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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 12:39

Poème en quatre stations

C’est un poème (rimé ou en prose) écrit dans le bus. Il est naturellement rythmé par le trajet entrecoupé par des arrêts (quatre stations)

Il se présentera donc sous une forme contrainte (trois strophes correspondant chacune aux trois distances parcourues par le bus entre les 4 stations)

 

La forme du poème

Chaque strophe est doté d’un titre et/ou d’un intertitre (nom de la station, heure… toute notation que l’on jugera pertinente en fonction de l’orientation que l’on donnera au poème)

 

Le poème s’articulera autour de trois notions :

1. L’action (ce qui se passe à l’extérieur ou dans le bus)

2. L’observation (ce qui l’on voit à l’extérieur ou à l’intérieur)

3. La réflexion (les idées qui viennent à l’esprit en fonction de ce qui est vu, vécu, de ce que l’on a déjà vécu, de ce que l’on connaît du lieu traversé)

 

Règle d’écriture

Prendre des notes les plus précises possibles même de ce qui semble le plus banal (comme le dit Pérec : Se forcer à écrire ce qui n'a pas d'intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.)

L’idée est d’ancrer le plus possible le texte dans la réalité (au point d’atteindre une forme d’hyperréalité poétique)

 

ORGANISATION DE L'ATELIER

L'idée est de se retrouver vers 20h à la médiathèque et de prendre le bus à la gare de Labège, en face de la médiathèque(Christian, j'aurai préalablement laissé ma voiture de façon à revenir sans marcher).

Après avoir écrit dans le bus (ne pas oublier de se munir d'un carnet, voire d'un appareil photo si on le souhaite), on reviendra à la médiathèque pour une restitution des écrits. Selon le resultat, on réécrira ou non (l'idée étant d'être le plus spontané possible).


Cette consigne d’écriture est inspirée des

Poèmes de métro de Jacques Jouet (membre de l’OULIPO)

 

« J'écris, de temps à autre, des poèmes de métro. Ce poème en est un.

Voulez-vous savoir ce qu'est un poème de métro ? Admettons que la réponse soit oui. Voici donc ce qu'est un poème de métro.

Un poème de métro est un poème composé dans le métro, pendant le temps d'un parcours.

Un poème de métro compte autant de vers que votre voyage compte de stations moins un.

Le premier vers est composé dans votre tête entre les deux premières stations de votre voyage (en comptant la station de départ).

Il est transcrit sur le papier quand la rame s'arrête à la station deux.

Le deuxième vers est composé dans votre tête entre les stations deux et trois de votre voyage.

Il est transcrit sur le papier quand la rame s'arrête à la station trois. Et ainsi de suite.

Il ne faut pas transcrire quand la rame est en marche.

Il ne faut pas composer quand la rame est arrêtée.

Le dernier vers du poème est transcrit sur le quai de votre dernière station.

Si votre voyage impose un ou plusieurs changements de ligne, le poème comporte deux strophes ou davantage.

Si par malchance la rame s'arrête entre deux stations, c'est toujours un moment délicat de l'écriture d'un poème de métro. »

 

 

Textes sur la méthode

 

Georges Perec – La rue. Travaux pratiques (extrait d’Espèces d’espaces)

Observer la rue, de temps en temps, peut-être avec un souci un peu systématique.

S'appliquer. Prendre son temps.

Noter le lieu : la terrasse d'un café près du carrefour Bac-Saint-Germain

l'heure : sept heures du soir

la date 15 mai 1973

le temps : beau fixe

Noter ce que l'on voit. Ce qui se passe de notable. Sait-on voir ce qui est notable ? Y a-t-il quelque chose qui nous frappe ?

Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir.

 

Il faut y aller plus doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n'a pas d'intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.

 

La rue : essayer de décrire la rue, de quoi c'est fait, à quoi ça sert. Les gens dans les rues. Les voitures. Quel genre de voitures ? Les immeubles : noter qu'ils sont plutôt confortables, plutôt cossus ; distinguer les immeubles d'habitation et les bâtiments officiels.

Les magasins. Que vend-on dans les magasins ? Il n'y a pas de magasins d'alimentation. Ah ! si, il y a une boulangerie. Se demander où les gens du quartier font leur marché.

Les cafés. Combien y a-t-il de cafés ? Un, deux, trois, quatre. Pourquoi avoir choisi celui-là ? Parce qu'on le connaît, parce qu'il est au soleil, parce que c'est un tabac. Les autres magasins : des antiquaires, habillement, hi-fi, etc. Ne dire, ne pas écrire « etc. ». Se forcer à épuiser le sujet même si ça a l'air grotesque, ou futile, ou stupide. On n'a encore rien regardé, on n'a fait que repérer ce que l'on avait depuis longtemps repéré.

 

S'obliger à voir plus platement.

 

Déceler un rythme : le passage des voitures : les voitures arrivent par paquets parce que, plus haut ou plus bas da la rue, elles ont été arrêtées par des feux rouges. Compter les voitures.

Regarder les plaques des voitures. Distinguer les voitures immatriculées à Paris et les autres.

Noter l'absence des taxis alors que, précisément, il semé qu'il y ait de nombreuses personnes qui en attendent.

 

Lire ce qui est écrit dans la rue : colonnes Morriss, kiosque à journaux, affiches, panneaux de circulation, graffiti prospectus jetés à terre, enseignes des magasins.

 

Beauté des femmes.

La mode est aux talons trop hauts.

 

Déchiffrer un morceau de ville, en déduire des évidences : la hantise de la propriété, par exemple. Décrire le nombre des opérations auxquelles se livre le conducteur d'un véhicule automobile lorsqu'il se gare à seule fin d'aller faire l'emplette de cent grammes de pâtes de fruits :

— se garer au moyen d'un certain nombre de manoeuvres

— couper le contact

— retirer la clé, déclenchant ainsi un premier dispositif anti-vol

— s'extirper du véhicule

— relever la glace de la portière avant gauche

— la verrouiller

— vérifier que la portière arrière gauche est verrouillée ; sinon : l'ouvrir

relever la poignée de l'intérieur claquer la portière

vérifier qu'elle est effectivement verrouillée.

— faire le tour de la voiture ; le cas échéant, vérifier que le coffre est bien fermé à clé

— vérifier que la portière arrière droite est ver rouillée ; sinon, recommencer l'ensemble des opérations déjà effectué sur la portière arrière gauche)

— relever la glace de la portière avant droite

— fermer la portière avant droite

— la verrouiller

— jeter, avant de s'éloigner, un regard circulaire comme pour s'assurer que la voiture est encore là et que nul ne viendra la prendre.

 

Déchiffrer un morceau de ville. Ses circuits : pourquoi les autobus vont-ils de tel endroit à tel autre ? Qui choisit les itinéraires, et en fonction de quoi ? Se souvenir que le trajet d'un autobus parisien intra-muros est défini par un nombre de deux chiffres dont le premier décrit le terminus central et le second le terminus périphérique. Trouver des exemples, trouver des exceptions : tous les autobus dont le numéro commence par le chiffre 2 partent de la gare Saint-Lazare, par le chiffre 3 de la gare de l'Est ; tous les autobus dont le numéro se termine par un 2 aboutissent grosso modo dans le 16e arrondissement ou à Boulogne.

(Avant, c'était des lettres : l'S, cher à Queneau, est devenu, le 84 ; s'attendrir au souvenir des autobus à plate-forme, la forme des tickets, le receveur avec sa petite machine accrochée à sa ceinture...)

 

Les gens dans les rues : d'où qu'ils viennent ? Où qu'ils vont ? Qui qu'ils sont ?

 

Gens pressés. Gens lents. Paquets. Gens prudents qui ont pris leur imperméable. Chiens : ce sont les seuls animaux visibles. On ne voit pas d'oiseaux — on sait pourtant qu'il y a des oiseaux — on ne les entend pas non plus. On pourrait apercevoir un chat en train de se glisser sous une voiture mais cela ne se produit pas.

 

Il ne se passe rien, en somme.

 

Essayer de classer les gens : ceux qui sont du quartier et ceux qui ne sont pas du quartier. Il ne semble pas y avoir de touristes. L'époque ne s'y prête pas, et d'ailleurs le quartier n'est pas spécialement touristique. Quelles sont les curiosités du quartier ? L'hôtel de Salomon Bernard ? L'église Saint Thomas-d'Aquin ? Le n° 5 de la rue Sébastien-Bottin ?

 

Du temps passe. Boire son demi. Attendre.

Noter que les arbres sont loin (là-bas, sur le boulevard Saint-Germain et sur le boulevard Raspail), qu'il n'y a pas de cinémas, ni de théâtres, qu'on ne voit aucun chantier visible, que la plupart des maisons semblent avoir obéi aux prescriptions de ravalement.

 

Un chien, d'une espèce rare (lévrier afghan ? sloughi ?)

 

Une Land-Rover que l'on dirait équipée pour traverser le Sahara (malgré soi, on ne note que l'insolite, le particulier le misérablement exceptionnel : c'est le contraire qu'il faudrait faire)

 

Continuer

Jusqu'à ce que le lieu devienne improbable

jusqu'à ressentir, pendant un très bref instant, l'impression d'être dans une ville étrangère, ou, mieux encore, jusqu'à ne plus comprendre ce qui se passe ou ce qui ne se passe pas, que le lieu tout entier devienne étranger, que l'on ne sache même plus que ça s'appelle une ville, une rue, des immeubles, des trottoirs...

 

Faire pleuvoir des pluies diluviennes, tout casser, faire pousser de l'herbe, remplacer les gens par des vaches, voir apparaître, au croisement de la rue du Bac et du boulevard Saint-Germain, dépassant de cent mètres les toits des immeubles, King-Kong, ou la souris fortifiée de Tex Avery !

 

Ou bien encore : s'efforcer de se représenter, avec le plus de précision possible, sous le réseau des rues, l'enchevêtrement des égouts, le passage des lignes de métro, la prolifération invisible et souterraine des conduits (électricité, gaz, lignes téléphoniques, conduites d'eau, réseau des pneumatiques) sans laquelle nulle vie ne serait possible à la surface.

 

En dessous, juste en dessous, ressusciter l'éocène : le calcaire à meulières, les marnes et les caillasses, le gypse, le calcaire lacustre de Saint-Ouen, les sables de Beauchamp, le calcaire grossier, les sables et les lignites du Soissonnais, l'argile plastique, la craie.

