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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 15:34

Premier atelier : LOTO PORTRAIT


Moi, Corinne, me voici bien embêtée de devoir faire mon portrait
Ce regard inquisiteur, et mon désir de bien faire...
Mon caractère?

              il fluctue avec la lune
              il est changeant selon ce que tu me proposes
              il se réjouit de ce que je vais manger.
Regarde moi, tu me sens vive
Mais je suis si fatiguée
Un mouvement, et ce ne sont que courbatures
Que de fil à retordre!
Et je tourne en rond.
Par obligation?
Ou est-ce ma position dans ce labyrinthe de situations à décrire?
Ouvre ta bouche, mon cœur,
Dis, crie, hurle, embrasse
Comme une évidence, comme ce nez au milieu de la figure.
As tu du flair? Sens tu ces odeurs ?

Reconnais-tu ce crâne rasé sur lequel on a posé cette perruque
artifice carré, en canard inversé et qui cache ce visage maussade ?
Tu doutes ?
Prends un miroir. Fais des grimaces.
Vois tu la lumière au bout du tunne ?

L'horizon est muet, mais les lendemains chantent.
Je veux me ficher du dehors, de vous,
Et ressentir au milieu de mon ventre cette zone de calme.
Non pas la mort !
Elle, elle est à distance
Elle est au journal télévisé
Elle est sur cet écran de cinéma
Pas encore dans la vraie vie.
Bientôt, elle approche. Soulagement.
Je suis ici, je suis d'ici
De parents connus, dans ce paysage idoine.
Je voudrais m'échapper
Et amener avec moi, ailleurs, mes origines.
Ma vie est là
Seule, avec toi, mon Amour,
Mes Amours.


Moi, Corinne, je me suis promenée
Dans le cercle infini de ce désir de plaire.
Mais en opposition, à toute apposition.

 


Deuxième atelier : Je me souviens du cadavre exquis

 Phase 1 : phrases produites en commun

ce jardin était empli de mille roses
que j'ai aperçu dans un jardin
les senteurs de jasmin à Sidi Bousaïd

les couleurs se croisaient, se mélangeaient, tout tournoyait autour de nous

les autruches font les plus gros œufs du monde

les jeux de billes réservés aux garçons pendant le récréation, et les fines rainures autour des troncs d'arbre dans lesquelles les dites billes pouvaient se glisser

Bob Dylan chantait « Masters of war » dans les années soixante triomphantes

Charles Bronson dans « Il était une fois dans l'Ouest » jouait son air d'harmonica

1981, mes parents, une rose aux lèvres, et l'appartement ouvert à tous, voisins, amis, l'euphorie

ce jour de vacances décrété pour la venue de Pompidou

 

Phase 2  : texte
 

Tous les souvenirs disparaîtront.  

 Je me souviens de Bob Dylan chantant « Masters of war » dans les années soixante triomphantes sur le tourne disque bleu ciel posé comme un cadeau dans la pièce commune. La télévision aussi était là, nouvelle venue drapée de noir et blanc. Charles Bronson, acteur magnifique à la gueule cabossée, allait bientôt y apparaître, jouant son air d'harmonica.

Nous ne négligions pas pour autant d'aller courir dans ce jardin empli de mille roses qui jouxtait notre immeuble. Lorsque nous jouions à « chat », leurs couleurs se croisaient, se mélangeaient, tout tournoyait autour de nous. Les jeux de billes réservés aux garçons se déroulaient autour des troncs d'arbres dans les anfractuosités desquels elles pouvaient se glisser. Il y avait aussi les senteurs de jasmin qui rappelaient Sidi Bousaïd à notre voisin, M. Hannoun. Il avait laissé là-bas son travail, sa maison richement décorée mais prétendait sans y croire vraiment regretter par dessus tout sa collection de peaux de bête, de défenses d'ivoire et d'œufs d'autruche qui sont les plus gros du monde.

A la maison, la politique rythmait notre vie. Elle rendait parfois heureux les enfants que nous étions, comme ce jour de vacances exceptionnel décrété pour la venue de Pompidou dans notre ville. Puis vint 1981: mes parents une rose aux lèvres ont ouvert l'appartement à tous, voisins, amis, c'était l'euphorie. Je ne participais pas vraiment à la fête: je partais le lendemain pour Bordeaux passer le concours d'entrée d'une école d'ingénieurs, espérant un succès pour tout le travail acharné fourni cette année là.

Tous les souvenirs disparaîtront.

Aujourd'hui, dans nos démocraties endormies, la télévision offre désormais aux yeux vieillissants de mes parents la vie privée de nos dirigeants bling-bling. A la radio, les paroles des chanteurs offerts en pâture se font plus mièvres. Quelles voix dénoncent les loups qui s'entretuent au Congo? Une lueur d'espoir surgit pourtant lorsque « les Chats Persans » d'Iran font parler leurs instruments de musique pour exprimer leurs désirs d'expression libre.

Le jardin de mon enfance a disparu, investi par des promoteurs qui y ont fait surgir des immeubles « R+2 » identiques à ceux des communes voisines. Quelques arbres ont étaient épargnés, servant désormais d'appui aux gamins concentrés sur leur console de jeu. Les billes n'ont plus la côte et  la dernière usine qui en fabriquait s'est transformé en musée quelque part en Ardèche. Une bonne nouvelle cependant: les autruches sont désormais protégées. Le thon rouge, lui, n'a pas eu cette chance. Peut être ses œufs sont-ils trop petits ?

 

Troisième atelier : j'ai vingt ans sur la photo

Corinne-20-ans.jpg

Je suis descendue chez mes parents, à Saint Paul Cap de Joux, dans le Tarn. Ils ont organisé un repas familial. Je reviens rarement dans la région, mais ce jour-là les circonstances l'imposent. Colette et Maurice ont invité un couple d'amis, Dany et Néné, dont les prénoms désuets signalent davantage la gentillesse que le côté « bidochon », imperceptible. Leur particularité: ils se sont mariés deux fois ensemble !

Ma grand mère Mathilde

est là aussi, qui nous fait partager sa vision positive de la vie. Et enfin, Nathalie ma «petite » sœur chérie, qui travaille à Toulouse.

C'est elle qui me photographie.

Je lui explique rapidement le fonctionnement de l'appareil Minolta que mon job d'été m'a permis de m'offrir. Depuis que je m'initie à la photo, j'ai choisi de faire des essais de noir et blanc, référence gardée envers tous ces génies de la photographie du milieu du siècle que je vénère.

Je lui demande de me prendre en photo, en essayant de paraître naturelle, comme prise sur le vif. Je refuse de regarder l'objectif malgré sa demande, d'où mon regard en biais, un peu fuyant. Le vieux puits est un bon endroit pour la prise de vue : on découvre en arrière-plan l'écrin formé par le vieux jardin potager planté de fruitiers. Mes parents l'ont acheté depuis peu et y ont construit leur maison. Ce jardin est proche de celui de mes grands parents paternels. Enfant, mon père venait y grappiller du raisin sur la vieille treille encore debout en ce jour de janvier 83.

L'hiver est doux : je ne porte qu'un gilet de laine fine et quelques rayons de soleil réchauffent mon dos. Ma mère en a profité pour sortir du linge sur l'étendoir au fond du jardin. C'est sa marotte, un moyen très efficace et très sain pour aérer les fibres de coton, comme elle l'explique inlassablement tandis qu'on la taquine pour son geste futile.

J'ai le visage détendu : tout me réussit en ce moment. Les études sur l'univers végétal entreprises à Angers me passionnent. Je suis amoureuse et me sens désirée. Mon petit ami occupe agréablement mon esprit. Il m'a dit au téléphone qu'il attendait mon retour, après avoir réussi à trouver mon numéro parmi les dizaines de Pinel habitant le Tarn. Les portables n'existent pas encore et je ne lui ai pas communiqué le numéro de mes parents. Hum... c'est bon d'être aimée!

J'avais 20 ans sur la photo. Elle a retrouvé sa place dans l'unique album familial d'avant mes voyages.

 Elle m'a rappelé des moments de bonheur partagés, et la nécessité de l'amour comme colonne vertébrale de ma vie.

 

Quatrième et cinquième ateliers : Ma vie de bébé

Je n'aurais jamais du naître si la fiancée de Papa avait attendu son retour d'Algérie. En cet été 1961, Maman rentre à la maison en pleurs: elle vient de perdre son emploi. Mon père est ravi: c'est son premier jour de congés et le fait que ma mère soit licenciée va leur permettre de partir en vacances. Les voici à Biarritz, au camping « la chambre d'amour », en train de batifoler sous une toile de tente gonflable qu'un oncle leur a prêtée en urgence. Leurs rires couvrent à peine le grésillement du transistor qui vente l'exploit du premier spoutnik russe. Leurs éclats de joies se font plus hystériques: est ce du à la tente qui vient de leur tomber dessus en se dégonflant où à ce cataclysme originel en passe de s'achever?

Ça y est: une armée de spermatozoïdes jusque là silencieuse commence son assaut vers la planète inconnue. Dans cet espace limité et obscur, c'est chacun pour soi: surtout ne pas se retourner et tant pis pour les retardataires! Après une course folle et quelques glissades dans la glaire cervicale, propulsé par des milliers de coups de flagelle, stimulé par une énergie mitochondriale démesurée, un élu sur des millions parvient à pénétrer l'ovule. Quelques dizaines de spermatozoïdes exténués tentent encore vainement de pénétrer la Corona radiata, auréole de substances nutritives qui entoure le gamète femelle.

La fusion a lieu: 23 chromosomes paternels s'apparient avec leurs homologues maternels. Et me voici, zygote fécondé devenant bouton embryonnaire. Opiniâtre, je commence ma progression vers l'utérus. Au 4ème jour, on me nomme Morula. Tout s'accélère: au terme d'une semaine, quelques unes de mes cellules fusionnent avec celles de ma mère. Elle m'accepte enfin dans les replis de sa muqueuse utérine, m'offrant un nid dans lequel je vais pouvoir m'appliquer à mettre en place mes différents organes. Rendue sereine par les cours de préparation à l'accouchement sans douleur, Maman ne prend pas de tranquillisants: pas de danger pour l'embryon que je suis de voir pousser une main directement sur l'épaule.

Déjà huit semaines et me voilà fœtus. Mon nouveau statut me protège d'une interruption volontaire de grossesse. Ma génitrice n'y pense même pas, pleine et heureuse de ce petit être dont elle va bientôt sentir la présence. A trois mois, mes muscles tressaillent. A quatre, je perçois la voix de ma mère, les gargouillements de son ventre et partage inconsciemment ses joies et ses peines. Quelques ruades lui prouvent mon existence. Le placenta me sert d'amortisseur. Nos échanges nutritionnels m'amènent à lui offrir mes déchets. Déjà cinq mois et demi et mes paupières s'ouvrent tandis que mon cœur bat très vite. Je continue ma croissance et commence à me sentir à l'étroit. Ma tête énorme, positionnée contre le col de l'utérus provoque bientôt les premières contractions.

Maman, en état d'alerte, se rend à la clinique conduite par une voisine car Papa a du partir au travail. Au travail, justement, je vais m'y mettre, pour me dégager de cet aquarium devenu trop étroit! Maman ne m'aide guère, à moitié endormie par une piqûre sensée atténuer ses douleurs, et l'esprit engourdi par un surplus d'oxygène qu'une aide soignante compatissante lui intime de respirer.

Me voici expulsée, la tête en bas, tandis que mes poumons jusque là aplatis et flasques se déploient dans un cri salvateur. Suspendue tel un trophée au bout du bras d'une sage femme experte, je fais la connaissance avec l'univers des hommes. Mon corps sanguinolent et visqueux est offert quelques secondes à ma mère à demi consciente. Très vite, d'autres mains inconnues me nettoient avec vigueur et m'enveloppent d'un linge rêche, sensé me protéger du froid

Oh! j'oubliais, le cordon, ce n'est pas mon père qui l'a coupé: il est arrivé trop tard. Mais je l'aperçois à présent, ombre parmi les ombres que je distingue à peine. Très vite après quelques grimaces annonciatrices, mes cris se font de nouveau entendre. Le nourrisson que je suis devenue a faim. Pas d'allaitement en vue: il est passé de mode et tous les professionnels de la maternité ne jurent que par le lait maternisé « Gallia sec bleu ».

Repus de nourriture et de caresses, étourdie de mots gluant d'affection, je consens à m'endormir. Je suis à présent un bébé très sage, entouré de tout l'amour dévolu à un premier né désiré.

  

 Textes du neuvième atelier : Haïkus de rêves

  

Je suis avec ma cousine, Claudie, et nous nous promenons dans Rouède, petit village du piémont pyrénéen. Nous arpentons plus précisément le hameau d'Aux Blancs où, petites, nous rendions souvent visite à notre grand oncle décédé depuis longtemps.

Sa maison est là, toujours debout, inhabitée. On décide d'y entrer, intriguées par le capharnaüm qui y règne. De vieux objets encombrent le sol, des meubles branlants, recouverts de poussière, semblent d'un autre âge.

 Alors que nous progressons à travers ces vieux débris, un rai de lumière nous attire à travers le chambranle d'une porte entrouverte. Sans doute alarmé par le bruit de nos pas, un chien se met à aboyer. Terrorisées, nous tentons de fuir, mais la bête agacée par notre présence, se met à nous poursuivre, bientôt suivie par un homme menaçant qui se met à nos trousses.

 Nous parvenons à atteindre la maison de Claudie où nous espérons nous enfermer. Trop tard: l'homme y pénètre à son tour. La peur au ventre, je réussis à me saisir d'un couteau de cuisine et, tandis que l'homme se glisse à son tour dans la pièce où nous avons trouvé refuge, je lui plante le couteau dans le flanc. Il est là gisant dans son sang, le manche du couteau émergeant d'une tache rouge qui progressivement se dessine sur son tee-shirt maculé.

Sans réfléchir Claudie et moi nous saisissons d'une vielle toile cirée dans laquelle nous enveloppons le corps de notre victime.

Réveil....

  

 Rq: quelques jours auparavant, je m'étais rendue à Rouède et la veille de ce rêve, j'ai vu « le passager de la pluie » à la télévision, film de René Clément avec Marlène Jobert et Charles Bronson. Elle réussissait à tuer l'homme qui l'avait agressée dans la maison où elle se trouvait seule puis elle se débarrassait du corps après l'avoir enveloppé dans une couverture.

 

HAÏKU:

Maison fantôme, corps fuyant

un chien aboie

l'homme meurt assassiné

 

HAÏKU à partir de la chanson de Nougaro « Schplaouch! »

Plongeon dans la vie

bu la tasse trop amère

Requins, je vous fuis

 

HAÏKU à partir du poème de Rimbaud « Aube »

Des sentiers s'éclairent

ombres fuyantes et blêmes

le sommeil me prend

 

HAÏKU à partir du rêve de Corinne B

 

Cochon de lait à vendre

légumes à dégueuler

Métaphysique où es-tu ?

 

HAÏKU à partir du rêve de Renaud

 

Lac d'apparence calme

falaises murales

Les enfants sont sauvés

 

HAÏKU à partir du rêve d'Olga

Gare muée en hôpital

marée humaine rouge sang

attentat, vide, passé

 

HAÏKU à partir du rêve de Bérangère

Café vite avalé

gym aquatique

Dieu qu'il est beau le maillot

 

HAÏKU à partir du rêve de Christian

 

Théâtre façon Scala

musique, cacophonie

l'artiste se révèle

 

 

HAÏKU à partir du rêve de Philippe

 

Craquement de parquet

chambre au fond du couloir

ventre dévoré

 

 

HAÏKU à partir du rêve de Richard

 

Ventre grassouillet

mains baladeuses

plaisir assumé

 

 

Atelier 9 et 10 : le texte intense

 

 

serviette de coton blanc portant les initiales de ma grand mère Augusta Eychenne , A et E entrelacés, brodés pour le trousseau de mariage; serviette rêche séchée longuement au soleil automnal, tissu d'un blanc immaculé que ma mère trempe d'un geste vif dans le chaudron au cul noirci par une épaisse couche de suie qui fait corps avec le cuivre visible par endroit, chaudron suspendu au dessus du foyer à même le sol qui reflète dans mes yeux encore embrumés le rouge orangé des bûches d'un chêne sacrifiées aux flammes, sensation de douce chaleur sur le devant de mon corps d'enfant – je dois avoir 7 ou 8 ans – tandis que mon dos frissonne encore du froid humide de la pièce que le feu peine à réchauffer tant la cheminée tire mal que l'on est obligé de laisser entrouverte la porte en bois déformée de vieillesse, particulièrement les jours de pluie si fréquents dans l'automne précoce du piémont pyrénéen; ma mère donc soulève le coin de serviette dégoulinant d'eau chaude puis l'essore vivement pour éviter de se brûler avant d'appliquer le linge encore fumant et à l'odeur de bois consumé sur mon visage qui grimace à l'idée de la morsure du tissu tandis que la main maternelle débarbouille sans ménagement chaque recoin de ma face aussitôt rougie, contractée par le désagrément de ce geste brusque, presque un désamour, un agacement certain de ma mère tourné vers l'enfant que je suis, à défaut de pouvoir dire à Augusta son manque d'envie de se rendre à la messe, irritation renforcée par les moqueries de mon père pour qui l'office dominical n'est qu'hypocrisie, et d'ailleurs, est ce lui qui range les bols du café au lait trop vite avalé, bols qui s'entrechoquent faisant écho au crépitement des flammes, au tic tac de la pendule adossée au mur près de la cheminée sur laquelle je devine les aiguilles s'approchant du chiffre 9, heure qui sonne le départ pour l'église, horloge éclairée par la lumière blafarde du néon accroché au plafond noirci de fumée, jet d'un blanc polychrome éclaboussant ma silhouette et celle de ma sœur, toutes deux parées d'une robe bleu ciel tricotée au crochet que ma grand mère a pris soin de nous confectionner à l'identique, siamoises endimanchées ne se distinguant que par la bouille arrondie de l'une contrastant avec les genoux cagneux de l'autre – grosse patate et fil de fer, comme on se traite lors de nos disputes – enfilant par dessus un manteau de fausse fourrure marron- eux aussi identiques, pas de jalouses! et l'on sort, reniflant dans le matin brumeux l'odeur âcre du feu de cheminée accrochée à nos joues pour quelques heures encore...

 

 

 

  Textes du onzième et douzième ateliers - nouvelle poulpeuse 

  

Stop pour là-bas, gare!

 

Ça s'était passé comme ça. Je devais me rendre à la gare Matabiau prendre le train pour Barcelone. Le vent d'autan soufflait fort, mais le ciel dégagé semblait de bonne augure en ce début de vacances de Pâques. J'attendais patiemment le bus en lisant le courrier des lecteurs de Télérama dont j'appréciais l'humour et la pertinence. Malgré mon esprit occupé, je trouvais le temps long: déjà deux fois que l'horaire du prochain bus passait en vain. Peut être étaient-ils en grève? Ne voyant toujours rien venir et ne sachant qui déranger en cette heure matinale, je me résolus à faire du stop, comme aux temps héroïques de mes années d'insouciance.

La chance était plutôt avec moi: une grosse Mercédes noire un peu démodée s'arrêta rapidement, avec à son bord un homme d'une trentaine d'années. J'aurais préféré que ce fut une femme ou un couple de personnes âgées, pour ma tranquillité d'esprit. Mais avais-je vraiment le choix? L'heure tournait et l'objectif restait d'attraper mon train.

 D'abord peu loquace, le gars qui conduisait se présenta et me proposa d'en faire autant. Avec un fort accent slave et dans un français approximatif, il me dit se prénommer Jo, qu'il était bulgare et depuis peu arrivé en France. Je tournai poliment la tête dans sa direction tandis qu'il me parlait et croisai son regard clair qui illuminait un visage mat, bien rasé, encadré de cheveux noirs et drus. Il avait vraiment quelque chose de pas net avec son costume beige et sa chemise noire largement ouverte sur un torse que je devinai poilu, où pendait une chaîne en or si énorme que son seul dépôt au mont de piété m'aurait permis de payer les factures en souffrance. Mais bon! depuis longtemps, j'avais appris à ne pas me fier aux apparences: les gens trop propres sur eux ne sont pas forcément les plus ouverts. S'il avait un air zarbi, tant mieux!

Pour sûr, mon compagnon de route était loin d'être un ange. Il n'arrivait pas à garder son calme face aux véhicules coincés comme nous dans ce foutu embouteillage. « Quel bordel aujourd'hui! Ces vieux cons de chauffeurs de bus, manifestent encore! Z'ont qu'à driver des taxis, verront s'ils seront aux 35 heures! Des nantis, pensez pas? ». Je me refusais à répondre, me contentant d'un « hum » de circonstance, de peur de le mettre vraiment en colère si je lui avais fait part de mon point de vue. Et sans me demander mon avis, il tourna brusquement dans une rue sur la gauche, prétextant un raccourci pour la gare. Je commençais à me faire du souci.

Soudain pris d'une envie de fumer, il me proposa une cigarette. Je déclinai son offre expliquant une énième tentative pour arrêter définitivement ce fléau. Il insista cependant pour que j'attrape un paquet dans la boîte à gants. Stupeur! Près d'un Dunhil flambant neuf, un pistolet tout aussi rutilant que je m'oblige à considérer comme un vulgaire jouet. Sans laisser paraître mon émoi, je me saisis du paquet de cigarettes, l'ouvre d'une main en retenant tant bien que mal des tremblements, et lui en propose une. Il la prend et me gratifie d'un sourire: deux dents en or scintillent au milieu de son visage crispé. Qu'est ce que je fiche dans cette galère? Un chemin détourné, un flingue dans la boîte à gants et maintenant l'odeur doucereuse de ces clopes que je n'ai jamais aimées. Alors que je cherche en vain un sujet pour faire diversion, son portable sonne. La clope au bec, une main sur le volant, l'autre suspendu à son oreille, il répond d'une voix forte et rocailleuse.

