ce clown en costard super classe assis à ma place ?» que j'ai dit à Pierrot, le patron, pendant qu'il me versait mon premier calva et que mon kawa fumait sur le comptoir. Pierrot, comme d'hab, ne m'a pas répondu ; alors je lui ai dit en rigolant grassement : « et il sont où, Lili, Fred et Max, à la manif pour les retraites ? » et j'ai rigolé encore plus fort en imaginant ces trois poivrots qui n'ont jamais travaillé de leur vie, tentés de passer inaperçus alors qu'ils puent comme des putois et qu'ils n'ont jamais réussi à faire 100 mètres en marchant droit, et surtout sans s'affaler par terre comme des merdes ; quand j'ai vu que j'avais réussi mon coup en énervant Pierrot, lui qui n'en manquait presque aucune, des manifs, j'ai pris mon kawa et mon calva et j'ai été à ma table, celle où le gars en costar buvait un café, celle qui se retrouve presque dans la rue quand la baie vitrée est ouverte, comme aujourd'hui. C'est là qu'on aurait la meilleure vue sur la manif qui allait passer devant le bistrot d'ici deux heures et je ne voulais pas louper ça ; d'ici là je pouvais taper une bavette avec ce type. En allant m'asseoir, j'ai vu ses santiags : « merde alors, pile-poile celles de Johnny Harpper, je rêve !», j'ai pensé. Je lui ai proposé de prendre un calva, il a accepté et on a fait connaissance. J'ai remarqué sa chaînette en or à laquelle était suspendue une croix splendide que sa chemise ouverte laissait voir généreusement. Ce mec m'a plu à ce moment là. Trop la classe. Et bien sûr je lui ai plu aussi. Je me suis mis à causer et quand il s'y est mis aussi, j'ai compris qu'il n'était pas d'ici. J'ai essayé de trouver d'où venait son accent, mais peau de balle, pas moyen, je me gourais à chaque fois que je lui faisais une proposition. Bulgare qu'il était, son accent. C'est lui qui a fini par me le dire. Trop la classe !  On a causé pendant deux heures, on s'est tout dit et on s'est tapé des calvas. On est donc devenu amis. Vous ne me croyez pas ? Alors, vous ne savez pas que la vraie amitié, elle se fait en réalité en très peu de temps. On peut tomber amis comme on tombe amoureux. C'est l'échange des premiers regards qui permet cela. Et Joe et moi, on a le même regard : bleu, perçant, celui qui remue en profondeur, celui qui va jusqu'à l'âme.... Et si vous ne me croyez pas, c'est que vous êtes des nases. Et puis, la manif est passée devant le bistrot. J'osais pas me foutre trop de la gueule de ces blaireaux qui défilaient car Pierrot, me surveillait de derrière son bar et il aurait pu me foutre dehors et j'aurais été mal, alors on s'est tu et c'est là qu'on a vu ce qu'on a vu. Immédiatement après, j'ai dit à Joe « suis moi », on a été au fond de la salle et je lui ai dit la version qu'on devait retenir si n'importe qui nous interrogeait, flic ou pas flic.  Dans la vie, faut toujours anticiper les emmerdes et faut pas hésiter à mentir pour éviter les embrouilles. « C'est pas le flic qui a tabassé le jeune et qui lui a foutu les trois coups de grole, derrière le bus, à l'insu de tout le monde et qui a pété la vitrine ; non, c'est le jeune qui a agressé le flic après avoir jeter un pavé dans la vitrine; c'est pas la vérité mais on dira ça si on nous pose la question ». Ça c'était passé comme ça, point bar » J'ai répété ce mensonge plusieurs fois, avant que Joe me dise « c'est bon, c'est enregistré, c'est dans ma boîte, lâches moi » puis j'ai rajouté « personne n'a vu la scène sauf nous,  ; par contre les flics, celui qui a tabassé le jeune et ses deux copains qui surveillaient autour, ils nous ont vu ; j'en suis sûr, je les ai vu nous observer ; c'est à cause de cette putain de baie vitrée qui était ouverte ; alors si on nous interroge on raconte la version que je t'ai dite. Mais on sera interrogé par personne : tu vas voir. On paie Pierrot et on met les voiles dès qu'on peut. Allez, arrête de taper sur ton portable, on y va». Voilà, j'avais assez causé.

Maintenant, je paie Pierrot. Joe, toujours aussi classe, tient à payer sa part ! C'est d'autant plus sympa qu'il sait que je suis super à l'aise. Oui, je lui ai tout raconté : on cache rien à un ami. Je  lui ai même montré le paquet de biftons que j'ai pris à la banque hier. Oui, la dèche c'est finie. j'en reviens toujours pas. Cette tante  inconnue du bataillon qui crève en Australie et vlan : me voilà plein aux as, moi qui vit seul depuis la nuit des temps. Mais personne ne le sait encore. A part Joe. On s'approche donc de la sortie du bar. Pas de flics à l'horizon. « On file », je dis à Joe. On sort tranquilou. On fait deux cent mètres avec les blaireaux qui gueulent à l'unisson sous leurs panneaux débiles. On tourne à droite dans la rue Simonin. Je vise de nous sortir de la vieille ville à travers ses dédales. « Ah les cons », je dis à Joe. Puis je pense aux flics et je ris à me péter la rate. Le téléphone portable de Joe sonne à ce moment là. Je comprends rien à ce qu'il baragouine. Il s'en rend compte et me fait un clin d'œil. Je ralentis à peine l'allure tout en l'observant. Je réalise qu'on a presque la même taille tous les deux. Il fait quand-même sacrément plus classe que moi :  lui on ne l'appellerait jamais « rase moquettes » ! Il est bien trop costaud. En plus il en impose avec son visage rasé de près, son costard, ses santiags et sa chaîne en or qui balance sur son poitrail. Il marche un peu comme un marin qui vient de gagner la terre ferme après une grosse tempête, le Joe. On a le même âge, tous les deux ; comment je le sais ? Mais vous avez oublié qu'on s'est causé pendant une éternité ce matin, bande de nases ! On a trente cinq balais tous les deux, on est presque jumeaux. Sauf que moi, j'ai pas autant de cheveux que lui.  Joe continue à causer en bulgare dans son bigophone et j'y pompe que dalle ... On traverse maintenant la place Montsouris évidemment déserte : les blaireaux ne sont pas encore rentrés de la manif. Je pense à peine à mes biftons dans mon portefeuille. Ni au pognon miraculeux mis sur mon compte bancaire ...tiens je vais m'acheter la même chaîne en or que Joe, je vais me faire mettre des cheveux sur mon crâne et ... bon, faut que je me concentre car on n'a pas encore tout à fait quitté la vieille ville. Y-a-plus qu'à traverser le fleuve par le pont Saint-Louis, là,  juste devant nous. Joe remet son téléphone dans sa poche. On ralentit un peu pendant qu'on traverse le fleuve. On ne se retourne pas. On laisse la vieille ville derrière nous sans y jeter un coup d'œil.

« Vos papiers! ». Merde : le grand flic, celui qui surveillait, nous tombe sur le paltot au moment où on arrive sur le quai d'en face. Je me retourne et je m'apprête à retraverser fissa le pont en sens inverse mais je suis stoppé instantanément par ses deux collègues qui nous ont suivi de près sans qu'on s'en aperçoive. Joe est tranquille comme baptiste et sourit. Trop la classe. Du coup je souris aussi et je cherche mes papiers. Merde je ne les trouve pas. Du coup je disjoncte. Oui, cela m'arrive. Moins souvent qu'avant, mais cela m'arrive encore : ma tête explose, je voies noir, rouge, bariolé, arc-en-ciel et je ne me contrôle plus du tout. J'engueule illico les flics, je les traite d'assassins et je leur dis que d'autres personnes de la manif ont tout vu comme nous  : ils vont voir ce qu'ils vont voir. Bizarrement je gueule en désordre les conneries que dit d'habitude Pierrot, le patron du bar  (les manifs, c'est son dada) sur l'importance de se battre et de manifester ; je leurs dis que, eux, les flics, ils auraient du en être de la manif, car eux-aussi, ils partent à la retraite, non ?,  « Manif, quelle manif ? Qu'est ce que tu nous racontes ? » me dit le grand flic « Y'a aucune manif, aujourd'hui ...si tu parles de celle sur les retraites, elle a été remise à la semaine prochaine ... allez zou, tu pues la gnôle, on t'embarque, ça te dégrisera ...».  J'allais lui péter la gueule, tout flic qu'il était, mais je vois que Joe est toujours aussi calme. Du coup mon coup de sang repart aussi vite qu'il est venu. Je redeviens zen. Puis je regarde une nouvelle fois Joe et son sourire me parait carrément bizarre. Mais je n'ai pas le temps de lui dire quoique ce soit : je reçois  un coup sur la tête et je tombe dans les pommes.

 

Version Joe

 

« да му се не види! », et je répète en français : « merde alors ça fait chier ». J'aurais du savoir que Todor, la brute, allait filer un coup de matraque sur la tête du fêlé. C'est sûrement, d'ailleurs, cette matraque qui a fait croire au fêlé que Todor, Kiril et Nikolaï étaient des flics.

Ce matin tout avait pourtant bien commencé. Je m'étais installé comme convenu près de la porte vitrée, au café qu'on avait déjà repéré. De là la vue sur la bijouterie est la meilleure. Les trois autres devaient arrivés plus tard avec la camionnette, dès que je leur ferai signe. Pour  faire un repérage plus près de la bijouterie, il fallait attendre qu'il y ait davantage de monde dans la rue. Le fêlé est venu s'asseoir à ma table. Le café était vide. Avant, il avait chambré le patron sur des histoires de grèves et de retraite. J'ai vite saisi que le patron, en réalité, il l'avait à la bonne le fêlé. Le fêlé, il ne s'en rendait même pas compte. Le fêlé s'est donc assis à ma table. « C'est la mienne », il m'a dit. J'ai vu que mon look lui plaisait. Il a reconnu les santiags de Johnny Harpper. Ca, ça m'a plu. Il a reluqué avec envie le cadeau de Lala ma chérie : la chaine en or et la croix. Il n'a rien dit sur cette chaîne et il a bien fait. Donc je l'ai laissé s'asseoir à ma table.

Finalement il m'a rendu service, le fêlé. Comme il y avait toujours aussi peu de monde dans la rue, j'ai du rester plus longtemps que prévu au café. J'envoyais régulièrement des textos aux trois autres pour les faire patienter. Je continuais, mine de rien, à observer ce qui se passait autour de la bijouterie. C'était un jour de livraison ; fallait le savoir car les allées et venues étaient très discrètes. Mais moi, je savais. Je pouvais rester longtemps sans que cela fasse bizarre car, vu de loin, j'étais avec un pote. Donc le fêlé me rendait service. Le patron nous reluquait constamment. Je n'aimais

pas ça.

Le fêlé il parlait de tout et de rien. Il était persuadé qu'une manif passerait en fin de matinée. D'abord je l'ai cru. Puis j'ai eu un échange de texto avec Kiril, l'intello de la bande. J'ai su alors que le fêlé se trompait de semaine. J'ai rien dit. Le fêlé, il me plaisait, en fait, pas mal. Je l'ai écouté déblatérer ses conneries. J'ai commencé à lui répondre. Je lui ai dit que je m'appelai « Joe ». Ça m'est venu comme ça. Alors que mon vrai nom c'est Viktor. J'ai bu des calvas avec le fêlé. Heureusement que je tête depuis que je suis bébé car le fêlé il est plutôt solide côté bouteille. Et ça ça m'a plu aussi. Par contre ses histoires d'amitié et de regard bleu, ça, ça m'a plutôt énervé. Il a commencé à s'échauffer grave, là-dessus. Je lui ai dis : « ta gueule ». Pas trop fort pour éviter que le patron, qui me regardait d'un mauvais œil, l'entende. Ça l'a fait taire, au fêlé. Mais je savais qu'il n'allait pas la fermer longtemps. Je commençais à le connaître. J'en ai profité pour faire un texto à Nikolaï, le chauffeur. Je lui ai dit qu'ils pouvaient maintenant venir : il y avait suffisamment de monde dans la rue.

J'ai vu arriver la camionnette qui s'est garée près de la bijouterie, au coin de la rue, au début de l'impasse, près des travaux de voirie. Todor, Kiril et Nikolaï sont restés dedans comme prévu pour faire le repérage. Au même moment, le fêlé m'a montré le tas de biftons dans son portefeuille et m'a parlé du pognon qui venait d'arriver d'Australie sur son compte. Là, il m'a bluffé. «Intéressant », j'ai pensé. Puis il s'est excité : « regarde : la manif ». Quel con. C'étaient les blaireaux, comme ils les appelaient, qui sortaient de leur bureau. Le calva aidant, c'est vrai, qu'on avait l'impression d'en voir partout.  Puis tout s'est bousculé.