 

 

Georges Perec - Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie , un hôtel des finances , un commissariat de police , trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau , Gittard , Oppenord , Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire Il qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l'on fête le 17 janvier, un éditeur , une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d' autobus , un tailleur, un hôtel , une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens ( Bossuet , Fénelon , Fléchier et Massillon ) , un kiosque à journaux, un marchand d'objets de piété , un parking, un institut de beauté, et bien d'autres choses encore.

Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l'on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages .

 

 

1

La date : 18 octobre 1974

L'heure 10 h. 30

Le lieu Tabac Saint-Sulpice

Le temps : Froid sec. Ciel gris. Quelques éclaircies.

 

Esquisse d'un inventaire de quelques-unes des choses strictement visibles :

— Des lettres de l'alphabet, des mots « KLM » (sur la pochette d'un promeneur), un « P » majuscule qui signifie « parking » « Hôtel Récamier », « St-Raphaël », « l'épargne à la dérive », « Taxis tête de station », « Rue du Vieux-Colombier », «Brasserie-bar La Fontaine Saint-Sulpice », « P ELF », «Parc Saint-Sulpice ».

— Des symboles conventionnels : des flèches, sous le « P » des parkings, l'une légèrement pointée vers le sol, l'autre orientée en direction de la rue Bonaparte (côté Luxembourg), au moins quatre panneaux de sens interdit (un cinquième en reflet dans une des glaces du café).

— Des chiffres : 86 (au sommet d'un autobus de la ligne no 86, surmontant l'indication du lieu où il se rend : Saint-Germain-des-Prés), 1 (plaque du no 1 de la rue du Vieux-Colombier ), 6 (sur la place indiquant que nous nous trouvons dans le 6e arrondissement de Paris).

— Des slogans fugitifs : « De l’autobus, je regarde Paris »

— De la terre : du gravier tassé et du sable.

— De la pierre : la bordure des trottoirs, une fontaine, une église , des maisons...

— De l'asphalte

— Des arbres (feuilles, souvent jaunissants)

— Un morceau assez grand de ciel (peut-être 1/6e de mon champ visuel)

— Une nuée de pigeons qui s'abat soudain sur le terre-plein central, entre l'église et la fontaine

— Des véhicules (leur inventaire reste à faire)

— Des êtres humains

— Une espèce de basset

— Un pain (baguette)

— Une salade (frisée ?) débordant partiellement d'un cabas Trajectoires:

Le 96 va à la gare Montparnasse

Le 84 va à la porte de Champerret

Le 70 va Place du Dr Hayem , Maison de

l'O.R.T.F.

Le 86 va à Saint-Germain-desPrés

Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert

 

Aucune eau ne jaillit de la fontaine. Des pigeons se sont posés sur le rebord d'une de ses vasques.

Sur le terre-plein, il y a des bancs, des bancs doubles avec un dosseret unique. Je peux, de ma place, en compter jusqu'à six. Quatre sont vides. Trois clochards aux gestes classiques (boire du rouge à la bouteille) sur le sixième.

 

Le 63 va à la Porte de la Muette

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés

Nettoyer c'est bien ne pas salir c'est mieux

Un car allemand

Une fourgonnette Brinks

Le 87 va au Champ-de-Mars

Le 84 va à la porte de Champerret

 

Couleurs :

rouge (Fiat, robe, St-Raphaël, sens uniques )

sac bleu

chaussures vertes

imperméable vert

taxi bleu

deux-chevaux bleue

Le 70 va à la Place du Dr Hayem , Maison de l'O.R.T.F.

 

méhari verte

 

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés : Yoghourts et desserts

Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert

 

La plupart des gens ont au moins une main occupée : ils tiennent un sac, une petite valise, un cabas, une canne, une laisse au bout de laquelle il y a un chien, la main d'un enfant.

 

Un camion livre de la bière en tonneaux de métal (Kanterbraü , la bière de Maître Kanter)

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés

Le 63 va à la Porte de la Muette

Un car « Cityrama » à deux étages

Un camion bleu de marque Mercedes

Un camion brun Printemps Brummell

Le 84 va à la porte de Champerret

Le 87 va au Champ-de-Mars

Le 70 va Place du Dr Hayem, Maison de l'O.R.T.F.

Le 96 va à la G are Montparnasse

Darty Réal

Le 63 va à la Porte de la Muette

Casimir maître traiteur. Transports Charpentier.

Berth France S.A.R.L.

Le Goff tirage à bière

Le 96 va à la G are Montparnasse

Auto-école

venant de la rue du Vieux-Colombier, un 84 tourne dans la rue Bonaparte (en direction du Luxembourg )

 

Walon déménagements

Fernand Carrascossa déménagements

Pommes de terre en gros

 

D'un car de touristes une Japonaise semble me photographier.

Un vieil homme avec sa demi-baguette, une dame avec un paquet de gâteaux en forme de petite pyramide

 

Le 86 va à Saint-Mandé (il ne tourne pas dans la rue Bonaparte, mais il prend la rue du Vieux-Colombier)

Le 63 va à la Porte de la Muette

Le 87 va au Champ-de-Mars

Le 70 va Place du Dr Hayem, Maison de l'O.R.T.F.

 

Venant de la rue du Vieux-Colombier, un 84 tourne dans la rue Bonaparte (en direction du Luxembourg)

Un car, vide.

D'autres Japonais dans un autre car

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés

Braun reproductions d'art

Accalmie (lassitude ?)

Pause.

 

  

Auteurs de référence :

 

Raymond Queneau

Courir les rues, battre la campagne, fendre les flots

 

Jacques Roubaud

La forme d’une ville change, hélas, plus vite que le cœur des humains (poésie, Gallimard)

 

Jacques Réda

Les Ruines de Paris (poésie, Gallimard)

Hors les murs (poésie, Gallimard)

 

 

Blaise Cendrars

La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (Extraits)

 

En ce temps-là j'étais en mon adolescence

J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais

Déjà plus de mon enfance

J'étais à seize mille lieues du lieu de ma naissance

J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois

Clochers et des sept gares

Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille

et trois tours

Car mon adolescence était si ardente et si folle

que mon cœur, tour à tour, brûlait

comme le temple d' Éphèse ou comme la Place Rouge

de Moscou quand le soleil se couche.

Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.

Et j'étais déjà si mauvais poète

que je ne savais pas aller jusqu'au bout.

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare

croustillé d'or, avec les grandes amandes

des cathédrales toutes blanches

et l'or mielleux des cloches...

Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode

J'avais soif et je déchiffrais des caractères cunéiformes

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint Esprit

s'envolaient sur la place

et mes mains s'envolaient aussi, avec des bruissements d'albatros

et ceci, c'était les dernières réminiscences du dernier jour

du tout dernier voyage

Et de la mer.

[...]

Moi, le mauvais poète, qui ne voulais aller nulle part,

je pouvais aller partout

Et aussi les marchands avaient encore assez d'argent

pour aller tenter faire fortune.

Leur train partait tous les vendredis matin.

On disait qu'il y avait beaucoup de morts.

L'un emportait cent caisses de réveils et de coucous

de la Forêt-Noire

un autre, des boîtes à chapeaux, des cylindres

et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield

Un autre, des cercueils de Malmoë remplis de boîtes de conserve

et de sardines à l'huile

Puis il y avait beaucoup de femmes

Des femmes, des entre-jambes à louer qui pouvaient aussi servir

Des cercueils

Elles étaient toutes patentées

On disait qu'il y avait beaucoup de morts là-bas

Elles voyageaient à prix réduits

et avaient toutes un compte-courant à la banque.

[...]

Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour

On était en décembre

Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur

en bijouterie qui se rendait à Karbine

Nous avions deux coupés dans l'express et trente quatre coffres

de joaillerie de Pforzheim

De la camelote allemande " Made in Germany "

Il m'avait habillé de neuf, et en montant dans le train

j'avais perdu un bouton

Je m'en souviens, je m'en souviens, j'y ai souvent pensé depuis

Je couchais sur les coffres et j'étais tout heureux de pouvoir jouer

avec le browning nickelé qu'il m'avait aussi donné.

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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 11:20

Thème : Le Parti pris des choses 

(voir la présentation)

Texte de Richard


Le sucre

Déchirer le sachet de papier blanc qui te corsète - sachet que d’aucuns nomment parfois stick, bûchette ou dosette , renfermant de 4 à 5 grammes de matière - délivre une ligne de poudre blanche, dont les cristaux, innombrables et brillants, évoquent une poudre d’un tout autre usage que le tien qui est de tempérer l’amertume de froides limonades et de boissons chaudes comme le noir moka yéménite, le thé of Marocco, le cacao from Mexico, et travestir les fruits en gluantes confitures ou, toi-même, par cuisson, te tranformer en filé, boulé petit ou gros, caramel blond ou brun, en bonbons, berlingots, pralines, sucettes, marshmallows, barbe à papa, fraise tagada et autres friandises qui font mal aux dents. Ô douceur du sucre raffiné qu’une alchimie extrait de l’immonde betterave cultivée en de champêtres platitudes sous des brouillards glaçants. Qui voudrait vivre dans un monde sans toi, privé du plaisir que tu offres aux papilles et confères aux palais ? Personne ! Car, non seulement ta saveur fait le sel de la vie, mais aussi nous es tu indispensable pour notre énergie. Ô glucose, fructose, saccharose délivrant dans nos muscles le venin du tonus. Et pourtant es tu  objet d’interdit. Et tes excès, souvent, conduisent aux régimes, aux privations, et, toi qui appartient à la grande famille des oses, aux addictions et aux létales overdoses.