« Ouais ma poupée, vais pas tarder. Fais toi la plus belle possible, va falloir assurer. Da... Tu vas les impressionner. Et magne toi, MOЛЯ! « 

Le dernier mot, prononcé dans sa langue, me fait sursauter. A qui peut-il bien parler de la sorte? A coup sûr, c'est un proxénète! Faut que je me sorte de là... Mais nous voici sur la rocade. Pas moyen de sauter. Va falloir que je sois patiente. Et puis si je saute, je ne pourrais pas récupérer mon sac à dos posé sur le siège arrière. J'en suis là de mes réflexions lorsqu'il me dit d'un ton tranquille mais sans ambiguïté: « je fais juste un petit détour par Jolimont. J'ai quelqu'un à récupérer et nous irons ensuite dans le quartier de la gare ».

C'est certain, une putain qu'il va mettre sur le trottoir non loin du Canal. Et moi dans tout ça! J'en sais trop: le flingue, les prostituées, peut être des trafics illicites. Je tourne en rond dans ma tête: faudrait pas me retrouver sur les trottoirs de Sofia, sans compter que j'ai passé l'âge! Enfin la voiture se gare devant un immeuble sans charme. Jo sort de la Mercedes. C'est le moment de fuir! Mais non, il reste là accoudé à la portière. Je le devine petit mais suffisamment baraqué pour me neutraliser si je tente n'importe quoi.

Alors que j'essaie d'échafauder un plan pour me tirer de là, la porte de l'immeuble s'ouvre. En sort une superbe poupée d'une dizaine d'années, habillée comme un sucre d'orge qui se précipite vers Jo. « Papa! » elle crie, en sautant dans ses bras.

L'homme la dépose tendrement à l'arrière de la voiture: « Bon, faut plus traîner: Corinne a un train à prendre et toi, ils t'attendent tous pour la communion. Tiens, tant que j'y pense. Le jouet de ton frère, faut pas l'oublier, on lui a promis ».

Et il lui tend le flingue en plastique.

 

Du point de vue de Jo

 

Ouf, ça y est, ma journée est finie! Ce boulot, c'est une change, dommage qu'il soit si loin de chez moi. Par contre, plutôt sympa la Mercédes de l'entreprise! Le patron me la prête pour aller chercher le client, et aujourd'hui exceptionnellement. Faut dire que le patron, y a longtemps que je le connais. Il est de Sofia, comme moi. C'est grâce à lui que je suis ici. Ce boulot m'a permis de faire venir toute ma famille. Pour sûr, on habite un quartier un peu pourri pas loin de la gare, mais c'est toujours mieux que ce qu'on avait en Bulgarie. Et puis qu'il m'a dit le patron: « Jo, pour vendre des voitures d'occasion, faut être bien habillé! ». Alors moi, je suis fier de mon nouveau costume. Et puis avec cette chemise noire, quelle classe! Je crois que ma chaîne en or aussi doit impressionner. Le seul problème avec cette bagnole, c'est la radio. Elle capte rien! Alors je m'ennuie un peu. Tiens, une nana qui fait du stop. Vais la prendre, elle me fera la conversation. Et puis elle a l'air gentille. Doit aller à la gare avec son sac à dos. En plein dans le mille!

Je balance son sac à l'arrière et nous voilà partis. « Je m'appelle Jo, je suis Bulgare. Vous vous en seriez douté, ah, ah! Depuis peu dans votre beau pays. Il fait beau par ici, par contre ce vent, il rend fou! ». Elle me regarde. Pas vraiment l'air à l'aise. Je dois l'impressionner avec ma belle bagnole. Merde des embouteillages! « Quel bordel aujourd'hui! Ces vieux cons de chauffeurs de bus, manifestent encore! Z'ont qu'à driver des taxis, verront s'ils seront aux 35 heures! Des nantis, pensez pas? ».

Pas l'air vraiment d'accord la nana. Bon, j'en ai marre, je tourne à gauche c'est un raccourci. Pas l'air vraiment rassurée non plus. Je vais lui proposer une clope, ça va la détendre. Ah, fume pas la belle mais moi, une petite Dunhil! « Pourriez m'attraper les cigarettes dans la boîte à gants? ». C'est mes dents en or qui l'impressionnent comme ça? Pas l'air dans son assiette. Tiens, le portable. «  Ouais ma poupée, vais pas tarder. Fais toi la plus belle possible, va falloir assurer. Da... Tu vas les impressionner. Et magne toi, MOЛЯ! « 

C'est sûr, elle se demande à qui je parle comme ça. Je vais lui faire la surprise. Hop! la rocade, ça va plus vite. « je fais juste un petit détour par Jolimont . J'ai quelqu'un à récupérer et nous irons ensuite dans le quartier de la gare ».Pas l'air d'accord ma voisine, toujours pressés ces Français. Ah, nous y voilà! Je gare la voiture et attends ma poupée. C'est elle! J'adore quand elle me dit « Papa! », je la serre dans mes bras un court instant, l'assoie dans la voiture et nous voilà repartis. « Bon, faut plus traîner: Corinne a un train à prendre et toi, ils t'attendent tous pour la communion. Tiens, tant que j'y pense... » Et je lui tend le jouet que j'ai promis à son frère: un superbe pistolet en plastique si beau qu'on dirait un vrai.

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 15:15

Loto portrait < voir le dispositif

 

Virginie

Moi, aux origines lointaines qui invitent aux voyages,
A travers des pays pleins de saveurs et d’exotisme que surplombe un ciel sans nuages.
Moi, aux cheveux tantôt ardoise tantôt café, aux coiffes parfois mutines,
Variant mes tenues au gré de mes humeurs et de mon entourage,
Ouvrant grand mes yeux à  la fois mûris par l’âge
Et à la fois amplis de tendresse presque enfantine,
Voyant à l’horizon un brouillard indélébile, avenir indéfini.
Moi, sensible, à l’écoute des gazouillis de la vie,
Quêtant le moindre parfum qui embaume ce bas monde pas toujours serein.

Moi, Virginie, face rieuse, face grave, clarté obscurcie,
Je vous tends la main. 



 Renaud

Moi, avec ma péninsule généreuse héritée de mon aïeul maternel,

 Moi, aux yeux scrutateurs qui farfouillent,

 Moi, tourné vers la mort et la lumière (comme chacun),

Moi, avide de paix et de sérénité (comme chacun),

Moi, curieux du mystère de la création littéraire,

Moi, peut-être ingénieux,mais en tout cas : pas aujourd'hui,
Moi, bloqué :

Incapable de formulations imaginatives spontanées 

à la vue de ces foutues cartes « loto portraits »,

Moi-même, Renaud, j'adresse un clin d'œil

à ceux qui manient mots et concepts

pour créer métaphores et allégories

avec une dextérité et une concision stupéfiantes,

j'adresse donc un clin d'œil

aux poètes qui créent (mais comment font-ils ?)

la Beauté.

Corinne P

Moi, Corinne, me voici bien embêtée de devoir faire mon portrait
Ce regard inquisiteur, et mon désir de bien faire...
Mon caractère?

              il fluctue avec la lune
              il est changeant selon ce que tu me proposes
              il se réjouit de ce que je vais manger.
Regarde moi, tu me sens vive
Mais je suis si fatiguée
Un mouvement, et ce ne sont que courbatures
Que de fil à retordre!
Et je tourne en rond.
Par obligation?
Ou est-ce ma position dans ce labyrinthe de situations à décrire?
Ouvre ta bouche, mon cœur,
Dis, crie, hurle, embrasse
Comme une évidence, comme ce nez au milieu de la figure.
As tu du flair? Sens tu ces odeurs ?

Reconnais-tu ce crâne rasé sur lequel on a posé cette perruque
artifice carré, en canard inversé et qui cache ce visage maussade ?
Tu doutes ?
Prends un miroir. Fais des grimaces.
Vois tu la lumière au bout du tunne ?

L'horizon est muet, mais les lendemains chantent.
Je veux me ficher du dehors, de vous,
Et ressentir au milieu de mon ventre cette zone de calme.
Non pas la mort !
Elle, elle est à distance
Elle est au journal télévisé
Elle est sur cet écran de cinéma
Pas encore dans la vraie vie.
Bientôt, elle approche. Soulagement.
Je suis ici, je suis d'ici
De parents connus, dans ce paysage idoine.
Je voudrais m'échapper
Et amener avec moi, ailleurs, mes origines.
Ma vie est là
Seule, avec toi, mon Amour,
Mes Amours.


Moi, Corinne, je me suis promenée
Dans le cercle infini de ce désir de plaire.
Mais en opposition, à toute apposition.

 

Corinne B.

Moi bouchée de sang
Moi aux yeux mer de jade
Moi chevelure de feu
Moi face lumineuse tournée vers le soleil
Moi anémone d’amour
Moi tendre et lucide
Moi vive et insoumise qui ne suis rien
Moi saine, passe sur le chemin
Moi particule  joyeuse
Moi vers la mort comme chacun
Moi amoureuse de vie
Moi empêtrée de pensées sauvages

 

Moi, Corinne,
Fille des mers, d’origine malouine
Vécus au centre de Paris
Moi baladine, au vent se mêle
Enfant, mère et aventurière
Mon  cœur est la terre
Mon rire  est le souffle, est la vie
Je suis un paysage balayé par le vent,
Un arbre cherchant la forêt.



Bérengère
 

Moi, dont la bouche dira oui et le corps exultant s’offrira à ton regard
Moi, dont la truffe frémira sous la douce caresse de tes yeux agrandis par la tendresse
Moi, jadis canard boiteux, insensible au moindre élan de spontanéité,
A présent  canard renversé  par l’intensité de mes émotions  si longtemps contenues
Redeviendrai désir sous la moiteur de tes baisers.
Quand l’avenir s’obscurcissait dans l’attente d’une impossible embellie
Quand mettre mes pas dans les tiens semblait insuffisant
Quand l'espoir d'un cheminement singulier s'était définitivement enfui.

Il ne me restait que mes origines, socle rationnel et intellectualisé de ma nature fluctuante
Pour me rappeler combien la mort est proche
Pour me rappeler que le temps peut s’apprivoiser
Pour me rappeler que l’avenir se construit.
Il n’est d’être qui ne s’affirme sans mettre à bas ses fantômes intérieurs
Il n’est de vie qui ne se réalise sans reprendre possession de son moi intérieur.
Qui, abandonnant toute peur, jusque là influencée par de la représentation obsédante d’un inéluctable néant.
Moi, dans un élan de pure autodétermination  pour échapper à la noirceur de ces obscures divagations 
Moi, créature de chair et de sang refuse de rester soumise à des émotions purement délirantes.
Je mets à bas les murailles me séparant de la vie et me débarrasse de toute désespérance.
Il n’est d’être qui ne se réalise sans mettre à bas ses propres fantômes
Il n’est de vie qui ne se conçoive harmonieusement sans dépassement de soi.
Moi, l’infiniment petit face au monde infiniment grand qui nous entoure


Olga


Moi, un bouleau blanc jouant dans le vent grandit dans une forêt vierge
Moi dont les bras longs enlacent la vie avec délicatesse
Moi au visage d’un paysage changeant
Moi, qui cache mes yeux troubles dans une cascade sauvage de mes cheveux doubles
Moi, avec ma bouche bouleversante de vérité large sans preuve possible
Moi, à l’oreille couchée sur l’épaule d’une vague, écoutant la lune
Moi, et mon nez curieux qui cherche à être compris
Moi, avec mes fesses de Vénus
Moi, avec mes jambes longues qui parcourent la planète plusieurs fois par jour et qui vont dans d’autres dimensions et rêves, elles m’amènent quand je veux
Moi, aux pieds grands et larges qui tiennent partout l’équilibre presque parfait même si la surface change et bouge, qu’elle soit dure ou liquide, stable ou fluide
 
Moi, Olga, aux origines multiples et vastes, tressées des non-dits
Issue d’une planète lointaine et froide d’où vient mon caractère étrange et rebelle
Mais aussi normal et affectueux comme un chat qui ronronne sur l’herbe
Je vis toujours dans l’espoir d’un Avenir vert d’Amour doux
Dans mon être profond reposé sur un nuage blanc
La situation si libre comme une colombe dans un ciel bleu
Ma mort couronne ma vie et
Elle est une fin pour un nouveau départ
Dans ma quête constante d’un monde sans peur ni froid
Comme le soleil grand et brillant qui chauffe la bulle bleue
Flottante dans un vaste espace infini garni des étoiles, aussi éternelle que mon âme
 
Moi, Olga, j’ai la source tout proche en moi, l’oubliant parfois
En croyant au froid raide, plutôt qu’à la chaleur souple
Quel intérêt ?
Je me demande et je me reprends.
J’allume le chauffage et la lumière, mon cœur se réchauffe
Le soleil sort et les oiseaux chantent, le bourgeons s’ouvrent et le monde fleurit en souriant
Je vis dans un monde où la joie s’éclipse par un simple bouton, elle s’allume aussi vite, elle joue, elle s’amuse, elle se cache parfois
Je crée ce monde et je suis ce monde
Je suis moi, Olga, mon Avenir, ma vie, mon quotidien, ma vérité,
Ma joie, mon Amour et mes espérances
Ma mort et ma renaissance.


Gaëla

 Moi, bouche entrouverte ma béance ma blessure

 Moi, bouche de feu striée de vents blancs

Moi, que le don d'ailleurs fissure

Moi, que le pendule fait osciller - je mens 

Moi, aux cheveux de vagues s'enroulant en boucles

Sans rideau de frange, où cette fange baissée sur mes yeux

Moi, perdue dans les méandres mon assiette en débâcle

Moi, des Flandres à Belle-Ile en passant par l'île d'Yeu 

Moi, bordée d'iode de mousse et de lichen

Moi, corps végétal en semence germination foetale

Moi, corps à la hache bête aux abois qui se traîne

Moi, au creux d'une mer étale 

Moi, à la paume ouverte sur l'air persécutée

Moi, dont le corps arc-bouté  prend la fuite

Moi, au nez-baïonnette prêt à sabrer l'été

Moi, aux influx nerveux me laissant-là détruite 

Moi, et mon œil unique comme la porte de l'effroi

Moi, suspendue aux trouées de lumière et au règne du vague

Moi, au visage de lune offert à mi-voix

Moi, perdue dans les rêts de cylindres sans loi 

Moi, Gaëla,

Entre le paradis, l'enfer et le purgatoire,

Je me dérobe,

Navigue en eau trouble,

Sans cesse, livre bataille,

En attendant que le temps me presse.

 

Cécile D.

 

Moi, qui suis la barque du long fleuve tranquille

Moi, dont l'essence florale s'étire vers le ciel

Moi, aux pieds dans l'eau la tête dans l'astral

Moi, et mon nez comme une planche de salut ouverte aux épices du monde

Moi, un champ de bataille

Moi, doublon jumelé par mon signe zodiacal

Moi, en errance sur le chemin des possibles

Moi, en marche spatiale et temporelle

Moi, aux origines éparpillement groupées

Moi, île flottante dans l'univers du Big Bang

Moi, caractère saugrenu agneau ou lionne selon l'éclairage lunaire

Moi, curieusement alambiquée,

 

Moi, Cécile, l’oeil du tigre, la jambe de fer

Tournée vers l'à venir avec et sans peur

Chutes du Niagara ou mare aux canards ?

Arc-en-ciel flamboyant ou orages éclectiques ?

Je rassemble mes forces

Pour courir nager sauter affronter et espérer

Que demain ne sera qu'une avalanche de meilleurs.

 

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 14:54

  Corinne P.  

Enseigne la biologie végétale et l'écologie. Lectrice autant que mes occupations m'en laisse le temps, l'écriture fait partie de mon métier. Je tiens également un journal de façon plus ou moins régulière depuis très longtemps: le besoin « d'écrire de soi ». Et comme ma mémoire est un peu laborieuse, j'ai pris l'habitude depuis une vingtaine d'année d'écrire une « critique » de chaque livre lu. Mais tout ceci est trop personnel pour être satisfaisant. J'attends de cet atelier le partage et l'expérimentation « les contraintes libératrices ».

 

 Renaud
Aime lire depuis longtemps. De culture scientifique. A aimé sa participation au premier atelier d'écriture organisé sur Labège (dirlici), au point de remettre ça. Apprécie cette écriture « sous contrainte » réalisée dans un cadre collectif où le partage et le plaisir sont de la partie.

 

 Bérengère  

Après des études en sciences humaines et sciences juridiques, je profite de l’occasion qui m’est offerte avec cet atelier pour renouer avec l’écriture que l’effervescence du quotidien m’avait fait négliger. La première séance s’est révélée riche en émotions, sans oublier le plaisir du partage : vivement jeudi prochain !

  Gaëla  
De formation littéraire, lectrice depuis toujours, enthousiasmée par les séances de l'atelier d'écriture précédent, souhaite poursuivre cette expérience en s'ouvrant à l'écriture de soi.
 Virginie  

De formation commerciale, juridique et administrative, curieuse d'esprit, j'aime la lecture scientifique, policière et historique "romancée". Je souhaite étudier les différents styles d'écriture proposés par l'atelier DIRLICI.

 

 Corinne B   

Ancienne directrice de conservatoire, enseigne actuellement le piano, l’anglais et le théâtre. Elle écrit depuis 11 ans des pièces de théâtre. Cherche à travailler son style et vient à l’atelier Dirlici pour se détendre.

 

 Olga 

femme, fille, mère

heureuse, fiere, amere

professionnelle

j'écoute les gens

je donne mon conseil

lucide, exigent, élaboré

 

je viens à l'atelier

pour dire, lire, entendre

écrire, rencontrer

plonger et partager

 

 Cécile D.

 Christian

Perdu dans un espace de logique et de rationnalité, je me raccroche à la peinture et à la poésie.
J'aime l'ombre et la lumière, les rimes sans raison.
Je navigue avec Corto Maltese, rêve avec Jose Farmer et angoisse avec Dennis Lehanne.
... On dit que je suis un rigolo.

 Ginette

J'ai fréquenté des ateliers d'écriture dans la région toulousaine. De toute petite, écrire est ma passion et mon déversoir. A la retraite, reprendre cette activité intellectuelle sera une bonne gymnastique de l'esprit qui incite aussi à la lecture.

 Myriam

 

 Philippe G.

 

 

 

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 13:53

 Intitulé 

 Je me souviens du cadavre exquis


Cet atelier propose une combinaison de deux procédés : celui que Georges Perec a mis en application dans « Je me souviens*» et celui du « Cadavre exquis** » initié par les surréalistes. On fera donc appel à la fois aux productions de la mémoire individuelle, au hasard objectif ainsi qu’à l’association des pensées.

Le but recherché est, dans un premier temps de constituer un corpus, puis, dans un second, d’aboutir à une production collective.

 

Consignes

 

Première phase

 

Après lecture des Je me souviens, de Jacques Perec (voir ci-dessous), on travaille pendant une demi-heure à la production de propositions.Ces propositions sont notées dans la première case de chaque feuille numérotée que je fournirai.

Dans un second temps, les feuilles « tournent ». Chacun note dans la case à suivre ce qui lui vient, puis il masque la première case et passe à son voisin, qui à son tour note ce qui lui passe par l’esprit. Ainsi de suite jusqu’à un tour de table complet.

 

Exemples

Je me souviens  des pantalons à patte d’éléphant

Que le « bikini » doit son nom à une île du Pacifique où eurent lieu des essais nucléaires

Que Marie Curie mourut d’un cancer dû à la radioactivité qu’elle avait découverte

 

 

 

 

 

 

Deuxième phase

 

Les propositions sont découpées, mélangées et mises en tas. Chaque participant pioche dans ce tas, de telle sorte que chacun reçoive un nombre équivalent de propositions.
On rédige ensuite un texte qui débutera par cette proposition inductrice « Tous les souvenirs disparaîtront », inspirée de la première phrase des Années de Annie Ernaux (Voir début du roman ci-dessous). Le texte devra intégrer les propositions tirées au hasard, mais surtout être étoffé par ce que ces propositions auront fait surgir en vous de souvenirs, plus ou moins intimes…

 

La seconde contrainte consistera à « rebondir » en introduisant dans votre texte l’articulation suivante : « Mais aujourd’hui… ».

 

* Les « Je me souviens », selon Georges Perec

Ces « je me souviens » ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas de souvenirs personnels, mais des petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d'un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées ; elles ne valaient pas la peine d'être mémorisées, elles ne méritaient pas de faire partie de l’Histoire, ni de figurer dans les Mémoires des hommes d’Etat, des alpinistes et des monstres sacrés.

Il arrive pourtant qu’elles reviennent, quelques années plus tard, intactes et minuscules, par hasard ou parce qu’on les a cherchées, un soir, entre amis : c’était une chose qu’on avait apprise à l’école, un champion, un chanteur ou une starlette qui perçait, un air qui était sur toutes les lèvres, un hold-up ou une catastrophe qui faisait la une des quotidiens, un best-seller, un scandale. un slogan, une habitude, une expression, un vêtement ou une manière de le porter, un geste, ou quelque chose d’encore plus mince, d’inessentiel, de tout à fait banal, miraculeusement arraché à son insignifiance, retrouvé pour un instant, suscitant pendant quelques secondes une impalpable petite nostalgie.

 

 

** Le Cadavre exquis, selon Paul Eluard (in Dictionnaire abrégé du Surréalisme)

Jeu de papier plié qui consiste à faire composer une phrase par plusieurs personnes, sans qu’aucune d’elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes. L’exemple, devenu classique, qui a donné son nom au jeu tient dans 1a première phrase, obtenue de cette manière : « Le cadavre-exquis-boira-le-vin-nouveau. »

 

 

  LIVRES DE REFERENCE 

 

Je me souviens, de Georges Perec (Hachette, 1978)

 

Extrait (début du livre, p. à p.)