Kiril, l'intello, Nikolaï, le chauffeur, et Todor, la brute, les trois autres de la bande, sont sortis de la camionnette. Ils se sont planqués derrière la camionnette, à l'abri des regards. « Qu'est-ce qu'ils foutent ? » je me suis dis. J'ai vu arriver Constantin, le jeune frère de Dimitri, le chef des ruskoffs. Merde Todor va faire une connerie. C'est la guerre entre Todor et Dimitri. Aussi sauvages l'un que l'autre. Todor a du embobiner Kiril et Nikolaï pour l'aider à tabasser Constantin et ainsi porter un coup à Dimitri. Constantin : faut pas se fier à son air angélique et à son look d'étudiant. Il est encore pire que son frère. Constantin est passé près de la camionnette sans se douter de rien. Au mauvais endroit, à la mauvaise heure. Kiril l'a alpagué et l'a amené dans le coin, près des travaux de la voirie. Todor a sorti sa matraque qu'il ne quitte jamais. Constantin s'est sorti de l'emprise de Kiril. Il a ramassé un pavé sur le tas de gravats des travaux et l'a lancé vers Todor. Todor s'est baissé lestement en ricanant. Le pavé a explosé la vitrine de la bijouterie. L'alarme a retenti. Todor a filé un coup de matraque sur Constantin, l'a fait tombé et lui a donné trois coups de grôle. Puis les trois se montés dans la camionnette qui a démarré tranquillement. Tout a été extrêmement rapide. Constantin se fera alpaguer par les flics mais ne dira rien. Par contre va falloir que je négocie encore avec Dimitri. Ça ne sera pas trop dur, car contrairement à ce que pense Todor, Dimitri ne peut pas encaisser son frère. Donc ce n'était pas trop grave. C'était même amusant. Je restai calme. Par contre le fêlé était tout excité. Le patron s'était précipité dans la rue pour voir ce qui se passait. Le fêlé m'a amené au fond de la salle. Il était dans son délire de manif. Je l'ai écouté. Je lui ai dit que je ferai ce qu'il me disait. Il était tout à fait à côté de la plaque question flics.  Je voyais qu'il avait peur d'eux sans les connaître. Moi j'ai peur d'eux, mais je les connais. J'étais patient avec le fêlé car j'avais vu ses biftons qu'il planquait dans son portefeuille. Et si l'histoire d'héritage était vraie.... Cà me donnait des idées. J'ai envoyé un texto à Kiril pour lui dire de m'appeler. J'ai décidé de rester avec le fêlé.

En sortant du bistrot, J'ai tenu à payer ma part. Je sentais que je devais faire cela par rapport au patron qui me regardait bizarrement.  En sortant du bistrot on est tombé sur une poignée d'étudiants bruyants qui brandissaient des banderoles pour, ou contre, je ne sais quoi. Il n'en fallait pas plus pour que le fêlé reparte dans son délire de manif. Il a décidé de prendre les petites rues pour sortir de la vieille ville. Je savais où nous allions déboucher. Kiril m'a appelé. Je lui ai raconté avec qui j'étais et où on allait. Je lui ai dit que le fêlé les prenait pour des flics. Je lui ai dit que je venais de piquer son portefeuille. On a convenu de se retrouver de l'autre côté du pont. On a convenu d'un plan. Mais mon plan n'était pas de tabasser le fêlé. C'était simplement de l'embarquer avec nous et de lui soutirer un peu de fric de son compte bancaire. Pas tout son fric car je l'aime bien le fêlé. C'est que j'ai dit à Kiril de dire aux autres. Qu'on la jouait cool et que le fêlé allait se faire embobiner sans problème. Que Todor, pour une fois, se retienne.

Alors quand Todor a matraqué le fêlé, j'ai vu rouge. Quel con. Non seulement il va tout faire foirer, mais en plus il a certainement tué le pauvre fêlé. Kiril avait bien joué son rôle de flic, discrètement. Il avait presque réussi à calmer le fêlé dans le but de l'amener à la camionnette située non loin du pont.  Puis Todor est arrivé par derrière. Il a sorti sa matraque de la poche de son manteau à une vitesse prodigieuse. Il a filé un coup sur la tête du fêlé. Il a  aussitôt rangé la matraque d'où elle venait. Seuls Kiril, Nikolaï et moi avons pu voir ce qu'il avait fait. « il gueule trop ce fêlé » a dit Todor, « il va nous faire remarquer »

Et nous voilà maintenant avec le fêlé qui bouge pas et du monde qui arrive.

Todor ne se démonte pas. Il remet le fêlé, toujours évanoui debout, lui passe son bras sous les épaules et s'avance en rigolant pour faire croire qu'il aide un poivrot à marcher. Ça a l'air de fonctionner. Les gens passent sans s'arrêter, l'air dégouté. Faut dire que le fêlé a la gueule de l'emploi. On s'avance tranquillement vers  la camionnette, placée à deux rues de là, me dit Nikolaï. Je suis furax.

On monde dans la camionnette et on démarre. Personne ne parle. Merde des sirènes hurlent. Une voiture de policiers nous coince devant. Une autre nous coince derrière. J'aperçois le patron du bistrot dans la voiture de devant. On se regarde. Todor est le premier à lever les mains. Nikolaï le second. Kiril le troisième.  Moi le dernier.  Pas la peine de se faire flinguer.  Le fêlé bouge. Encore heureux que Todor ne l'ait pas tué. Par contre mon histoire avec lui, Todor, ne fait que commencer.

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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 18:52

  Une nouvelle  poulpeuse  

 

Enjeu

Ecrire une courte nouvelle policière dont vous  serez le protagoniste (vous ou un narrateur écrivant à la première personne) et où interviendra au moins un second personnage ayant pour nom « Jo » (je propose que l’on détermine ensemble son identité, son physique et son rôle dans cette nouvelle)

 

L’écriture de cette nouvelle aura pour contraintes :

 

Un titre avec un jeu de mots (comme dans la série Le Poulpe) « L’amour tarde à Dijon » ou « Un travelo nommé désir » ou «  Vingt mille vieux sur les nerfs » ou un palindrome « Une valse de slave nu ».

L’apparition de Jo dans le texte où l’on lui fera jouer un rôle

Un changement de rythme dans le texte qui sera lié à  une situation, des circonstances, un fait… Par exemple, vous marchez dans la rue et vous vous retrouvez pris dans un hold up… ). Ce  par une première partie d’exposition, écrite au passé, plutôt descriptive, en utilisant des phrases amples, et une seconde partie, marquant la rupture, écrite au présent, en usant de phrases courtes.

-   Le texte doit comporter un suspense et /ou de l’action et une chute. Il doit aussi vous mettre en scène et donc exprimer des sentiments (angoisse, peur, violence...) ou une certaine distanciation, de l'autodérision, de l'humour

-   Le texte débutera obligatoirement par: « Ça s’était passé comme ça. Je…. »

 

Consignes d’écriture : Nous sommes dans un texte de genre. Il faut donc travailler le style en conséquence. La syntaxe, le vocabulaire, le niveau de langue seront donc adaptés (langage parlé, truculent… recours à l’argot, à des expressions populaires, aux injures et onomatopées signifiantes…

 

Dans un second temps, la même scène sera écrite en adoptant le point de vue de Jo. 

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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 11:09

Texte de Virginie

  

Le pot de fleurs

 

… Chez mes parents, lorsque j’étais enfant, ce pot de fleurs en terre, en argile cuite, couleur rouge brique unie, en état de bonne conservation, sur une étagère conçue et recouverte d’une couche de vernis vermillon brillant par mon père, bricoleur à ses heures perdues, acquis à un prix dérisoire, ce pot contenant des œillets rouges ou fuchsias, peut-être… Je n’en suis plus aussi sûre, cela remonte à tant d’années en arrière, à mon enfance ; j’avais alors 9-10 ans… Ce pot ne demandait qu’à être admiré, contemplé et ces fleurs qui le décoraient, à être bichonnées par des arrosages quotidiens et un terreau riche en fertilisants… Ce pot placé dans le vestibule, près de la porte d’entrée, accueillait fréquemment des invités, mes parents recevant pas mal à l’époque ; ce pot assistait également aux va-et-vient de mes frères et sœurs, nombreux eux-aussi, huit en tout, de mon grand-père, de mon père et de ma mère… Ce pot était installé là car il servait aussi bien de décoration que d’offrande, parce que comme tout bon taoïste, nous vénérons le culte des ancêtres et plaçons, selon certaines familles, soit à l’entrée, soit au salon, un autel de couleur rouge en hommage aux ancêtres, autel garni de fleurs, fruits, gobelets en plastique ou en porcelaine de Chine, ornés d’arabesques, remplis de thé et, de friandises de toute sorte… Ce pot avait peu de compagnie : le vestibule dont le plancher était tapissé d’un lino à la texture « bois », ne tolérait que la présence d’une penderie, sorte d’arbre métallique à plusieurs branches où étaient accrochés des vestes, manteaux, sacs et bérets qu’affectionnaient mon paternel et son père… Ce pot voyait passer lentement le temps, des matins clairs et lumineux aux soirs obscurs et mystérieux… Mais, un après-midi, un bruit retentit, un bruit sec et sourd et, le pot vient se fracasser parterre… Les deux gamins que nous étions, mon frère, mon aîné d’un an et tendre compagnon de jeux depuis toujours et moi, étions passés par là – nous retrouvant seuls, nous avions entamé une partie de football plutôt animée et périlleuse… Du pied de mon frère, le ballon s’était élancé un peu trop vivement et avait touché le pauvre pot qui perdant son équilibre à atterrir de façon lamentable sur le plancher… Gardant son sang froid, à l’esprit vif, mathématique et ingénieux, mon frère avait recollé les morceaux et remis le pot à sa place - il n’avait pas été grondé par ma mère… La fois suivante, ce pot, cassé en plus petits morceaux par moi, n’avait pu être recollé ; il n’avait pas eu la même chance… Et moi non plus d’ailleurs…

 

Texte de Christian

 

… le bavardage des poules, mélange de glougloutement et de caquetage, me réveille et dans un réflexe pavlovien le bonheur m’envahit … comme une promesse d’une journée sans fin … du regard, je suis les poutres noires, les planches noires et petit à petit, comme dans un tableau de Soulage, toutes les nuances se précisent … une ombre, deux lattes disjointes, des toiles d’araignée … je suis irréel et je me promène dans le monde du plafond … monde qui se prolonge sur le plâtre du mur … décrépitude mais surtout taches, images et début de nouvelles histoires, des visages grimaçants, des chevaux … enfoncé, enfoui, perdu dans l’immense vallée de mon matelas de plume, je me perds et je me retrouve … enroulé dans les plis du drap, le polochon, un polochon d’un tissu de bandes grises et noires comme un habit de bagnard … ce polochon qui semble surgir d’un autre ailleurs, d’un ailleurs que l’on doit cacher … Il est bizarre ce lit, vieux, en fer, ces colonnes, un lit comme on n’en voit que chez les grands-parents …Et les sons, les bruits prennent maintenant plus d’importance, la vie s’impose, une vache, mon grand-père crie, le chien qui le soutient … les casseroles et les assiettes qui s’entrechoquent dans la cuisine … tout est si proche, la cuisine, la grange sont séparées de la chambre par un simple mur de terre, il est m incongru d’être au lit … la lumière, la poussière dans la lumière et la vieille armoire noire prend elle aussi des teintes de gris, de rouge sombre, elle s’impose comme une présence … j’attends et je sais que cet instant va finir … le caquet des poules se noie, se perd … j’essaie de prolonger l’instant, le nez enfoui dans la couverture et j’attends … je sais que la porte va s’ouvrir et avec la lumière je verrai toute la chambre, la table de toilette, la cuvette en porcelaine, le broc, la vieille brosse, le dessus en marbre … je ne l’aime pas cette table, elle est dure est froide dans une chambre chaude et noire … ma grand-mère va rentrer et ouvrir la fenêtre, les volets et tout basculera dans la journée …

 

  Texte de Corinne P.

 

… serviette de coton blanc portant les initiales de ma grand mère Augusta Eychenne , A et E entrelacés, brodés pour le trousseau de mariage; serviette rêche séchée longuement au soleil automnal, tissu d'un blanc immaculé que ma mère trempe d'un geste vif dans le chaudron au cul noirci par une épaisse couche de suie qui fait corps avec le cuivre visible par endroit, chaudron suspendu au dessus du foyer à même le sol qui reflète dans mes yeux encore embrumés le rouge orangé des bûches d'un chêne sacrifiées aux flammes, sensation de douce chaleur sur le devant de mon corps d'enfant – je dois avoir 7 ou 8 ans – tandis que mon dos frissonne encore du froid humide de la pièce que le feu peine à réchauffer tant la cheminée tire mal que l'on est obligé de laisser entrouverte la porte en bois déformée de vieillesse, particulièrement les jours de pluie si fréquents dans l'automne précoce du piémont pyrénéen; ma mère donc soulève le coin de serviette dégoulinant d'eau chaude puis l'essore vivement pour éviter de se brûler avant d'appliquer le linge encore fumant et à l'odeur de bois consumé sur mon visage qui grimace à l'idée de la morsure du tissu tandis que la main maternelle débarbouille sans ménagement chaque recoin de ma face aussitôt rougie, contractée par le désagrément de ce geste brusque, presque un désamour, un agacement certain de ma mère tourné vers l'enfant que je suis, à défaut de pouvoir dire à Augusta son manque d'envie de se rendre à la messe, irritation renforcée par les moqueries de mon père pour qui l'office dominical n'est qu'hypocrisie, et d'ailleurs, est ce lui qui range les bols du café au lait trop vite avalé, bols qui s'entrechoquent faisant écho au crépitement des flammes, au tic tac de la pendule adossée au mur près de la cheminée sur laquelle je devine les aiguilles s'approchant du chiffre 9, heure qui sonne le départ pour l'église, horloge éclairée par la lumière blafarde du néon accroché au plafond noirci de fumée, jet d'un blanc polychrome éclaboussant ma silhouette et celle de ma sœur, toutes deux parées d'une robe bleu ciel tricotée au crochet que ma grand mère a pris soin de nous confectionner à l'identique, siamoises endimanchées ne se distinguant que par la bouille arrondie de l'une contrastant avec les genoux cagneux de l'autre – grosse patate et fil de fer, comme on se traite lors de nos disputes – enfilant par dessus un manteau de fausse fourrure marron- eux aussi identiques, pas de jalouses! et l'on sort, reniflant dans le matin brumeux l'odeur âcre du feu de cheminée accrochée à nos joues pour quelques heures encore...