Texte de Corine

La branche

Il me faut du recul alors j’avance…ramasser cette branche. Ce bois noueux, « vieille branche », bannie à tout jamais de branchitude, jusque là esthétique et génératrice, elle se retrouve à terre dédaignée de tous. Tas de bois, peuplier tu fus et tu ne seras ni flèche, ni fuseau, au mieux pâte à bois. L’homme scie la branche de sa propre essence. Ce peuplier était-il un tremble aux yeux et bourgeons de vertus diurétiques, antiseptiques, toniques et astringentes ; et au charbon de bois soulageant l’aérophagie et les fermentations intestinales. Le sais-tu, toi qui l’as abattu ?  Le peuplier fut souvent planté à la place du chêne comme arbre de la liberté, grande valeur de notre république.                                                          En Andalousie, on dit que c’est le plus ancien des arbres. Son nom latin est populus, il porte en lui les germes du peuple à défaut d’en porter les espérances, alors qu’il n’est ni populiste, ni populeux.                       A Rome, il tire son nom du lieu où il était planté : les lieux publics, là où vaquait la population.           En Grèce, les  Héliades, filles d’Hélios le soleil, furent transformées en peupliers et à Rome, il est l’arbre d’Hercule car il revint de son voyage des Enfers en portant sur la tête une couronne de peuplier et c’est de sa flèche que naquît le symbole du passage d’un monde à l’autre, d’où son rôle funéraire.                                                                                                                                                            Dans notre monde axé sur la gestion durable, il aurait pu vivre 400 ans. En décapitant ce géant, porteur de nids et de vie, on a touché au divin et au peuple, à la médecine et au vivant. On a porté atteinte à l’humain. Hier un tout, aujourd’hui, un tas de rien. Et demain ? jouet, cagette, charpente ou cahier mais ni âme de violon, ni didgeridoo et ni meuble précieux.

« Où vont nicher, les habitants de mes branches ? J’ai aimé la dame qui, l’air peiné de ma disparition, s’est baissé pour ramasser une petite partie de mon être, moi qui n’est plus.                                         S’il vous plait, prévenez ma famille : les salicacées. Mes feuilles à pétioles et mes inflorescences mâles à l’apparence de chenilles ne flotteront plus dans le vent et  je ne protègerais plus l’humain du soleil et de la pluie. Nous qui étions avant les hommes, nous ne leurs survivrons pas. C’est ce qu’on appelle la civilisation ! » 



Texte de Renaud

La balle de tennis

Ton ancêtre s'appelait esteuf et tu étais faite de poils d'animaux et d'étouffe de laine. Tu fis encore plus mal à la paume de celles et ceux qui te tapaient allègrement à mains nues, quand on  décida de te durcir en te fabricant avec du cuir bourré de sable et de chaux. Tu faisais même tellement mal que tu fus interdite par le roi et qu'on changea une nouvelle fois ta composition. C'était mieux mais, quand-même, vraiment pas satisfaisant : tes ficelles, qui enserraient des draps pressés, se relâchaient bien trop facilement pour satisfaire ceux qui t'utilisaient pour leur plaisir. Puis ce fut l'heure du ficus elastica : le caoutchouc te constitua, le feutre te recouvrit, tu devins parfaitement ronde et tu fus remplie d'air. Tu devins jaune et fus mise en boîte sous pression. C'est depuis cette époque qu'on t'utilise avec une raquette : on te tape, on te « lifte », on te    « smatche », on te « slice », on t' « amortis », on te fais rebondir au plus près des lignes du terrain de tennis. Tu passes d'un côté à l'autre du filet, tu t'aplatis sur le sol, tu te déformes, tu perds tes poils, tu t'uses vite. Très vite. Trop vite. Au bout de quelque temps on te prend dans la paume, on te presse, on t'écrase, on te déforme, on constate, mécontent, que, comme toujours, tu ne sais pas garder la pression en toi et qu'on va être obligé de te jeter bien plus tôt qu'on ne le pensait (car tu es bien chère à l'achat). Et quand ça sera fait, une nouvelle vie commencera, peut-être. Il est possible, pourquoi pas, qu'un enfant te récupère et joue avec toi. Dans ce cas tu seras contente ou même heureuse s'il t'envoie en l'air, s'il jongle, s'il te caresse, te bichonne, te gardes avec lui pendant ses années d'insouciance. Tu pourrais aussi te transformer en objet utilitaire, si par exemple, on te place, après t'avoir déchirée, à un coin d'une table pour éviter de se faire mal en s'y heurtant ; tu attendras là patiemment, parfois très longtemps, qu'on t'y décroche pour te mettre définitivement au rebut. Celle, ou celui, qui fera ce geste, espérera vaguement que tu sois broyée, déchiquetée, recyclée (car tu es bien polluante)... plutôt que de traîner encore des années et des années (voire des dizaines d'années), quelque part, nulle part, avant de devenir poussière.



 
Texte de Gaëla

L'enjoliveur


L'enjoliveur voudrait que l'enchevêtrement disgracieux des rayons métalliques qui supportent la jante ne se voie plus - soit caché - le temps de la vie de l'automobile. Mais il n'y parvient pas.

Parfois quelque accroc malencontreux, dû à un manque d'adresse ou d'expérience - de celui qui serait sur la jante - vient briser cet astre parfait et esthétiquement beau. S'il travaille à dissimuler les méandres des filaments tendus au moyeu de la roue, alors il perd son temps. Car le temps fait son effet, et déjà aux premiers signes de vieillissement de l'automobile, il s'écorche, se fissure ou se détache. Il emballe la roue dans ce grand déballage plastique qu'est l'équipement automobile. L'enjoliveur néanmoins semble nous murmurer autre chose à l'oreille : chromé il l'est, par prétention excessive, mais la plupart du temps il se contente d'être moulé dans des polymères saturés d'idées fixes, reproduit à l'infini par une machine infernale qui triture de la substance (encore a-t-il la chance, lui, d'ignorer ses semblables). Au terme de cette alchimie, et devenu adulte, il possède une apparence clinquante, toujours circulaire. L'on imagine mal en effet un enjoliveur rectangulaire ou octogonal, car cela ne sierait pas à l'allure qu'il veut se donner. Et pourtant, sous ces apparences trompeuses, se cache le monde obscur, non seulement des tiges métalliques, mais aussi de son verso (aussi l'enjoliveur doit-il être gémeau...), ce qui en fait un simili d'astre dégénéré et félon. Ecorché, il fait la grimace :

"- mais dans quel bois es-tu donc taillé si tu ne te relèves d'une simple égratignure!".

En fait, il ne connaît rien à la vie, et il croit dur comme fer à sa réalité "ferrique", à sa virilité fantasque, alors qu'il n'est pour l'heure qu'un pis-aller, un cache-misère, tout juste bon à mettre des formes à ce qui n'en a pas. A la première rupture de sa circularité intrinsèque, à la première fissure, à la première déchirure (il s'imagine être de roc, mais tient du château de cartes), il est projeté sur le bas-côté, et réduit à néant. A moins qu'il ne serve de jouet à un groupe d'enfants désoeuvrés passant par là et se saisissant de sa forme incurvée pour le transformer en plateau de jeu (pour les billes). L'oeuvre d'art chromée peut alors devenir un objet dont le degré de réalité est tellement bas qu'il est soudain expulsé de son monde natal - celui de l'automobile, et de sa joliesse ; en son coeur, il est rehaussé d'armoiries ciselées qui en sont l'épitaphe heureuse, avec cela une chance de savoir sur qui fut-il jadis greffé : ci-gît un morceau de fiat. Ainsi, à le scruter, il peut ouvrir une infinité de mondes possibles, à celui qui le ramasse, échoué sur le bas-côté

 

Astre transpercé de sept coquilles incrustées,

Tes aspérités se dévoilent,

Au seuil de ta vie,

Lumineux et loquace tu souris...

Au milieu des fraisiers sauvages, tu dresses un bilan

amer

de ton existence, et parfois tu te dis

que tu aurais mieux fait d'échapper au contrôle qualité et d'être mis au rebut.

A toute ta vie enjoliver et flagorner autrui, tu as perdu ta chance d'exister.

Mais comment renaître à présent?

Par l'accident à point nommé,

tu as pu accéder au monde des idées.

Ainsi fais-tu sens à présent, toi qui

jadis jactais sans cesse contre ces salissures et ces oripeaux

qui te souillaient parfois,

voilà que maintenant tu t'en sers comme

des ornements de toi-même - autant de preuves de ton éclat passé.

A présent tu n'es plus

l'instrument d'un supplice
la roue n'est plus ta geôle

ni un jeu de hasard

la roulette est obsolète

Tu n'es que ce que tu es,

et c'est déjà pas mal...

Tu es

L'oeil ouvert

Sur le passant égaré,

Qui perd la mémoire,

Sur le monde bruissant,

Cette pièce à conviction

de l'énigme, étale,

de l'humanité.

 


 

  Texte de Cécile D.


La noix


Noix précieuse, noix magique, qui renferme plus de trésors qu'on ne l'imagine. Son histoire est longue parmi les hommes, et belle, et riche, car elle apporte depuis des siècles sa chaleur, ses vertus, ses cadeaux. Pourtant sa coque, l'endocarpe lignifié, est repoussante, qui nous présente un visage de cicatrices, de heurts, de rencontres marquantes et remarquées. Mais dans une noix, rien ne se perd, sauf le bruit qui s'échappe lorsque l'on casse sa dure carapace protectrice.
De cette coque on peut faire un combustible, et de son for intérieur, bien des choses. Sa valeur était telle qu'elle était monnaie dès le Vieme siècle ; son huile était aussi recherché que de l'or. Demandez aux abbayes qui se faisaient verser leurs baux en huile de noix. Mais elle apportait surtout sa chaleur dans les maisonnées, lors des veillées d'énoisage, et de son ouverture on a fait un métier : voyez la nostalgie des énoiseuses, qui sur le pas de la porte de leurs clients répétaient les mêmes gestes de découverte d'une chair fragile mais désirée .
D'apparence écervelée, son amande fit donc le bonheur des demeures qui s'éclairaient de sa lumière, des peintres, des belles qui se savonnaient le corps au savon mou, et de ceux qui dégustaient son vin, ses décoctions, ses alcools. Mais, lorsqu'à la fin d'un repas on en présentait un panier à un amoureux venu faire sa demande, elle signifiait désaccord, refus, tristesse et désespoir. Car des noises, elle apportait aussi des noises !
Mais la noix telle qu'on la nomme en France n'est qu'une parmi tant d'autres : ses sœurs du monde entier nourrissent bien des peuples. Noix de kola, noix de pécan, de macadamia, de cajou, du Brésil, de gonkgo, de guevuin, de coco, noix vomique... On aimerait sauter à bord d'une coquille de noix et se laisser voguer à vau-l'eau vers ces noix exotiques et fascinantes, chargées de soleil.
"Nuts !" fit tout à coup mon ami Anglais." Arrêtez vos simagrées à la noix et mangez ce fichu gâteau de noix que vous avez dans votre assiette !"