 

1


Je me souviens que Reda Caire est passé en attraction au cinéma de la porte de Saint-Cloud.

 

2

 

Je me souviens que mon oncle avait une 1I CV immatriculée 7070 RL2.

 

3

 

Je me souviens du cinéma Les Agriculteurs, et des fauteuils club du Camera, et des sièges à deux places du Panthéon.

 

4

 

Je me souviens de Lester Young au Club Saint-Germain; il portait un complet de soie bleu avec une doublure de soie rouge.

5

 

Je me souviens de Ronconi, de Brambilla et de Jéus Moujica ; et de Zaaf, l’éternel  « lanterne rouge ».

 

 6

 

 Je me souviens qu'Art Tatum appela un morceau Sweet Lorraine parce qu’il avait été en Lorraine pendant la guerre de l4-l8.

 

7

 

Je me souviens du « tac tac ».

 

8

 

 Je me souviens d'un Anglais manchot qui battait tout le monde au ping-pong à Château d'Oex.

 

 9

 

 Je souviens de Ploum ploum tra la la.

 

10

 

Je souviens qu'un ami de mon cousin Henri restait toute la journée en robe de chambre quand il préparait ses examens.

 

 11

 

 Je me souviens du Citoyen du Monde Garry Davis. Il tapait à la machine sur la place du Trocadéro.

 

12

 

Je me souviens des parties de barbu aux Petites-Dalles.

 

13

 

Je me souviens des Trois Evêchés : Metz, Toul et Verdun.

 

14

 

Je me souviens du pain jaune qu'il y a eu pendant quelque temps après la guerre.

 

15

 

 Je me souviens des premiers flippers »: justement, ils n’avaient pas de flippers.

 

16

 

 Je me souviens des vieux numéros de L’Illustration

 

17

 

 Je me souviens des aiguilles en acier, et des aiguilles en bambou, que l'on aiguisait sur un frottoir après chaque disque.

 

18

 

 Je me souviens qu’au « Monopoly », l’avenue de Breteuil est verte, l’avenue Henri-Martin rouge et l’avenue Mozart orange.

 

19

 

 Je me souviens de:

 « Ich weiss nicht was soll es bedeuten

 Das Ich so traurig bin. »

 et de:

 « I wander lonely as a cloud

 When all at once I see a crowd

 A - ? - of golden daffodils. »

 

20

 

Je me souviens que Junot était duc d'Abrantès.

 

21

 

Je me souviens de:

 « Grégoire et Amédée

 présentent

 Grégoire et Amédée

 dans

 Grégoire et Amédée »

 (et de Furax aussi, bien sûr).

 

22

 

Je me souviens qu'un jour mon cousin Henri a visité une manufacture de cigarettes et qu’il en a rapporté une cigarette longue comme cinq cigarettes.

 

23

 

Je me souviens qu’après la guerre on ne trouvait presque pas de chocolat viennois, ni de chocolat liégeois, et que, pendant longtemps, je les ai confondus.

 

24

 

Je me souviens que le premier microsillon que j'ai écouté était le Concerto pour hautbois et orchestre de Cimarosa.

 

25

 

 Je me souviens d'un pion corse qui s'appelait Flack « comme la D.C.A. allemande ».

 

26

 

Je me souviens des « High Life » et des « Naja ».

 

27

 

 Je me souviens avoir obtenu, au Parc des Princes, un autographe de Louison Bobet.

 

28

 

Je me souviens que pendant plusieurs années, l’expression la plus sale que je connaissais était « tremper la soupe » ; je 1'avais vue dans un dictionnaire d'argot que j’avais lu en cachette. Je n'ai jamais entendu personne l'employer et je ne suis plus très sûr de ce qu'elle voulait dire (sans doute un équivalent de « faire feuille de rose »).

 

29

 

 Je me souviens des Quatre Fils Aymon et d'une autre histoire qui s'appelait Jean de Paris.

 

....

 

 

Les Années, de Annie Ernaux

Présentation du livre

 

Au travers de photos et de souvenirs laissés par les événements, les mots et les choses, Annie Ernaux donne à ressentir le passage des années, de l’après-guerre à aujourd’hui. En même temps, elle inscrit l’existence dans une forme nouvelle d’autobiographie, impersonnelle et collective.

 

Extrait du livre (p.11 à 19)

 

Toutes les images disparaîtront.

 

la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant de café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se reculottait debout, jupe relevée, et s’en retournait au café

 

la figure pleine de larmes d'Alida Valli dansant avec Georges Wilson dans le film Une aussi longue absence

 

 l'homme croisé sur un trottoir de Padoue, l’été 90, avec des mains attachées aux épaules, évoquant aussitôt le souvenir de la thalidomide prescrite aux femmes enceintes contre les nausées trente ans plus tôt et du même coup l’histoire drôle qui se racontait ensuite : une future mère tricote de la layette en avalant régulièrement de la thalidomide, un rang, un cachet. Une amie horrifiée lui dit, tu ne sais donc pas que ton bébé risque de naître sans bras, et elle répond, oui je sais bien mais je ne sais pas tricoter les manches

 

Claude Piéplu en tête d’un régiment de logionnaires, le  drapeau dans une main, de l’autre tirant une chèvre, dans un film des Charlots

 

 cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne

 et qui faisait penser à Céleste Albaret telle qu’elle était apparue un soir dans une émission de Bernard Pivot

 

sur une scène de théâtre en plein air, la femme enfermée dans une boîte que des hommes avaient transpercée de part en part avec des lances d’argent - ressortie vivante parce qu’il s’agissait d’un tour de prestidigitation appelé Le Martyre d’une femme

 

les momies en dentelles déguenillées pendouillant aux murs du couvent dei Cappuccini de Palerme

 

le visage de Simone Signoret sur l’affiche de Thérèse Raquin

 

la chaussure tournant sur un socle dans un magasin André rue du Gros-Horloge à Rouen, et autour la même phrase défilant continuellement : «  avec Babybotte Bébé trotte et pousse bien »

 

l’inconnu de la gare Termini à Rome, qui avait baissé à demi le store de son compartiment de première et, invisible jusqu’à la taille, de profil, manipulait son sexe à destination des jeunes voyageuses du train sur le quai d’en face, accoudées à la barre

 

le type dans une publicité au cinéma pour Paic Vaisselle, qui cassait allègrement les assiettes sales au lieu de les laver. Une voix off disait sévèrement « ce n’est pas la solution ! » et le type regardait avec désespoir les spectateurs, « mais quelle est la solution ? »

 

la plage d’Arenys de Mar à côté d’une ligne de chemin de fer, le client de l’hôtel qui ressemblait à Zappy Max

 

le nouveau-né brandi en l’air comme un lapin décarpillé dans la salle d’accouchement de la clinique Pasteur de Caudéran, retrouvé une demi-heure après tout habillé, dormant sur le côté dans le petit lit, une main dehors et le drap tiré jusqu’aux épaules

 

la silhouette sémillante de l’acteur Philippe Lemaire, marié à Juliette Gréco

 

dans une publicité à la télé, le père essayant vainement, en douce derrière son journal, de lancer en l’air une Picorette et de la rattraper avec la bouche, comme sa petite fille

 

une maison avec une tonnelle de vigne vierge, qui était un hôtel dans les années soixante, au 90 A, sur les Zattere, à Venise

 

les centaines de faces pétrifiées, photographiées par l’administration avant le départ pour les camps, sur les murs d’une salle du palais de Tokyo, à Paris, au milieu des années quatre-vingt

 

les cabinets installés au-dessus de la rivière, dans la cour derrière la maison de Lillebonne, les excréments mêlés au papier emportés doucement par l’eau qui clapotait autour

 

toutes les images crépusculaires des premières années, avec les flaques lumineuses d’un dimanche d’été, celles des rêves où les parents morts ressuscitent, où l’on marche sur des routes indéfinissables

 

celle de Scarlett O’Hara traînant dans l’escalier le soldat yankee qu’elle vient de tuer - courant dans les rues d’Atlanta à la recherche d’un médecin pour Mélanie qui va accoucher

 

de Molly Bloom couchée à côté de son mari et se souvenant de la première fois où un garçon l’a embrassée et elle dit oui oui oui

 

d’Elizabeth Drummond tuée avec ses parents sur une route à Lurs, en 1952

 

les images réelles ou imaginaires, celles qui suivent jusque dans le sommeil

les images d’un moment baignées d’une lumière qui n’appartient qu’à elles

 

Elles s’évanouiront toutes d’un seul coup comme l’ont fait les millions d’images qui étaient derrière les fronts des grands-parents morts il y a un demi-siècle, des parents morts eux aussi. Des images où l’on figurait en gamine au milieu d’autres êtres déjà disparus avant qu’on soit né, de même que dans notre mémoire sont présents nos enfants petits aux côtés de nos parents et de nos camarades d’école. Et l’on sera un jour dans le souvenir de nos enfants au milieu de petits-enfants et de gens qui ne sont pas encore nés. Comme le désir sexuel, la mémoire ne s’arrête jamais. Elle apparie les morts aux vivants, les êtres réels aux imaginaires, le rêve a l’histoire.

 

S’annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde, fait battre le cœur et mouiller le sexe.

 

les slogans, les graffitis sur les murs des rues et des vécés, les poèmes et les histoires sales, les titres

 

anamnèse, épigone, noème, théorétique, les termes notés sur un carnet avec leur définition pour ne pas consulter à chaque fois le dictionnaire

 

les tournures que d’autres utilisaient avec naturel et dont on doutait d’en être capable aussi un jour, il est indéniable que, force est de constater

 

les phrases terribles qu’il aurait fallu oublier, plus tenaces que d’autres en raison même de l’effort pour les refouler, tu ressembles à une putain décatie

 

 les phrases des hommes dans le lit la nuit, Fais de moi ce que tu veux, je suis ton objet

 

exister c’est se boire sans soif

 

 que faisiez-vous le 11 septembre 2001 ?

 

in illo tempore le dimanche à la messe

 

vieux kroumir, faire du chambard, ça valait mille ! tu es un petit ballot ! les expressions hors d’usage, réentendues par hasard, brusquement précieuses comme des objets perdus et retrouvés, dont on se demande comment elles se sont conservées

 

les paroles attachées pour toujours à des individus comme une devise - à un endroit précis de la nationale 14, parce qu’un passager les a dites juste quand on y passait en voiture et on ne peut pas y repasser sans que ces mêmes paroles sautent de nouveau à la figure, comme les jets d’eau enterrés du palais d’Été de Pierre le Grand qui jaillissent quand on pose le pied dessus

 

 les exemples de grammaire, les citations, les insultes, les chansons, les phrases recopiées sur des carnets à l’adolescence

 

l’abbé Trublet compilait, compilait, compilait

 

la gloire pour une femme est le deuil éclatant du bonheur

 

notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux du temps

 

le comble de la religieuse est de vivre en vierge et de mourir en sainte

 

 l’explorateur mit le contenu de ses fouilles dans des caisses

 

 c’était un porte-bonheur un petit cochon avec un cœur / qu’elle avait acheté au marché pour cent sous / pour cent sous c’est pas cher entre nous

 

 mon histoire c’est l’histoire d’un amour

 

 est-ce qu’on peut tirlipoter avec une fourchette ? Est-ce qu’on peut mettre le schmilblick dans le biberon des enfants ?

 

 (je suis le meilleur, qu’est-ce qui dit que je ne suis pas le meilleur, si tu es gai ris donc, ça se corse, chef-lieu Ajaccio, bref, comme disait Pépin, sauvé ! disait Jonas en sortant du ventre de la baleine, c’est assez je cache à l’eau mon dauphin, ces jeux de mots entendus mille fois, ni étonnants ni drôles depuis longtemps, irritants de platitude, qui ne servaient plus qu’à assurer la complicité familiale et qui avaient disparu dans l’éclatement du couple mais revenaient parfois aux lèvres, déplacés, incongrus hors de la tribu ancienne, après des années de séparation c’était au fond tout ce qu’il restait de lui)

 

les mots dont on s’étonne qu’ils aient existé déjà autrefois, mastoc (lettre de Flaubert à Louise Colet), pioncer (George Sand au même)

 

le latin, l’anglais, le russe appris en six mois pour un Soviétique et il n’en restait que da svidania, ya tebia lioubliou karacho

 

qu’est-ce que le mariage ? Un con promis

 

les métaphores si usées qu’on s’étonnait que d’autres osent les dire, la cerise sur le gâteau

 

ô Mère ensevelie hors du premier jardin

 

pédaler à côté du vélo devenu pédaler dans la choucroute puis dans la semoule puis rien, les expressions datées

 

 les mots d homme qu’on n’aimait pas, jouir, branler

 

 ceux appris durant les études, qui donnaient la sensation de triompher de la complexité du monde. L’examen passé ils partaient de soi plus vite qu’ils n’y étaient entrés

 

les phrases répétées, énervantes, des grands-parents, des parents, après leur mort elles étaient plus vivantes que leur visage, t’occupe pas du chapeau de la gamine

 

les marques de produits anciens, de durée brève, dont le souvenir ravissait plus que celui d’une marque connue, le shampoing Dulsol, le chocolat Cardon, le café Nadi, comme un souvenir intime, impossible à partager

 

 Quand les cigognes passent

 

 Marianne de ma jeunesse

 

 Madame Soleil est encore parmi nous

 

 le monde manque de foi dans une vérité transcendante

 

 Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération.

 

...

 

 

 

 

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 00:00

  Intitulé  

Loto portrait


Première phase - où l’on recherchera la spontanéité…

On utilise un jeu de cartes « Loto portrait ».
Chacun à tour de rôle tire une carte et réagit par la formulation qui lui vient spontanément à l’esprit. Il convient surtout de réfléchir le moins possible, de laisser jaillir l’idée première… Chacune de ces formulations sera notée par écrit pour être ensuite utilisée dans la rédaction d’un autoportrait en respectant une contrainte expliquée plus loin.


Deuxième phase - où l’on s’appliquera à soigner sa forme (stylistique, bien sûr)

Une fois cette matière réunie, chacun se retrouve avec 14 propositions. L’utilisation des notes se
fait en respectant la structure suivante :

Inducteur : Moi (ou Moi-même) suivi de qui, dont, que, avec, au, à, et… ou d’un qualificatif, d’une apposition…
Procéder à une énumération. Trouver un rythme ; des rimes (pas obligatoire..). A la fin du « poème », rebondir par : Moi, Intel, je…

Exemple d
Moi, avec ma barbe nyctalope
Moi, dont l’ouï s’affaiblit
Moi, au regard de myope
Moi, au front dégarni
Moi, et ma gueule décatie
Moi, que la vie a trahi
Moi, petit homme
Moi-même, Richard, de père inconnu
Issu de vendéens,
Je me fais vieux, dieu que je me fais vieux !
Fin de mes rêves aventuriers
Foin de ma jeunesse turbulente
A moi désormais la vie lente
Et début - qui sait ?- d’une vie agronome
Dans un jardin de retraité
Au fil d’un poème potager…

  Textes références 

L’union libre d’André Breton

Cortège de Guillaume Apollinaire

Blason des fleurs et des fruits de Paul Eluard


À mi-chemin du fruit tendu
Que l’aube entoure de chair jeune
Abandonnée
De lumière indéfinie
La fleur ouvre ses portes d’or
Pomme pleine de frondaisons
Perle morte au temps du désir
Rose pareille au parricide
Descend de la toile du fond
Et tout en flammes s’évapore
Groseille de mendicité
Dahlia moulin foyer du vent
Quetsche taillée dans une valse
Tulipe meurtrie par la lune
Alise veuve de caresses
Colchique veilleuse nacrée
Nèfle castor douce paupière
Pensée immense aux yeux du paon
Marguerite l’écho faiblit
Un sourire accueillant s’effeuille
Noué rouillé comme un falot
Et cahotant comme un éclair
Le coing réserve sa saveur
Goyave clou de la paresse
Muguet l’orgueil du maître pauvre
Prunelle épiant le front du lynx
Tubéreuse agneau des sentiers
Poire le fer de la folie
Anémone carnier d’hiver
Citron porteur de plâtre et d’encre
Narcisse porteur de nuées
Dans le filet des violettes
La fraise adore le soleil
Raisin grenier des politesses
Tour nue et froide jeu hautain
Glycine robe de fumée
OEillet complice de la rue
Châtaigne une foule pillarde
Brise l’émail des sans remords
Digitale cristal soyeux
Lilas lèvres multipliées
Amarante hache repue
Brugnon exilé jusqu’aux ongles
Myrtille cigale invisible
Clochette de poussière intime
Mûre fuyant entre les ronces
Aster tout saupoudré de guêpes
Orange sur un tableau noir
Muraille de l’enfer du blé
Souci la route est achevée
Cytise les joncs se délassent
Jacinthe la rainette rêve
Nigelle le portail s’abat
Chrysanthème cheval brutal
Sauge bague de mousseline
Figue corail d’un faux tombeau
Pêche colonne de rosée
Pavot traîné par des infirmes
Reflet de fête sans repos
Noisette aux ciseaux enfantins
Détachant le gourmand de l’arbre
Iris aux mains de la marée
Passiflore livrée aux hommes
Clématite jeunesse comble
Chèvrefeuille biche au galop
Zinnia bouclier de douleurs
Manteau de plaies manteau d’erreurs
Ananas prêchant l’avalanche
Bruyère mangeant le renard
Qui refuse une proie facile
Et pour le loup souffle dans l’herbe
À menacer le ciel le lis
Use le tain de son miroir
Le sein courbé vers un baiser
Le jasmin se gonfle de lait
Capucine rideau de sable
Bergamotte berceau de miel
Renoncule théâtre blanc
Pamplemousse l’oeil de la cible
Banane le parc à refrains
Résonne de chansons nouvelles
Verveine chevalet fragile
Grenade rocher d’allégresse
Ancolie vierge inanimée
Olive paume de faïence
Cassis inscrit au coeur des jungles
Bouchant de son sang noir leurs veines
Seringa masque de l’aveugle
Écorce de la nuit d’été
Églantine vin du matin
Sapotille ordonnée ardente
Primevère ivresse d’argile
Mandarine métal d’injures
Datura roi honteux d’avoir
Régné sans dire son secret
Argémone ombre déliée
Abricot gerbe de fortune
Orchidée chaîne de désastres
Amande golfe de tendresse
Lavande bonnet du berger
Tempes fines et boucles blondes
Giroflée boussole endormie
Cerise cuve de candeurs
Sur une bouche négligente
Bien passé l’âge de raison
Le phlox sera un gros village
Le trèfle une poule pondeuse
Le pourpier une empreinte obscure
L’aubépine écluse une fugue
La mangue sera une alliance
La datte une pierre soumise
La mirabelle une alouette
Et la framboise une bouée
Pour le destin de l’immortelle
La fleur faite comme une morte
La piètre fleur de perfection
*
Fleurs à l’haleine colorée
Fruits sans détours câlins et purs
Fleurs récitantes passionnées
Fruits confidents de la chaleur
J’ai beau vous unir vous mêler
Aux choses que je sais par coeur
Je vous perds le temps est passé
De penser en dehors des murs.
(Paul Éluard, Le Livre ouvert II, 1
942)

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1 mars 2010 1 01 /03 /mars /2010 22:39
Après bien des tâtonnements, voici enfin la publication de l'atelier sous une forme qui ressemblera à l'impression papier. Merci à Gaëla dont la relecture correction a été précieuse. Merci à vous aussi de me signaler d'éventuelles erreurs sur vos textes.       Richard


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22 décembre 2009 2 22 /12 /décembre /2009 10:25
Le guide des ateliers d'écriture vient de paraître.
Dirlici, notre atelier d'écriture de Labège, y est recensé.(voir p18-19 )


Vous pouvez le visualiser ou le télécharger en cliquant sur l'image ci-dessous :

 couv guide ateliers2010
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16 décembre 2009 3 16 /12 /décembre /2009 16:38


  TEXTES DE RENAUD   :

 


Alcide

Nous vivons ensemble depuis deux ans, depuis le départ improbable de sa grand-mère Nénék, mais nous n’avons encore jamais réellement parlé de notre avenir commun. Il est maintenant grand temps de le faire ! J’avais prévu de lui dire simplement et clairement hier soir ma volonté de construire ma vie avec elle,  devant Taïma et Jaume pour y ajouter une note légèrement solennelle, mais je n’ai pas pu car je ne l’ai pas senti disponible.

J'ai découvert avec surprise qu'elle avait son regard noir des mauvais jours quand la discussion avec Jaume sur l'anniversaire des 10 ans de la désactivation du mur patinait. Pourtant quand j'ai lancé ce sujet je pensais que notre conversation allait être aussi animée que d'habitude. Et bien pas du tout. J'ai eu beau forcer ma position, dire que c'était idiot de fêter ces 10 ans de la désactivation du mur, qu'il fallait regarder devant nous, que les vagues de réfugiés climatiques étaient maintenant toutes passées, que la planète ne se réchauffait plus depuis longtemps et que le capitalisme et le frontisme étaient définitivement morts avec la mise en place de la gouvernance globale, Jaume est resté bien terne, lui si prompt à me faire la leçon comme quand nous étions ses élèves et que nous buvions ses paroles. Mais hier soir, il n'avait pas la même attitude que d'habitude. Il n'a pas repris mes arguments un par un, et, chose rare, il ne m'a pas fait sa leçon sur l'importance du mur sur notre vie de tous les jours. Leçon d’ailleurs que je n’accepte pas. Je sais qu’Adelyna ne partage pas entièrement mon point de vue mais ça, par contre, je le comprends. Elle est arrivée à Labège camp à l’âge de 7 ans, est restée derrière le mur pendant cinq ans et est venue vivre à Labège le haut avec sa grand-mère, au moment de la désactivation du mur. Ah sa grand-mère, que nous tous, nous appelions Nénék, avant qu'elle ne disparaisse mystérieusement il y a deux ans ! Quelle personnalité ! Il parait qu’elle était la figure la plus importante du camp, mais je n’en ai pas su grand chose. L’arrivée d’Adelyna et de sa grand-mère ici a surpris beaucoup de monde, car la plupart des réfugiés climatiques, une fois leur temps de transit écoulé, sont acheminés comme ils sont venus (c’est-à-dire par les liaisons souterraines) là où ils peuvent être accueillis et sans avoir jamais rencontré d’autres personnes que celles autorisées à pénétrer dans le camp. Je parle bien sûr du temps où le mur était activé.