 

 

   Texte de Cécile D.

 

… et notre barque alu suivait cahin-caha la 505, notre vieille 505 beige aux fauteuils en tissu couleur d’humidité tâchée, chose anodine mais qui ne l’était pas sous les latitudes guyanaises où les odeurs s’accumulent coagulent s’immergent plongent et reviennent à la surface plus macérées que jamais, mais la voiture roulait et la barque alu se balançait et on n’était plus très loin du PK21, vingt et un kilomètres de la ville qui en paraissaient beaucoup plus, la forêt déjà omniprésente et envahissante dès l’orée de Kourou prête à reprendre le pas sur l’homme et à effacer ses traces, patience elle y arrivera ; vingt et un kilomètres de goudron, un peu, de latérite, aussi, le vert le rouge le bleu du ciel et le blanc aveuglant du soleil qui tape tape tape, vivement l’apaisement du fleuve la voiture une boîte de conserve le goudron chauffe et va fondre fondre, il est temps de mettre la barque à l’eau, manœuvre prudente maîtrisée sur le débarcadère chargement des touks et nous sommes partis les fesses sur les bancs recouverts de bois le nez au vent plein de l’odeur du moteur odeur énervante enivrante mais ensorcelante au fil du temps, une drogue d’hydrocarbure, la barque fend l’eau boueuse sombre marron, le vert défile un patchwork de vert et de noir et de marron tout se mêle s’emmêle se confond les arbres plongent dans l’eau, les lianes prolifèrent, les bruits des mille oiseaux et insectes couvrent presque celui du moteur la berge dense et haute et belle d’une beauté imposante et effrayante avec ses années lumière de menace profonde, Amazonie pleine d’histoires et de mystères d’un autre monde rêvé imaginé approché mais craint, car l’homme s’est perdu, se perd et se perdra, et on file, on file, vers le « carbet de Julie » notre repère dans cette jungle notre carré déboisé, illusion d’oasis et la barque tressaute sur les vaguelettes du fleuve et c’est le dernier coude annonçant ponton et débarquement installation des hamacs et bientôt la baignade tant attendue, tête la première dans ces eaux opaques et limoneuses et pleines de fantômes de piranhas et anacondas et caïmans et autres bêtes-monstres des légendes humaines, présentes mais absentes, mais l’eau est bonne surtout et il faut y plonger aveuglément s’abandonner quelques minutes aux incertitudes du sauvage mais l’homme n’est-il pas le plus effrayant bruyant monstre qui existe, et la barque nous regarde, nous surveille, elle sait que cet après-midi après la sieste elle nous tirera sur les méandres du fleuve aller retour aller retour, kneeboard ou bouée ou peut-être ski nautique et le soir arrive tôt, annoncé par le murmure souffle puissant des gorges des singes hurleurs et la matoutou monte sur son cocotier, nuit noire de couleur mais où le silence est cacophonique, vacarme incessant des froissements des déplacements des animaux seulement devinés, tapirs tatous singes fourmiliers grenouilles mygales iguanes serpents et fourmis et jaguars peut-être, la machette veille et les bougies tout autour du carbet une barrière symbolique aux invasions nocturnes, et le bourdonnement continue, des craquements des froissements des frôlements des bruissements des hululements des grognements et le clapotis de l’eau sur les flancs métalliques de la barque et les sifflements presque hurlements des oiseaux, la rumeur s’épaissit au fil de la nuit et on l’entend du fond des hamacs, mon hamac accroché toujours plus haut plus tendu et je me balance, doucement, doucement, je tangue mon livre à la main ma lampe dans l’autre, et je m’endors glissée dans mon duvet, duvet qui me tient trop chaud maintenant mais qui me protègera de l’humidité de l’aurore, seul instant où la fraîcheur m’envahit où il fait bon se trouver emmitouflée, et la forêt est réveillée bien avant moi a-t-elle seulement dormi un peu bien sûr que non, les bougies se sont consumées les feuilles des arbres sont lourdes de la rosée du matin la barque brille sous les rayons encore timides du soleil, et peut-être aimerait-elle rester là longtemps, longtemps, cajolée par le fleuve caressée par les branches des arbres arrosée par nos plongeons, et d’ailleurs, moi aussi…

Texte de Renaud

 

…et ce dimanche-ci à la plage sera tout particulièrement une fête, car le cousin paternel (« jeune homme enjoué qui aime les petits » : telle est son image dans la famille), qui est venu passer quelques jours dans cette ville méditerranéenne qui ne tardera pas à redevenir algérienne (de Philippeville elle deviendra Skikda) nous y accompagne ; la présence de ce jeune homme est une aubaine pour mes parents qui peuvent s’appuyer sur lui pour les aider à surveiller leurs six enfants et plus particulièrement celui (moi-même, pas encore six ans) qui est prêt à nager mais qui peut oublier de mettre sa bouée alors qu’il en a encore besoin ;  le soleil qui frappe dur en ce début d’été (heureusement que le vent du désert, le fameux sirocco, qui dessèche tout sur son passage, ne souffle pas) nous oblige à rester à l’ombre du parasol où nous finissons notre pique-nique, serrés les uns contre les autres, en mangeant à pleine bouche la pastèque restée fraîche grâce à la glacière consciencieusement tenue à l’ombre, et nous sommes heureux, nous, les plus petits, de pouvoir faire du bruit (mais pas trop, quand même, car les parents sont bien trop proches de nous) en aspirant gloutonnement le jus dont la plus grande partie s’écoule sur nos frimousses faisant ainsi des grandes moustaches tombantes dont les plus grands se moquent immédiatement et qui, quand l’heure de la baignade de l'après-midi a enfin sonné sont énergiquement frottées ; c'est justement le cousin paternel qui frictionne énergiquement mon visage, « quelle bouille ronde tu as », me dit-il en riant très fort, moi qui arbore fièrement ma coupe à la brosse faite le matin même d'un coup de tondeuse à main par mon père, me tenant fermement de son autre main et m'amenant juste après cela auprès du canot pneumatique que mes frères ainés viennent d'amener à l'eau et qu'ils se disputent, chacun voulant prendre la rame que tient l'autre pour partir seul dans la frêle esquif comme l’a fait Alain Bombard neuf ans plus tôt pour traverser l'atlantique, quand ils entendent cet adulte qui les colle de trop près depuis le début de la journée leur crier de loin « hop là, on arrête tout je réquisitionne ce magnifique bateau, il est pour nous, j’ai une mission des parents pour le petit frère » ; je gonfle d’importance et je regarde mes deux frères partir l’un coursant l’autre en projetant tout autour d’eux des gerbes d’eau qui éclaboussent un père de famille qui essaye d’apprendre à nager à sa petite fille et qui n’a pas le temps de les sermonner car ils sont déjà sortis de l’eau ; ils zigzaguent ensuite entre les nombreux parasols disséminés sur la longue et étroite plage de sable fin et cherchent très rapidement où poser leurs pieds qui commencent à leur faire mal et ne trouvant rien, reviennent, illico presto, les retremper dans l’eau bien loin de leur point de départ ; tout en les observant d’un air ironique et supérieur, je suis les instructions du cousin paternel qui continue à s'occuper de moi si gentiment et je me trouve ainsi en train de ramer fièrement vers le large, contemplant l'animation sur la plage, d'abord avec calme et superbe puis, au fur et à mesure que l'embarcation s'éloigne du rivage, avec appréhension, réalisant soudainement que le cousin paternel est passé du côté du grand large et que c'est lui qui tire maintenant le bateau, mes coups de pelle affleurant à peine l'eau de plus en plus calme et claire ;  les parasols sur la plage me paraissent maintenant comme des confettis, et je ne distingue plus le nôtre ; le bateau s'arrête, je me dis que le cousin paternel qui  a de l'eau jusqu'aux épaules et qui tient fermement la corde est là pour me protéger ; rassuré, je reprends de l'assurance, me retourne, réponds franchement au sourire qu'il m'adresse, et je regarde le plus tranquillement possible l'immensité bleue devant moi, refoulant avec peine un sentiment  d'inquiétude devant cette infinité où le ciel et la mer azurs se confondent à l’horizon, soudainement heureux d'être assis au fond de ce bateau ; et quand ce fabuleux cousin paternel, qui me permet de vivre d'aussi belles sensations,  me dit de me mettre debout je le fais d'autant plus facilement qu'il m'aide fermement avec sa main libre et que je sais qu'il va maîtriser les dandinements du bateau pneumatique provoqués par mes mouvements gauches, avec son autre main ; fasciné par un poisson qui semble s'être posé sur le fond sableux si proche et si lointain à la fois, je ne m'aperçois pas que je ne suis plus maintenu et quand je le réalise je n'ai pas le temps d'amorcer le moindre geste pour essayer de me rasseoir, car je reçois immédiatement une ferme poussée qui me fait tomber la tête la première dans l'eau, et tout se brouille instantanément : mon souffle coupé, mon cerveau embrumé, mon cœur emballé et mon esprit chaviré me donnent la sensation de tomber au fond d’un abime d’où je ne pourrai m’extirper que par un effort surhumain que je tente de faire en ouvrant les yeux puis, retrouvant une partie de mes facultés, j’amorce instinctivement une nage sous-marine, ne sachant où je suis ni où je vais ; surpris de me déplacer avec autant de facilité et de douceur dans un monde où le silence règne totalement, je me prends à chercher du regard le poisson qui m’avait distrait quelques secondes auparavant, avant que l’air ne vienne à me manquer et m’oblige à remonter en surface en catastrophe ; cette fraction de seconde m’apparait comme une éternité, et lorsque je sors afin ma tête de l’eau j’entends un grand rire que je connais bien mais qui ne m’amuse plus du tout, je fais quelques brasses comme je peux et j’entends alors cette voix si sure encore il y a quelques secondes « et voilà, tu sais nager, ce sont tes parents qui vont être contents », à laquelle je décide de ne plus croire …

 

Texte d'Olga

 