Texte de Marie-Claude

Mon trousseau de clés


Brillant, lourd, rangé, froid,
 rempli de ce qui fait une vie, ou pas avec ses anneaux inutiles,

 

 Clé

Instrument mécanique, de douze, anglaise ou à molettes.
Aussi sésame des temps modernes,
à chaque serrure unique,
libre de la prendre pour aller aux champs,
ou bien de la perdre sous le paillasson,
pourvu qu'elle mène au paradis.


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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 22:26

Intitulé de l'atelier : Microfiction au conditionnel 

 

Texte de Cécile D.

 

Elle est entrée dans le petit restaurant du quartier comme un chien retrouverait sa niche après des nuits d'errance. Elle ne savait pas ce qu'elle venait y chercher, elle aurait même préféré ne jamais s'être levée. Mais elle y était.

Il l'attendait depuis plusieurs heures déjà, regardant chaque détail du miteux décor qui l'entourait. Rien de plus déprimant que ces bouges insalubres des bas quartiers, pensait-il. Les vieilles tables carrées branlantes, collantes, la faïence craquelée du mur d'entrée, le papier gaufré humide, dégoulinant, et la faune des clients elle-même le repoussaient.

D'un coin de l'œil il observait les pauvres bougres qui l'entouraient. Un vieillard alcoolisé à outrance, de vulgaires putains, et, comble de l'incongruité, ce boxeur avec un casque en cuir qui cachait son visage.

Et elle, elle qui venait d'apparaître alors qu'il ne l'attendait plus, elle qui ne semblait pas exister, sans regard, sans présence, sans mouvement, seul semblait présent le vide de son être. Il alla la chercher, elle ne protesta pas. Elle semblait se prêter à ce tête-à-tête avec un homme, pensant peut-être régler ses comptes avec la vie.

Le carafon de vin était déjà vide. Des serviettes griffonnées jonchaient la table, témoins des heures passées à dessiner des visages plus ténébreux les uns que les autres.

Il croyait avoir un pantin devant lui. Pire qu'un pantin, un pantin en plein sommeil, rien de connu jusqu'alors. Il n'était pas prêt à supporter ça. Elle ne réagissait toujours pas. Son inquiétude, son attente frustrée le mirent en rage. En les observant on aurait pu croire à une vulgaire querelle d'amoureux, un mari jaloux ou bafoué. Mais c'était de la haine qu'il fallait voir là, une haine aigüe contre cette satanée absence qui la rendait placide, inexistante.

Elle, elle ne se rendait compte de rien. Là où elle était, il n'y avait ni tables pouilleuses, ni piquette, ni odeurs fortes et aigres de cette faune et cette flore miséreuse.

Elle était à l'air libre, dehors, sous le soleil qui caressait son visage, sous le vent qui jouait avec ses cheveux.

La campagne était belle, tellement belle. Elle avait toujours adoré la rase campagne, surtout au lever du jour, quand la nature parait encore plus puissante que les hommes. Alors elle perdait son regard dans l'horizon et était enfin délivrée.

Mais cette fois-ci, la campagne n'était pas si paisible. Un bruit sourd s'approchait d'elle, et soudain des éclats de voix lui sautèrent au visage.

A travers sa brume, la brume de ses yeux, elle vit un visage contracté par la rage.

Regardant autour d'elle, elle se vit dans son refuge. Son vieil édredon était là, rassurant malgré tout.  Elle reconnut sa pièce, son chez-elle, cet endroit où elle pouvait perdre pied et laisser passer le temps.

Mais le visage furieux était toujours là, tourné vers elle, et elle se rappela à qui il appartenait.

Mais il était trop tard, elle n'avait plus la force de lutter, même pour lui, la chair de sa chair.

Il comprit qu'il n'avait plus le pouvoir de la ramener. Qu'elle était ailleurs, dans son monde à elle, inatteignable.

Alors il baissa les bras, s'assit au fond de ce débarras poussiéreux, et la regarda sombrer à nouveau.

A sa main, une tasse de café vide et noirâtre. Il y perdit son regard, et avec lui les restes de ses espoirs de pouvoir vivre un jour dans le monde des hommes.

 


 

 Texte de Gaëla

 

Synopsis :

 

La narratrice, après une consultation chez un généraliste, se retrouve sur le divan du psychanalyste afin d'entamer une cure. Elle évoque un souvenir précis : celui d'un tête-à-tête dans un restaurant avec un homme jadis aimé. Mais l'évocation se fait de plus en plus vaporeuse, au fur et à mesure que la parole se délie.

 

 

- "Allez-y ; allongez-vous confortablement. Quelle est votre couleur préférée?"

- "L'indigo", répondit-elle sans hésiter, mais d'un sourire discret et un peu crispé.

- "Très bien. Détendez-vous ; je vais projeter un halo lumineux de couleur indigo sur le mur derrière vous". Il précisa : "Je fais ce que je peux, l'indigo étant une couleur appartenant à notre imaginaire prénatal, il se peut que je ne parvienne pas à trouver la nuance exacte. Vous allez laisser venir à vous des idées, des états, des souvenirs, et essayer de mettre des mots sur vos sensations, sans vous soucier de la cohérence ou de la synchronicité de vos propos."

Au moment où le psychanalyste lui explique le dispositif, elle croit défaillir et se crispe davantage sur l'oreiller, mais le halo lumineux qu'elle perçoit à travers ses paupières mi-closes agit sur sa conscience comme un neuroleptique.

- "Fermez vos yeux, laissez-vous choir en vous-même..."

- "Cà y est. J'y suis. Je suis dans un petit restaurant. A cette époque, je portais de grosses lunettes carrées et blanches. Je remarque tout de suite la faïence craquelée sur le mur au-dessus des tables. C'est normal, c'est une ancienne cantine du début du siècle, et c'est devenu depuis un haut lieu de la gastronomie à Paris. Un serveur me tend le menu, couvert d'enluminures, sur du papier gaufré."

- "Ce détail a de l'importance. Continuez, retrouvez vos états psychiques d'antan, et laissez de côté toutes les pensées parasites qui pourraient obstruer votre mémoire. Gardez les yeux fermés."

- " De loin, des bris de voix me détournent de moi-même ; à l'autre extrémité du restaurant, j'aperçois un petit groupe d'enfants qui brandit le portrait d'un boxeur avec un casque de cuir. Je suis désolée. Cela est pathétique, et ne concerne en rien mes préoccupations, même celles que j'avais à l'époque", dit-elle en se redressant à-moitié.

- "Continuez, restez allongée, le flux de la conscience Madame, sans jugement et sans recul, s'il vous plaît."

Elle plonge alors dans ses pensées. Après tout, ce n'est pas la première fois qu'elle se trouve en tête à tête avec un homme, non qu'elle ait l'intention de régler ses comptes.

- "L'homme assis en face de moi commande un carafon de vin, ou deux pressions, là je ne me souviens plus très bien.

- "S'il vous plaît, excusez-moi. Essayez d'être plus précise...Pourriez-vous me dessiner ce récipient que le serveur apporte sur la table?"

- "Non, je ne crois pas car, à cet instant précis, il a l'allure d'un pantin. Il est déjà très tard. Je pense qu'il a sommeil, il commence à heurter les tables et à se tromper dans les commandes. C'est comme si, tout d'un coup, il avait vu un spectre. Il a l'air paniqué. Il a dû apercevoir quelqu'un de connu dans le restaurant. Croiser le regard d'une ancienne maîtresse, à moins que ce ne soit le fameux boxeur de tout à l'heure."

En racontant ses souvenirs, elle oublie de préciser qu'une querelle serait possible entre cet homme et elle, et qu'il la quittera le lendemain après-midi. Elle n'a plus de mots pour retrouver ce que d'aucuns nomment la haine de l'autre, puisqu'elle sait très bien que ce dont elle souffre à cette seconde, c'est de la haine d'elle-même. Mais tous deux s'absentent et observent les vibrations du dehors sur leur propre corps apeuré et esseulé. Elle se souvient ainsi d'une escapade en rase campagne au lever du jour, sans demander son reste, sans même laisser un mot sur la table de nuit. A l'horizon, le soleil et ses rayons naissants l'avaient rassurée.

- "Continuez", articula-t-il d'une voix rauque.

- "Des éclats de voix, c'est cela, je me souviens parfaitement de ses éclats de voix, avec un peu l'intonation que vous avez en ce moment, et ce timbre, si...univoque. Quant à son visage contracté par la rage, je ne l'oublierais jamais. Non qu'il m'inspirât de la peur, j'étais à ce moment bien au-delà de cet état, mais il était figé, pétrifié, tel une momie, celle que j'avais visitée au musée où j'avais trouvé refuge l'avant-veille, alors qu'une pluie stridente m'avait poussé dans mes retranchements. J'ai levé le rideau noir interlope qui délimitait l'espace public de l'espace interdit - celui qui est réservé au personnel ou au stockage de matériel : un vieil édredon avait été jeté négligemment sur une table, sans doute servait-il à envelopper quelque pièce fragile en vue d'un transport quelconque. Dans ce débarras poussiéreux, trônait une tasse de café, mais encore pleine.

- "Continuez, ce détail a de l'importance. Enfouissez-vous au plus intime."

- "Eh bien, dans cette étendue noire, limpide et immobile, j'ai vu une autre que moi, et j'ai saisi, à cet instant précis, et je saisis encore maintenant, que celle qui vous parle n'est pas celle qui se trouve en chair et en os en face de vous. Il y a comme un décalage.

- "Oui, c'est cela. Schéma bien connu. C'est ce qu'on appelle le dédoublement, c'est une psychose très courante vous savez. Ne vous inquiètez pas, nous allons dévoiler la trame secrète de cette toile intime. Nous pouvons déjà voir l'aspect poétique de tout cela : vous êtes un archipel, ou mieux une galaxie, vos projections identitaires ne sont que des possibles, des "pas-encore-vous", des "vous à venir" ou des "vous naguère", théorique ou réel - on peut encore complexifier, à l'infini. Vous voyez, vous avez l'embarras du choix. Vous êtes un rhizome!