Comme d'habitude, Taïma a réussi à détendre l’atmosphère au bon moment. En effet, Jaume répondait à peine à mes réflexions sur le mur, certes un brin provocatrices, et Adelyna se taisait. Ma sœur n'a aucun goût pour les joutes intellectuelles (contrairement à Adelyna qui y excelle)  mais il faut lui reconnaître le don de relancer une soirée mal partie. Ainsi profitant d'un silence prolongé qui s'était établi entre nous et qui pouvait devenir gênant, Taïma nous a fait observer d’un ton enjoué que la lumière du soleil couchant était d'un jaune exceptionnel et que cet éclairage donnait à l'allée des palmiers, qui longe le bas de la colline, une touche magique. Je leur ai fait remarquer que nous-mêmes, ou nos enfants, pourront voir les Pyrénées de là où nous nous tenions comme le faisaient nos anciens, une fois que le cycle de dépollution de l’atmosphère sera terminé. Taïma m’a aussitôt coupé la parole, empêchant ainsi Jaume de réagir à cette position. Taïma a ainsi placé la conversation sur la ville et son organisation, sujets qui la passionnent. Adelyna et Jaume se sont détendus quelque peu et y ont participé avec un plaisir qui m’apparaît maintenant forcé. Taïma et Adelyna ont échangé ensuite quelques souvenirs communs. Puis Jaume nous a raconté sans son entrain habituel les anecdotes du lycée, qu’on connaît par cœur. Comme Adelyna y prenait visiblement du plaisir, je suis rentré dans le jeu et j’en ai moi aussi racontées et j’ai ainsi réussi à faire rire les filles. La soirée fut donc finalement assez agréable, quoique plutôt superficielle, contrairement à d’habitude.

La fin de soirée fut très curieuse. J’avais du m’absenter quelques instants pour répondre au visiophone à une question technique venant de l’équipe de nuit et quand je suis revenu à notre table, l’ambiance avait changé de tout au tout. Chacun se taisait. Jaume et Adelyna se regardaient d’une façon que je n’ai pas aimée. Taïma regardait ailleurs.  Je n’ai pas voulu interroger Adelyna sur son attitude lointaine vis-à-vis de moi pendant toute la soirée quand nous sommes rentrés chez nous. A la réflexion cela fait peut-être même quelque mois qu’elle prend de la distance. Mais pour l’instant ne pensons pas à cela, je dois me concentrer sur ce vol d’essai. Je lui parlerai sérieusement à mon retour, dans 10 jours.

 

Taïma

Que se passe-t-il ? Par quoi, ou par qui, Adelyna et Jaume sont-ils liés ? Que partagent-ils ? Que signifie ce regard si long, si profond, si étrange qu’ils ont échangé à la fin du repas, quand Adelyna a donné une petite enveloppe à Jaume qui en réponse lui en a donné une autre ? Que signifie ce silence pesant qui a accompagné cet échange ? Pourquoi Adelyna a-t-elle attendu qu’Alcide s’absente quelques instants pour l’enclencher ? Car je suis sûre qu’elle a attendu ce moment là…Oui, pourquoi ? Ces questions m’ont empêchées de dormir cette nuit ; j’ai eu beau les poser de différentes manières, je n’arrive pas à trouver une réponse qui me satisfasse. Ce n’est pas une histoire de sexe, ni une histoire d'amour. Je sais bien qu’Adelyna et Jaume ont eu une aventure il y a deux ans, Adelyna me l'a racontée dès qu’elle s’est déroulée. Elle m’a dit et redit que c’était une aventure sans lendemain et je la crois. Il y a donc autre chose, mais quoi ?

Ah, Alcide ! Comme il est pathétique ! Mon frère ne changera jamais. Il a commencé la soirée en nous annonçant avec fierté sa participation au vol d’essai qui reliera Toulouse à Djakarta en dirigeable. Il nous a parlé en long en large et en travers de son rôle dans ce trajet qui l’amènera à Yogyakarta. Il n’a pas vu qu’Adelyna, qui était déjà arrivée à notre rendez-vous étonnamment crispée, s’est encore tendue en entendant le nom de l’endroit où elle est née. Comme d’habitude, Alcide ne s’est aperçu de rien. Il a voulu nous communiquer son enthousiasme pour son voyage intercontinental et pour son système de commande de vol en particulier, alors que l’ère de l’aéronautique, naguère toute puissante, touche à sa fin, précisa-t-il inutilement puisque tout le monde le sait, concluant abruptement son propos sur sa vision optimiste de notre avenir maintenant que la plupart des grandes difficultés de l’humanité, que nous connaissons tous, ont presque été toutes résolues ; et il a rappelé en vrac celles qui lui venaient à l’esprit :  l’assèchement définitif des énergies fossiles, la pollution atmosphérique insoutenable, le déplacement massif de population du au réchauffement climatique, la gestion des déchets (pas uniquement nucléaires) enfouis sous terre, l’inutilisation subite de l’espace due au fameux « crash domino » (du aux collisions en cascade des satellites en orbite basse qui en se heurtant les uns les autres ont généré un bouclier de débris infranchissable pour des dizaines d’année), l’impuissance politique, la dernière guerre. Tout ça, nous a-t-il dit, est maintenant derrière nous. Jaume, étonnamment, n’a pas réagi à cette vision optimiste de l’avenir portée par mon frère qu’il ne partage évidemment pas. Je ne sais pas qui a raison entre Alcide et Jaume. En fait, leurs discussions politiques ne m’intéressent pas. Je préfère me concentrer sur les personnes qui m’entourent et agir au mieux en interaction avec eux plutôt qu'en fonction de principes ou de doctrines qui ont fait tant de mal dans le passé et qu’on ne maîtrise pas dans le présent.

Je me suis mise ainsi à parler de l’urbanisme de Labège une fois que la conversation d'Alcide a tourné au monologue pathétique. Je n’ai pas voulu parler des travaux en cours qui transformeront petit à petit l'ancienne zone des réfugiés climatiques en un des plus importants points nodaux de l’Europe du Sud (point de rencontre et de distribution des personnes, des biens, des énergies et des déchets). C’est d’ailleurs de là que partira demain Alcide. J’ai donc préféré parler des dernières nouvelles concernant notre ville de Labège : d’abord l’agrandissement de ce tapis roulant des plus ingénieux, bordé de palmiers, qui nous amène au prochain point nodal, sur lequel débouchent les tapis roulants secondaires qui quadrillent presque toute la ville. Labège le bas n’est bien sûr pas quadrillé comme Labège le haut, car le centre historique (l’église, le parc, la place, les vieilles bâtisses) a été préservé lors des travaux gigantesques du siècle dernier effectués après une refonte complète de l’occupation des sols ; ces travaux ont conduit au Labège de maintenant, celui que nous connaissons, caractérisé par ses habitations élancées surmontées de leurs terrasses végétales et ses structures collectives distribuées de chaque côté de l’allée des palmiers tandis que les hibiscus et les bougainvilliers distribués dans toute la ville, encore en fleurs en ce mois novembre, apportent de chaudes couleurs et d'agréables senteurs. 

J’ai enfin réussi à détendre réellement l’atmosphère quand j’ai abordé les souvenirs qu’Adelyna et moi partageons.  Adelyna est rentré dans mon jeu sans beaucoup d’entrain, comme si elle s’y sentait obligée. J’ai passé sous silence les deux premières années qui ont suivi son arrivée à Labège où elle ne parlait pas, pour mettre en avant la connivence, tellement forte, que nous avions quand nous étions adolescentes et qui nous a amené à conduire des actions dont nous ne parlerons à personne. Jaume a mis son grain de sel et nous a raconté ses histoires de professeur les plus savoureuses qu’on aime toujours réentendre, mais, lui aussi, sans grande conviction. Alcide est rentré dans notre jeu en racontant les siennes. Adelyna s’est senti obligée de rire. J’ai fait comme elle pour que sa gêne ne se voit pas. Je pensais avoir définitivement sauvé la soirée quand Alcide s’est éloigné pour répondre à son visiophone et le visage d’Adelyna s’est figé soudainement, elle a fixé Jaume du regard longuement, très longuement, les traits de Jaume se sont brusquement tendus, Adelyna s’est penché sur le côté, a ouvert son sac, a pris une petite enveloppe, l’a donnée à Jaume, qui ne disait toujours rien, le temps parut comme suspendu, je n’étais plus là pour eux, leurs regards étaient rivés l'un sur l'autre, personne ne parlait, l’enveloppe changea de mains. Jaume la fit disparaître dans la poche intérieure de sa veste tout en continuant à regarder Adelyna, sortit une enveloppe un peu plus grande d'une autre poche, la tendit à Adelyna qui la prit. Aucun mot n'avait été échangé.

Alcide est revenu tout excité, remarquant à peine la situation. Mais que s’est-il passé réellement  entre Adelyna et Jaume ? Pourquoi Adelyna a-t-elle failli pleurer quand elle m’a serré dans ses bras en me disant au revoir d’une voix étranglée ?

 

Adelyna

Sayangku,

Quand tu liras cette lettre, à ton retour, je serai partie pour toujours. Je disparais comme a disparu Nénék la mère de ma mère, il y a deux ans. Souviens toi comme nous l'avons cherchée partout. En vain. Alcide, Alcide, mon chéri, sayangku, nous vivrons dorénavant chacun de notre côté avec la part que l'autre a mis en nous. Ne me cherche pas. Nos chemins étaient appelés à se séparer un jour ou l'autre et le moment est venu. Alcide, es-tu vraiment surpris de ce qui arrive ? Je ne le crois pas. Ne te fais pas du mal en pensant que je pars pour un autre car cela n'est pas. Nous nous retrouverons si tu fais le chemin ...

Aku cinta padamu.

Adelyna

Alcide ne lira pas cette lettre, d’ailleurs bien trop courte pour lui être donnée, car je l’aurais détruite avant de partir loin d’ici, en même temps que cet écrit, comme me l’a bien signifié Nénék : « ne laisse aucune trace derrière toi si tu acceptes ma proposition». Quel choc de revoir ma grand-mère bien aimée, moi qui la pensais morte, après sa disparition inexpliquée ! Ces retrouvailles bouleversantes ont eu lieu il y a 6 mois chez Jaume, qui m’avait invitée à passer chez lui d’une façon très étrange en me demandant de n’en rien dire à personne. J'ai une entière confiance en Jaume et j'ai donc suivi ses consignes à la lettre. L’amitié qui nous lie est plus belle que notre brève histoire d’amour, que j’ai eu raison d’arrêter rapidement car elle ne menait nulle part. Jaume a accepté ma décision avec dignité, mais je sais que cette décision l'a d'autant plus meurtri que je l'ai quitté pour m’installer avec Alcide. Ah Alcide, Alcide ! Si tu avais pu faire sauter la barrière qui est en toi, si tu avais pu canaliser cette magnifique énergie que tu abrites pour en faire œuvre de vie, si tu avais su  te mettre à l'écoute et entendre les signes que je t'ai donnés depuis que j'ai retrouvé Nénék, peut-être que je n'aurai pas pris cette décision. Tu ne sauras jamais combien ces derniers mois furent pénibles pour moi, passant d'un état à l'autre au fur et à mesure des révélations que Nénék me faisait lors de nos rencontres régulières, toujours secrètes et toujours chez Jaume qui y participait quand Nénék le décidait ; ainsi l'incompréhension et la confusion  se sont d'abord mélangées à la colère et à la tristesse, puis l'angoisse et la peur qui m'étreignirent quand Nénék me fit sa proposition il y a environ une semaine, en ayant demandé au préalable à Jaume de nous laisser seules, et me dit : « Voilà ce que nous te proposons. Et maintenant, mon baiby, c’est à toi de choisir. Je pars demain et je ne reviendrai plus jamais ici. Réfléchis à tout ce que je t’ai dit. Donne ta réponse à Jaume  avant la fin de la semaine prochaine. Tu trouveras dans l’enveloppe la biopuce à remplir. Si tu choisis de nous rejoindre, mets y les informations te concernant, donne la à Jaume et fais ce que tu as à faire en fonction de ce qu'il te remettra. Et bien sûr ne laisse aucune trace derrière toi.»

Alcide, Alcide, tu n'as rien ressenti de la véritable nature de mon malaise de ces dernières semaines. Tu as simplement vu que je n'étais pas dans mon état habituel, sans en chercher véritablement les raisons. Ton énergie, ta volonté, ta joie de vivre, ton allant qui m'avaient tant aidée, et que j'ai tant aimés, quand nous nous sommes installés ensemble m'ont parus que pour ce qu'il sont : des pans pathétiques d'un aveuglement profondément stérile. Tes paroles sur le mur me firent mal. Tu n'avais donc rien compris à ce que je t'avais, si difficilement, raconté. Je sais que tu forçais ta position, que tu cherchais une joute intellectuelle, comme cela nous est arrivé plusieurs fois et à laquelle j'y participais, toujours de  mauvaise grâce sans que tu t’en rendes compte. Le mur désactivé officiellement il y a 10 ans restera encore bien longtemps dans nos esprits comme tente de l'expliquer Jaume à qui veut bien l'entendre. Nénék m'a appris ces derniers mois que le mur n'avait été activé que les premiers mois après notre dramatique rapatriement, juste le temps qu'il tue deux ou trois enfants de mon âge, et que cela étant et se sachant, personne, d'un côté et de l'autre du mur n'ait de velléité pour s'en approcher. Nénék, elle, le savait. Elle m'a beaucoup parlé de ce temps si proche et si lointain à la fois et m'as fait comprendre pourquoi je me suis tue à mon arrivée au camp et à mon départ.

Alcide, ta fierté de participer au premier vol du « Limasawa » est légitime mais illusoire, signe du chemin qui te reste à parcourir et sur lequel je pensais jusqu'à hier soir pouvoir t'accompagner. J'ai ri de bonne grâce à tes sottises de fin de soirée, alors que je suis sûre que Taïma pensait que je me forçais ; je venais de réaliser que, seul mon départ pouvait être le choc salutaire pour te permettre de sortir de ton aveuglement. Ton chemin sera long et si tu y réussis, nous nous retrouverons. Alors l'échange des enveloppes, devenu inéluctable, se réalisa quand tu t'absentas pour répondre à ton visiophone, l'angoisse et la peur me saisissant subitement quand je vis le regard terrorisé de Jaume que je soutins malgré tout. Je sais que Taïma, qui restera ma première amie, qui m'a tellement aidée en arrivant à Labège pour sortir de mon mutisme, ne fera jamais le chemin que tu peux faire, Alcide, car son caractère ne s’y prête pas. Taïma est donc perdue pour moi. C'est pourquoi j'ai pleuré en lui disant au revoir.

Maintenant il me reste à ouvrir l'enveloppe que Jaume m'a remise et suivre les consignes qui y sont notées. Je sais que la première sera de détruire les écrits que je viens de faire.

 

Jaume

L'enveloppe que m'a remise Adelyna est là, sous mes yeux, fermée. Je tiendrai ma promesse  et ne l'ouvrirai pas. Je l'apporterai demain, à l'heure et à l'endroit convenus afin qu'elle parvienne jusqu'à Nénék. J'avais sur moi depuis une semaine une enveloppe pour Adelyna que je ne devais lui remettre que si elle-même m'en donnait une. J'attendais ce moment avec crainte car je savais, Nénék me l'avait dit, que si l'échange s'opérait, Adelyna partirait de Labège pour ne plus y revenir. J'espérais qu'il ne survint pas, mais il eut lieu hier, à l'occasion de la soirée passée avec Alcide et Taïma et ce moment fut encore plus dur que je ne l'avais redouté.

Je viens de vivre ces derniers mois comme un rêve, et la fin de notre soirée de hier comme un cauchemar. Quand je vis Nénék dans mon salon il y a six mois, assise sur mon canapé, dotée d'un sourire magnifique, rentrée chez moi à mon insu,  je faillis tomber à la renverse car, comme tout le monde ici, je la croyais morte. Quand je repris mes esprits, je fus saisi par son impassibilité et par la force rayonnante qui émanait de la grand-mère d'Adelyna, la figure emblématique du dernier camp des réfugiés, avec laquelle j'eus de nombreuses discussions quand elle vint s'installer ici, et en particulier sur le mur. La Nénék qui revenait n'était pas celle qui était partie. Cette dame de 80 ans, dans la pleine force de sa grande maturité, dégageait une autorité naturelle sur les personnes qui l'accompagnaient, étranges et discrètes, qui semblaient lui organiser des rendez-vous  comme ceux qui se passaient chez moi avec Adelyna et auxquels j'y participai quand Nénék me l'autorisait.

J'appris avec stupeur que le frontisme n'était pas mort, que ce mouvement descendant du fascisme qui avait gagné la planète après la fin de la guerre du Caucasse, qui elle-même avait succédé à la guerre du proche orient, n'avait pas été éradiqué par nos grands-parents lorsqu'ils mirent en place la gouvernance globale, comme je l'enseignai à mes élèves. Ce que je redoutai et que j'essayai de combattre à mon niveau en enseignant la vigilance et l'esprit de résistance ancré chez nos anciens à mes élèves était survenu. Je compris que Nénék connaissait parfaitement les rouages de la nébuleuse gouvernance globale, qu'elle en faisait même peut-être partie, sachant que personne ne connaît nos dirigeants globaux. J'appris que Nénék partageait mon analyse de l'importance des murs dans l'histoire des hommes, les plus néfastes n'étant pas forcément ceux que nous voyons ou avons vus. Je basculais ainsi ces derniers mois dans un état second dont je ne suis sorti que hier soir lors de notre échange d'enveloppes avec Adelyna. D'un côté je recevais certainement les caractéristiques biologiques qu'Adelyna avait enregistrés dans la biopuce qui allaient lui permettre de rentrer dans le cercle très fermé des « Combattants de l'Ombre », dont Nénék ne pouvait être qu'une dirigeante  importante, et de l'autre côté je lui remettais sa feuille de route dont la première instruction, je le savais, était de quitter Labège sans laisser de traces. Au moment où Adelyna me tendit son enveloppe, la monstruosité de cet engagement m'aveugla et une terreur horrible m'étreignit. J'eus à cet instant précis l'intuition que le combat auquel allait participer Adelyna en première ligne allait être un des plus terribles de l'Histoire. Mes intuitions concernant le véritable état de la planète dont nous avons héritée, et la présence des forces du mal au plus niveau étaient bien au-delà de ce que j'avais imaginés. Et les forces qui se mettaient en place pour tenter de sauver ce qui pouvait encore l'être avaient engagé Adelyna et me laissaient de côté, moi, l'homme qui l'aime, me laissant dans le rôle de médiateur, que Nénék m'avait dit primordial dans le combat mais qui m'interdisait de m'impliquer davantage comme je le lui demandais ardemment plusieurs fois.

Que vais-je faire, oh mon créateur ?

Eh bien, je n'en sais rien, mon pauvre Jaume. J'arrête là ton histoire. Tu m'as donné assez de fil à retordre pour cerner ton rôle et t’utiliser pour embraser la fin du récit. D'aucun jugera cette histoire un peu compliquée et la fin un tantinet ampoulé. D'autres regretteront que le Labège du futur ne soit pas assez décrit, que le mur électromagnétique qui tue des enfants (quelle aberration!) aurait pu être davantage explicité, que l'auteur aurait pu faire l'effort de donner un peu plus de chair et de panache à ses personnages, que son écriture gagnerait à être plus riche, ses descriptions plus puissantes etc .. etc ... A  tous ceux-là, je dis stop ... vous n'aviez qu'à venir à cet atelier d'écriture et on vous aurait vu à l'œuvre. Non mais.

 



  Textes de 

 

  Ernest

 

Ma petite-fille, je vais te raconter l’histoire de notre ville, que tu as toujours devinée sans en connaître vraiment les détails ; Mais aujourd’hui, puisque tu me la demandes, tu dois être assez grande pour comprendre…

Il était une fois, une petite ville que tu connais bien, Labège. Avant, Labège était dans la campagne, c’est-à-dire des arbres partout, de l’herbe, des champs, et même des animaux que tu ne vois plus aujourd’hui. Imagine toi comme c’était calme… il y avait peu d’habitants, et la grande ville était loin.

Mais la population a augmenté, beaucoup, partout sur notre planète, et ici aussi. Alors la grande ville voisine a grandi, grossi, et petit à petit s’est rapprochée de Labège. Au début, c’étaient des bureaux, cette zone qu’on nommât Innopôle.  Les gens acceptaient car cela rendait le village riche. Et l’argent dirige le monde, hélas.

Mais, petit à petit, les choses sont devenues incontrôlables… Les bureaux se sont multipliés, les routes puis autoroutes puis voies aériennes et même les galeries souterraines ont occupé tout notre espace, devant derrière dessus dessous, les gens ont commencé à travailler jour et nuit, plus rien ne s’arrêtait jamais ! C’est là que nous avons commencé à être très, très inquiets…  Quelques amis et moi n’étions pas d’accord avec le gouvernement depuis de nombreuses années, donc nous avions formé un groupe de résistance, qui a grossi, lui aussi, avec la menace extérieure.