… je tombe, à côté de la chaise, je ne me fais pas vraiment mal, mais qu’est-ce qui se passe … l’air ne rentre plus dans mes poumons, ma gorge est serré, une douleur dans la poitrine, les larmes qui montent, une tempête de larmes, le nez qui pique, car l’eau est là, je retiens et cela me coute, je me sens réduire à l’intérieure, comme « Alice dans le pays de merveille »… cette chaise, elle est retirée par mon grand-père, je l’adore et je sais qu’il veut s’amuser, mais cela ne me ravie pas et je pars… mon grand-père, grand-père… je suis sa dernière petite fille, je me sens aimée et adorée par lui… je m’amuse beaucoup, je le trouve doux, drôle et je suis attachée… je grandis sur ses genoux… il est tout pour moi… le monde… ce monde est en train de s’écrouler… je quitte la cuisine et la chaise, ma chaise près d’une grande table en bois, une vraie table, massive en chaine… elle est impressionnante pour moi, car je ne peux même pas la bouger, cette table du diner de famille, dans une cuisine chauffe au bois, une odeur agréable du repas… la cuisine est éclairée par une ampoule, qui descends une vingtaines de centimètre du plafond, accrochée à un fil… je regarde dehors, mais le noir est si intense et la vitre de la grande fenêtre est couvert du givre… je devine une jungle, même si je suis si loin, même si je ne le verrais jamais, une jungle sauvage, pleine d’animaux, je l’imagine… c’est au milieu de l’hiver en Sibérie Central… le dessin est très joli et épais, comme cette envie de commencer enfin de manger… moi, qui avais si faim… la faim, l’authentique… après une journée d’activité… mon appétit est grand, je suis petite, j’ai besoin de manger pour grandir… oui, je me rappelle des goûts excellents, mais aussi parce que je ressens une faim délicieuse, celle qui rends les odeurs appétissants et je sens l’eau dans ma bouche… je me lève pour me servir de la viande  et des pommes de terre, je reviens avec mon assiette bien garnie, je prends soin de ne rien laisser tomber sur ce chemin long vers la table, je marche doucement, quel âge… la chaise tombe… je quitte la cuisine, dans ma bouche encore ce goût, exquis… le goût des plats, cuisinés par ma grand-mère ; les plats simples, qui sont préparés dans une grande marmite sur le feu et souvent dans le four au même temps qu’elle fait le pain et toutes ces friandises… je ne reviens pas ce soir-là à table, je le sais, je préfère de mourir tout de suite, pas lui, non, je ne peux pas imaginer que c’est mon grand-père, le seul à qui je fais confiance, la chaise retirée et je tombe avec mon assiette qui se renverse sur moi… je salis mes vêtements, je n’en ai pas beaucoup et je tiens à chaque pièce… c’est précieux, comme la bonne nourriture qui se retrouve par terre, sur le sol, planches en bois la couleur du quel était refaite tout les ans, une couleur marron claire… je me sens bouleversée et je bous, je regagne une chambre à côté, noire et froide, je me cache sous mon lit et dans mes oreilles j’entends encore le bruit de la chaise qui tombe, un bruit sourd et violent pour mes petites oreilles.. la chaise est lourde en bois… j’entends encore écho des rires… les rires bêtes et stupides, ces éclats des voix de mes proches, qui se sentent amusés, mais par quoi… comment peut-on… rire… s’amuser j’adore aussi, mais se moquer… je cherche à comprendre et je ne trouve aucune explication… je reste là sous mon lit, je suis une boule… une petite boule sans forme, sans compréhension, sans consolation… personne vient… j’entends bien sur les voix idiotes  – oh, viens, on ne peut même pas s’amuser avec toi – oui, je comprends… je referme encore plus ma boule et je ferme mes oreilles… je me pousse contre le mur pour me sentir moins seule… mon corps refroidit petit à petit… le mur de la Isba est en terre mélangée à la paille et à la chaux, il est peint d’une couleur bleu très claire, cette couleur est le reflet du ciel et de la neige, une couleur très gaie… Isba est faite du bois ramener de la taïga avec les machines lourdes et lentes, bois préparé avec la hache… je reste là et je rêve de devenir malade pour qu’on s’occupe de moi… mais je sais que cela n’apporte jamais ce que j’attends… je sens et je sais que même morte je n’aurais pas ce que j’attends… donc, je n’attends plus… la maison est calme… je suis restée très longtemps boule et toutes les personnes sont déjà au lit… transformée en glaçon je ne sens plus mes membres, je quitte mes vêtements humides et souilles et tout doucement sans faire du bruit je me glisse dans mon lit… un vieux lit bleu en métal avec un matelas dur et fin… il ressemble à un hamac presque… je me couvre avec une épaisse couverture en plumes d’oie, qui m’accueille avec un froid glacial… mais petit à petit… je commence à nouveau ressentir mon corps… il se réchauffe, la couverture aussi, elle cède, je me sens au paradis, mes yeux deviennent lourds… la fatigue m’envahit… mon sommeil est profond, il répare…

 

Texte de Bérengère 

 

L’air qui emplissait mes poumons était lourd de particules de poussière, je les apercevais tels  de minuscules points lumineux dansant à la verticale dans les raies de lumières qui traversaient les persiennes abaissées, couleur miel, qui tapissaient les murs… pourquoi venir dans ces lieux désertés depuis des années, laissés à l’abandon comme en témoignaient les multiples toiles d’araignées, par une famille trop pressée de désencombrer son intérieur de vieilleries, comme autant de souvenirs défraîchis encore trop présents à son esprit, qu’elle pensait dissoudre ainsi dans le néant ?  pourtant, ce jour là, l’envie de monter au grenier avait paru relever d’une évidence : rien ne me semblait plus tranquille et douillet qu’une retraite paisible dans un lieu paraissant sommeiller depuis longtemps, trop longtemps, comme sous l’effet d’un enchantement ; ni plus harmonieux pour les oreilles que le doux chant du craquement des lattes de bois qui ornaient le plancher de cette soupente… c’est alors que la sensation sourde et cotonneuse de pénétrer dans un monde préservé de tout changement, oh combien immobile et rassurant, commença à m’envahir : un univers baigné par la survivance de moments précieux, de moments précipices, de moments au fondement de mon être, mais dorénavant hors du monde, hors la vie et que je croyais, jusqu’à ce jour, définitivement enfouis, enfuis… d’où l’envie soudaine d’ouvrir la porte de la vieille armoire toute bancale de mon enfance, aux boiseries si délicatement ouvragées et brunies par le temps et qui me semblait relever d’un impératif incontrôlable… elle était toujours ornée, en son centre, de son étroit miroir rectangulaire, maintenant verdi à ses quatre coins par le léger passage de l’air sous le verre, miroir devant lequel j’avais passé tellement d’heures à me regarder, m’éviter, à penser à mon avenir ou mon non avenir… une sensation subite d’étouffement s’empara de moi, si reconnaissable, que je croyais avoir vaincue ; mais rien à faire ! malgré cela, la fine poignée argentée m’appelait, exerçait  une attirance irrésistible à laquelle je ne pouvais que me soumettre, je décidais donc de tirer sur elle d’un coup sec, me souvenant qu’elle coinçait déjà à l’époque… et c’est alors que face à moi, à l’avant d’une pile de draps brodés, IL apparut …. comment était-ce possible ? de surprise, je manquais m’étrangler avec ma propre salive : assis sur l’étagère centrale, s’offrant timidement à mon regard, comme s’il s’excusait d’être encore là, sa grosse tête penchée sur son petit corps élimé,  tendant à se fondre en lui-même, aidé en cela par une couleur indéfinissable très lointainement rose pastel, il s’imposa comme une évidence, un oubli impardonnable : le chaînon manquant de ma construction psychique… c’est à cet instant que les larmes me montèrent aux yeux :  si proche que je pouvais le toucher et pourtant si loin dans mes souvenirs… un vertige s’empara de moi, la sensation de m’arrêter tout d’un coup de respirer, un poids immense se mit aussitôt à écraser ma poitrine, impossible de retrouver mon souffle … comment avais-je pu l’oublier ? le laisser seul au fond de ce misérable assemblage de viles planches de bois qui n’avaient de nobles que le nom : merisier !…tout seul, mon compagnon d’exclusion, le confident de toutes mes angoisses, le protecteur de mes jours et mes nuits…. il n’avait jamais failli à sa tâche : telle une muraille infranchissable, il avait fait front, prévenant toute menace réelle ou imaginaire, le seul rempart qui avait garanti ma paix intérieure… c’est ainsi que les larmes se mirent à couler sans retenue sur mes joues, la digue venait de se rompre : le passé refaisait surface par vagues successives, de plus en plus importantes, un véritable raz de marée s’annonçait … déjà, une onde de chaleur commençait à m’envahir, mes mains s’engourdissaient sous l’effet de fourmillements montant en intensité, des contractions bien familières, annonciatrices de violentes crampes à l’estomac, approchaient, mon ventre devenait dur comme de la pierre… et la nausée, cette terrible nausée, qui ne me quittait jamais en ce temps là, gagnait en puissance le long de mon œsophage … mon indisposition ne cessait de s’accentuer, je me sentais suffoquer, la bouche sèche, ouverte comme celle un poisson hors de l’eau cherchant à tout prix à respirer, la sueur froide suintait le long de mon dos….STOP !!! tout cela n’avait-il servi à rien, n’avait-je rien appris, rien retenu au cours de ces dernières années ? avais-je atteint la maturité pour me retrouver aussi démunie qu’à 7 ans, vidée de toute force intérieure, réduite à l’état d’un fragile pantin soumis à des émotions qu’il était incapable de comprendre et donc de canaliser, n’ayant plus qu’un  seul recours : celui de se cacher derrière une peluche ? il fallait que je me ressaisisse… je tendis les bras vers l’objet qui ne mesurait pas plus de  20 centimètres de tissus mais constitué de kilomètres de constance et  fidélité : il fallait que je le touche, que j’enfouisse mon visage contre le moelleux de son corps, que je sente l’odeur sucrée si enivrante de son oreille… son cou ne tenait plus que par un fin morceau de tissu aux mailles complètement relâchées par la fréquence et la force des serrements de ma main, béances  obscènes faisant penser au mauvais ouvrage d’un bourreau peu au fait de son métier… il n’avait plus de nez, si ce n’est une légère décoloration au milieu de sa face aplatie, plus de bouche pour signifier un sourire ou une grimace, et encore moins d’yeux, disparus il y a longtemps, recousus malgré tout et définitivement perdus… son visage,  à présent inexpressif, se confondait cependant avec vigueur à la puissance de mes souvenirs en sa compagnie… il n’avait pas besoin d’un visage , il avait toutes les figures : la possibilité multiple de faire naître tous les sentiments désirés, selon mes besoins…  le doux renflement de son petit ventre légèrement bombé resterait à tout jamais le symbole du sein maternel auprès duquel j’aurai tellement aimé avoir le bonheur de me blottir pour être enfin rassurée, réconciliée avec le monde qui m’entourait… il avait été ma bouée, mon point d’ancrage dans un monde dans lequel je ne comprenais pas pourquoi les cris ? pourquoi les pleurs ? pourquoi l’indifférence ? pourquoi le mépris ? pourquoi et pour qui j’étais venue au monde ? le sentiment continuel de s’excuser d’être née, le sentiment de devoir se faire minuscule, le sentiment de n’avoir aucune importance, de n’avoir aucun présent, aucun avenir devant soi : vivre en s’ignorant soi-même, au jour le jour, en s’annihilant pour ne plus être qu’invisible, sans forme, sans caractère, sans substance, au prix d’angoisses, douleurs physiques et psychiques permanentes, et, pourtant,  au cœur de ce cauchemar, un îlot de paix, un havre de douceur : cachée, sauvée par le seul être capable de me rassurer, de me réconforter, de me réconcilier avec moi-même … un être à ce point irremplaçable que le jour où il me fut enlevé, j’ai  cru frôler une véritable crise d’hystérie qui amena mes parents à me le rendre au plus vite et à ne plus jamais tenter de me l’ôter, jusqu’à l’âge où je déciderai de le faire moi-même… c’est pour toutes ces raisons que je décidais de me saisir de sa petite personne, de me le réapproprier, mais pas comme autrefois… il m’avait fait grandir, affronter mes peurs, m’avait rendu plus forte… je me devais, à ce titre, de lui rendre un dernier hommage…  je me saisis d’une valisette recouverte d’un délicat tissu imprimé écossais, je la rembourrais à l’aide d’une minuscule couverture en mohair et je le déposais délicatement à l’intérieur… Ainsi, allongé, il serait à l’abri des regards indiscrets, protégé dans un nid moelleux, protecteur, qui recueillerait son repos bien mérité… le soulagement de le savoir en sécurité dissipa mon malaise de façon quasi instantanée, enfin presque… la meilleure leçon à retenir était que ces sentiments resteraient toujours enfouis en moi, prêts à ressurgir à la moindre évocation d’un passé lointain, impossibles à oublier mais possibles à apprivoiser… je caressais doucement, une dernière fois peut être, mon petit compagnon, apaisée et je sentis éclore au fond de moi un apaisement réel qui me poussa à chantonner en exécutant le système de fermeture… aller ! fini le grenier et l’armoire instable, j’allais lui trouver une place douillette dans ma chambre, bien au chaud, au fond de ma penderie dont la dernière étagère ferait une excellente  cachette pour lui :  large et profonde … il y serait à l’abri derrière mes pulls, enveloppé par leur chaleur duveteuse et imprégné du délicat parfum de linge propre qui imprègne mes vêtements : toujours près de moi : à sa place : en moi pour toujours… je sentis une nouvelle  et véritable sérénité s’infiltrer dans ma vie, cette fois pour y rester.