Le sourire du psychanalyste se figea en une moue atroce, son expression n'était que le reflet de cette entreprise de mystification à laquelle il venait de payer son dû, comme un hôte imprévu, prisonnier de l'obscurité.

En refermant la porte du cabinet, elle se dit qu'elle avait eu un bon pressentiment ; elle aurait mieux fait d'aller consulter son ancien copain de faculté qui, autant qu'elle s'en souvienne, était quand même plus terre-à-terre.

 


 

Texte de Corinne

 

A sa descente du train, elle ne pensait pas être accueillit de la sorte : son mari furieux, deux claques, des valises balancées, ses clefs arrachées, des insultes ; puis elle, sur le quai, hagarde, bousculée par des voyageurs indifférents au drame, chancelait. Elle aurait pu pleurer, se révolter, demander de l’aide, mais la lassitude la tétanisait.

 

Elle chercherait un hôtel pour se poser mais elle s’engouffra dans le premier petit restaurant venu. Au comptoir, un homme aux lunettes carrées, adossé à un mur de faïence craquelée, jouait machinalement avec sa petite cuillère. Plus loin, des rangées de tables recouvertes de papier gaufré furent traversées par une serveuse du genre déluré, arborant un tee-shirt moulant branché décoré de l’image d’un boxeur avec un casque de cuir, ne cadrant pas avec le lieu. Une vielle femme seule devant son assiette vide improvisait un dialogue en tête à tête avec un homme imaginaire. Elle semblait régler ses comptes mais n’oubliait pas de un nouveau carafon de vin lorsque le sein était vide. L’endroit semblait figé dans le temps.

Sa tête résonnait encore des paroles de son mari. Elle trouverait une place au fond de la salle. Sur la nappe en papier, elle se surprit à dessiner tel un pantin. Ses paupières étaient lourdes, prêtes au doux sommeil. Elle n’avait jamais connu pareil querelle, ni tant de haine pour la mettre dehors. Ses parents habitaient en rase campagne, elle ne pourrait pas s’y rendre avant le lever du jour. Elle devra se débrouiller pour la nuit. Son horizon lui paraissait bouché lorsqu’elle s’évanouit. Dans un semi coma, elle percevait des éclats de voix mais voyait la tête de son mari, les yeux révulsés et le visage contracté par la rage, s’approcher menaçant. Elle se réveillerait dans un cri. Le patron se pencherait sur elle et lui demanderait : Ça ne va pas ma petite dame ? Ici, il n’y a rien à craindre. Je vais bientôt fermer, mais je ne vous mets pas dehors. Je ne veux rien savoir, mais je vois bien que ça ne tourne pas rond. Prenez mon restau comme refuge, il y a un vieil édredon dans le débarras poussiéreux derrière la cuisine. Avec ma fille nous dormons à l’étage. Vous serez tranquille.

Elle aurait pu remercier.

Elle aurait dû s’excuser du dérangement provoqué.

 Allez, demain, ça ira mieux devant une bonne tasse de café !

 


 

Texte de Renaud 

 

Elle aurait pu se demander comment elle avait trouvé ce petit restaurant, situé  en pleine campagne, au milieu de nulle part et comment elle aurait réussi à deviner qu'il était ouvert à une heure si tardive. Mais elle ne se pose pas de questions. Elle passe la porte, s'arrête ; la tête lui tourne.

- Je n'aurais pas du terminer la bouteille de gin ...c'est quoi ces formes carrées qui ne tiennent pas en place ? Se dit-elle en arrêtant son regard en un point précis de la salle déserte, où se tient un homme.

Si elle avait été moins saoule, elle réaliserait que ce ne sont que les carreaux en faïence craquelée, situés au dessus du bar derrière lequel se tient le patron, certainement, qui la regarde intensément. Le papier gaufré qui décore le mur du fond de la salle est dans le même sale état que la faïence : des déchirures zèbrent le motif d'un boxeur avec un casque de cuir qui se reproduit à l'infini.

- Vous aimez les motards, non, lance-t-elle au patron qui ne bouge pas d'un pouce. Elle s'avance à une table et s'y installe. Il n'y a aucun client dans la salle. Pas d'autres personnes que cet homme, immobile, derrière le bar, qui ne peut être que le patron.

- S'il y avait un client dans ce restaurant, il aurait été ici, à cette table où je viens de m’asseoir. C'est là, oui, que je serais en tête à tête avec un homme, peut-être mon homme. Mais peut-être pas. Ça veut dire quoi « mon homme » ? S'il était là, je lui réglerais ses comptes. Il aurait dessiné, là, sur la nappe. Il aurait fait ses dessins insupportables et j'aurais ri, comme il le déteste. Quel pantin. Ce sont tous des pantins. Et puis j'ai sommeil, sommeil. Si mon homme était là, je lui demanderais ce qu'il connaît de moi. Et moi est-ce que je le connais ? Si je devais extirper de sa personne quelque chose de connu, ce serait quoi ce quelque chose ?

Si elle avait été dans un autre restaurant, où si elle était venue plus tôt, ou si elle ne parlait pas si fort, ou si son rire n'était pas si strident, le patron ne se serait pas trouvé soudainement devant elle, si près. Si près qu'elle pouvait le toucher, le caresser.

Mais la querelle devait venir. Elle est là. Il gueule, il lui secoue les épaules, il la lève brutalement, le regard plein de haine et la pousse ainsi dehors dans ce milieu de nulle part, en la tenant fermement par l'avant-bras droit.

Elle aurait aimé  être expulsée ainsi plus souvent. Quel plaisir ! Quelle joie ! Si elle avait pu, elle aurait avancé de quelques pas, se serait enfoncée dans la nuit engagée depuis bien longtemps, elle se serait mise à chanter et aurait déambulé en rase campagne jusqu'au lever du jour. Être habitée par la haine de l'autre et voir le soleil s'élever au-dessus de l'horizon. Mais non, elle ne bougera pas, elle ne va pas se laisser faire, elle va crier sa haine elle aussi. Les éclats de voix heurteront la voie lactée. Puis elle change d'avis. Elle se dégage violemment de l'étreinte du patron, pourtant si puissant, elle fait quelques pas, revient vers lui, se rapproche si près qu'elle pourrait le caresser sans tendre son bras, le visage contracté par la rage, puis éclate de rire, puis s'effondre. Dans ses bras. Un refuge, malgré lui.

Endormie, recouverte d'un vieil édredon, elle se retrouve dans le débarras poussiéreux. Le patron, une tasse de café à la main, la regarde. Si elle pouvait voir son regard, elle pourrait avoir peur. Très peur.


 

 Texte de Christian

Soirée au restaurant

Elle était serveuse dans un petit restaurant coincé dans cette banlieue sinistre entre deux barres d’immeubles sans âge. Elle allait et venait dans deux pièces carrées : la cuisine à la faïence craquelée où officiait un chef débonnaire et la salle au papier gaufré où s’alignaient les tables de quatre places d’un côté et celles de deux places de l’autre. Les clients arrivaient peu à peu qu’elle invitait à s’asseoir d’un geste précis. Dans un coin, un boxeur avec un casque de cuir restait prostré.  A l’autre bout de la pièce, une femme était manifestement venue pour être en tête à tête avec un homme qui ne semblait pas très à l’aise. Il se retournait tout le temps vers la porte d’entrée comme s’il craignait qu’un rival vienne lui régler son compte.

- « Un carafon de vin, s’il vous plait », demanda d’une voix forte le dernier arrivé qui était un habitué des lieux. Aussi un sourire se dessina sur le visage de la serveuse. Quel pantin, pensa-t-elle en sachant que rapidement ce poivrot tomberait de sommeil. Vers 23h arrivèrent encore des têtes connues : trois militants qui sortaient d’une réunion politique et qui continuaient à se disputer comme si leur querelle intéressait tout le monde. Le boxeur leva la tête, dérangé par toute cette agitation et avec une haine soudaine leur cria : « Allez faire vos discussions dehors. Elle nous rase, votre campagne »

Ainsi jusqu’au lever du jour, du moins tel qu’on pouvait le deviner puisque l’horizon était caché par les immeubles, ce ne furent que des éclats de voix suivis de longs silences. Les militants étaient partis, mais le boxeur, le visage contracté par la rage était toujours là dans son coin. Comme si ce restaurant était devenu son refuge. Au petit matin, la serveuse lui apporta un vieil édredon tiré d’un débarras poussiéreux, lui fit une tasse de café et s’assis en face de lui : « Alors, Brahim, quand c’est que tu deviens Champion du Monde ? »

 

 

 

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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 12:39

  Préparation   

Je vous demande de collecter, récupérer, ramasser, trouver, etc un objet (une chose - voire un animal). Qu'est-ce que j'entends par un objet ou une chose ou un animal ?
N'importe quoi que vous pourriez trouver en vous promenant sur la commune : que ce soit naturel : une pierre, une motte de terre, une écorce, une feuille, un escargot, une mante religieuse... ou bien manufacturé : une vieille chaussure, un gant de travail, un jouet, une boîte de conserve... que sais-je...
 
Le travail rédactionnel se fera à partir de cet objet.

 

Pour les références littéraires, voir
Le parti pris des choses de Francis Ponge (notamment le cageot) et du même auteur
Le Savon
mais aussi
Chaussure de Nathalie Quintane
et dans une autre genre
Lapidaires, Lichen de Jacques Lacarrière.


Extraits de « Le Parti pris des choses », de Francis Ponge, Poésie, Gallimard

 

LE CAGEOT

 

A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.

A tous les coins de rue qui aboutissent aux halles, il luit alors de 1'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques,—sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.

 

L'HUÎTRE

 

L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir: il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles: c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halos.

A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger: sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en-dessus s'affaissent sur les cieux d'en-dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords.

Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s’orner.

 

LE PAIN

 

La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression quasi panoramique qu'elle donne: comme si l'on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.

Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses. Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, — sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.

Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent: elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable…

 Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.

 

Extrait de Le Savon, de Francis Ponge,

 

Si je m'en frotte les mains, le savon écume, jubile...

Plus il les rend complaisantes, souples,

liantes, ductiles, plus il bave, plus

sa rage devient volumineuse et nacrée...

Pierre magique!

Plus il forme avec l'air et l'eau

des grappes explosives de raisins

parfumés...