Ta mère était alors trop jeune pour réaliser les changements de son environnement. Mais nous qui avions connu l’odeur de la verdure, le bruissement des arbres, le changement de saison visible sur les feuilles, la vue des Pyrénées pour prévoir le temps, nous qui avions connu tout cela, nous avions terriblement mal de voir notre petit espace de liberté se transformer en bloc de verre, de béton, et surtout d’âmes robotisées.

Alors, nous avons décidé d’agir. Ce fut long, compliqué, coûteux, dangereux, mais grâce aux nombreux cerveaux et relations que nous comptions dans nos rangs, nous avons pu planifier la construction de ce mur que tu connais si bien. 

La construction fut rapide. Ils n’ont même pas essayé de nous en empêcher, car nous leur avions fait croire que ça serait un cuisant échec. Mais nous avons réussi. Bien sûr, le choix n’a pas fait l’absolue unanimité, ceux qui n’étaient pas d’accord sont partis, et nous, nous avons définitivement isolé nos foyers de la Bête Infernale.

Ma petite fille, tu ne sais pas encore la chance que tu as d’échapper à la vie qu’ils ont de l’autre côté… Pourvu que ce mur nous protège le plus longtemps possible !

 

Zoé

 

Cher Journal,

 

J’espère que tu vas bien, que dans ton univers tout va très très bien.

Ce soir, Papi m’a raconté pourquoi on est enfermés dans la Bulle.

Il avait l’air tout triste, ça m’a fait bizarre, je ne l’ai pas souvent vu comme ça. En même temps, on aurait dit qu’il s’énervait tout seul.  Il m’a parlé de choses étranges, que j’aimerais bien connaître un jour ! Comme « voir les Pyrénées ». Papi m’a dit que ce sont comme des tas de pierre immenses, avec de la neige dessus. J’aimerais bien connaître la neige un jour, mais Papi dit que ça ne sera jamais là, qu’il faudrait sortir et aller très très loin. C’est bizarre tout ça.

En tout cas, on dirait qu’il a pas deviné pourquoi je lui ai posé toutes ces questions.

Je ne lui ai rien dit, bien sûr ! Sinon il se fâchera et il voudra plus que j’y retourne, je le connais.

Ca restera notre secret, d’accord ? Parce qu’à toi, je peux le dire…

Tu sais, un jour comme d’habitude j’étais allée jouer près du mur, là où personne ne me voit, et où aucun adulte ne peut venir m’embêter puisqu’ils sont trop grands ! Eh ben, figure toi que j’ai trébuché sur quelque chose, juste une pierre, une grande, mais je suis tombée, et paf ! j’ai glissé dans le fossé, encore plus loin. Et alors, tu ne devineras jamais ce que j’ai trouvé.  J’ai pu voir de l’autre côté !!! En fait il y avait un trou dans le mur… Il était cassé.  Pas un grand trou, non, mais assez grand pour que je puisse passer ma tête.

Et alors, j’ai regardé.  C’était tout noir, avec des lumières un peu étranges mais pas très fortes… Au début je ne voyais pas grand-chose, mais petit à petit mes yeux se sont habitués. Et surtout, au bout d’un moment, j’ai eu très peur, parce que quelqu’un est entré !

Bien sûr, il m’a vue, mais il n’a pas crié. Il a juste arrêté de bouger. On aurait dit qu’il avait peur de moi. Il s’appelle HB-Tommy-813, quel nom bizarre ! Il est très gentil, on a joué, parlé, et il m’a demandé de revenir.  Il n’est pas vieux et il est rigolo. Depuis j’y vais tous les jours, et je fais bien attention à ce que personne ne me voie. C’est mon nouvel ami !

 

Bonne nuit, Cher Journal, et garde bien mon secret !

 

HB-Tommy-813

 

---- Compte-Rendu 9847658876 ----

 

5h30. Lever.

5h40. Douche intégrale. Désintégration matières étrangères. Rasage. Tonsure crâne.

6h. Directives journalières du Chef Suprême.

6h30. Poste occupé. Pilules duTonus.

Journée : Rien à signaler.

23h. Visioconférence. Compte-rendu activité journalière effectuée.

01h. Numérisation de ce rapport, enregistrement dans les archives.

01h30. Repos autorisé.

« Bon Dieu », je ne sais pas ce qu’il m’arrive, je n’arrive pas à m’assoupir. Ca devrait pourtant être automatique ! Mon psychisme doit être sérieusement perturbé.  Et je sais pourquoi. Cette rencontre qui perdure avec Zoé, la petite fille Du Dedans, remet trop de choses en question. Je ne savais même pas qu’il y avait des gens à l’intérieur !! Je crois maintenant que c’est fait exprès. On nous dit que c’est une Zone Contaminée pour que nous ne posions pas de questions. Mais depuis quand vivent-ils ainsi ? Et quoi d’autre nous cache-t-on ? Zoé ne sait pas répondre à mes questions bien sûr, elle est trop jeune, pour elle ce mur semble naturel.

Je n’étais pas créé qu’il était déjà là. Alors c’est sûr qu’elle n’a pas connu non plus notre Univers. Elle paraît pourtant bien sereine. Elle m’a dit avoir un Grand-Père : mais comment est-ce possible ? Cela fait des décennies que ce qu’on appelait « famille » a été dissous. Zoé me perturbe. Nous vivons dans deux mondes totalement différents. Comme si nous étions deux extraterrestres qui parlent une langue différente en utilisant les mêmes mots !

Je ne sais pas ce qui va sortir de tout ça… Et voilà que je me mets à écrire. Quelle sensation étrange !

Heureusement, je peux en parler à L’Hirondelle (seul nom qu’elle ait accepté de me donner). Elle ne m’apporte pour l’instant pas de réponses, mais je sens qu’elle est en train de me prendre sous son aile. Elle aussi, que veut elle ? Qui est-elle ? J’espère avoir bientôt quelques réponses. Quelques indices pour supporter ce puzzle qui vient de débouler dans ma vie ! « Bon Dieu, bon dieu, bon dieu » !, cette expression que je tiens de Zoé, il faut que je fasse attention de bien la contrôler…  

 

L’Hirondelle

 « Ecrire pour se souvenir car chaque détail est crucial pour la survie.» C’est ma devise. La vérité c’est que la deuxième partie est : et tout désintégrer juste après !

En voilà deux qui se sont rencontrés et dont j’espère bien qu’il naîtra quelque relation fraternelle… Je sais qu’il est crucial que Labège reçoive de l’aide extérieure pour ne pas disparaître. Cela pourrait être LA solution. Quand Zoé est née, j’ai pressenti quelque chose de particulier. Rien d’étonnant vu la trempe de son grand père. Mais je suis soulagée de voir la tournure que prennent les évènements. Je ne serai pas éternelle, malgré tous ces moyens pour prévenir la vieillesse et repousser la mort. Ah, les prouesses technologiques ! Mais je n’aurai pas toujours cette force. Mon secret espoir est que Zoé prenne ma place… J’ai des années devant moi pour arriver à ça, cela ne fait que commencer !

Je ne pensais pas que ce rôle de « passeur » serait si pesant. Tout exige tellement d’attention, de prudence folle. Tenir un rôle si important dans chaque Monde est éreintant. Mais c’est ma raison de vivre, évidemment !

Un psy de l’ancien temps m’aurait certainement décomposé l’esprit en remords, honte, et désir de rattraper le choix de mon engeance qui a préféré partir que de s’opposer à tout ça. Qu’importe aujourd’hui ! Encore quelque chose qui a disparu, mais cette fois ci je n’y vois pas d’inconvénient.

HB-Tommy-813… Quel nom stupide… Stupide et abject monde qui tue la race humaine. Mais ce petit me donne de l’espoir, il a l’air d’arriver à s’extirper du schéma mental qu’on lui a injecté à sa conception. Cela voudrait dire que j’ai eu raison de me battre : tout n’est pas perdu.

Nos règles voudraient que j’en informe le Comité de Survie. Mais je ne le ferai pas. Ce serait vouer à l’avortement une relation qui ne vient que de s’instaurer. Je vais plutôt jouer mon rôle d’ange gardien, et veiller sur ces deux-là, protéger leurs arrières, et consolider leur rébellion naissante.

Il faut que Labège survive, l’Autre Monde ne sera pas éternel ! Et alors là, nous pourrons revivre au grand jour !


  TEXTES  DE GAËLA : MADO, PABLO, RICARDO-FILS ET CRISTOBALDO 


Mado

 

Quand j'ai décidé de mener à bien ce projet, le soleil projetait de fins rayons lumineux tels des fils de soie, la sève grossissait dans les interstices des arbres et de jeunes pousses commençaient à égayer le jardin. A présent, les arbres sont gelés, j'ai ressorti des placards manteaux et bonnets, il est avéré que nous ne finirons jamais notre maison, et je n'ai pas encore écrit une ligne de ce livre, que mon éditeur attend pour le début de l'année prochaine. Certes j'ai commencé mes recherches, mais des soucis familiaux, le délaissement de mon mari et son enfoncement dans cette sorte de torpeur mortifère m'ont tellement encombré l'esprit que j'ai fini par perdre le fil de cette histoire. J'ai réussi toutefois à fixer mon attention sur quelques faits ; un peu malencontreusement, j'ai appris que l'histoire personnelle de Luisa n'était pas exempte de toute impureté... Elle avait beau soliloquer que jamais, après la mort de son pauvre mari...mais comme toutes les veuves, elle avait été tentée, et cela faisait sourire Mado, qui n'avait jamais été dupe de l'image, la sienne et celle des autres. Son silence la minait, elle regrettait ces temps de prolixité où on devait l'arrêter d'écrire, presque de force, pour qu'elle cesse enfin de noircir toutes ces feuilles jamais lues. Elle pensa soudain : La Berge, Labège, pourquoi un tel glissement, sémantique, circonstanciel, existentiel, car le jour où le village avait changé de nom, elle avait renoncé à Cristobaldo, son amour de jeunesse (elle pensait après tout que c'était le lot de tout un chacun), évidemment un amour passionné, sans lendemain, sans autre espoir que l'horizon bouché des montagnes écrasées par le brouillard et l'infortune de ces habitants. Elle n'avait oublié aucun détail de cette journée de printemps où il lui avait fait sa déclaration en lui proposant de partager sa vie, ailleurs, aussi loin que possible de ce village maudit. Elle avait alors baissé la tête, et avait acquiescé dans un sourire lointain à cette invitation délicieuse, si bien qu'elle n'avait jamais compris pourquoi Cristobaldo avait si mystérieusement disparu, et puis elle avait été forcée d'oublier son amour, de faire comme s'il n'avait jamais existé, d'en dénier même l'existence. Elle avait aussi renoncé à son indépendance, à sa liberté, avait pris la décision de se marier avec Pablo, un des jardiniers affiliés au nouveau parti du très contestable pouvoir en place depuis l'érection de ce mur quasi infranchissable qui enfermait le village dans un linceul de végétations redécouvertes ou importées de pays tropicaux. Depuis ce jour, elle ne cessait de se demander ce qu'était le moteur de nos décisions, de nos changements. Le mur l'avait clouée sur place, Ricardo-fils, leur architecte, n'avait jamais achevé les plans de leur maison, exilé de l'autre côté, et Pablo était chargé de l'entretien du microcosme fourmillant dans les plis de ce mur, haut lieu de l'investissement écologique du nouveau parti. En remuant la poussière avec le tison de la mémoire, elle avait ouvert une sorte de boîte de Pandore, qu'il faudrait bien un jour refermer pour continuer de vivre. Car c'était cela même son fléau, son fardeau : vivre, comme si rien ne s'était passé, comme si elle n'avait jamais ressenti ce gouffre et ce tumulte des sentiments à l'égard d'un autre. Dans ce carton contenant des lettres d'amour de Ricardo-père à Luisa, une enveloppe jaunie et déconfite avait attiré son attention - elle comprenait que c'était la graphie qui avait déclenché ce travail de la mémoire ; contrairement aux autres lettres, qui, visiblement, avaient été lues et relues, pétries, senties, baisées et portées sur le coeur d'une femme amoureuse, celle-ci semblait même ne jamais avoir été lue. Elle la décacheta, et depuis ne cessait de penser à ce qu'elle avait lu.

"Ma chère Mado, mon amour,

Quand tu liras cette lettre, je serai déjà de l'autre côté du mur. Je t'aime comme jamais il ne m'a été donné d'aimer. Oui Mado, je te fais don de notre amour, et j'en emporte aussi une partie avec moi, de l'autre côté. Je ne sais ce qu'il adviendra de moi, peut-être serais-je persécuté jusqu'à la fin de mes jours, je n'en ai que faire. J'aimerais que tu me pardonnes, pour toujours. La fraternité est plus forte que tout, Mado, et la mort un bien curieux destin pour qui sait aimer. Je suis sûr que tu comprendras mon choix. C'est ce qui m'aide à partir. Je t'aime, pour toujours.

Ton cristobaldo l'exilé"

Depuis, elle ne cessait de retourner ces phrases pour en saisir le sens caché, mais le jour déclinait, et Pablo rentrerait de son travail, comme tous les jours à la même heure, vidé de sa substance, reprenant le même journal éculé, éternellement lu. Elle ne retournerait pas dans le grenier de Luisa, car elle se demandait à cet instant précis quelle était sa quête, et elle ne voulait pas sombrer, il n'en était pas encore temps.

 

 

Pablo

 

"Je ne sais pas pourquoi Mado m'accueille tous les jours avec ce même air figé, elle semble nerveuse depuis quelques jours", voici la phrase que se répétait de manière incessante Pablo, depuis qu'il avait accompagné Mado dans le grenier de sa mère pour qu'elle mène à bien ses recherches généalogiques. Ce projet l'avait tout d'abord amusé, puis intrigué, avant de l'ébranler totalement le jour où sa femme lui avait fait part de la découverte d'un étrange carton de lettres. Un sursaut d'amour propre, comme la manifestation d'un esprit tribal, l'avait fait prononcer des paroles très dures à l'encontre de sa femme : quel droit s'arrogeait-elle pour fouiller dans les décombres de son histoire familiale, une si digne et noble famille qu'aucun scandale n'avait éclaboussé du vivant de sa mère, et encore moins depuis la construction de ce mur... Et puis il s'était radouci, en pensant que la démarche de Mado était peut-être un ultime acte d'amour dans ce désert des sentiments qu'était devenue leur vie, surtout depuis l'exil d'un certain nombre de leurs connaissances. Mado, dont l'éclat se ternissait chaque jour, surtout depuis qu'il avait été nommé jardinier d'état. Il n'en demandait pas tant, une simple place de paysagiste lui aurait suffi, mais ses supérieurs avaient reconnu en lui un modèle de discrétion et de sérieux, qualités devenues précieuses en ces temps si troubles. C'était un sujet récurrent de conversation entre Mado et lui : elle parlait d'oppression, de suppression des libertés, Pablo n'y voyait que tentative pour construire une nouvelle société, et un moyen de vivre plus près de la nature, sacro-sainte nature qu'il chérissait tant. La construction de ce mur végétal avait été pour lui comme une renaissance : La Berge ressemblait maintenant à une petite venise, avec ses canaux redessinés à la manière du canal du midi, et rehaussés de minuscules rigoles, et de petits ponts qui avaient transfiguré le village pour placer le végétal, sinon au-dessus de l'humain, en tout cas bien au-dessus de ce qui faisait naguère la préoccupation majeure de ses habitants, l'échange et le mouvement. Car face au clapotement douceâtre et régulier de l'eau filtrée dans le dédale de ce que l'on appelait encore des rues, il était difficile de penser à autre chose qu'à ce mouvement si ténu, il était même devenu impossible de se penser au coeur des choses et des événements. Tout semblait si déréalisé, et c'était tellement rassurant. Pablo pensait que pour rien au monde il ne serait revenu en arrière, et le mur était la consécration de cette redéfinition de la ville comme un lieu auto-suffisant, car auto-régulateur des seules émotions, naïves, générées par lui seul.  Certes leur maison ne serait jamais terminée, en particulier un petit péristyle où Pablo avait projeté de planter iris, bleuets et tulipes, verts et blancs, les couleurs du mur qu'il affectionnait tant, mais cela ne le préoccupait plus. Comme la plupart des habitants de La Berge, il avait cessé de lire, donc de se mettre en danger, sa vie était réglée par le rythme très soutenu de son travail, et hormis la vision quotidienne de cette horreur de Palacio situé au centre du village, et à laquelle il ne pouvait pas échapper quel que soit son lieu de travail, son esprit flottait tranquille dans les méandres du mur.  Récemment, il avait découvert une nouvelle espèce de coléoptère, à l'endroit précis où des actes d'insoumission avaient eu lieu, juste avant l'achèvement de la construction de ce mur ; c'était quelques temps avant son mariage avec Mado. Il s'était alors surpris à rêver, et s'était dit qu'il s'agissait peut-être d'un signe, bon présage d'un renouveau quelconque dans sa relation avec sa femme. Il savait qu'il se renfrognait constamment, parce qu'il était néanmoins en butte à un pressentiment curieux, celui qui faisait entrer en collision sa conception figée du temps humain et la vision prochaine d'une catastrophe. De quel ordre, il n'en savait rien, et n'avait pas le loisir d'y penser, il avait à charge le polissage de l'immense pierre de mica incrustée dans ce mur végétal selon une fréquence régulière, calculée, au dire de ses collaborateurs astrophysiciens, d'après le degré de réchauffement de la planète, qui induisait d'infimes variations de l'inclinaison de la terre par rapport aux autres planètes du système solaire. Car le nouveau pouvoir avait une conception holiste de l'univers, La Berge était devenue ce tout dans lequel il était permis à chacun de trouver sa place, à condition qu'il demeure assujetti à ce petit univers circulaire, et c'était précisément ce qui plaisait à Pablo. Son malaise, qu'il mettait sur le compte de l'humeur variable de sa femme, provenait sans doute aussi d'une trouvaille qu'il avait faite récemment dans les interstices du mur ; il s'agissait d'une édition originale de l'Enfer de Dante, qu'il se souvenait avoir lu intégralement dans sa jeunesse, mais qu'il avait oublié depuis. Bien qu'il s'efforçât de chasser cette pensée de son esprit, il se demandait par quel hasard cet exemplaire s'était trouvé sur son chemin, et surtout, s'il lui était permis de l'ouvrir et de le feuilleter.

 

Ricardo-fils

 

"1OO mètres de hauteur comme les 100 chants du poème

3 sections distinctes comme les 3 livres, le Paradis, l'Enfer et le Purgatoire,

Hall d'entrée comprenant 9 voûtes comme les 9 hiérarchies infernales,

Chaque étage comprenant lui-même 11 ou 22 bureaux comme le nombre de strophes des chants,

Le tout surmonté d'un phare, comme pour dire : dormez tranquilles, nous veillons sur vous".

Il ne se passait pas un seul jour sans que Ricardo ne se remémorât ces phrases contenues dans le cahier des charges du Palacio Ricardo, ce projet architectural magistral, initié par son père et poursuivi par ses soins jusqu'à la construction du mur. Après, sa conscience semblait comme obstruée, par quelque corps étranger qui l'avait expulsé de son milieu naturel. Sa bouche s'asséchait encore, bien des années après, quand il pensait que ce palais l'avait trahi lui aussi, puisqu'il abritait les bureaux du nouveau pouvoir, alors que Ricardo-père l'avait pensé comme une bibliothèque devant recueillir des millions d'ouvrages, la plupart des éditions originales de chefs-d'oeuvre de l'humanité. Une vaste tour de Babel, dont le phare servait maintenant à épier les habitants de La Berge. "Ils l'ont bien mérité", pensait Ricardo-fils avec un peu d'aigreur. Sa seule consolation était que son défunt père avait échappé à la persécution puis à l'exil ; déjà âgé et malade, jouissant sans doute de quelque protection, il avait pu bénéficier d'une dérogation spéciale et avait fini ses jours dans sa maison, sur les hauteurs du village. Ricardo-fils n'avait pas eu cette chance, il s'était brûlé les ailes sur l'autel de la liberté, lui devenu vieux loup solitaire, mais résistant toujours et encore à sa façon. Avec son ami Cristobaldo, il avait choisi les armes de l'intelligence, et s'ingéniait maintenant à faire passer des ouvrages reconnus comme subversifs par le nouveau pouvoir à quelques récalcitrants ou curieux car toute révolte réelle avait cessé depuis l'exil définitif des opposants et la fin de la construction du mur végétal, dont le feuillage si verdoyant faisait en définitive penser à des fils barbelés. Ricardo observait ce travestissemnt tragique de l'existence d'un oeil amusé, il avait mis une croix sur La Berge, n'ayant plus aucun port d'attache de l'autre côté du mur, mais sa conscience lui ordonnait chaque jour de mener quelque action terroriste, sans doute pour tenter de vivre sans cracher sur la mémoire de ce père si admiré. Ainsi avait-il introduit dans les plaies du mur une nouvelle espèce d'insecte, inventée dans une serre par le croisement de plusieurs arthropodes et au terme de longues expériences scientifiques, qui, si les prévisions étaient bonnes, devait grignoter la flore hybride de cet environnement toxique et saccager ainsi tout l'écosystème de La Berge. La chrysalide terroriste : une trouvaille géniale de son ami Cristobaldo, adepte lui aussi de méthodes naturelles pour lutter contre l'oppression. C'était bien sûr sans compter sur la vigilance des gardiens du temple, dont Ricardo avait entendu dire qu'ils soignaient particulièrement bien le mur car il était vital pour le pouvoir. En effet, la léthargie de ses habitants était à ce prix. Ainsi s'était-il introduit subrepticement de l'autre côté pour tenter de rayer ce mica, symbole lui aussi de la violence à l'oeuvre car il permettait de refléter les faits et gestes des habitants de La Berge en continu, dans un mouvement ininterrompu qui fixait la pensée à des représentations primitives, sans lui permettre d'avancer ou d'exercer le moindre recul critique. Surpris par la brigade de surveillance, il avait été obligé de rebrousser chemin, et, dans la précipitation, avait égaré son dernier recueil de l'Enfer, qu'il lisait et relisait en continu depuis des années. Son emblème avait disparu, il lui fallait passer à autre chose maintenant, il lui fallait tuer la redondance, et, comme il s'épuisait dans ses pensées, il se remémorait cet échange entre le Grand Khan et Marco Polo, extrait d'un livre lu jadis puis oublié :

"- Le jour où je connaîtrai tous les emblèmes, demanda-t-il à Marco, saurai-je enfin posséder mon empire? Et le Vénitien :

- Sire, ne crois pas cela : ce jour-là tu seras toi-même emblème parmi les emblèmes."