 

Texte de Gaëla

 

  ...Je suis là, devant une bâtisse que je ne reconnais pas. Le sol est humide, la pluie a lavé l'aube et chassé les brumes matinales pour éclaicir l'atmosphère. Le ciel est pur, le soleil s'ingénue déjà à darder ses minces rayons qui tout à l'heure s'épaissiront en lourdes volutes pour me transpercer les sangs et faire de moi une petite poupée de chiffon, indolente et absente. Je n'ose faire un pas, car tout est silencieux, et la peur de briser ce silence me fait retenir mon souffle et mon corps. La vaste demeure végétale a laissé place à une parfaite petite maison bien entretenue, presqu'un pavillon : la peinture a l'air fraîche, la véranda ouverte qui faisait presque tout le tour de la maison s'est vue fermer l'oeil par un système de jalousies dans les tons ôcre - ce qui permet de voir sans être vu. Peut-être à cet instant suis-je d'ailleurs épiée par un oeil scrutateur. Le terrain est parfaitement délimité, avec bordures et plates-bandes, le gazon parfait est ceint de fleurs tropicales colorées qui, seules, sont restées intactes. Le terrain s'est parcellisé ; ainsi sur la droite de l'allée, au faîte du terre-plein, une autre demeure, plus modeste, a pris la place des dépendances sans toiture envahies par les mauvaises herbes et les serpents, notre hâvre défendu. L'allée, de graviers de trous de bosses et d'anfractuosités diverses, s'est vue recouverte d'une mince couche de goudron cristallin et luisant, conférant au chemin un certain anonymat - qui m'agace. Je fais un pas, me pétrifie, m'interroge, vais-je enfin reconnaître ma maison d'enfance, vais-je enfin retrouver toutes ces sensations qui aujourd'hui m'habitent me transpercent encore, vais-je enfin cesser de parcourir des contrées hostiles ou pleines de vanité à la recherche de cet eden, mon eden. Des bris de voix dans le lointain me figent dans un hors-temps, et continuent de me meurtrir. Une voix de femme, de vieille femme, aux accents créoles. Notre maison se dresse au milieu de la nature, souveraine et tranquille (j'ai toujours eu l'impression, dans ma jeunesse, que ma maison était un être vivant, avec son rythme, ses odeurs, ses fluctuations de l'âme, ses remues-ménages, ses secrets. Plus encore, un être humain : une bonne grosse doudou, fatiguée certes, mais toujours vaillante, toujours debout). Elle était centenaire, disait-on. Aussi avait-elle vu défiler pas mal de personnes avant nous. Pour mes frères et moi, elle était nôtre, depuis toujours, et continuellement lézardée, ses failles comme autant de blessures et de coups portés à sa mémoire. Enfin je le crois. Maintenant, cela m'apparaît comme une évidence. Nous nous y sentions à l'abri, antre de repos, et ce, malgré, parfois, les tempêtes du coeur. Aussi nous n'éprouvions plus le désir de sortir de son enclos, elle, demeure sans clôture et sans frontière. Et pourtant jamais prisonniers de ses rêts. Nous vivions libres, insouciants, et emplis d'une vitalité exceptionnelle, presque tragique. C'était la maison d'enfance, pas la maison natale, nul d'entre nous n'y était né. Elle était une vieille bonne femme, toujours très accueillante ; des gens de passage dans le coin s'arrêtaient, et combien d'entre eux sont même entrés, émerveillés et apeurés, pour retrouver d'autres souvenirs d'enfance. Et c'est vrai qu'elle était belle, majestueuse, protégée, d'un côté par les bambous géants, de l'autre par une forêt, puis de par en par de terrains plus ou moins broussailleux qui abritaient nos jeux, nos fuites et nos rires, nos vagabondages et nos larcins. Je peux dire que c'est ma maison qui m'habitait. Quand j'y pense des années après, c'est comme si je pensais à un être humain, lointain, mais pas si mort que cela. J'ai habité d'autres lieux par la suite, mais aucun jusqu'à maintenant ne m'a habitée comme cette maison-là, avec ce sentiment de plénitude. Dans le grenier, nous nous figurions qu'il y avait des fantômes, et nous prenions maintes précautions avant d'y pénétrer, avec lenteur, animés de légers tremblements. Mais ce n'était pas les fantômes qui dansaient la nuit au-dessus de nos têtes pleines de vent et de soleil sur le plancher, c'était les rats. Je reste persuadée qu'il y avait bel et bien des fantômes ; d'ailleurs j'en avais vu un dans ma chambre au milieu de la nuit, chambre pleine du bruissement et du frou-frou soyeux des robes de bal de celles qui avaient foulé du pied son parquet usé, dans d'autres temps. A cette époque du fantôme, je pouvais me réveiller assise par terre ou allongée dans un coin de la pièce, prise d'un accès de somnanbulisme. Je me faisais peur à longer pieds nus la balustrade d'en haut, à m'engouffrer par la fenêtre au-dessus du denivelé pour gagner la terrasse et m'échapper vers le jardin. Ma maison m'éprouvait, forte de son silence, je l'éprouvais à mon tour. Elle était vieille, quelque peu délabrée - et tous les soins de mon père, tous les cataplasmes et les pansements ne parvenaient pas à la maintenir dans sa splendeur toute une saison. Après tout, il fallait laisser le temps et ses oripeaux la teinter comme bon lui semblait. Mais nous la voulions encore plus belle, blanchie à la chaux, reine coloniale déchue, car nous en étions fiers. Nous n'en avons conservé après qu'un seul cliché photographique, un peu flou, perdu depuis. Je reste persuadée qu'elle vit encore - je la sens parfois vibrer en moi. Elle était vivante, habitée elle-même par ses pierres et son bois solide. Après l'avoir abandonnée, nous avons cédé à la tentation d'aller l'y retrouver, là-bas, aux confins de la forêt, sur son trône moussu et humide, juste par curiosité, pour voir si elle était toujours la même, si elle avait résisté au temps, si elle était encore debout. Dans des rêves qui sont encore des cauchemars, je rêve que je trouve sur son emplacement un tas de ruines. Ce que j'y ai trouvé n'avait plus grand chose à voir avec notre maison. Elle avait été transformée. Mais avec un effort d'imagination, on pouvait quand même se projeter quelques années en arrière et la retrouver telle qu'elle était jadis : une doudou que l'infortune ne ternit pas. Déçus nous fîmes demi-tour. Je n'y suis jamais retournée. Parfois je me figure quelques idées vagues, je me prends à rêver : peut-être est-il encore temps de la retrouver, mais que retrouverais-je, si d'aventure il me prenait l'idée saugrenue d'aller roder autour d'elle... Pourquoi y suis-je tant attachée, alors que tous les autres lieux m'indiffèrent... Je ne sais. Elle m'habite. C'est le lieu de ma mémoire, là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, sur une île, territoire de ma psyché, lieu de l'invisible devenu cliché.  

La femme a fini de marteler le sol de ses mots hachés, de son accent coupant, et sa voix se trouve happée par le sol. Je fixe des yeux la terre humide, et la rosée que vient défaire un rayon de soleil m'apparaît comme la chose la plus dérisoire qui soit, tout comme ma présence en ces lieux. Je marche à reculons, et laisse le silence supplanter ma mémoire...

Texte de Corinne B

 

Vache qui rit sur Maroni

…nuit…le fleuve coule à nos pieds…bruits…près du feu, les hommes mangent bruyamment, sans sentiment…l’orage est passé…à l’écart du carnage, nos cœurs lourds s’enflent dans cette prison de nuit, spectateurs impuissants du semi-cannibalisme des habitants de ces bois. Silencieusement le fumet de ce macabre barbecue s’insinue dans nos narines. Les ténèbres me glacent le dos et la rage me brule la poitrine. Les singes hurlent, passent d’arbres en arbres comme alertés par l’assassinat de leur frère. La jungle, mouvante et bruissante offre à la vie nocturne une explosion de liberté. Spectateurs immobiles, dépités dans l’obscurité enveloppante, nous ne ressentons ni froid, ni chaud, ni faim, ni soif ; témoins hébétés d’une réalité sordide qui nous plombe, coincés en terrain hostile nos esprits galopent. Les feuillent bougent. Mon voisin a la force de tirer de son sac, une boite, à laquelle je ne prends guère attention. Mais la vue de cet élément insolite m’extirpe de ma léthargie. Loin de toute civilisation, il me tend une portion de vache qui rit, si triangulairement parfaite dans son habit métallique et cette bonne tête bovine rigolarde m’insuffle quelque réconfort. Oh ! merveille- parcelle d’enfance entre mes mains. Comme tant de fois, la petite tirette rouge entrouvre l’enveloppe d’argent et laisse entrevoir la belle texture laiteuse immaculée et par là-même mon tendre passé, tartiné au goûter, pioché par les jeunes mains sur le plateau de fromage familial. Petite vache qui rit, depuis si longtemps je t’ai dédaignée, quart d’humanité, merci d’exister. Mon ami le singe, espiègle compagnon de pirogue, joli capucin, si attendrissant, aux petites mains humaines et au regard intelligent est actuellement dévoré par les sympathiques takaristes qu’il avait amusés. Petite vache qui rit irradie mon palais, me rassure et  me rappelle qu’ailleurs, il y a d’autres mœurs.   

 

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24 septembre 2010 5 24 /09 /septembre /2010 16:46

 

Le texte intense

 

Un objet, un lieu, un événement, un fait marquant... qui est resté gravé dans la mémoire, dont le souvenir réveille une sensation, un sentiment profonds…

 

L’objet de cet atelier est de travailler l’intensité. Il conviendra donc d’être précis dans le descriptif, en creusant, en multipliant les détails, jusqu’à l’hyperréalisme… de façon à travailler la matière même du texte au point qu’il semblera se matérialiser à la lecture

 

On commencera et l’on terminera le texte par un point de suspension […]. Ce point de suspension sous-entend que le texte est une captation d’une séquence de pensée, sans début ni fin.

On écrira le texte sous une forme nominative, sans proposition principale de départ, et sans autre ponctuation que la virgule, en une seule traite, en un seul élan, pour ainsi dire en une coulée, comme s’il s’agissait de répondre à un interrogatoire ou bien comme si l’on était sous le coup d’une urgence. Il faudra donc trouver un rythme de phrase permettant la compréhension d’un texte long dénué de points, qui sont des temps d’arrêts mais aussi des silences.

Il sera intéressant de recourir à différents procédés, comme l’incise, la répétition, la digression, le commentaire, l’énumération… La recherche d’un rythme (binaire, ternaire…) favorisera cette écriture, qui aura la forme d’un monologue intérieur, sous forme d’interrogation ou d’affirmation…

 

Les différentes étapes

 

1°) Réfléchir à son objet, sa sensation, son fait marquant, ou autre … Retrouver le contexte – la date, le lieu, les circonstances… Enfin, partager ce sur quoi on écrira avec lors d’un tour de table, en apportant des détails, des explications, en répondant aux questions des uns et des autres…

 

2°) Constituer une liste de mots, d’expressions, d’images… se rapportant à cet objet, cette sensation, ce fait… et de nature à les caractériser, les décrire. Utiliser un ouvrage de référence si nécessaire.

 

3°) Prendre le temps de la réflexion si nécessaire et passer à la mise en forme dans un temps limité, en s’efforçant de ne pas raturer, ni réécrire.

 

Lors de cet atelier, il sera question de "rendre son texte précieux"  - voir le petit pan de mur jaune, extrait de la Prisonnière, de Marcel Proust (ci-dessous).

 

« Enfin il fut devant le Vermeer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur. "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune." (...) Il se répétait: "Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune." Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l'optimisme, se dit: "C'est une simple indigestion que m'ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien." Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. »

 

Extraits de référence

Extrait de Le Tramway, de Claude Simon

Extrait de Le Planétarium, de Nathalie Sarraute

Extrait de Une éducation libertine, de Jean-Baptiste Del Amo

 

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22 septembre 2010 3 22 /09 /septembre /2010 14:11

 Textes du neuvième atelier  - haïkus de rêve

 

  

1er rêve – fin juin 2010

Mes pieds étaient englués. Je ne savais trop où me situer. Cette boue m’enlisait. Tout-à-coup le réveil ! une planche en bois me présentait une grosse pieuvre, gluante, ornée de tentacules énormes, les ventouses accrochées à la planche.

Mon corps grondait, je sentais des vibrations. J’avais faim et une envie de déguster une salade de poulpes.

 

Haïku du rêve

Enlisée, comment me situer ?

Grosse pieuvre gluante

Me nouait les entrailles.

 

2ème rêve – 2 juillet 2010

C’était obscur, l’air de la montagne m’enivrait et transformée en pâquerette, promenant un panier en osier sous mon bras, je transportais des fromages, des bijoux que l’on voulait me voler, tout cela recouvert de paille pour camoufler le tout.

Arrivée sur les lieux, je traversais une drôle d’écurie pour rescaper mes objets.

Les pieds dans le purin, je protégeais mon panier. La paille du sol s’entrelaçait tout au long de mes jambes et m’empêchait d’avancer. Je m’enlisais.

C’était une très très longue halle avec des piliers sur des milliers de kilomètres, un toit me protégeait.

Au fin fond, je me réveillais….

 

Haïku du rêve  

Pâquerette se promenant

Serrant dans ses bras le restant

Rien n’échappe

De son fort demeurant.

 

3ème rêve – Août 2010

Jacques était parti depuis plusieurs années déjà... Tantôt j’avais de ses nouvelles par le biais d’amis intimes. Tantôt de longs silences s’installaient entre nous. Sans jamais pouvoir le rencontrer, cet homme m’habitait.

Puis après un temps très intense dans les ténèbres, Jacques venait, repartait, revenait, fuyait, s’approchait, m’inspirait.

Il y avait longtemps que je n’avais pas été aussi proche de Lui.

 

Haïku du rêve  

L’Etre Principal

Etait en Elle,

Lui fuyant

Elle restant.

 

 

 

 

 

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22 septembre 2010 3 22 /09 /septembre /2010 14:10

 Textes de Philippe  

 

Le rêve

Enfant, les craquements du plancher du couloir qui menait à ma chambre m'inquiétait. Endormi, je rêvais d'un monstre sorti du plancher qui venait me manger le ventre. Dans mon rêve je percevais sa présence et son approche. C'est cette sensation de danger et de crainte qui me réveillait et me laissait ensuite éveillé, scrutant la porte, m'attendant à tout moment à ce qu'il entre.