L'eau, I'air et le savon

se chevauchent, jouent

à saute-mouton, forment des

combinaisons moins chimiques que

physiques, gymnastiques, acrobatiques...

Rhétoriques?

 

Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu'il raconte de lui-même jusqu'à disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l'objet même qui me convient. 

*

 

Le savon a beaucoup à dire. Qu'il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n'existe plus.

 

*

 

 Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature: elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d'œil plutôt que d'être roulée par les eaux.

 Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et à l'y agacer avec la dose d'eau convenable, afin d'obtenir d'elle une réaction volumineuse et nacrée...

 Qu'on l'y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.

 

*

 

Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature: elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d'œil.

Elle fond à vue d’œil plutôt que de se laisser rouler par les caux.

 

*

 

 Il n'est, dans la nature, rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l'y maintenir en l'agaçant avec la dose d'eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.

Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.

Agglomérations.

Il gobe l’air, gobe l'eau tout autour de vos doigts.

Bien qu il repose d'abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de 1'eau, à abuser de l'eau dans ses moindres détails

 Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d'où nous sortons d'ailleurs les mains plus pures qu'avant le commencement de cet exercice.

*

 

Extrait de Chaussure de Nathalie Quintane, édition POL

  

J'achète des chaussures à semelles épaisses, ou des chaussures à semelles fines.

Marcher avec des chaussures à semelles épaisses, ou des chaussures à semelles fines, procure des sensations différentes. Marcher avec une chaussure à patin, et à semelle épaisse, est comme marcher sur un petit matelas.

  

 Que la chaussure ait eu, à l'origine, une semelle fine, ou que celle-ci ait été produite par l'usure (temps de marche x nature des terrains parcourus x nature de la marche), une semelle fine permet de sentir les aspérités du sol. 

 

 A la longue, des plis se forment sur les chaussures de cuir – des plis plus profonds  profonds sur l’empeigne.

   

Pour enfiler une chaussure, j'incline d`abord le pied; je dois ensuite réussir à loger le talon, qui s'enfonce d'un coup sec à l'intérieur.

 

A l'intérieur des chaussures neuves, il y a des boules de papier froissé : le pied les rencontre quand on veut se chausser, et qu'on les a oubliées là.

 

La forme du pied s'inscrit dans la forme même de la chaussure - ou, la forme de la chaussure est à l'image de celle du pied. Le « creux » est ménagé sur la droite pour la chaussure gauche, et sur la gauche pour la chaussure droite.

 

Quand il fait très chaud, j'ôte mes chaussures, et je pose mes pieds directement sur l'empeigne. Au contraire de la semelle, l'empeigne d'une chaussure n'est jamais plate, puisqu'elle épouse la forme du pied. Ceci dit, y poser le pied aplatit le dessus de la chaussure, à moins qu'elle ne soit faite d'un cuir rigide.

 

 

Extrait de Lapidaire, de Jacques Lacarrière, editions Fata Morgana

 

ARDOISE

 

Tu gardes en toi

le sceau des fougères et des prèles,

le calque des écorces, étant

paume ouverte du temps

mémoire des ruches de la vie

où bourdonne encore en nos doigts

l'enfance des reptiles.

 

 

 ARGILE

 

État instable de la glaise

en ses noces infuses avec l'eau.

Ignée par main d'homme

elle prend soudain la dureté et la fixité d'un

       destin.

   
   La méthode  

Je propose que vous établissiez en quelque sorte une fiche d’identité de l’objet choisi 
 

- sa nature, sa forme, sa couleur, son origine, de quel matériau il est constitué, comment il a été fait, fabriqué…

- le vocabulaire qui sert à le nommer, le décrire (vocabulaire technique, scientifique) – ce qui peut supposer une recherche dans une encyclopédie

- où il a été trouvé, dans quelles circonstances, à quoi il sert, comment on peut l’utiliser (autre usage que son usage premier)…

- sa place dans le monde, sa relation à l’homme...

- ce à quoi il fait penser, quel rêve il éveille, en quoi il peut solliciter l’imagination…

 

  (concrètement, ce travail peut être fait sous forme d'un tableau, de fiches...)


Ce travail préliminaire pourra être poursuivi le soir de l'atelier.
On écrira ensuite un texte en tentant en quelque sorte d’épuiser sémantiquement cet objet, en le faisant parler (comme s’il était soumis à un interrogatoire de police), en cernant au plus près sa réalité et en voyageant à l’intérieur de cet objet ou à partir de cet objet. Il faudra donc travailler sur la précision du langage (d’où la nécessité du vocabulaire technique ou scientifique), puis sur l’épure, pour aboutir à une certaine rigueur poétique.

 

« Montrer qu’à propos des choses les plus simples il est possible de faire des discours infinis  entièrement composés de déclarations inédites […] qu’à propos de n’importe quoi non seulement tout n’est pas dit, mais à peu près tout reste à dire.

Je propose a chacun l'ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l'épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou subversion comparable à celle qu'opère la charrue ou la pelle, lorsque tout à coup et pour la première fois, sont mises au jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et de petites bêtes qu'alors enfouies. Ô ressources infinies de l'épaisseur des choses, rendues par les ressources infinies de l'épaisseur sémantique des mots !

 

 Francis Ponge, «Introduction au galet», Le Parti pris des choses,Gallimard 1942

 

 

 

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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 14:37

Je viens de trouver le message de Renaud qui regrette, lui, de ne pas avoir de dispositif d'écriture en ligne avant la séance. Pour satisfaire les demandes de chacun, ceux qui souhaiteraient pouvoir préparer à l'avance et ceux qui préfèrent l'improvisation du soir même, je vous propose de lire les trois textes ci-après. Ce sont trois textes tirés de Microfictions de Régis Jauffret, livre qui rassemble 500 histoires courtes d'une précision à couper le souffle.

Lire ces textes constituera une "mise en bouche" pour l'atelier prochain, qui sera intitulé Une microfiction au conditionnel. Vous pouvez aussi vous imprégner du style de l'auteur en parcourant d'autres ouvrages de lui (si vous en avez sous la main).

Le monde de Régis Jauffret est souvent noir, l'humanité et les êtres qu'il dépeint étant minés par le désespoir et pourtant pleins de vie. Cet écrivain utilise  le conditionnel dans nombre de ses romans. Par ce procédé, ses personnage semblent être sujets à un colloque intérieur, en constante interrogation sur ce qu’il pourrait faire, indécis, hésitants. On les croyait prêts à tout. Cet hypothétique aboutit parfois à de la confusion mentale ou, pire, à de la folie. Par ailleurs, le recours à ce mode verbal en alternance avec l’indicatif renforce l'impression de distorsion du temps et de la réalité, car si les personnages se situent concrètement en un lieu précis, accomplissant une action précise, il sont aussi ailleurs en pensée, il se projettent mentalement dans l’espace et le temps - ce qui nous arrivent à tous, nous les humains, animaux pensants, conscients mais aussi inconscients.




    Extraits de Microfictions,
    Régis Jauffret, Gallimard
    (Prix du livre France Culture - Télérama 2007)




CHÈQUE HUMILIANT

 

 

J'aime l'argent, si tu continues à en avoir, je continuerai à t'aimer. On aime toujours pour une raison, pour une autre, on n'aime jamais pour rien. Si j'étais laide, tu m'aurais confondue avec un des battants de la porte de communication entre les deux salons. Si j'étais laide, tu ne m'aurais même pas vue. Si je t'avais invitée à dîner chez moi, tu aurais cru que je plaisantais. Si j'avais insisté, tu m'aurais éclaté de rire au nez. Si tu veux me garder, évite d'être ruiné. Si je ne veux pas que tu me mettes dehors, j'ai intérêt à ne pas me retrouver défigurée, sur une chaise roulante, avec une paralysie des muscles abdominaux qui entraînerait une incontinence généralisée. Tes sentiments pour moi soin très limités, et les miens ne sont pas infinis non plus.

-  Répète.

-  Quoi.

-  Tout.

J'ai répété ce que je venais de lui dire. Enfin, de mémoire. Il est comme beaucoup de gens, il déteste la vérité. Il m'a dit que je pouvais partir. Je lui ai demandé une indemnité pour les deux ans que j'avais perdus en sa compagnie. Il m'a signé un chèque humiliant. Je lui ai demandé s'il se moquait de moi.

-  Oui.

Il souriait, il souriait trop. Je suis restée calme. Je lui ai arraché le chéquier des mains. Il a jeté son stylo par la fenêtre, et il a ri pendant que j'en cherchais désespérément un autre dans les tiroirs de son bureau.

-  Je n'ai pas l'habitude des armes.

Dans une boîte il y avait un revolver. Un petit revolver chromé, je voulais juste faire du bruit. Oui, peut-être aussi l'égratigner. J'étais quand même une femme bafouée, j'avais le droit de me mettre en colère. Je n'ai pas visé la tête, je voulais juste des excuses. De l'argent aussi, mais il me semble que je le méritais.

-  Vous pouvez me condamner à une peine de principe.

À condition qu'il règle sa dette envers moi. En sortant de prison, je vais avoir des frais. Il ne m'a jamais acheté d'appartement, à peine une voiture de petite cylindrée.

-  Vous voyez bien que je reconnais mes torts.

De toute façon, il n'est même pas mort. Il est dans le coma, mais il est vieux. En perdant sa jeunesse, on s'endort peu à peu. S'il avait eu vingt ans, il aurait mieux résisté. J'ai tiré en l'air, il a dû courir après la balle, pour la prendre au milieu du crâne. Je ne suis pas psychiatre, mais je pense qu'il devait être déprimé ou fou. Je ne lui pardonnerai jamais, d'avoir fait de moi l'instrument de son suicide raté.

 

 

 

ALZHEIMER INSONORISÉ

 

 

Le neurologue m'a confirmé cet après-midi que j'avais la maladie d'Alzheimer. Il m'a prescrit des médicaments qui en ralentiront l'évolution pendant deux ans. Quand je suis rentré, ma femme m'a prévenu qu'elle ne s'occuperait pas de moi. Il faut dire que depuis quinze ans elle ne m'aime plus, et si je reste avec elle c'est parce que je m'accroche à cette maison dont nous venons à peine d'achever de payer le crédit. Elle est fâchée avec nos deux enfants, je n'ai jamais su exactement pourquoi. Mais elle m'a interdit d'essayer d'entrer en contact avec eux. Je la crains, elle va jusqu'à m'envoyer des coups quand elle est en colère. Il ne m'est jamais venu à l'esprit de les lui rendre, il me semblerait porter la main sur ma mère.