Non. Il n'était pas encore temps, ce jour-là, je resterai celui que j'ai toujours été, un résistant, un exilé, un étranger dans ce monde des morts. Et puis, qu'importe! Il avait entrevu, avec la disparition de son père, la vanité de tout acte et la vacuité des choses, mais une flamme demeurait vivante, celle de l'amitié, indestructible, qui l'unissait à son frère de révolte, Cristobaldo.

 

 

Cristobaldo

 

Quand il avait refusé de revêtir la combinaison anti-contact qu'imposait le nouveau pouvoir à tous les habitants de La Berge, les ennuis avaient commencé. Quand il avait refusé de se débarrasser de tous ses livres en échange d'une prime au redressage des esprits, alors il avait commis un acte de résistance passive qui l'avait conduit tout droit au camp de rééducation de Canteloup, un quartier situé sur les hauteurs du village qui lui serait par la suite annexé par le mur. C'est là qu'il avait rencontré Ricardo et Pablo ; l'un était devenu son ami, et l'autre, en dépit d'une profonde amitié réciproque, s'était détourné de lui le jour où Cristobaldo avait reçu ordre de quitter le territoire de La Berge. Ce dernier lui avait néanmoins confié une lettre, pour une certaine Mado, que Pablo, ayant quant à lui choisi le renoncement, parviendrait à retrouver sans encombre par le signalement que son ami lui en avait fait. Il comptait beaucoup sur lui, et lui avait instinctivement fait confiance. Soumis à des violences mentales de plus en plus insoutenables, il n'avait pas cédé, ne voulant pas abdiquer ce qui lui, le faisait tenir debout. Mais il avait longuement hésité, car il savait que sa liberté avait comme prix le sacrifice  de son amour.

A présent, il s'ingéniait à inventer une lampe chauffante à propulsion d'air intégrée, qui devait lui permettre de réchauffer artificiellement des organismes vivants microstructurels pour créer de nouvelles espèces vivantes capables de lutter contre les espèces déjà existantes. "Pauvres bestioles, pardonnez-moi, je ne suis qu'un savant de fortune, je veux juste montrer que le vivant çà s'apprivoise, que les bestioles, çà se trafique, mais pas les hommes, oh non, pas les hommes, ils sont comme roc..., et puis docteur Jekyll et mister hyde a plus d'un tour dans son sac", marmonnait-il en caressant son chat. Cristobaldo était doté d'une énergie farouche, il n'avait pas besoin de repos, il était perpétuellement en quête de nouvelles inventions. Avant l'exil, son esprit bouillonnait certes, mais il devait à la solitude et à l'isolement d'avoir rendu possible la maturation de certains de ses projets. Il communiquait à Ricardo la moindre étincelle, la plus infime fulgurance, la moindre germination de son esprit en ébullition, ce qui faisait sourire son ami, qui n'était pas dupe. Cristobaldo traversait aussi des périodes de vide intérieur, il s'en remettait alors à la technique de l'auto-massage, destinée selon lui à retrouver, par le souvenir, les contours de son enveloppe corporelle, que les séances de torture mentale avaient fortement abîmée. Cristobaldo pouvait mettre un nom sur sa souffrance, et son ami le savait bien pour avoir reçu ses confidences pendant tout le temps de l'incarcération. Un sourire lui soufflait à l'oreille de tenter d'oublier, et alors il reprenait ses activités favorites : lire et boire de bons vins clandestins, écrire même, coucher sur papier quelque projet fantasque, se promener nu dans son jardin embaumant la lavande et sentir le souffle ténu du vent caresser sa peau, se souvenir de la chaleur du bras maternel, se souvenir de confessions douloureuses, se souvenir de tout ce temps qui passe, et se contenter d'exister. Sa dernière invention le remplissait d'une joie enfantine : à l'efficacité du procédé de réchauffement, il avait adjoint un plaisir visuel incessant, car au fur et à mesure que la résistance chauffait, des formes aléatoires étaient comme propulsées dans l'espace de la lampe, qui semblaient occuper tout le champ de vision du manipulateur et envahir son imagination d'images rassurantes et heureuses. Selon le principe d'entropie, de nouvelles formes de vie apparaîtraient encore, jusqu'à ce qu'une main invisible décide  d'abaisser la température de la lampe. L'arbre de vie qu'il admirait dans son jardin était décoré, tel un sapin de noël, de pages manuscrites tirées du roman de sa vie car il avait toujours pensé que son existence s'était figée le jour où une femme était demeurée muette quand il lui avait proposé de s'enfuir avec lui, loin de ce monde grouillant d'absurdités et d'idiotie. Ces livres qu'on avait détruits de l'autre côté du mur, au prétexte de cesser de dévaster les forêts environnantes, ces livres de chevet, de souffrance et d'ennui parfois, ces livres étaient pour Cristobaldo les frères des arbres, avant d'être ceux des hommes. Ils donnaient à voir, à penser, et faisaient grandir qui osait s'en approcher. A celui qui pénétrait dans son humble demeure tard dans la nuit,  il était donné d'entendre une triste complainte murmurée dans un demi-sommeil, celle-là même que Ricardo tentait chaque matin d'oublier : "Mado, Mado, pourquoi m'as-tu abandonné? Je ne m'en souviens pas. J'ai tout oublié, j'ai tout oublié."

 

  à suivre...

 


 



Virginie

 « Blocus + 28 ». C’est le titre de l’article que j’envoie aujourd’hui par mail au siège du journal. C’est pour moi une occasion inespérée de célébrité que d’être devenue par hasard le seul journaliste professionnel dans cette situation d’isolement prolongé. Le rédacteur en chef m’a dit hier au téléphone que tous mes articles et infos ont entrainé une augmentation très importante du tirage du quotidien sur toute la région. Tout le monde veut savoir ce qui se passe dans notre zone complètement bouclée. Et cela fait maintenant 28 jours.

Jacques

Je n’en peux plus ! Je sais que bientôt tout va être découvert. Et d’ailleurs, cela ne peut plus durer, tous ces dérangements, tous ces frais occasionnés. Quand la vérité va éclater, j’imagine les réactions. Finie la petite entreprise que je voulais monter ici, dans cette pépinière, après avoir quitté le grand laboratoire pharmaceutique où j’ai travaillé pendant 20 ans. Pourtant, j’avais trouvé un filon d’avenir, un créneau scientifique porteur, même s’il faisait un peu peur : les vaccins contre certains virus bactériologiques difficilement détectables. Et c’est pour cela que, quand j’ai donné l’alerte, on m’a cru tout de suite et que se sont mises en route toutes les procédures contre les catastrophes. Ensuite, pas moyen d’arrêter la machine infernale : le cordon sanitaire, le bouclage de la zone, l’isolement intégral…et cela dure depuis 28 jours !
Et si encore ma supercherie avait servi à ma rapprocher d’Isabelle ! Depuis que je la croisais tous les matins à la pause-café je la dévorais des yeux. Elle avait un naturel, une joie de vivre qui apportait un peu de fraicheur dans cette pépinière où beaucoup ont le regard vide et préoccupé à force de côtoyer à longueur de journée les infiniment petits et les infiniment dangereux.
Au début de notre confinement j’allais la trouver souvent, voir comment elle allait et essayer de la réconforter. C’étaient des moments merveilleux où nous parlions de choses et d’autres. Elle me confiait ses soucis, ses inquiétudes et me livrait quelques informations secrètes qu’elle tenait de son mari, adjoint au maire de Labège.
Et puis, c’est devenu un peu difficile de trouver tous les jours un nouveau prétexte pour aller la voir, car elle ne faisait jamais le premier pas. Je la sentais devenir un peu méfiante et alors j’espaçais mes rencontres. Le plus souvent, elle partait avec sa collègue de labo voir un film au multiplexe. Je crois bien qu’elles les ont tous vus au moins une fois. Un jour j’ai proposé de les accompagner, mais j’ai senti que j’étais de trop. Je suis toujours de trop !
Alors il faut que cela s’arrête, que je dise que mon alerte était inventée, uniquement pour créer les conditions de rapprochement avec Isabelle. Il n’y a jamais eu de propagation de virus. Ils peuvent chercher à l’extérieur des jours et des jours tous ces scientifiques de laboratoire !
Par contre, pendant ces 28 jours je crois avoir trouvé un nouveau virus qui s’est déjà beaucoup répandu : le virus du matérialisme, celui qui amène les hommes à accepter de passer des heures dans des embouteillages pour se rendre dans des boites-bureaux  (appelés parfois bureaux paysagers !) où derrière des ordinateurs ils créent des objets souvent superflus…alors que ce qui manque à la plupart des gens, c’est ce regard, cette chaleur humaine, ce contact personnel qui vaut bien nombre de plaisirs artificiels.


Texte de Corinne

Zurkain - Darkan - Zonia - Myka

 
Zurkain

 

 

Labège 3025, zone sud-est (l.z.s.e), l’équipe de garde vient de recevoir le quota d’eau. Moi, Zurkain, malgacho-nantais à peau noire et cheveux roux hirsutes malmène les dogues allemands surexcités en les fouettant et hurlant. Je n’ai toujours pas digéré ma mutation loin de l’océan, de ma famille et de ma communauté. Mon aspect tribal et mon armure cuir-zinc cloutée est à l’image de ma haine. Avec moi le réservoir d’eau est bien protégé et le partage aux familles s’effectue en sécurité. J’attends toujours cette livraison avec impatience car la chenille électrique qui entre dans l’enceinte de la z.s.e est conduite par Zonia, fille de Darkan, de l.z.n.o (Labège zone nord-ouest). Dès notre première entrevue, son regard froid avait percuté mon esprit. Sa détermination, son mental et son corps en combinaison de latex réveillaient des émotions uniques. Ne pouvant nous adresser librement la parole en tant qu’ennemis, nous avions entrepris une correspondance runique cachée au dos des bordereaux d’échange eau contre nourriture. J’aimerai qu’elle puisse me rejoindre.

Nos deux lieux de vie, si différents : pour eux la zone libre en  l’ancien Labège, village coincé entre le mur qui encercle l’ancien Toulouse englobant l’Innopole, et le canal depuis l’explosion nucléaire qui a détruit une partie de la région. Au-delà du mur la zone est interdite car radioactive. On m’a raconté un temps où les hurlements des survivants emmurés transperçaient cette muraille de mort. C’est à cette époque que les clans se sont formés dans l’urgence de survivre. Pour éviter la contamination, ils doivent sortir masqués et en combinaison et vivent dans les maisons du village. Alors que nous vivons en zone protégée dans une immense verrière qui recrée un paradis artificiel, sur un territoire qui autrefois s’appelait Labège, Escalquens et une partie de St Orens, sous laquelle il fait toujours beau, mais nous ne pouvons jamais en sortir. Nous bénéficions de grandes étendues cultivables permettant de produire de quoi troquer légumes contre eau. Depuis que je suis arrivé, les évènements s’enchainent. On m’envoie un enfant de 8 ans, nommé Mika qui serait mon fils. Sa mère vient de mourir et je suis sa nouvelle famille. Que vais-je lui dire ? Que vais-je en faire ? On m’a attribué une cellule avec deux couchettes. Il vient de zone ouverte. Va-t-il s’habituer à notre mode de vie ? Ne rien décider, ni l’heure de la douche, ni le choix du travail, ni le temps de repos, aucun objet personnel sans autori

sation… Un enfant c’est source de problèmes, mais je n’ai pas le choix, la génétique a parlée. Et puis je viens de faire ma demande de rapprochement afin de me lier à Zonia. Je pense qu’elle sera acceptée car il y a un réel besoin de procréation avec des personnes extérieures. Si Zonia venait, ma colère s’apaiserait.

Alors que je viens d’actionner l’ouverture automatique de ma nouvelle cellule grâce au badge intradermique de mon bras, un message sonore retentit : « Zurkain, votre fils vient d’arriver. Il est passé en zone de décontamination et de vaccination, son code sera : MfZ2321 (Mika fils de Zurkain 23 ans et 21 âge de sa mère à son décès). Vous le trouverez à la lingerie. Bonne chance. » 

- Bon, et bien j’y vais.

 

Darkan

 

Compte rendu de l’assemblée générale du 25 janv 3025

Lieu : mairie de Labège

Personnes présentes : maire, les deux adjoints, la secrétaire, les équipes d’intendance, sanitaire, de sécurité et d’éthique au complet

Ordre du jour : passage de Zonia en zone protégée soumis au vote 

 

La secrétaire fait état des demandes de Zonia et de Zurkain de l.z.s.e.

Vote à mains levées 15 sur 16, le passage est accepté.

L’équipe d’intendance demande la parole : «  le don de Zonia se monnaye nous avons établis une liste : 100 poules, 50 kg de farine, 150 litres d’huile et 15 tonneaux de lait ». L’équipe sanitaire énonce aussi leur demande soit 60 vaccins HTMC, 60 combinaisons adultes anti-radiation et pluie acide et quelques produits de soin basique. L’équipe de sécurité souhaite des ressorts pour la chenillette et des cables de fibre optique. L’équipe d’éthique réclame  le 3ème enfant viable du futur couple. La secrétaire ajoute la liste des jardiniers, maçons, garagistes, de l’entretien, des musiciens, de l’école et des bureaux.

Le maire fait part de sa tristesse de ne sentir aucune compassion au départ de sa fille et de voir qu’à aucun moment l’aspect humain n’a été évoqué, et que c’est une partie de lui-même qui s’en va.

La réponse avec la liste des conditions est élaborée par la secrétaire, visée par Monsieur le Maire et doit être envoyée aujourd‘hui même par l’équipe de sécurité.

 

 

Zonia

 

Je suis surexcitée. Zurkain est trop bouleversant. Je suis émue qu’il m’ait demandée. Je suis bien-sûr bouleversée à l’idée de quitter mon village et mes parents, même s’ils me gonflent. Papa avec l’histoire du monde qui rétrécit d’année en année et son érudition et maman avec ses peurs et ses conseils. Je sais qu’une fois de l’autre côté je les regretterais. Au moins là-bas on ne me demandera pas de penser, d’étudier ou d’écrire et on n’ me prendra plus pour une gosse mais je serai enfin une femme. Je ne laisserai rien paraitre et je sais que c’est grotesque mais je suis assez impressionnée par sa taille, ses muscles et sa force mais en même tant c’est ce qui m’attire. Et puis, quel fun de rentrer dans ce monde pur, ultra-moderne où il fait toujours beau. Dès le premier jour j’irai sur la plage artificielle de leur palmeraie et je serai pour la première fois de ma vie sans cette satanée combinaison! J’apprendrai à nager, ça doit être génial.

Je dois aller voir mes copines pour les rassurer, je pourrai communiquer avec elles avec mon zms et je leurs raconterai tout. Plus tard, elles auront peut-être aussi la chance d’être aussi demandées et on se retrouvera.

 

Myka

 

Chère mamie,

On m’a autorisé à t’écrire cette lettre mais il a fallu que je retire quelques phrases. Je ne sais pas pourquoi. On ne me l’a pas dit. J’espère que tu vas bien. Ici, c’est très bizarre, les gens ne parlent pas beaucoup. Il n’y a pas de livres à lire. Mon père à l’air sympa et on a été étonné la première fois car il est exactement comme moi. Les cheveux, la peau et les yeux mais en plus grand bien-sûr. Le premier jour j’ai eu mal pour les vaccinations mais mon père m’a présenté des copains et on a joué  avec des sabres lasers et on a grimpé sur un mur d’escalade. L’école, c’est juste 2 heures par jour et il n’y a pas d’histoire, de géo, de calcul et de dictée mais surtout de la gym, des jeux de stimulation virtuels et de l’ordi. Puis après on a été à la ferme nourrir les animaux. J’ai caressé des vaches et des lapins. Trop bien. Je ne dors pas dans un lit mais dans une couchette et je ne peux pas garder mon « pamplan » alors ça été un peu dur les nuits pour m’endormir. Mon père m’a dit qu’il ne fallait pas pleurer car ceux qui ont besoin de ce genre  de choses sont à la nurserie et la plupart ont moins de 3 ans. Alors comme j’ai 8 ans ça ferait nul par rapport aux copains. Demain je dormirai tout seul car Zurkain se marie avec une fille qui va arriver de zone libre comme moi. On pourra parler, j’espère.

Je te fais de gros, gros bisous et aussi à papi et à tata Muriel, à mes cousins et dis à mes copains : « whelsh, les boss ». Ils comprendront.

 

Je t’aime.    

Myka


Je cours du matin au soir, d’une entreprise à une autre, mais surtout je garde le contact avec le Centre Diagora où s’est mise en place l’organisation de toute cette survie. Il y a des problèmes de distribution de denrées alimentaires. Petit à petit ont été épuisés les rayons, puis les réserves des commerces, en particulier de la grande surface, en commençant par les produits périssables et maintenant les conserves. On attend surtout les rotations d’hélicoptères qui lâchent des colis par parachute toutes les heures. Mais il faut les trier, et surtout les répartir. Il y a bien des responsables par entreprise, mais les comportements humains commencent à s’envenimer. Au début, c’était plutôt vécu comme une sorte de parenthèse dans la routine des jours, certains croyaient même vivre un épisode de télé-réalité. Mais maintenant s’est installée une certaine nervosité qui tourne parfois à l’affrontement, et pas seulement verbal !   
Dans les entreprises, peu arrivent à travailler puisqu’elles manquent de tout, coupées physiquement de leur approvisionnement. Seules quelques sociétés uniquement branchées sur Internet pourraient continuer leurs activités, mais les opérateurs, habituellement fascinés par leur écran sont aujourd’hui perturbés et s’y perdent dans les procédures.

Le grand multiplexe de la zone ne désemplit pas, mais malgré le grand nombre de salles, presque tout le monde a déjà vu les films au moins une fois. On nous indique que pour l’instant, les bobines de films nouveaux ne font pas partie des priorités des largages héliportés. Je vais essayer maintenant de faire une enquête plus approfondie sur le moral de ces milliers de personnes qui, même si elles peuvent encore survivre physiquement, commencent à être éprouvées par cet isolement forcé dont personne ne sait la durée.

Pierre

Comme tous les adjoints de la municipalité, nous nous réunissons tous les soirs, en comité de crise, à la mairie de Labège. Il y a des représentants de la Préfecture et d’un certain nombre de services spécialisés (Sécurité civile, Direction des affaires sanitaires…) et certainement des membres de services secrets. Chaque jour un point est fait sur deux problèmes essentiels :

- l’analyse de ce virus bactériologique dont l’alerte à la diffusion a provoqué la fermeture intégrale de la zone de l’innopole . Depuis le début un strict cordon sanitaire a été installé interdisant tout contact physique entre ceux qui se trouvaient dans la zone ce jour là et l’extérieur. Pour l’instant, les spécialistes restent bien perplexes !
- l’autre problème à régler, plus concret, mais pas toujours plus facile est d’assurer la survie matérielle de ces milliers de personnes confinées. On n’en connait d’ailleurs pas le nombre exact, car à côté des salariés des entreprises se trouvent de nombreux clients des commerces, des restaurants, du cinéma.
Comme ma femme Isabelle se trouve dans la zone isolée j’ai des nouvelles souvent plus précises que les communiqués officiels qui cherchent souvent à masquer les insuffisances de l’enquête et à atténuer les difficultés des secours. En plus, Isabelle travaille dans un petit laboratoire qui se trouve dans la pépinière Prologue Biotech, juste à côté de l’entreprise d’où est parti l’incident qui a tout déclenché. On m’a même dit que l’ingénieur responsable de cette entreprise, un certain Jacques, venait souvent voir Isabelle. Il se montrait très gentil avec elle, cherchant à soulager ses inquiétudes.                                   
Isabelle au début a été très touchée de sa sollicitude, mais d’après ce qu’elle m’a dit ces derniers jours, elle commence à trouver Jacques un peu bizarre. Par ailleurs, elle supporte mal   d’être coupée de ses attaches habituelles : ses enfants dont le moral la préoccupe, ses amis de la Chorale des 4 Vents, les habitués de la médiathèque. Elle en vient presque à regretter ces interminables embouteillages qui parfois la faisaient arriver fort tard à la maison,  pourtant près du centre de  Labège.                                                                                                
A la Mairie, on se rend compte maintenant combien cette zone économique crée il y a environ 35 ans pour favoriser le développement économique et améliorer les finances communales de ce sud-est toulousain, est une enclave un peu artificielle par rapport au village. Un certain nombre d’anciens, qui n’osent le dire trop fort tant qu’on ne sait pas comment cela va se terminer, commencent à jaser en critiquant cette folie moderniste qui a transformé ces terres agricoles tranquillement arrosées par l’Hers, en un empilement de cubes de béton et de verre séparés par des parkings surchargés la journée, déserts la nuit.