 

Le haïku de rêve

Sommeil aux mille rêves

Sortie du monstre grimaçant

Plongeon dans l'abîme

 

 Textes de Christian

  

Le rêve

Je suis dans un théâtre « à l’ancienne » : fauteuils de velours rouges, décoration baroque et (surtout) des loges disposées sur trois ou quatre niveaux. Ce théâtre est dans une semi pénombre, chaude. Je suis seul. Dans chaque loge il ya des instruments de musique par « famille ».Mais ces familles n’ont rien du classement attendu. Ce ne sont pas des cordes, des vents, etc  Je vais dans une loge et je joue … je joue des instruments et, merveille, j’arrive à jouer sans problème de tous les instruments … et sans savoir comment.

Je passe d’une loge à l’autre.

Puis … à un moment je décide de « comprendre » comment je joue et là, rien ne va plus.

J’entends quelqu’un qui me dit : « Ne cherche pas à comprendre … joue ».

 

Les haïkus du rêve

Chaleur baroque

Mes doigts ivres dansent

Oublie ton passé

 

Théâtre italien

Ombres, pénombres, lumière

Le concert dans l’œuf

 

J’ai compris

Dans le jeu inutile

Ne comprends pas

  

Haïku sur la chanson de Nougaro " Schplaoutch !"

Le flot de la vie

Qu’importe si je me noie

Enfin je renais

 

Etendue de la mer

Immense

La lumière éclate

 

Haïku sur le poème de Rimbaud "Aube" 

Sur une page noire

Un flot multicolore

Sur une page blanche

 

Elle s’offre

Une vague nous submerge

Il est midi

 

 Textes de Corinne B.

 

Le rêve  (dimanche 22 août)

J’apporte le courrier à des gens qui ont une dizaine d’adresses différentes comme plusieurs numéros dans la même rue. Ce sont des commerçants. Au cours de la visite qu’ils me proposent,  de leurs habitations ; ils réveillent un cochon de lait qui dort dans un lit moelleux et sous une couette duveteuse, se le passe de bras en bras en disant : «  il est si mignon ». Puis on me propose : «  le voulez-vous dans les bras ? ». Je refuse alors nous allons voir les repas bios préparés dans des assiettes de terre cuisants  dans un four ouvert. Toutes les légumes que je n’aime pas semblent prêts à régaler toutes les autres personnes. Eric, un neveu,  qui n’est plus jeune,  a un œil qui tremble et me dit : «  l’important c’est la métaphysique ».

Haïku du rêve

L’œil bio cuit au four !

Cochon de lait fait trembler

La métaphysique

 

Haïkus sur la chanson de Nougaro " Schplaoutch !"

 Plongé en sortant

Dans la vie de ma mère

Tasse d’eau, bol d’air

 

Haïkus  sur le poème de Rimbaud "Aube" 

Regard de pierre

Sentiers d’éclats de rire

Corps au bas du bois

 

Fleur, coq, et cime

Haleines vives, eau morte

Aux éclats d’Aube

 

 Textes de Corinne P.

 

Le rêve

 

 Je suis avec ma cousine Claudie, et nous nous promenons dans Rouède, petit village du piémont pyrénéen. Nous arpentons plus précisément le hameau d'Aux Blancs où, petites, nous rendions souvent visite à notre grand oncle décédé depuis longtemps.

Sa maison est là, toujours debout, inhabitée. On décide d'y entrer, intriguées par le capharnaüm qui y règne. De vieux objets encombrent le sol, des meubles branlants, recouverts de poussière, semblent d'un autre âge.

 Alors que nous progressons à travers ces vieux débris, un rai de lumière nous attire à travers le chambranle d'une porte entrouverte. Sans doute alarmé par le bruit de nos pas, un chien se met à aboyer. Terrorisées, nous tentons de fuir, mais la bête agacée par notre présence, se met à nous poursuivre, bientôt suivie par un homme menaçant qui se met à nos trousses.

 Nous parvenons à atteindre la maison de Claudie où nous espérons nous enfermer. Trop tard: l'homme y pénètre à son tour. La peur au ventre, je réussis à me saisir d'un couteau de cuisine et, tandis que l'homme se glisse à son tour dans la pièce où nous avons trouvé refuge, je lui plante le couteau dans le flanc. Il est là gisant dans son sang, le manche du couteau émergeant d'une tache rouge qui progressivement se dessine sur son tee-shirt maculé.

Sans réfléchir Claudie et moi nous saisissons d'une vielle toile cirée dans laquelle nous enveloppons le corps de notre victime.

Réveil....

 

 Rq: quelques jours auparavant, je m'étais rendue à Rouède et la veille de ce rêve, j'ai vu « le passager de la pluie » à la télévision, film de René Clément avec Marlène Jobert et Charles Bronson. Elle réussissait à tuer l'homme qui l'avait agressée dans la maison où elle se trouvait seule puis elle se débarrassait du corps après l'avoir enveloppé dans une couverture.

 

Haïku du rêve

Maison fantôme, corps fuyant

un chien aboie

l'homme meurt assassiné

 

Haïkus sur la chanson de Nougaro " Schplaoutch !"

 Plongeon dans la vie

 bu la tasse trop amère

 Requins, je vous fuis

 

Haïku sur le poème de Rimbaud "Aube" 

Des sentiers s'éclairent

ombres fuyantes et blêmes

le sommeil me prend

 

Haïku à partir du rêve de Corinne B

Cochon de lait à vendre

légumes à dégueuler

Métaphysique où es-tu ?

 

 Haïku à partir du rêve de Renaud

 Lac d'apparence calme

 falaises murales

Les enfants sont sauvés

 

Haïku à partir du rêve d'Olga

Gare muée en hôpital

 marée humaine rouge sang

 attentat, vide, passé

 

Haïku à partir du rêve de Bérangère

Café vite avalé

gym aquatique

Dieu qu'il est beau le maillot

 

Haïku à partir du rêve de Christian  

Théâtre façon Scala

musique, cacophonie

l'artiste se révèle

 

 

Haïku à partir du rêve de Philippe  

Craquement de parquet

chambre au fond du couloir

ventre dévoré

 

 

Haïku à partir du rêve de Richard

 Ventre grassouillet

mains baladeuses

plaisir assumé

 

 

  Textes de Ginette 

 

1er rêve – fin juin 2010

Mes pieds étaient englués. Je ne savais trop où me situer. Cette boue m’enlisait. Tout-à-coup le réveil ! une planche en bois me présentait une grosse pieuvre, gluante, ornée de tentacules énormes, les ventouses accrochées à la planche.

Mon corps grondait, je sentais des vibrations. J’avais faim et une envie de déguster une salade de poulpes.

 

Haïku du rêve

Enlisée, comment me situer ?

Grosse pieuvre gluante

Me nouait les entrailles.

 

2ème rêve – 2 juillet 2010

C’était obscur, l’air de la montagne m’enivrait et transformée en pâquerette, promenant un panier en osier sous mon bras, je transportais des fromages, des bijoux que l’on voulait me voler, tout cela recouvert de paille pour camoufler le tout.

Arrivée sur les lieux, je traversais une drôle d’écurie pour rescaper mes objets.

Les pieds dans le purin, je protégeais mon panier. La paille du sol s’entrelaçait tout au long de mes jambes et m’empêchait d’avancer. Je m’enlisais.

C’était une très très longue halle avec des piliers sur des milliers de kilomètres, un toit me protégeait.

Au fin fond, je me réveillais….

 

Haïku du rêve  

Pâquerette se promenant

Serrant dans ses bras le restant

Rien n’échappe

De son fort demeurant.

 

3ème rêve – Août 2010

Jacques était parti depuis plusieurs années déjà... Tantôt j’avais de ses nouvelles par le biais d’amis intimes. Tantôt de longs silences s’installaient entre nous. Sans jamais pouvoir le rencontrer, cet homme m’habitait.

Puis après un temps très intense dans les ténèbres, Jacques venait, repartait, revenait, fuyait, s’approchait, m’inspirait.

Il y avait longtemps que je n’avais pas été aussi proche de Lui.

 

Haïku du rêve  

L’Etre Principal

Etait en Elle,

Lui fuyant

Elle restant.

 

 

 Textes d'Olga 

 

Rêve du 8 août (dimanche)

Je rêve d’une catastrophe. Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé… Je suis dans une gare. Les trains… Je vois plein de monde. La gare est transformée dans un « hôpital ». Les gens assis, allongés… Par terre… Sang… Du sang partout… Je vois quelques hommes du personnel, ils sont en blanc… Ils sont penchés sur les blessés… Je marche, je me déplace doucement et je regarde autour de moi… Je suis surprise de ne pas avoir peur… De voir… Ce que je vois ? De quoi j’ai peur ? Toujours j’avais peur de voir les blessures de la chair… La souffrance liée au corps… Je ne supportais pas de voir du sang, plus qu’une goutte… La, ce que je vois vraiment…

 Les visages… Les visages parfois vides… Que je crois vides… Je vois d’autres remplis de peurs… Et encore d’autres qui sont inondés de …

Plus je me réveille et plus le rêve disparait, il m’échappe, j’ai du mal à m’accrocher à lui, à noter ce qui était, car ce n’est qu’un rêve, rien de réel ?

Indifférence… Silence… Désespoir… Lassitude… Tristesse… Peine… Découragement… Fatigue… Epuisement… Léthargie… Apathie… Dépression… Détresse… Misère…

Les visages blancs… Vidés de sang… Immobiles… Figés…

Les yeux fixés… Sur quoi ? Le vide ? Le passé ? Les souvenirs ?      

Les corps arrêtés… Immobilisés dans la douleur ? Paralysés sans issus ? Retenus par une blessure ? Stoppés dans la joie de vivre ? Cessés poursuivre le chemin ? Suspendus dans le temps ? Livrés à la chance ? Relâchés à l’inconnu ? Attachés à l’espoir de vivre ? Ancrés dans une certitude que la vie ne sera plus jamais la même ?

Est-ce un destin définitif ?

Est-ce un futur qui varie ?

 

Haïkus du rêve  

Les visages blancs

Les yeux fixés sur le vide

Le chemin d’espoir

 

Blessure de la chair

Une goute vide inondées de peur

Le futur varie

 

Les gens par terre du sang

Les hommes habillés en blanc

Le destin fixé

 

Rêve du 10 septembre 2010

Après mon atelier d’écriture sur les rêves, je rêve. Je rêve d’être quelqu’un ou quelque chose… J’ai du mal à ma sentir, ma présence, mon identité. Je suis capturée et je n’ai plus droit à la liberté. Je dois obéir et obéir. Et après… mon existence se dégrade. Je me sens de plus en plus triste et je me sens faiblir jour par jour. Je n’ai plus du goût à la vie.

J’écris ce rêve et j’ai les narines qui pique, je sens mes larmes toutes proche, je n’ai pas trop envie de les laisser venir, à quoi bon… Pourtant je n’ai pas l’impression que ce rêve peut refléter une réalité… La mienne !? Non…

Il arrive un moment ou je constate qu’il y a un autre quelqu’un avec moi. Il est aussi en « prison ». Il est aussi abattu et sans espoir. Nous nous retrouvons face à face, mais je ne le ressens presque pas. Sa présence est déjà tellement faible.

La source, la chose qui nous tient, s’approche de nous et encore une étape nous attend. Ce quelque chose nous crève les yeux avec un objet métallique, froid et très aigu. La lumière éclate pour disparaitre définitivement. Je perds ma vu. Je ressens une terreur invivable. Je ressens de la souffrance. Je me laisse mourir…

Je me réveille et je me sens « morte ». Je me sens triste et fatiguée, je ne vois pas le sens de cette journée et tout ce que mon regard croise est fade, étrange… Sans sens.

La réalité m’échappe et je bouge comme un zombi. Une machine programmée. Je la vie sans y être.

J’oubli les rêves d’habitude avant de me lever. Il est déjà midi et celui-là est encore dans ma tête, il est plein de couleurs, ressentis et souvenirs...

 

Haïkus du rêve  

Etre là avec toi

Engagement me pèse

Je suis aveuglée

 

Espoir abattu

La lumière définitive

La vie disparait

 

 Textes de Gaëla

 

Rêve du 30 juin 2010

J'ai rendez-vous avec C.. Je le retrouve à l'étage d'une sorte de vaste complexe multicolore, aménagé en partie pour les enfants (avec des toboggans, des balançoires, des jeux gonflables avec des ballons...) - mais il est vide. Je dois visiter un château, auquel on accède soit par un escalier, infiniment long, soit par une sorte de téléphérique. Avec C., nous jouons au chat et à la souris ; je le perds, je le retrouve, pour finalement ne plus le voir. Sentiment de détresse, et peur de l'abandon. Je redescends ; là, avec mon plus jeune frère K., je rencontre V., son ami, qui, avant de rentrer à la maison, voudrait visiter le château tout en haut. Bien que lasse, j'accepte, et décide d'emprunter plutôt l'escalier, pour avoir, peut-être, la chance de retrouver C.