- Elle occupe le rez-de-chaussée et le premier étage.

Mais j'ai aménagé le sous-sol à mon goût. Je l'ai même insonorisé pour pouvoir jouer du violon sans qu'elle apparaisse comme une furie et le casse en deux sur sa cuisse. Souvent, je reste là pendant plusieurs jours d'affilée. Je me nourris de pain, de jambon, de fromage, de pommes. J'ai une bouilloire électrique, je peux aussi nie faire du café et des soupes. J'irais bien à Villejuif de temps en temps. Je respirerais un autre air, je me sentirais dépaysé, je boirais un verre de blanc au comptoir du Balto, je pourrais même acheter le journal et m'asseoir sur un banc pour écouter parler les gens. Mais elle préfère que je ne sorte pas. Quand elle m'aperçoit en train de me promener dans notre petit jardin, elle me jette un seau d'eau glacée comme si j'étais un chien. Il m'arrive de pleurer, mais elle doit prendre mes larmes pour des gouttes d'eau.

- Nous devions être heureux au début de notre mariage.

Mais je ne m'en souviens déjà plus. Je sais que nous avons eu une fille et un garçon, mais je mets souvent la tête de l'un sur le corps de l'autre. Ou alors j'en dédouble un pour en obtenir deux. Maintenant, les années ont dû passer. Je crois que je ne prends plus les médicaments. À moins que j'avale des miettes de pain, elles ont presque la même couleur. Je regarde le violon, je n'ose pas le toucher. La dernière fois, à chaque coup d'archet il se mettait à crier comme si je lui arrachais les cordes.

- Depuis que je tombe dans l'escalier, ma femme m'a pris en pitié.

Elle me jette de la nourriture par la lucarne. Une fois, elle est descendue. Elle m'a dit que je nageais dans la merde. Elle n'est jamais revenue. Je ne me rappelle plus mon nom. Bientôt, je serai guéri. Je ne me rappellerai même plus de moi.

 

 

 

 

LAUREL ET HARDY

 

 

- Quand il fait nuit, on peut perdre un bébé.

Même si on n'a pas bougé de chez soi. Vous le cou chez à sept heures. À onze heures, vous vous aperceve2 qu'il n'y a plus personne dans le berceau. Vous essaye2 de garder votre calme, le pire serait de céder à l'affolement. Vous vous dites qu'il y a sûrement une raison à son absence, même si elle vous semble inexplicable pour l'instant. Alors, vous décidez de ne rien changer à vos habitudes, et d'aller vous préparer une tisane de tilleul à la cuisine avant de vous mettre au lit. Sous la couette, vous vous apercevez que vous êtes un peu nerveuse, et vous regardez un Laurel et Hardy. Ces deux-là

vous font tellement rire que vous oubliez aussitôt vos soucis.

- L'après-midi, je m'étais fait prendre en volant ce film.

J'ai dû le payer, et je suis comme vous, j'ai horreur de payer. Bref, j'ai fini par m'endormir de très bonne humeur, et je crois que j'ai été secouée dans mon sommeil par de véritables quintes de rire. Je croyais que Joujou crierait dès qu'il ferait jour pour réclamer son lait, mais je me suis réveillée en début de matinée dans le silence total. Je ne me suis pas inquiétée outre mesure. J'en ai profité pour aller acheter des croissants. J'ai pris un bon petit déjeuner au lit. J'ai regretté simplement que l'appartement soit si sombre, et que malgré le beau temps ma chambre ne soit pas égayée par le moindre rayon de soleil.

- II faut que je déménage.

C'est ce que je me suis dit. Je rêvais même d'une petite maison dans une banlieue résidentielle. Après tout, ma situation financière s'améliorerait sans doute. Je pouvais plaire à un ingénieur, ou à une de ces femmes bourrées de fric qui magouillent dans la finance. Je pensais même à la possibilité de m'en sortir par moi-même, comme une fille d'aujourd'hui, en vendant de fausses Rolex par Internet.

- Quant au bébé.

Je me suis dit qu'il était bien où il était. Dans la vie, chacun finit par trouver sa voie. Rien ne me disait qu'en réalité, comme beaucoup d'autres mères, je n'avais pas refusé de le voir grandir, et qu'il n'était pas allé tenter sa chance loin du foyer familial. Je me reprochais même de l'avoir trop couvé, les garçons ont besoin de taloches pour persévérer dans leurs études. Alors que Joujou ne savait pas seulement lire et écrire. J'ai décidé que s'il revenait je prendrais son éducation en main.

-  Mais il n'est pas revenu.

À votre avis, il n'avait que trois semaines. Dans ces conditions, quelqu'un l'aura volé. Pourtant, je ne me fais aucun souci, il finira bien par réapparaître. Il faut être patient, on ne fait rien de bon dans la panique.

-  D'abord, on me le rendra peut-être.

Et puis, si dans vingt-cinq ans je le revois par hasard à la télévision, je me dirai qu'à partir du moment où il présente le journal du soir, je n'ai pas perdu mon temps en le mettant au monde.

 

 

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19 septembre 2009 6 19 /09 /septembre /2009 17:12

Intitulé de l'atelier : dialogues en tranches (voir le dispositif)

texte de Christian

 

- A Labège, pas possible ! , s’exclame Hélène lorsque, devant l’école où elle vient chercher son fils, elle bavarde avec Anne qui attend le sien.

- Si, un exhibitionniste a été retrouvé aux portes de l’église. Il portait un pardessus marqué aux initiales d’un notable bien connu de Labège.

- Et qui c’est ?

- Certains le savent, mais comme c’est une « huile », bien sûr, son nom n’a pas été dévoilé, lui !

- Ah, si cela avait été un Arabe, on n’aurait pas pris autant de gants.

- Remarquez, rétorque Anne, cela a été pareil la semaine dernière lorsque deux hommes se sont disputés à cause de la boulangère. Tout a été vite étouffé. Même que le lendemain, elle continuait à vendre ses croissants.

- Par contre, le jeune qui traversait Labège-village sur sa mobylette pendant la nuit de samedi à dimanche a été poursuivi par les gendarmes d’Escalquens. Pourtant, il n’avait rien fait.

- Ah, les jeunes sont vite suspectés. C’est vrai que certains ne respectent rien.

- Quand même, il ne faut pas tous les mettre dans le même sac. Vous avez appris, cette petite Roxane qui a gagné à l’émission « Questions pour un Champion-Junior » 20 fois d’affilée. Et Julien Lepers qui n’arrêtait pas de demander chaque fois  : « Mais, Labège, c’est où sur la carte ? » !

- S’il lit le journal demain, il le saura parce qu’ils vont certainement parler du déraillement du train Bordeaux-Vintimille qui a fait 2 morts et 50 blessés en gare de Labège.

- Cela a fait une pagaille monstre toute la journée sur la rocade et les hélicoptères n’ont pas arrêté de survoler la zone de l’accident.

- Remarquez, on parle toujours des trains qui déraillent, mais jamais de ceux qui arrivent à l’heure !

- Autrement, quoi de neuf ?, demande Hélène.

- Ce matin, mon mari s’est levé avec 39° de fièvre, j’espère que ce n’est pas la fameuse grippe.

- Oh, moi, à cause de tout ce que l’on dit, je ne fais plus la bise et ne serre plus les mains.

- Vous avez bien raison. Quand on a la santé, on ne se rend pas compte de son bonheur. Prenez ma voisine, et ben, elle a Alzheimer. Pour son pauvre mari, ce n’est pas drôle !

- Bon, vous n’avez pas des nouvelles plus réjouissantes ?

- Si, répond Anne. Pour mon anniversaire, parents et amis se sont cotisés pour m’offrir le cadeau dont je rêvais : un saut en parachute.

- Eh bien, vous avez du courage. Je ne sais pas si je pourrais sauter de l’avion.

- Ne me faites pas peur. Déjà que je suis triste depuis que j’ai trouvé un écureuil écrasé au coin de la rue.

- Que voulez-vous, c’est la vie !

 


Texte de Corinne

  • - A Labège ? Pas possible !
  • - Oui, je te dis que c’est un arrêté préfectoral qui interdit toutes sorties des Labègeois : l’évadé de Muret rôde dans les proches alentours.
  • - Attends, je vais fermer mes fenêtres…
  • -… Moi aussi.
  • - Allo, tu es là ?
  • - Oui, j’ai même fermé les volets du rez-de-chaussée.
  • - Tu as lu ça où ?
  • - Ça vient de passer au journal  télévisé et les voitures de police circulent avec des mégaphones pour nous intimer l’ordre de ne pas sortir. J’espère qu’à 17h, ils l’auront trouvé.
  • - Moi aussi, sinon, on fera comment pour aller chercher les gosses ?
  • - Il parait qu’il est passé par la voie ferrée.
  • - Comment ce fait-il qu’un homme puisse arriver à perturber ainsi toute une région ?
  • - Est-il dangereux ?
  • - S’ils déploient tant de force de police, ça ne doit pas être un tendre.
  • - Violeur, assassin, braqueur…
  • - Terroriste ?
  • - Qui sait ?
  • - Déjà avec l’histoire du cerf-volant, Labège avait déjà fait les gros titres…
  • - Le fils de la maîtresse de CP.
  • - Laisser son gosse jouer au cerf-volant près des lignes à haute tension, c’est vraiment irresponsable.
  • - T’imagine la tête des gens  quand ils ont vu ce cerf-volant en feu s’abattre sur leur péniche…
  • - … et commencer à l’enflammer.
  • - Quand on ne surveille pas ses enfants…
  • - Puisque je suis coincée là, je vais en profiter pour faire de la couture.
  • - Du reprisage ?
  • - Mais, tu ne sais pas que mon fils ainé se marie le 20 juillet prochain ?
  • - Celui de ton 1er mariage ?
  • - Oui,  enfin, Je n’y croyais plus après toutes ces années,  militaire célibataire. …
  • - Et  la lettre du corbeau, tu en as des nouvelles ?
  • - Tu penses, c’est  Colette l’employée de mairie qui me tient au courant. Dans sa dernière lettre, il menace de braquer l’agence postale.
  • - Dans celle d’avant il voulait mettre le feu à la maison Salvan pour réaliser une « sublime » œuvre d’art !
  • - Des détraqués de partout, je te dis !
  • - Il faut penser à autre chose. Autrement, quoi de neuf ?
  • - Je suis entrain de faire des bocaux de tomates.
  • - Cette année, des tomates, on en a eu à ne pas savoir qu’en faire.
  • - N’empêche qu’avec le clocher à terre à cause de la tempête, nos impôts locaux vont en prendre un coup !
  • - Que veux-tu c’est la vie.
  • - Mon Dieu, on frappe à la porte !
  • - N’ouvre pas !
  • - Je te laisse…
  • - Ne raccroche pas !
  • - On force ma porte. Au secours !