Isabelle

Même si Pierre qui, comme membre de la municipalité de Labège, me donne des nouvelles précises de notre situation et cherche à me rassurer, nous commençons ici à en avoir assez de cette attente incertaine.
Au début, ce sont surtout des gestes d’entraide qui se sont manifestés. Comme je travaille à côté du laboratoire d’où est partie la fuite de ce virus, nous avons été très entourés. Cela a un peu soudé tous les membres de la pépinière qui jusqu’alors s’ignoraient plutôt, chacun sans sa bulle technologique. En particulier, un ingénieur, Jacques est venu me  voir très souvent. Je le connaissais bien un peu puisqu’il venait souvent faire la pause-café le matin dans la pièce de détente que nous avons en commun dans cette pépinière, et chaque fois il ne manquait pas de m’adresser un petit mot timide.
Depuis notre isolement on dirait qu’il veut me prendre en charge. J’en étais très flattée au début, mais maintenant je ne sais plus trop quoi penser. Il faut dire que nous sommes tous un peu dérangés dans nos habitudes et, forcément, nos comportements.
Nous avons installé des lits de survie dans les bureaux, les femmes regroupées dans une pièce à part. Nous sortons au ciné, mais je crois que j’ai vu tous les films possibles du multiplexe, et donc beaucoup de navets que je ne serai jamais allé voir en temps ordinaire.          Les premiers jours, il y avait l’attraction des hélicoptères qui envoient par parachute du matériel de survie, comme pour les tremblements de terre que l’on voit à la télé quand cela se passe ailleurs : des couvertures, de l’alimentation, des produits de première nécessité. Mais maintenant, c’est devenu la routine. Le seul moment de la journée où tout semble s’arrêter, c’est lorsque le communiqué officiel, vers 18h, est diffusé. Ce qui nous intéresse surtout, ce sont les informations concernant les recherches pour combattre la nocivité de ce virus échappé du laboratoire. Pour l’instant, ils semblent en plein brouillard et Pierre, qui participe à la cellule de crise à la mairie de Labège m’indique que personne ne sait trop quand cette situation va cesser. 
Mes enfants me manquent, même si tous les jours je les appelle sur Skype pour les entendre et les voir. Ils n’ont pas l’air trop inquiets, ou alors ils cachent bien leur angoisse. 
Et puis parfois, la vie que nous menons me fait penser à certaines scènes de romans de science-fiction que j’ai empruntés à la médiathèque. On imagine ce qui pourrait être le décor de demain : des zones de vie spécialisées,  une pour l’habitat, une pour le travail, une pour les loisirs et une pour la conservation de la nature d’avant : lacs, forêts, animaux…Cela semble pratique et rationnel, mais je crois que, si on s’en sort, je vais lutter pour préserver les équilibres d’autrefois… Texte de Christian

  Le virus fait le mur...  Cécile D.   :  ERNEST – ZOE -  HB-TOMMY-813 - L’HIRONDELLE  
Soirée plutôt décevante, hier, avec Adelyna, Taïma et Jaume. Pourtant j’étais en pleine forme car je venais d’apprendre ma participation au premier vol d’essai du « Limasawa » qui permettra dans quelques mois d'assurer la liaison Toulouse Jakarta en dirigeable. Je remplace au pied levé le responsable en second de la chaîne de commande, système que je connais parfaitement puisque je travaille dessus depuis un an. On m’a prévenu bien tard, le départ étant programmé pour demain, mais ce n’est pas grave, l’important c’est d’y être ! Je n’ai pas résisté au plaisir d’annoncer cet événement dès que nous nous sommes retrouvés, comme convenu, sur la terrasse du restaurant « le bougainvillier » à Labège le haut, juste avant le coucher du soleil. J’étais d’autant plus pressé de l’annoncer à Adelyna que ce vol d'essai va m'amener à Yogyakarta …là où elle est née…Je leur ai expliqué ce que j’allais faire lors de ce vol et je crois que cela les a beaucoup intéressés. Ah ! Adelyna, Adelyna, elle est belle, elle a des yeux splendides, son corps est magnifique elle est intelligente : je l’aime ! Elle est la femme de ma vie ! ALCIDE -TAÏMA - ADELYNA - JAUME  
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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 12:39

  Intitulé : Le quatuor de Labège 

Je vous propose que le prochain atelier occupe nos deux dernières séances.

Comme je vous l’avais dit la dernière fois,  le thème en sera la ville vue à travers une courte fiction avec quatre personnages que vous allez inventer en partant du postulat que cette  ville (ce peut être Labège, le vrai, ou un Labège inventé, un Labège métaphorique, un Labège du siècle prochain…) est coupée en deux par une frontière. On se place donc dans le registre d’une science-fiction ou plutôt d’une « géopolitique fiction »…
 Cette frontière pourrait avoir été  érigée de façon arbitraire et unilatérale [Je fais référence ici à l’actualité et au Mur de Berlin (construit pour mettre fin à l'exode croissant de ses habitants vers la RFA), mais on peut aussi penser au mur de séparation israélien (contre , au mur entre le Mexique et les Etats-Unis (contre l’immigration)]. Mais on peut imaginer bien d’autres modes d’apparition de cette césure (par exemple, une partie des habitants  se sont ligués et retranchés dans un lotissement sécurisé…ce qui suppose une fracture sociale…)

 La consigne
est la suivante : il s’agit d’écrire quatre textes, vus des  points de vue respectifs des quatre personnages, chaque point de vue venant éclairer ou compléter le point de vue précédemment exposé. 

 

   Méthode 

Tout d'abord, il faudra définir chacun des personnages (nom, sexe, fonction... ) et rédiger un synopsis, donc imaginer les relations entre ces personnages (quel rapport ont-ils ? sont-ils parents ? liés par un passé commun ? des sentiments réciproques ? etc,) tout cela sans perdre de vue que le ressort central de la fiction est cette frontière dont vous devrez définir la nature, sa raison d’être et bien sûr son incidence sur la vie des personnes (séparation, privation de liberté…)

Chacun des textes sera intitulé du nom de son auteur. Il aura un style différent, si possible en relation avec la personnalité du narrateur (grossièrement, je dirai que si l'un des protagonistes est postier, il écrira en style télégraphique, s'il est policier, il fera un rapport...) On peut imaginer comme c'est le cas dans notre œuvre de référence, d'inventer des textes tels que lettres, journal (extrait), ou tout autre document de votre invention...



Notre œuvre de référence  

Le Quatuor d’Alexandrie, de Lawrence Durell


Le Quatuor d’Alexandrie

, est composé de quatre romans :  Justine, Balthasar, Mountolive et Cléa

Justine - le narrateur, Darley, se souvient d’Alexandrie et cherche à reconstituer ce qu’il y a vécu. Pour cela, il a recours à ses propres souvenirs, mais il utilise aussi le journal laissé par sa maîtresse, Justine. Celle-ci est l’épouse de Nessim, lui-même père biologique de la fille de Melissa, laquelle est décédée. Installé sur une île grecque avec l’enfant de Melissa, Darley développe son point de vue et présente tous les personnages du roman : les frères Hosnani (Nessim et Narouz), leur mère Leilla, Balthasar, Pombal, Scobie, Pursewarden et bien d’autres. Le lecteur comprend que Darley est épris de Justine dont il craint le mari, Nessim. Mais des zones d’ombre subsistent de ce passé


Balthasar

- Le deuxième roman du Quatuor s’ouvre sur la visite de Balthasar à Darley. Ayant eu accès au manuscrit de ce dernier, Balthasar le commente et lui révèle un tout autre point de vue sur les événements. C’est ainsi que l’on apprend que Darley s’est fait manipulé par Justine et Nessim, tous deux impliqués dans un complot contre des intérêts de l’Angleterre en Égypte. Ce deuxième roman offre donc un nouvel éclairage sur le récit, notamment sur la personnalité de Justine et sur certains éléments de la ville.


Mountolive

- Ce troisième roman est plus classique du point de vue de sa narration  et, contrairement aux autres, le récit y est plutôt linéaire. Il raconte l’histoire de Mountolive, jadis amant de Leïla, mère de Nessim, qui devient ambassadeur d’Angleterre en Égypte. Dans ce récit, Darley devient un personnage secondaire tandis que la famille Hosnani (Leïla et ses deux fils : Nessim et Narouz) prend une importance nouvelle.

Cléa
- Avec ce dernier roman, Durrell refait de Darley le narrateur qui revient à Alexandrie après quelques années d’absence. Darley conduit la fille de Melissa chez Nessim, son père, et se met en ménage avec Cléa. Les Hosnani, en disgrâce depuis que le pouvoir a déjoué leur complot, sont assignés à résidence loin de la ville. Justine, aigrie, ne cherche qu’à quitter le pays. Cléa est le roman de la mélancolie, de la fin d’Alexandrie comme ville cosmopolite. Darley retourne sur son île grecque mais, à la fin, il prend la décision de s’installer en France, où a déjà émigré Cléa.


Le Quatuor d’Alexandrie est un roman qui relate les événements d’une époque, mais surtout s’inscrit dans un espace - la ville cosmopolite d’Alexandrie. On y découvre, après la première guerre mondiale, que la coexistence paisible des différentes communautés n’est plus de mise : la souveraineté arabo-musulmane se fait partout présente, tandis que les communautés coptes, grecques, juives, puis européennes sont peu à peu marginalisées - en grande partie du fait des manœuvres des anciens colonisateurs, à savoir les Anglais.


Plus que l’absence de linéarité du récit, ce qui caractérise cette œuvre (qui n’est pas un ouvrage de science-fiction), c’est que chacun des quatre titres apporte un point de vue différent sur les événements vécus par chacun des protagonistes. Par ailleurs, tout ce qui est descriptif est soumis à la subjectivité des points de vue (La description d’un lieu change en fonction du sentiment qui habite le scripteur (selon qu’il soit amoureux ou déprimé, par exemple).



Extraits

 

Justine

 

Six heures. Le piétinement des silhouettes blanches aux abords de la gare. Les magasins qui se remplissent et se vident comme des poumons dans la rue des Soeurs. Les pâles rayons du soleil d'après-midi qui s'allongent et éclaboussent les longues courbes de l'Esplanade, et les pigeons, ivres de lumière, qui se pressent sur les minarets pour baigner leurs ailes aux derniers éclats du couchant. Tintement des pièces d'argent sur les comptoirs des changeurs. Les barreaux de fer aux fenêtres de la banque, encore trop brûlants pour qu'on puisse y poser la main. Roulement des attelages emmenant les fonctionnaires coiffés de leur pot de fleurs rouge vers les cafés de la Corniche. C'est l'heure la plus pénible à supporter, et, de mon balcon, je l'aperçois qui s'en va vers la ville, d'une démarche nonchalante, en sandales blanches, encore mal éveillée. La ville sort lentement de sa coquille comme une vieille tortue et risque un coup d'œil au-dehors. Pour un moment elle abandonne les vieux lambeaux de sa chair, tandis que d'une ruelle cachée près de l'abattoir, dominant les beuglements et les bêlements, montent les bribes nasillardes d'une chanson d'amour syrienne; quarts de ton suraigus, tel un sinus réduit- en poudre dans un moulin à poivre.

Puis des hommes fatigués qui relèvent les stores de leurs balcons et font un pas en clignotant dans la pâle et chaude lumière — fleurs languides des après-midi d'angoisse, têtes dolentes sous le pansement des rêves moites de leurs affreuses couches. Je suis devenu un de ces pauvres employés de la conscience, un citoyen d'Alexandrie. Elle passe sous ma fenêtre, souriant au fantôme d'une satisfaction intime, en éventant doucement ses joues avec le petit éventail de paille. Un sourire que je ne reverrai probablement jamais, car lorsqu'elle est en compagnie elle se contente de rire, en découvrant ses magnifiques dents blanches. Mais ce triste et furtif sourire contient encore comme une espièglerie latente qu'on ne se serait pas attendu à rencontrer chez elle. On aurait pu penser qu'elle était d'une nature plus tragique et qu'elle manquait de l'humour le plus ordinaire. Mais le souvenir obstiné de ce sourire en vient à me faire douter de cela maintenant.

 

Je l'avais aperçue ainsi bien souvent, et naturellement je la connaissais très bien de vue longtemps avant que nous n'échangions les premiers mots notre ville ne permet guère l'anonymat à ceux qui ont plus de deux cents livres de revenu par an. Je la vois assise au bord de la mer, seule, lisant. Puis des hommes fatigués qui relèvent les stores de leurs balcons et font un pas en clignotant dans la pâle et chaude lumière — fleurs languides des après-midi d'angoisse, têtes dolentes sous le pansement des rêves moites de leurs affreuses couches. Je suis devenu un de ces pauvres employés de la conscience, un citoyen d'Alexandrie. Elle passe sous ma fenêtre, souriant au fantôme d'une satisfaction intime, en éventant doucement ses joues avec le petit éventail de paille. Un sourire que je ne reverrai probablement jamais, car lorsqu'elle est en compagnie elle se contente de rire, en découvrant ses magnifiques dents blanches. Mais ce triste et furtif sourire contient encore comme une espièglerie latente qu'on ne se serait pas attendu à rencontrer chez elle. On aurait pu penser qu'elle était d'une nature plus tragique et qu'elle manquait de l'humour le plus ordinaire. Mais le souvenir obstiné de ce sourire en vient à me faire douter de cela maintenant.


 

 

Balthazar

 

TONALITÉS du paysage : du brun au bronze, ciel abrupt, nuages bas, sol de perle aux ombres nacrées et aux reflets mauves. La poussière fauve, la royale poussière du désert : tombes de prophètes virant an zinc et au cuivre quand descend le crépuscule sur l'antique lac. Ses immenses trouées dans le sable, comme des flaques abandonnées par les marées du ciel; vert et jaune cédrat cédant aux nuances du métal oxydé, ou s'exaltant en une unique voile couleur de pruneau, humide, palpitante : nymphe aux ailes poisseuses. Taposiris est mort ici, parmi ses colonnes et ses amers culbutés, disparus les Harponneurs... Mareotis sous un ciel de lilas brûlant.

 
Eté : sable jaune chamois, ciel de marbre brûlant. Automne : ecchymoses tuméfiées.
Hiver : neige crissante, sables glacés.
pans de ciel clair, scintillations de mica. verts délavés du Delta.
somptueux champs d'étoiles.

 

Et le printemps? Ah ! il n'y a pas de printemps dans le Delta, nul sentiment de renouveau, de rajeunissement des choses. On émerge de l'hiver pour se trouver aussitôt plongé dans l'effigie de cire chaude d'un été suffocant. Mais ici, du moins à Alexandrie, les souffles venus de la mer nous sauvent de l'accablante stagnation du néant de l'été, se coulant par-dessus la barre entre les navires de guerre et venant agiter doucement les bannes rayées des cafés sur la Grande Corniche. Je n'aurais jamais...

*

 

La ville, à demi rêvée (combien réelle cependant!), commence et s'achève en nous, prend racine dans les recoins de notre mémoire. Pourquoi faut-il que j'y retourne nuit après nuit, écrivant près du feu de caroubier, tandis que le vent égéen s'agriffe à cette maison, s'acharne sur elle un instant, puis relâche son étreinte et s'en va ployer en arc l'échine des cyprès de l'île? N'en ai-je pas assez dit sur Alexandrie? Vais-je me laisser à nouveau contaminer par le rêve de cette ville et par le souvenir de ses habitants? Des rêves que je croyais avoir mis en lieu sûr sur le papier, confiés au secret des chambres fortes de la mémoire! Vous allez penser que je me complais à ces évocations. Il n'en est rien. Une seule intervention du hasard a tout remis en question et m'oblige à revenir sur mes pas. Un souvenir qui s'aperçoit dans un miroir.

 *

 

Justine, Melissa, Clea... Nous étions quelques-uns, si peu en vérité — vous auriez pu croire qu'on pouvait aisément disposer de nous en un seul livre, n'est-ce pas? C'est aussi ce que j'aurais pu croire, ce que je croyais. Dispersés maintenant par le temps et les événements, le contact coupé à tout jamais...

Je m'étais donné pour tâche de tenter de les faire revivre par les mots, de les réintégrer dans le souvenir, d'assigner à chacun et à chacune sa position dans mon propre temps. Egoïstement. Et lorsque cet édifice de phrases fut achevé, j'ai senti que j'avais donné un tour de clef sur la maison de poupée de nos actes. En effet, je ne voyais plus mes maîtresses et mes amis comme des êtres vivants mais comme des images colorées, issues de mon esprit; qui n'étaient plus maintenant des habitants de la ville et n'avaient d'autre demeure que cet amas de mes papiers qu'ils hantaient, comme les figures d'une tapisserie. Il était difficile de leur accorder plus de réalité qu'aux mots dont je m'étais servi à leur propos. Qu'est-ce donc qui m'a rappelé à moi-même?

Mais pour aller plus loin, il me faut revenir en arrière; non que tout ce que j'ai écrit sur eux soit mensonger, loin de là. Cependant, lorsque j'écrivais, je ne disposais pas de la totalité des faits. Le tableau que je brossais n'était que provisoire .- comme on reconstitue le tableau d'une civilisation perdue à partir de fragments de poteries, une inscription sur une tablette, une amulette, quelques ossements humains, un masque mortuaire en or, au sourire figé,

« Nous vivons, écrit quelque part Pursewarden, des existences fondées sur une sélection de faits imaginaires. Notre sentiment de la réalité est conditionné par notre position dans l'espace et dans le temps, et non par notre personnalité comme nous nous plaisons à, le croire. Chaque interprétation de la réalité est donc basée sur une position unique. Deux pas à gauche ou à droite et le tableau tout entier se trouve modifié. » Quelque chose comme cela...

Quant aux personnages humains, réels ou inventés, il n'existe rien de tel. Chaque psyché est en réalité une fourmilière de prédispositions contradictoires. La personnalité considérée comme quelque chose possédant des attributs fixes est une illusion — mais une illusion nécessaire si nous voulons aimer!

Quant à ce quelque chose qui demeure constant... le timide baiser de Melissa peut être prédit, par exemple (naïf comme une planche des premiers âges de l'imprimerie), ou les froncements de sourcils de Justine, qui jettent une ombre sur ces ardents yeux noirs — orbites du Sphinx dans, le brasier de midi. « A la fin, dit Pursewarden, tout pourra être vrai de n'importe qui. Saint et. Scélérat se partagent le réel. » Il est dans le vrai.

C'est pour m'approcher davantage des faits que je m'efforce chaque fois...

 

*

 

Dans sa dernière lettre, Balthazar m'écrivait : « Je pense souvent à vous, et non sans un certain humour macabre. Vous vous êtes retiré dans votre île avec, pensez-vous, toutes les données en main sur nous et nos existences. Vous allez certainement nous passer en jugement sur le papier à la manière des écrivains. Je voudrais voir le résultat. Cela ne pourra être que très loin de la vérité : je veux dire de ces vérités sur nous tous, dont je pourrais vous parler — peut-être même sur vous-même. Ou des vérités dont Clea pourrait vous parler (elle est à Paris et elle a totalement cessé de m'écrire). Je vous vois, homme sage, absorbé dans la lecture des Moeurs, des journaux intimes, de. Justine, de Nessim, etc., et vous imaginant que c'est là qu'il faut chercher la vérité. Erreur! Erreur! Un journal intime est le dernier endroit à explorer si l'on veut découvrir la vérité sur une personne. Nul n'ose faire ses ultimes aveux à soi-même sur le papier : du moins pas lorsqu'il s'agit de l'amour. Savez-vous qui Justine a vraiment aimé? Vous croyiez que c’était vous, n'est-ce pas? Avouez-le donc! »

 

Pour toute réponse, je lui ai envoyé l'énorme liasse de feuillets qui s'étaient amassés péniblement sous ma plume lente et à quoi j'avais quelque peu abusivement donné son nom pour titre — alors que Cahiers aurait aussi bien fait l'affaire. Six mois ont passé depuis — et son silence me réconforte, car il me laisse supposer que mon ironique censeur a été confondu.

Je ne dirai pas que j'ai oublié la ville, mais j'ai laissé dormir son souvenir. Malheureusement, elle était toujours présente, et le sera toujours, flottant dans l'esprit comme le mirage que rencontrent si souvent les voyageurs. Pursewarden a décrit le phénomène dans les lignes suivantes

« Nous étions encore en pleine mer, et à une telle distance de la côte que nous n'aurions pas dû l'apercevoir avant deux ou trois heures en marchant à toute vapeur lorsque, tout à coup, mon compagnon cria quelque chose et tendit la main vers l'horizon. Nous vîmes, renversé dans le ciel, un mirage grandeur nature de la ville, lumineuse et tremblante, comme peinte sur une soie poudreuse, mais avec une saisissante précision dans les détails. De mémoire, je pouvais nettement en reconstituer tous les sites, le palais Ras El Tin, la mosquée Nebi Daniel, et ainsi de suite. L'ensemble formait une hallucinante composition peinte en touches de rosée. Elle resta suspendue dans le ciel pendant un temps considérable, peut-être vingt-cinq minutes, avant de se dissoudre lentement dans le brouillard qui montait à l'horizon. Une heure plus tard, la vraie ville apparut, tache indistincte qui enfla petit à petit jusqu'aux dimensions de son mirage. »


 

Mountolive

 

Les dix jours qui suivirent s'étirèrent dans une sorte de rêve, ponctués seulement par les piqûres intermittentes d'une réalité qui n'était plus une drogue, une distraction qui ligotait ses nerfs : ses tâches étaient maintenant une torture d'ennui. Il se sentait harassé, épuisé, vidé au-delà de toute mesure lorsqu'il contemplait son visage dans la glace de la salle de bain, le présentant au fil de son rasoir avec un dégoût non dissimulé. Ses cheveux avaient très nettement blanchi sur ses tempes. Quelque part dans le quartier des domestiques une radio déversait la mélodie d'une vieille chanson qui avait obsédé Alexandrie tout un été : Jamais de la vie. Maintenant, elle lui portait sur les nerfs. Cette nouvelle époque — limbes où flottaient les fragments épars d'habitudes, de devoirs et d'événements — le remplissait d'une impatience dévorante; et au-dessous de toutes ces sensations, il avait conscience que toutes ses forces se rassemblaient, en vue d'affronter ce rendez-vous avec Leila, si longtemps attendu. Il allait déterminer en quelque sorte non pas tant la signification physique, tangible, de son retour en Egypte, que sa signification psychique en relation avec toute sa vie intérieure. Seigneur! quelle façon maladroite d'exprimer cela — mais peut-on exprimer ces choses autrement? C'était une sorte de barrière intérieure qu'il devait franchir, une puberté du sentiment qu'il fallait dépasser. Il s'élança sur la route du désert, heureux d'entendre le doux sifflement de l'air contre le pare-brise de sa voiture climatisée. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas eu l'occasion de rouler ainsi, seul, dans le désert — cela lui rappelait d'autres voyages, autrefois, dans des temps plus heureux. L'aiguille du compteur se maintenait en tremblotant au voisinage des soixante milles; il fredonnait doucement, malgré lui, le refrain :

 
Jamais de la vie
Jamais dans la nuit.
Quand ton cœur se démange de chagrin...