 

Haïku du rêve

 

Dédale coloré

Voile ton corps tu t'absentes

Pour l'éternité

 

Haïku à partir du poème de Rimbaud, Aube :

 

Nulle clameur ne sourd

Quand mon pas réveille la fleur

C'est le dénuement

 

Textes de Renaud 

 

Le rêve

Je suis en promenade sur un lac avec famille et amis. Je dirige moi-même un petit bateau à fond plat à moteur. Je suis heureux, décontracté, concentré à ce que tout se passe bien. Chaque enfant en bas âge a son gilet de sauvetage ; ça discute, ça rigole entre petits et grands. Je fais bien attention à ce que notre barque soit bien stable et de ne pas naviguer trop près des deux autres. Les parents, dont je fais partie, savourent ces moments de plénitude. Nous accostons sur une petite plage pour certainement pique-niquer. Nous descendons des bateaux puis faisons du va et viens pour tout installer à quelques mètres de l'eau toujours aussi calme. Avec quelques autres je me retrouve dos au lac et nous regardons la prairie grasse et verte qui s'étale devant nous, lieu idéal pour déjeuner, quand une crainte subite me fait me retourner brusquement.  Devant moi coule une rivière à fort courant, qui a remplacé, je ne sais comment, le lac paisible que nous venons juste de traverser si joyeusement. L'aîné de mes deux fils, âgé de vingt ans, nage très vigoureusement à contre courant, progressant ainsi difficilement. Très bizarre qu'il ait eu le temps de se mettre à l'eau en aussi peu de temps. Heureusement que tous les petits sont sur la berge, mais figés et muets. Nous, les adultes, allons devoir gérer une situation difficile. Crainte et excitation se mélangent en moi. Vite : s'assurer que mon fils sorte sans encombres de l'eau car le courant semble de plus en plus fort, c'est fait, puis éloigner tout le monde du bord de cette inexplicable rivière pour aller dans la prairie et aviser tranquillement de ce qu'il faut faire et essayer de comprendre ce qui se passe. Je me retourne de nouveau et une angoisse sourde supplante la crainte diffuse que l'apparition de la rivière avait fait naître en moi :  un haut cirque de falaises calcaires a remplacé la prairie si attrayante. Je sais que l'eau de la rivière va monter de plus en plus rapidement, aussi inexplicablement que le cirque va se déplacer inexorablement vers nous. Vite, tout le monde est regroupé et nous laissons nos affaires, suffisamment éloignées de l'eau pour les récupérer dès que nous aurons trouvé le chemin qui permettra de gravir ces falaises qui semblent de plus en plus hautes. Je comprends que cette recherche sera vaine. Un grondement sourd, trop profond pour être animal, trop étrange pour provenir d'un orage, se fait entendre, au loin, dans le ciel sans nuages, qui vire au blanc. Plus aucun bruit ne se fait entendre. Je sais que l'eau monte de plus en plus rapidement et que le courant est de plus en plus plus fort. Je ne peux plus bouger. L'angoisse sourde est maintenant transformée en terreur profonde : je me réveille.

 

Haïku du rêve

 

Les amis joyeux

La rivière trop forte

L'espoir disparaît

 

 Textes de Bérengère 

 

Haïku à partir de la chanson Schplaouch ! de Claude Nougaro :

 

Imprudent nageur-

Je bascule, plonge, danse

Dans l’onde de ton amour.

 

Ride ou sourire

Une venue impromptue-

Appel d’air amer.

 

Poisson hors de l’eau

La vie nous tend une rame-

Sale œil ou joie.

 

Estomac en vrac

Brasse coulée, bulle d’air-

Victime de la vie.

 

Haïku à partir du poème Aube de Rimbaud

 

Premiers éclats de vie

L’aube dévoile ses charmes-

Envie de miction.

 

La nuit s’éclaircit

L’aube dépose son voile-

Draps froissés.

 

Voile fugace

L’aube esquisse un sourire-

Pas chassé par les matines.

 

Au front des palais endormis

J’ai embrassé l’aube

Au coq  l’ai dénoncé

 

 

Rêve :

 

Retour de vacances.  Je conduis une petite Twingo sur l’autoroute ensoleillée. Celle – ci est très chargée : bagages à profusion, 1 mari, 2 enfants adolescents, 3 chats et un chien énorme genre basset allongé sur mes genoux.

Nous avons une discussion sur le coût  de nos vacances et je suis fière  d’avoir fait des économies : 150 euros pour un mois.  Mon mari est sceptique. Arrêt au péage, des gendarmes s’approchent de nous et me demandent mon permis de conduire et les papiers du véhicule. Mon mari commence à énumérer tous les achats que j’ai effectués. Je lui confirme que je me suis encore trompée dans les comptes mais de peu. Will part en éclats de rire, je le prends mal car ma susceptibilité s’en mêle et je ne veux pas en démordre : je minimise les achats effectués et finis par lui dire en riant « De quoi je me mêle ! ».

Les gendarmes veulent me rendre mes documents et je leur répond «  Un moment, je fais les comptes !!!! ».

« Ok » répond l’un d’entre eux et ils n’insistent pas, se moquent de moi en rigolant. Ils nous laissent repartir car le montant exposé par mon mari les amène à me prendre pour une cigale…..

 

 Haïkus du rêve

Retour vacances

Explosion de souvenirs-

Budget cramé.

 

Fin du voyage

Périple désordonné

Retour au calme.

 

Famille survoltée

Véhicule en surchauffe-

Chien extatique.

 

Auto en surchauffe

Ménagerie au complet-

Bonjour la Rentrée.

 

Sacs mal empilés

Surmenage à l’horizon

Eté oublié.

 

Achats compulsifs

Images ensoleillées-

Plus rien à manger.

 

 

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20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 16:35

Texte de Virginie

 

LE POISSON ROUGE

 

Le matin, au sortir de ce rêve agité, je m’éveillai transformée en poisson.  

C’est pas croyable !. Ca alors !. Mère avait concocté la veille pour père son plat favori : une fricassée de poissons dont j’en avais encore gardé les saveurs venues d’Asie…Et moi qui adorais nager, je ne pensais pas carrément me métamorphoser un beau matin en poisson rouge !.

 

Plus de bras, plus de jambes, à la place des nageoires de toute part, dorsale, caudale, anale…Mon corps était recouvert d’écailles rouges, couleur symbolique dans ma culture…la culture chinoise. Cette robe couleur vermillon me sciait à merveille. Ma robe écarlate faisait l’objet d’admirations. J’étais, par ailleurs, le seul animal dans ce sweet home à part le soit-disant Homo Sapiens. Je ondulais à chacun de mes mouvements : mon corps était devenu souple, rien à voir avec la raideur habituelle dont j’étais sujette, moi qui éprouvait le besoin de m’étirer, de pratiquer du stretching. Je frétillais de plaisir, lovée par la douceur de l’eau limpide, régulièrement renouvelée de mon aquarium. NAGEOIRE

 

Journellement, mon grand-père venait me voir pour me nourrir, me parler, me conter ses histoires d’une autre époque, d’une autre vie. J’aurais voulu m’exprimer verbalement aussi de mon côté. Mais, seules des bulles muettes s’échappaient de ma bouche entrouverte. J’entendais et voyais les va-et- vient de mon père, de ma mère, de mes frères et de mes sœurs, vacant à leurs besognes quotidiennes, interminables. Peu à peu, cette couleur si remarquable finissait par me procurer une certaine gêne. J’aurais voulu me confondre parmi les quelques algues artificielles qui peuplaient mon habitacle.

 

J’avais à manger, à boire à profusion, j’avais l’essentiel. Cependant, j’aspirais parfois au grand air, à la liberté voire également à remonter à la source.

 

Texte de Bérengère à la façon de …. Kafka.

 

Un matin, au sortir d’un rêve agité, il s’éveilla avec une sensation de langue de bois. Il avait une forte envie de vomir.

Mais d’où pouvait provenir cette étrange odeur, cette sensation de suffoquer ?

Il lui était impossible de tourner la tête pour se rendre compte de l’origine de son mal- être comme si celle-ci était fondue à son corps.

 

Que lui était-il arrivé ? Son tronc était complètement inerte : bouger ne serait – ce qu’une phalange était irréalisable. Par contre, aucun angle de sa chambre ne lui échappait comme si ses yeux étaient dotés d’une vision panoramique complète :plus besoin de faire pivoter son cou. Etrange !

Un rapide regard en arrière lui appris que son abdomen était scindé en 2, recouvert de longs poils drus bicolores : noir et orangé. Sans doute, trop fatigué la veille au soir, avait-il oublié d’ôter son déguisement d’Halloween. Mais pourquoi se sentait –il si engoncé dans ce cas ?

Il décida de l’ôter mais dans l’agitation  qui l’avait saisie, il ne réussit qu’à tourner plusieurs fois sur lui-même. En effet, de minces chélicères acérés s’agitaient sous lui, sans discontinuer, réalisant un menuet endiablé.

.

Des vibrations imperceptibles l’empêchèrent de se poser plus de questions. Déjà, tout son être réagissait à l’appel émis par sa future proie. Il s’élança sur l’insecte pour le tuer. Il se mit à cracher sur sa victime 2 jets d’une substance collante produite par des glandes situées dans sa bouche. Ces projections tombèrent en zig-zag sur celle-ci et la paralysèrent au sol. Il ne lui restait plus qu’à la mordre pour la tuer.

Qu’avait-il fait ? Son cerveau n’était plus qu’un organe servile, soumis à une volonté impérative issue d’un instinct primitif : sa  survie. Il n’était plus qu’un ventre sur patte et seule sa panse commandait. Sa bouche si souvent ornée d’une moue rieuse se retrouvait n’être plus qu’un trou béant, emplie de substance toxique, prêt à répandre son fiel à toute présence d’anthropode.

 

Il décida de trouver un coin tranquille, sombre si possible pour réfléchir. Il devait rêver ou plutôt cauchemarder.

Il trouva une plante et dans son extrême agitation de mit à sécréter de minces fils de soie sans même sans rendre compte. Peu à peu,  une immense toile en forme d’entonnoir apparut.

Il se sentit extrêmement las après ce travail d’une grande finesse. En même temps, une sensation de lourdeur inhabituelle l’envahie comme s’il était chargé d’un poids dont il fallait à tout prix qu’il s’allège…. Il  se mit alors à pondre des œufs, minuscules ovoÏdes d’un blanc crémeux pour ne pas dire sale. Quand il eut accomplit sa tâche, il commença à tisser un grand cocon tout en soie, sphérique,  autour d’eux afin  de les suspendre au sommet du feuillage.

 

Il fallait qu’il se réveille ou qu’il se rendorme : cette chimère monstrueuse devait prendre fin au plus tôt. Il pensait à la maîtresse de maison qui se faisait un devoir de chasser les arachnides d’un bon coup balai dès qu’une d’entre elle pointait le bout de son nez. Le temps lui était donc compté.

 

Mais qu’avait –il fait pour mériter cette mutation ? Il se souvint de la légende d’Arachnée et de sa vantardise proverbiale. Ce n’était pas son cas. Certes, il était banquier mais il n’attendait quand même pas tapis au fond de son bureau que ses clients manquent à leurs obligations. Ses conseils étaient avisés même si certains pouvaient avoir l’impression de s’être laissés attirer dans un piège après avoir suivi son argumentaire bien rodé. Il avait besoin des primes que lui octroyait son chef d’équipe à chaque contrat conclu. Ce n’était quand même pas un crime !

Il se souvint d’une réflexion de sa femme : «  Est- ce qu’il t’arrive de penser à tes clients lorsqu’ils se retrouvent complètement endettés avec l’unique perspective de perdre le travail de toute une vie ! »….  Que lui avait –il répondu ? Il ne s’en souvenait plus.

Il commençait à avoir mal à la tête, il y verrait plus clair à son réveil….

 

Il décida de  regagner son lit. Il glissa le long d’un fil de soie. Puis, il essaya de se camoufler sous les draps. Soudain, une montagne se mit en mouvement dans sa direction, il glissa dans un creux sans fond. Non ! Non ! Pas maintenant ! Il devait se réveiller ! Ce ne pouvait pas être la fin, ! Pas de cette façon ! NONNNNNNNNN …….

 

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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 18:36

 Atelier 8 :  Haïku de rêve

  

Le rêve  

 

Je suis dans un théâtre « à l’ancienne » : fauteuils de velours rouges, décoration baroque et (surtout) des loges disposées sur trois ou quatre niveaux. Ce théâtre est dans une semi pénombre, chaude. Je suis seul. Dans chaque loge il ya des instruments de musique par « famille ».Mais ces familles n’ont rien du classement attendu. Ce ne sont pas des cordes, des vents, etc  Je vais dans une loge et je joue … je joue des instruments et, merveille, j’arrive à jouer sans problème de tous les instruments … et sans savoir comment.

Je passe d’une loge à l’autre.

Puis … à un moment je décide de « comprendre » comment je joue et là, rien ne va plus.

J’entends quelqu’un qui me dit : « Ne cherche pas à comprendre … joue ».