 

Depuis quand se surprenait-il à chantonner ainsi? Une éternité déjà. Ce n'était pas par allégresse, mais par un irrésistible besoin qu'avait son esprit de se détendre. Même cette chanson qu'il détestait, l'aidait à retrouver l'image perdue d'une Alexandrie dont il avait autrefois apprécié le charme. Pourrait-il jamais la revoir sous ce jour?

L'après-midi était déjà fort avancée quand il atteignit la limite du désert et amorça les lents virages qui le conduiraient aux premiers faubourgs crasseux de la ville. Le ciel était couvert. Un orage planait sur Alexandrie. A l'est, une averse criblait d'épingles les eaux vertes du lac dont la peau éclatait en un million de cloques; le tambourinement de la pluie couvrait le murmure du moteur. Il aperçut une ville de perles à travers le voile sombre des nuages, les minarets ensanglantés par un précoce coucher de soleil. Une brise venue de la mer taquinait les franges de l'estuaire. Plus haut, des paquets de fumée rôdaient encore, nuages pourpres qui jetaient d'étranges reflets dans les rues et sur les places de la ville blanche. La pluie était un phénomène rare et bref à Alexandrie. En quelques minutes le vent de mer se levait, changeait de cap, roulait les nuages comme d'énormes tapis et le ciel redevenait pur. La fraîcheur vitreuse du ciel d'hiver retrouvait sa couleur et astiquait de nouveau la cité qui étincelait bientôt comme un bloc de quartz sur le fond du désert, comme un bel objet ouvragé. Il n'éprouvait plus d'impatience. Le crépuscule commençait doucement à absorber le couchant. En approchant des hideuses rangées de masures et d'entrepôts aux abords de la rade, ses pneus surchauffés se mirent à fumer et à grésiller sur l'asphalte humide. Il était temps de ralentir...

Il pénétra lentement sous le rideau de l'orage, émerveillé par les clartés glauques d'un horizon d'où jaillissaient d'étranges lueurs de soleil qui allaient s'éparpiller en rubis sur les bâtiments de la rade (accroupis sous leurs canons comme des crapauds cornus). Il retrouvait la cité qu'il avait connue jadis, et il se laissa griser par sa pénétrante mélancolie sous la pluie, tandis qu'il la traversait à faible allure pour gagner la Résidence d'été. Les éclairs de l'orage la recréaient, lui donnaient un aspect irréel, fantomatique — chaussées défoncées où l'on roulait sur du papier d'étain, des coquilles d'escargots, des cornes brisées, du mica ; maisons de briques couleur sang de boeuf; les amoureux qui rôdent sur la place Mohammed Ali, désorientés par la pluie, maussades comme des instruments désaccordés; grincement des trams violets le long de la Corniche; crissement des palmes; toute la désuétude d'une ville antique dont les rues sont enduites de la poussière de sable du désert qui l'encercle. Il ressentait de nouveau tout cela, et laissait la ville se déployer panoramiquement dans sa conscience — gémissement d'un paquebot qui monte lentement vers la barre du couchant, trains qui ruissellent comme un torrent de diamants et s'enfoncent vers l'intérieur du pays, chuchotement des roues parmi les ravins de galets et la poussière des temples abandonnés, enfouis sous des siècles de sable...

Mountolive ressentait tout cela maintenant avec une lassitude où il reconnaissait les stigmates des expériences qui vieillissent un homme. Le vent fouettait les vagues dans le port. Les mâts et les agrès dansaient et s'entrechoquaient comme le feuillage d'un arbre gigantesque. L'essuie-glace s'activait sans bruit sur le pare-brise ruisselant... Un court répit dans cette étrange obscurité meurtrie, illuminée par les spasmes lointains des éclairs, puis le vent réaffirmait son emprise, le magistral vent du nord ébouriffant les crêtes de la mer, faisant voler ses plumes blanches, forçant les portes du firmament jusqu'à ce que les visages des hommes et des femmes reflètent une fois encore le vaste ciel d'hiver. Il avait encore tout le temps.

 


 

Clea

 

Je reverrais Alexandrie, je le savais, de l'œil d'un fantôme sur lequel le temps n'a plus de prise — car dès que l'on devient sensible à l'action d'un temps qui échappe à la contrainte du calendrier, on devient une manière de fantôme. C'est ainsi que je percevais les échos de paroles prononcées dans un passé lointain par d'autres voix. Balthazar disant : « Ce monde représente la promesse d'un bonheur unique et nous ne disposons d'aucun moyen pour le saisir. » Désirs sinistres, exacerbés et infirmes, que la ville imposait à ses familiers, macérant dans les cuves de ses propres passions anémiées. Baisers d'autant plus passionnés qu'ils sont aiguillonnés par le remords. Gestes accomplis dans la lumière ambrée de chambres aux persiennes closes. Vols de colombes blanches prenant d'assaut le ciel entre les minarets. Il me semblait que ces tableaux représentaient la ville telle que j'aurais voulu la revoir. Mais je me trompais, car chaque approche nouvelle est différente. Nous nous abusons toujours en croyant retrouver les êtres et les choses inchangés. L'Alexandrie qui se présenta à mes yeux, la première vision que j'en eus de la mer, jamais je n'aurais pu imaginer cela.

Il faisait encore noir lorsque nous stoppâmes au large du port invisible dont je devinais seulement le réseau de fortifications et de filets tendus contre les sous-marins. J'essayais de percer l'obscurité et d'en retrouver les contours. On ne rouvrait le barrage qu'à l'aube chaque jour, et pour l'instant la ville était plongée dans une opacité totale. Quelque part devant nous s'étendait la côte invisible de l'Afrique, avec son « baiser d'épines » comme disent les Arabes. Il était presque intolérable de se trouver si près des tours et des minarets de la ville et d'être impuissant à les faire apparaître. Je ne voyais même pas mes doigts devant mon visage. La mer était devenue une immense antichambre vide, une bulle de ténèbres sans épaisseur.

Puis la mer eut un frisson, comme une bouffée d'air passant sur un lit de braises, et les plus proches lointains parurent en rose, comme un coquillage, prenant alors, de seconde en seconde, la teinte plus soutenue, plus riche d'un pétale de fleur. Et brusquement, un faible et terrible gémissement rampa jusqu'à nous sur l'épiderme des vagues, palpitant comme le battement d'ailes de quelque terrifiant oiseau préhistorique : des sirènes qui hurlaient comme doivent hurler les damnés dans les limbes. Cela vous secouait les nerfs comme les branches d'un arbre. Et, comme en réponse à ce cri, des lumières commencèrent à jaillir de toutes parts, sporadiquement au début, puis en rubans, en bandes, en carrés de cristal. Le port dessinait tout à coup ses contours avec une parfaite netteté contre les sombres panneaux du ciel, tandis que de longs doigts de lumière d'un blanc poudreux se mettaient à arpenter gauchement le ciel; on eût dit les pattes de quelque insecte gourd, pourchassant une proie sur les parois glissantes de l'obscurité. Un essaim dense de fusées multicolores commencèrent alors à gravir les couches de brume entre les vaisseaux de guerre, déversant sur le ciel leurs gerbes éblouissantes d'étoiles, de diamants et de perles éclatées avec une merveilleuse prodigalité. L'air tout entier en était ébranlé. Des nuages de poudre rose et jaune s'élevaient avec les fusées pour briller sur les croupes luisantes des ballons de barrages qui flottaient partout. Même la mer semblait trembler. Je ne m'étais pas douté que nous fussions si près, ni que la ville pût être si belle sous les orgies d'une guerre. Elle s'était mise à enfler, à se déployer comme quelque mystique rose des ténèbres, et le bombardement l'accompagnait dans ce dépliement et inondait l'esprit. Nous nous aperçûmes avec surprise qu'il fallait crier pour nous faire entendre. Je me dis que nous contemplions les cendres ardentes de la Carthage d'Auguste, que nous assistions à l'agonie de l'homme des villes.

C'était beau et c'était stupéfiant. Les projecteurs avaient commencé à se concentrer en haut, à gauche du tableau, tremblant et vacillant comme les longues pattes malhabiles et embarrassées d'un faucheux. Ils se heurtaient, se chevauchaient et s'entrecroisaient fiévreusement, et il était manifeste qu'on leur avait signalé l'existence de quelque insecte qui devait se débattre dans la toile d'araignée des ténèbres extérieures. Ils se croisaient, se fondaient, fouillaient, se séparaient, inlassablement. Et enfin, nous vîmes ce qu'ils pourchassaient : six petits éphémères d'argent qui avançaient avec une insupportable lenteur. Le ciel se déchaînait autour d'eux, mais ils ne se départaient pas de leur fatale langueur; et avec une égale langueur, s'enroulaient les courbes de diamant brûlant que crachotaient les navires, ou les grosses bouffées cotonneuses des tirs d'obus qui marquaient leur progression.

Malgré le rugissement, qui maintenant nous assourdissait, il était néanmoins possible d'isoler nombre des sons distincts qui orchestraient le bombardement : le crépitement des éclats qui retombaient comme une averse de grêle sur les toits de tôle ondulée des buvettes du bord de mer; les voix mécaniques et mal assurées des signaleurs de navires répétant, d'une voix de poupée de ventriloque, des phrases à moitié intelligibles, quelque chose comme : « Trois degrés droite, trois degrés droite. » On distinguait même, au coeur de tout ce vacarme, une musique déchiquetée en quarts de ton qui vous poignardait; puis, aussi, le grondement prolongé de maisons qui s'écroulaient. Des taches de lumière disparaissaient et laissaient une béance de ténèbres où une petite flamme d'un jaune sale venait boire comme un animal assoiffé. Plus près (la surface de l'eau en faisait rejaillir l'écho), on pouvait entendre la riche moisson des douilles d'obus qui retombaient sur les ponts; un éclaboussement presque ininterrompu de métal doré éjecté des culasses des canons pointés vers le ciel.

Cela se poursuivit ainsi, une fête pour les yeux; mais le tourbillon de puissance insensée qu'elle révélait vous vrillait les vertèbres. Je n'avais encore jamais réalisé l'impersonnalité de la guerre. Il n'y avait pas place pour des êtres humains sous cette vaste ombrelle de mort chatoyante. Non, l'idée d'une présence humaine n'effleurait même pas l'esprit. On, retenait son souffle, comme pour chercher un bref refuge dans cet arrêt momentané.

 

 

 

 

 

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29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 14:55

  Texte de Cécile D 
 

Dix minutes d’avance, Attente.

Lumières sur la ménagerie, poneys,

Exotiques lamas, zébus, ne mouftent

Quand passent les voitures, accélérant,

Camion jaune, Camion bleu, Chapiteau,

Ces détails comblent les minutes précédant

Le voyage, et le train, passe.

Montons. Ensemble. Une passagère « étrangère »

Le bus m’est une navette spatiale, bulle de

Lumière et de vibrations

Hermétisme au dehors, les reflets sont nos murs

J’aperçois défiler les lauriers, reconnais

L’arrêt Occitanie, mais nous arrêtons-nous ? Non.

Désertitude des rues du village, obscurité,

Tout semble endormi

Ilot de soleil, la place sous les néons

Nous invite au restaurant. Qu’on dirait fermé.

Soubresauts inattendus, file le voyage

Vitesse de l’engin dans la nuit

Serait-il allé si vite le jour ? 

A gauche, à droite, fin du village,

Pas un mouvement dans notre espace,

Chacun observe, note, conduit

Un pré, un champ, rafraîchissent l’esprit,

Mais les hauts réverbères

Plantés comme des palmiers en bord de mer

Nous imposent retour à la civilisation

A nouveau un excès de motorisation

C’est le Rond-Point Périgord,

Et oust, dehors.

Voyage fugace, temps accéléré, puis dilaté,

Drôle d’impression qui nous est  imprégnée.

Refaire le même chemin, comme à  reculons,

Retrouver le rythme naturel, la vision

Des fossés fuyants, des flaques d’eau parsemées,

Des allées et venues fantastiques

Le calme du village comparé à  la sourde musique

Du bus

Odeurs différentes, fumées, boisées

Et la saveur du retour dans la chaleur

Voilà le voyage éphémère

D’une fine équipe littéraire

En quête

De lettres.

 


  Texte de Renaud 

Autour du chapiteau broutent

poneys, zébus et quelques autres animaux étranges pour Labège,

alors que plus loin,

dans la nuit presque noire,

derrière la RD16 passagère,

un tracteur éclaire son labour.

Quelques voitures passent, sporadiquement, devant l’arrêt du bus où nous nous tenons.

Le bruit d’un train remplit soudainement l’espace.

Le froid n’a pas le temps de gagner mes pieds,

le bus 79 arrive,

vide.

Regarder, écouter, sentir et imaginer,

prendre son crayon et noter à la volée observations et impressions,

pour en faire, juste après le trajet, un écrit, en trois parties, se rapprochant d'un poème,

telles sont les consignes à appliquer, ce soir, pour ce nouvel atelier d’écriture.

Notre groupe monte dans le bus.

Ainsi qu’une jeune femme,

amusée.

Le bus démarre en trombe.

Espace vide dedans, espace noir dehors, mon reflet dans la vitre me renvoie ma perplexité.

Passage du bus sous le pont de la voie ferrée, là où le train fila à toute allure il y a peu,

accélération vers le rond-point Occitanie.

Stupeur et consternation,

pas d’arrêt à cette station, si rapidement atteinte,

je n’ai pas eu le temps de noter quoique ce soit.

II

Un moment d’inattention,

et voici le bus qui débouche sur la place Saint Barthélémy.

Des boules phosphorescentes sont posées sur des poteaux effilés :

ce sont les lampadaires qui éclairent les tables et les chaises

de la terrasse dépeuplée, normal à  cette saison, du restaurant « ô paisible ».

Les affiches du cirque offrent un nom que je n'arrive pas à saisir.

Elles sont espacées régulièrement sur le bord de la route,

et scandent ainsi l’allure du bus qui fonce, déjà, dans la rue Baratou.

Je griffonne hâtivement quelques mots sur mon carnet,

je lève la tête,

tiens, le garage au losange est ouvert.

Vite : voici le moment de noter une réflexion bien sentie sur les travailleurs du soir,

pendant d’aucuns s’amusent comme ils le peuvent,

trop tard, le bus est déjà presque à la hauteur de l’arrêt Riquet,

la lumière d’une habitation sort d’une fenêtre en demi-lune,

voilà l’occasion de lancer mon imaginaire,

d'inventer une tranche de vie derrière cette illumination,

trop tard, l’arrêt Riquet est derrière nous.

III

Le bus se lance vers notre terminus,

il fonce encore et toujours.

La main

se met en suspension,

au dessus de la feuille,

la fin du trajet approche, le rond-point Périgord est en ligne de mire.

Le bus accélère, je regarde attentivement devant nous :

aucune voiture,

je me retourne :

aucune voiture, non plus.

Mon reflet dans la vitre me renvoie, maintenant, du désarroi.

Je griffonne hâtivement quelques mots tels que vitesse, temps qui passe, lumière, noir, vide, …

puis ..stop .. le bus s’arrête …je sors hâtivement, comme les autres membres du groupe, à cette station

Périgord …que faire de ces griffonnages … aucune idée …advienne que pourra !


  Texte de Marie-Claude  

Prose itinérante

Gare du bout du monde : dans la froidure, le transsibérien siffle...

Les silhouettes animales indiquent la ville noctambule...

Attendre un hypothétique et bon homme,

Encore et toujours : tanpis...

Ici, les cathares voudraient lutter dans une ultime conviction occitane.

Là, les maisons défilent impuissantes vers cette lumière mécanique.

Enfin, une note de jazz indique l'arrivée d'un trajet inutile et vain, dans l'ombre et la lumière, entre ville bruyante et ténèbres rurales, où l'on croit ne plus rien voir ni espérer.

Oui, nous gagnerons et nous dirons haut et fort notre croisade pour le métro, plutôt que cette longue marche où le verbe résiste autant que le chinois.

Pendant que l'occupant somnole déjà, incrédule ou inquiet de notre futile passage; quand d'autres se cachent derrière ces frondaisons automnales, plutôt que de plier sous le joug féodal des seigneurs de ces lieux, tout en livrant leurs enfants aux pâtures et aux jeux, alors que le vrai danger viendra sûrement du ciel, avec ces avions intempestifs et aveugles...

Quel cirque quand même !

 

               Labège en vers et en revers

Livrée aux vents de l'autan lauragais,

Autant qu'aux effluves nauséabondes de l'effervescence alentour.

Bercée du doux chant de ses bois et de ses enfants gais,

Emerveillés portant par ce tintamarre incessant et sourd.

Gagnée peu à peu par l'ambition métropolitaine de son âge,

Et, toujours, fidèle à son unique clocher digne et sage.


 
Texte de Gaëla  

I  L'attente

 

Devant l'arrêt "Gare" égarée et surprise par la bagarre

Feinte ou imaginée d'un homme au milieu d'un champ

Illuminé par le feu d'un tracteur aux aguets aux abois

Avec son ombre - sans celle du flic de bois.

Il foule la même herbe que ces bêtes abêties

Et toute la ménagerie du cirque Caprani, "el circo bellisario" en lettres de feu.

L'obscurité est un clair-obscur, tant les néons et les lampadaires et les reverbères et les phares des voitures

Blessent la nuit de leur cruel assaut,

Mais je perçois encore, à cette heure du jour, les couleurs

criardes des camions venus là sur le terrain vague

Par hasard on dirait échouée là leur camelote

Et la vue de ce cirque qui m'arrache au silence à l'enfance

 

II  Voyage

 

La vitesse du bus (décuplée eu égard au temps passé debout à attendre d'être happée) me met sens dessus dessous ; les sièges d'un bleu geignard parviennent à peine à déjouer la pesanteur.

Secouée par le dos d'âne dans des rues désertes,

Je vois : un chat qui passe, une femme entre deux âges qui promène son chien, une mobylette qui pétarade, des panneaux lumineux parfois clignotant qui blanchissent la nuit, un interphone bleuté quasi-fantastique

Je note : "que de haies bien taillées!" - des jardins à la française - les persiennes et volets clos des fenêtres, l'enseigne du garage Renault inscrite en lettres majuscules et métalliques, le retaurant de la place ouvert et désert : ses chaises dehors comme des souvenirs des soirs d'été, une fontaine sans eau qui coule, la hauteur du pont sous la voie ferrée limitée à trois mètres cinquante

 

III  Descente dans le monde

 

Quand je m'extirpe de la vitesse, projetée sur le

Macadam pas encore décati car les plates-bandes

Sont là pour le sertir,

Je perçois des bris de voix dans le lointain,

Et cette agitation sonore me ramène au monde

- ainsi se brise par à-coups le cercle évanescent de notre vacuité sonore -

L'effraction, le coup d'oeil indiscret par-delà la fenêtre

Et le clapotement presque furieux d'un cours d'eau

Dont je ne soupçonnais même pas l'existence

Les platanes ne sont pas encore couchés,

Et dansent de leur ombre automnale et fantasque.

Quand les effluves d'un feu de cheminée, si propice,

M'annoncent le délice

D'une nuit retrouvée, partagée,

Avec le monde en friches.



Texte de Christian  


Trajet express à travers  Labège :


Mouvements :

Dans la fraîcheur de cette fin d’octobre, l’attente            
Des regards furtifs vers le cirque, en face 
Enfin le bus arrive, un grand bus vide
Qui s’arrête surpris devant cette foule inattendue.
Commence alors une traversée sinistre
D’un Labège désert, par des rues bien étroites
Seules les secousses provoquées par les multiples gendarmes couchés
Animent ce parcours d’une désespérance unité.
Un rond-point, deux ronds-points, encore un
Et c’est notre descente au point d’arrivée annoncé.


Bruits :
Au loin un tracteur ronronne, Labège a aussi un pied en campagne
Des voitures passent en trombe, charriant des urbains pressés de retrouver leur poste de télévision certainement déjà allumé sur le match commencé
Un train fait vibrer le pont, alors que nous nous sentons bien seuls, immobiles au pied de l’indicateur
Dans le bus, le moteur tourne sans à coups, les vitesses automatiques amortissent les manœuvres autrefois plus bruyantes
Un coup de frein bien contrôlé et nous voilà dehors dans le silence de cette zone déserte.


Regards :

Sous le poteau Tisseo, la nuit est maintenant compacte, faisant ressortir les lueurs des lampadaires généreusement installés par la commune

Des phares de voitures traversant la buée humide du soir forment des halos mobiles

Dans le bus, on ne voit presque rien de l’extérieur, on devine des façades hostiles aux volets fermés et la traversée de passages boisés 

On baisse alors les yeux sur le décor intérieur, des banquettes vides sauf, ça et là , éparpillés, des passagers concentrés sur leur feuille de papier, semblant noter des repères pour en faire ensuite leur poème ( rimé ou, ici, en prose).



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