 

Haïkus sur ce rêve

 

 

Chaleur baroque

Mes doigts ivres dansent

Oublie ton passé

 

Théâtre italien

Ombres, pénombres, lumière

Le concert dans l’œuf

 

J’ai compris

Dans le jeu inutile

Ne comprends pas

 

Haïkus de Corinne sur ce rêve

 

Théâtre à la Scala

Musique, cacophonie

L’artiste se révèle

 

Mes haïkus sur la chanson de Nougaro

 

Le flot de la vie

Qu’importe si je me noie

Enfin je renais

 

 

Etendue de la mer

Immense

La lumière éclate

 

Mes haïkus sur le texte de Rimbaud

 

Sur une page noire

Un flot multicolore

Sur une page blanche

 

Elle s’offre

Une vague nous submerge

Il est midi

  

 Atelier 9 et 10 : Le texte intense  

 

… le bavardage des poules, mélange de glougloutement et de caquetage, me réveille et dans un réflexe pavlovien le bonheur m’envahit … comme une promesse d’une journée sans fin … du regard, je suis les poutres noires, les planches noires et petit à petit, comme dans un tableau de Soulage, toutes les nuances se précisent … une ombre, deux lattes disjointes, des toiles d’araignée … je suis irréel et je me promène dans le monde du plafond … monde qui se prolonge sur le plâtre du mur … décrépitude mais surtout taches, images et début de nouvelles histoires, des visages grimaçants, des chevaux … enfoncé, enfoui, perdu dans l’immense vallée de mon matelas de plume, je me perds et je me retrouve … enroulé dans les plis du drap, le polochon, un polochon d’un tissu de bandes grises et noires comme un habit de bagnard … ce polochon qui semble surgir d’un autre ailleurs, d’un ailleurs que l’on doit cacher … Il est bizarre ce lit, vieux, en fer, ces colonnes, un lit comme on n’en voit que chez les grands-parents …Et les sons, les bruits prennent maintenant plus d’importance, la vie s’impose, une vache, mon grand-père crie, le chien qui le soutient … les casseroles et les assiettes qui s’entrechoquent dans la cuisine … tout est si proche, la cuisine, la grange sont séparées de la chambre par un simple mur de terre, il est m incongru d’être au lit … la lumière, la poussière dans la lumière et la vieille armoire noire prend elle aussi des teintes de gris, de rouge sombre, elle s’impose comme une présence … j’attends et je sais que cet instant va finir … le caquet des poules se noie, se perd … j’essaie de prolonger l’instant, le nez enfoui dans la couverture et j’attends … je sais que la porte va s’ouvrir et avec la lumière je verrai toute la chambre, la table de toilette, la cuvette en porcelaine, le broc, la vieille brosse, le dessus en marbre … je ne l’aime pas cette table, elle est dure est froide dans une chambre chaude et noire … ma grand-mère va rentrer et ouvrir la fenêtre, les volets et tout basculera dans la journée …

 

 

 Textes des onzième et douzième atelier - nouvelle poulpeuse  

 

Bulgare Saint-Lazare

 

Ça s’était passé comme ça. Je venais de les quitter. Mais pourquoi est-ce qu’ils créchaient Porte de Clichy ? Et maintenant fallait que je rentre … Porte de Versailles. T’imagines le trajet en métro à dix plombes du soir.

Déjà pour aller jusqu’à Guy Moquet fallait suivre toutes ces rues grises … Je détestais Paris, ce Paris de Pompidou. Je me revois encore au pied de ces escaliers noirs et ce quai … crade. Et surtout ça puait ! Une odeur métallique … un mélange d’urine et de sciure.

Maintenant, il fallait attendre ce foutu métro. Tu me croiras pas, sur cette ligne, c’était encore les vieux wagons en bois. Et à cette heure là, on poireautait vingt, trente minutes.

La station était quasiment déserte : un balayeur, une vieille avinée et … un homme en costard, plutôt chicos, des pompes en croco. Qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? Et à cette heure ? Sur le quai d’en face, deux hippies entouraient une guitare. De temps en temps, la vieille leur lançait une bordée d’injures.

Sinon … le silence.

Je m’étais mis à faire les cent pas. Je regardais sans les voir les carreaux de faïence blanche, les vieux panneaux de pub … l’ennui. Je passais devant le distributeur de chewing gum … hors service.

 

La rame de métro d’en face arriva dans un bruit de roulement mécanique …
Le chicos m’empoigne par les épaules et me plaque contre le mur et le distributeur.

« Aide-moi »

J’ai la tête en feu.

La rame redémarre, l’homme me parle mais je n’entends plus rien. Je ne comprends pas ce qu’il me dit. Je suis paralysé.

« Aide-moi ». Il m’agrippe par les bras. Il me fait mal.

« Ils sont là, regarde … police … tais-toi »

Je ne comprends rien, la peur, la trouille … Qu’est-ce qu’il me veut ?

« Bouge-pas … tu les vois pas ? »

De la tête, il me désigne le balayeur et la vieille pocharde. Il parle avec une sorte d’accent russe.

Mon métro arrive.

« Vite on monte … toi et moi »

Il me jette dans le wagon … vide … Je ne sais plus quoi faire. L’angoisse me presse la tête.


 

Mais je commence à le voir : brun, presque noir et ses yeux bleus me percent. Il n’est pas plus grand que moi, mais il me tient fermement. Je suis hypnotisé par sa chaîne en or autour de son cou. Ce type est une caricature.

« Où tu vas ? »

« Ben … je descends à Saint-Lazare, c’est ma correspondance »

« Je viens avec toi … Faut pas qu’ils me trouvent »

« Mais … »

« Je suis bulgare … à l’ambassade et eux … c’est police, KGB, russes … tu m’aides »

Jusque là, ma conscience politique se limitait à la lecture du Nouvel Obs, voire, quand j’étais en colère, à celle de Libé. Alors … l’aider …

« Je m’appelle Jo »

Je m’attendais plutôt à Milos ou Sacha … mais je n’arrivais pas à trouver ça drôle.

« Faut aller ambassade … très vite … après moi Belgrade et sauvé »

« Mais qu’est-ce que je peux faire ? »

« J’ai perdu argent, mais regarde, tu vois … »

Il me met des cartes bizarres sous le nez, avec des cachets, style étoiles rouges.

« Tu me prêtes argent pour aller à l’ambassade … et demain tu y vas … je te jure on te le donne et on te donne plus … je t’écris qui tu demandes »

Il me lâche, sort un carnet et écrit : Jo, suivi de son nom (avec plus de consonnes que de voyelles) et l’adresse de l’ambassade.

« Donne ton nom toi aussi » Il me tend le carnet.

Panique … J’ai pas envie de le revoir ce type. Je vais lui filer son argent et basta. Je lui écris n’importe quoi.

On arrive à Saint-Lazare. Il ne me quitte pas. Je n’ai qu’un billet de cinquante francs. Cinquante balles, c’était une somme pour moi !

Il prend l’argent … et un air d’espion traqué, regarde autour de lui et détale vers la sortie.

Mes jambes flageolent. Je poursuis mon trajet en soupçonnant tout le monde.
Pourquoi ces agents me regardent ? Et cette voiture devant mon immeuble.

 

Les jours passèrent, ma paranoïa aussi. Je ne me retournais plus dans la rue et les passagers du métro ne semblaient plus me dévisager. Au contraire, je repris mes habitudes : j’observais les gens.

Et là, dans ce wagon, en train de parler à cette jeune fille timide : c’était Jo !
Il n’avait plus l’accent bulgare, son costume était plus discret, il avait une cravate. J’arrivais à entendre quelques bribes de son bagou :

« Ma mère, elle est très malade, elle m’attend, et … »

Et je le savais pourtant, en Bulgarie, c’est Sofia.

 

Du point de vue de Jo

 

Ce soir je suis à sec. Plus une thune, rien, nada. J’avais quelques billets et puis … Vincennes, et ça n’a pas sourit. Il me faudrait juste un début de petit quelque chose et je pourrais me refaire.

En attendant je suis là sur ce quai de métro, sapé comme un mylord : tout ce que j’ai, je le porte sur moi. C’est pas la fête ce soir, entre un balayeur et une vieille clocharde.

Oh oh … mais ce jeune qui vient d’arriver … c’est le pigeon idéal. Un peu naïf qui se la joue : cheveux longs, veste afghane, sûr c’est un intello gauchisant. Il faut que je lui invente une histoire.

Je vais lui faire le coup du réfugié … du réfugié … yougoslave ou non plutôt bulgare, c’est encore plus loin. Mon vieux Jo, on improvise. Dès que le métro arrive je le bouscule … là maintenant …

C’est bien parti, il sait plus où il est. A voir ses yeux il est près de faire dans son froc. Faut pas laisser tomber la pression. J’ai amorcé mon histoire, comment je vais m’en sortir ? … Comment je vais l’amener à sortir son blé.

Ça y est, je l’ai embarqué dans la rame. Un coup de bol : y’a personne. Attends, je vais lui sortir mes tickets d’entrée de l’hippodrome : tout en couleur, surtout du rouge, des étoiles. Je lui fais passer sous le nez, rapide, il n’y voit que du feu. Il a pris ça pour des papiers d’ambassade !

Bon, j’ai réussi à lui faire croire qu’il me faut de l’argent pour rentrer à Belgrade ( c’est où Belgrade ? ) … Des fois je m’étonne moi-même … Et le coup du carnet avec mon nom … si avec ça il arrive à l’ambassade. Il m’écrit même son adresse, il est vraiment poire.

Saint Lazare, j’espère qu’il va craquer. Pourvu qu’il n’ait pas monnaie … Cinquante balles, bof … Je vais pas miser gros. Enfin, pour un petit pigeon … Allez Ciao bouffon, demain je retente ma chance.

 

Un mois, deux mois que je galère … La scoumoune … Je parle, je parle … Je n’écoute même plus ce que je dis … pourtant elle me regarde, la gamine … peut-être qu’elle me croit … Va falloir jouer serrer : j’ai juste une heure …

 

Atelier 14 :

 

 VARIATION EN JE

 

« L’o … po … po … max, c’est quoi ça ? » Je lui arrache la feuille des mains. « C’est pour mon atelier d’écriture, ce soir … » Je voulais imprimer les textes discrètement sur la laser du premier … c’est raté « Ah ! Encore un truc d’intellos … m’étonne pas » Je file dans mon bureau … je dois lire tout ça et je rentre dans l’eau froide. Je glisse un œil dans le premier texte … c’est fini, je suis dedans.

Maintenant les idées s’entrechoquent « qu’est-ce qu’il veut nous faire voir ? » … tiens, j’en profite pour aller voir sur Wikipedia qui est Monique Wittig : ce soir je pourrai jouer celui qui sait.

Je suis chez moi. Je continue à lire les textes tout en essayant de retenir la viande hachée dans la tortilla. J’ai bien peur que ce soir encore mon appareil digestif trouble les instants de silence. Moins quatre, je suis en retard.

J’aime le premier instant, la redécouverte, l’attente aussi. Et même l’appréhension. Mon texte, ma pelote de laine. Je sais que si j’attrape le bout du bout je n’aurais plus qu’à tout dérouler … Tiens, y’a un nœud. Je vis deux mondes : celui de ma feuille de papier et celui de … j’ai envie de citer chaque prénom. Je veux continuer à dérouler ma pelote et je voudrais capter chacun d’entre eux.

C’est l’heure et j’ai le tournis. J’enfile mon imper comme un automate. D’une image à l’autre, je ne vois plus rien de la salle. Il paraît qu’il fait froid. Non, ma voiture est par là. Tiens, je suis déjà chez moi.

J’ai repris le stylo, ce texte je le tiens, ce n’est pas possible d’attendre demain. Et puis je le relis à haute voix. Y’a pas de honte à se prendre pour Flaubert. Non, c’est nul. Non, c’est bon.

Oui, je ne suis plus là.

 

 VARIATION EN IL OU ELLE

 

Elle est toute en longueur. Quand elle arrive, on dirait un serpent qui se déploie de son œuf. Elle s’étale comme une hydre et sans le moindre bruit, ouvre son ordinateur, dépose son chapeau, s’assied en repliant ses jambes et d’un regard circulaire, hypnotise toute la salle.

Un vent de Sibérie l’entoure, et tout d’un coup … sa voix … lentement, d’un accent accrocheur … un peu comme la flute dans la danse macabre.

Et, pareille à un personnage de Tim Burton, elle parle voluptueusement d’acide et de mort.

 

 VARIATION EN ON

 

Alors ? On fait quoi ? … Ben, on est là pour écrire et on va s’y mettre. Tout de suite … bientôt … On prend le stylo, on sussotte le capuchon, on corne le coin de la page … Et on écrit les premiers mots : « Ce … matin … » On pense au lapin qui a tué le chasseur … On vient à bout de la première phrase et on ne peut plus s’arrêter. On dirait un orchestre d’instruments silencieux et tous en cadence. On plonge, on ressort, on respecte la consigne, on épie son voisin, on … mais surtout, on n’est pas là pour se faire engueuler …

 

 

 

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18 septembre 2010 6 18 /09 /septembre /2010 14:13

Neuvième atelier - Haïkus de rêve

 

Le rêve

Enfant, les craquements du plancher du couloir qui menait à ma chambre m'inquiétait. Endormi, je rêvais d'un monstre sorti du plancher qui venait me manger le ventre. Dans mon rêve je percevais sa présence et son approche. C'est cette sensation de danger et de crainte qui me réveillait et me laissait ensuite éveillé, scrutant la porte, m'attendant à tout moment à ce qu'il entre.

 

Le haïku de rêve

Sommeil aux mille rêves

Sortie du monstre grimaçant

Plongeon dans l'abîme

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