 


 

Texte de Renaud

 

- A Labège ? Pas possible !
- Si je t'assure.

- Non je ne te crois pas !

- Si, ça s'est passé samedi soir, lors de la soirée samba...

- Mais comment ça a pu se terminer aussi violemment ? 

- Je t'explique. La soirée avait commencé depuis...
- Punaise, j'en reviens pas. A Labège !

- Eh, oh, tu veux savoir ou non ? Si tu m'interromps tout le temps, on n'y arrivera pas.
D'ailleurs, je n'en sais pas beaucoup plus que toi. Je sais simplement que la soirée, qui se déroulait à la salle des fêtes, s'est finie dans un bain de sang. Mais je préfère qu'on parle d'autre chose. On en causera quand on en saura plus. Mais, dis donc, on m'a dit que tu as failli te faire écraser par un quad ? 
- Oui, c'est vrai, je t'en parle pas. Je faisais du vélo, paisible, dans les chemins de Canteloup quand un quad a débouché à toute berzingue et a bien manqué de m'écraser tout net.

- Quel salaud ! Ca se passait où ? 

- En fait non loin de chez moi, plus exactement tout près de chez ma voisine, Mme Ravel.

- Mme Ravel ? 

- Oui, madame Ravel, tu la connais ? C'est quoi ce sourire ? 

- Quoi, tu sais pas ? 

- Je sais pas quoi ? 

- Je crois que son mari la trompe... Mais chut.

- Autrement, quoi de neuf ? 

- Tiens, quelque chose de rigolo. Mon beau frère habite route de Baziège et m'a expliqué le pourquoi du carambolage de hier matin qui s'est passé devant chez lui. Tu devineras jamais ce qui l'a provoqué ? 

- Une poule.

- Quoi ? 

- Oui, une poule. Je le savais. J'habite route de Baziège moi aussi, tu as oublié ? 

- Ah.. C'est vrai !

- Tu sais que dimanche on baptise le neveu, avec toute la famille, même ceux de Belgique ont fait le voyage !

- Mon pauvre, je t'envie pas ! Je suis célibataire. J'ai pas d'enfant et je suis mieux comme ça. Le mois dernier, je suis allé rendre visite à mon frère.. Eh ben, j'ai trouvé mes neveux exécrables ! Toujours à regarder la télé !
- Que veux-tu, c'est la vie.

 



Texte de Cécile D.

- A Labège ? Pas possible !
- Si si j'te jure ! J'ai entendu ça hier, c'est la boulangère qui en parlait au téléphone, je crois que sa tante était dans le coup.
- Ah bon ? Oh la la, moi j'aurais aimé qu'elles continuent à gambader ces petites veuves. Cinq braquages de banque quand même, ce n'est pas rien...
- Ah ça pour sur ! et puis avec quelle classe ! Ils en ont mis du temps à les attraper...
- Alors c'est vrai, elles menaçaient vraiment les banquiers avec une poignée de porte ? J'y crois pas...
- Eh ben oui, cachée sous un mouchoir elle avait l'air bien menaçante cette petite poignée.
- Et on a retrouvé leur butin ? 
- Ca, non, je crois bien qu'elles ont réussi à le planquer. Qui sait ce qu'elles en auront fait !
- Moi, je crois qu'elles l'ont enterré à côté de leurs maris.
- Oh, non... Non je ne crois pas non. J'opterais plutôt pour les économies des petits-enfants ! Paraît qu'en plus elles ont des relations dans les banques... Je crois bien que le mari de la plus jeune était un banquier un peu crapuleux avec un joli carnet d'adresses.
- Ah, que j'aime ces histoires de Robins des Bois modernes ! Mais quand même, ça me rend triste de savoir qu'elles se sont faites piéger, et à Labège en plus. C'était la fierté du village pour moi...
- Autrement, quoi de neuf ? 
- Oh, mon ami François m'a raconté quelque chose d'étrange tout à l'heure. Il travaille chez Astrobal, et devine quoi ? Je te le donne en mille : un robot martien a disparu !
- ... Je savais même pas qu'ils construisaient des machins pareils par ici... Je croyais que c'était une exclusivité de la NASA moi.
- Ah, ces Américains, c'est vrai qu'ils en font des choses !
- Oui, enfin moi, ça ne me fera pas revenir mon chien ! Je suis vraiment inquiète, figure toi qu'il a disparu, comme ça, du jour au lendemain, pfiout ! J'ai eu beau l'appeler, le chercher partout, rien à faire, pas un poil à l'horizon. Tu sais.... je crois que le voisin.... il l'a mangé...
- Nooooon, tu plaisantes ?!?
-Non non, ce voisin, il me terrifie, avec ses bottes noires à clous, ses chapeaux haut-de-forme, ses lunettes d'aviateur fumées... brrr ! C'est louche, tout ça ! Pour tout te dire, je le soupçonne carrément de vampirisme. Alors mon chien, quelle proie facile tu penses !
- Tu sais, moi je préfèrerais perdre mon chien (et pourtant je l'aimerais si j'en avais un), que mon mari.
- Ton mari ? 
- Oui, mon mari...N'en parle à personne, mais mardi il m'a annoncé qu'il avait commis une erreur il y a sept ans. Je n'ai pas supporté. Je demande le divorce.
- Oh, ma pauvre, je suis tellement désolée... Ces hommes alors, tous les mêmes.
C'est vrai que tous les soucis des autres paraissent bien dérisoires à côté de nos problèmes à nous...
Enfin, si tu divorces, tu es un peu comme une veuve, alors pourquoi tu reformerais pas le gang des Veuves pour troquer ton mari contre une vie dorée ??
- Tu as raison, il vaut mieux rire que pleurer.
- Eh, ça c'est une bonne philosophie.
- Tiens d'ailleurs, l'autre soir en sortant du Casino, j'ai cru voir la Mort, véritablement ! Mon sang n'a fait qu'un tour.. En fait ce n'était qu'une vieille du village que j'avais en face de moi ! Ah ce que j'ai ri après coup ! La pauvre dame m'a vraiment fait une peur bleue. Avec ses rides on ne voyait plus ses yeux, la pauvrette...
- Ah, la vieillesse, sacrée maladie.
- Que veux-tu, c'est la vie.



Texte de Gaëla



La scène se passe le matin, à la maison de retraite de Labège.
Marie-Louise : aide-soignante et Lucienne, vieille "pensionnaire" de la maison.

 

- C'est une catastrophe, Lucienne! C'est une catastrophe!

- Une catastrophe, à Labège? Pas possible...Que se passe-t-il? Mais cessez donc de vous énerver comme cela, Marie-Louise, vous allez encore derechef vous dérégler la thyroïde, et alors, qui prendra soin de nous autres, pauvre rebut de la société?

- Vous z'avez rien entendu, évidemment vous êtes sourde comme un pot, comme un pot, j'vous'l' dis tout net, aussi vrai qu' deux et deux font quatre, sauf que des fois on se demande! C'est-t-y pas qu'i commencent à m'taper sur les nerfs, tous ces grabataires, vivement l'épidémie de grippe cet hiver, quinze l'année dernière qu'elle a emportés...

- Jésus-Marie-Joseph, cessez-là, vous me faîtes froid dans le dos, et puis calmez-vous, Marie-Louise, que se passe-t-il? J'ai dormi comme un nouveau-né, avec le petit extra qu'ils nous avaient fait hier soir à la cantine, une prune, vous vous rendez compte Marie-Louise, pour fêter notre centenaire, le nouveau de la maison!

- Eh bien oui, des extras, ah vous allez en avoir des extras, et la cerise sur le gâteau p'tite mère. Vous savez pas? Labège est inondé! eh oui, sous les eaux, comme Venise, à peu près, ch'ai pas trop où qu'ça s'trouve mais bon, i paraît qu'c'est beau, même que mon premier mari c'est là qu'il voulait m'faire le voyage de noces.

- Marie-Louise, posez-vous un petit peu ; Labège inondé? Mais c'est bien pire que l'histoire que m'a racontée la nouvelle : savez-vous, Marie-Louise, qu'un chat, un chat chapardeur, s'introduit subrepticement dans les maisons de Labège pour y voler de la nourriture... Vous me direz, ma chère Marie-Louise, il vaut mieux que ce soit un chat plutôt qu'un vaurien ou un bandit!

- Lucienne, vous avez entendu! C'est quoi ce charabia, avec vous, autant pisser dans un violon! Labège est sous les eaux, à cause de la pluie. C'est une catastrophe naturelle, ils l'ont dit aux infos!

- Ecoutez Marie-Louise, je n'ai pas eu le droit de regarder la télévision hier soir, alors je ne suis au courant de rien. Et puis, ne faîtes pas votre pisse-vinaigre, vous savez bien que cela me fait du mal...

Autrement, quoi de neuf au village, ma chère Marie-Louise?

- Rien, rien...à part que, à cause des inondations, au restaurant du village, vous savez, pas loin d'ici,

i z'ont été intoxiqués! Eh oui, de l'eau croupie qu'i z'ont trouvé, avec des rats, dans la bouffe! i z'ont pas fait leur beurre, c'te bande d'arsouilles!

- Oh mon Dieu Marie-Louise, aussi vrai que je m'appelle Lucienne, cela me rappelle la guerre, vous savez. Oh allez, et puis vous savez, tous ces démarcheurs, eh bien vous savez, on avait les mêmes pendant la guerre, sauf qu'ils faisaient du marché noir, eh oui, Marie-Louise, du marché noir, évidemment à vous, ça ne vous dit rien, vous êtes trop jeune.

- Nom de Dieu! trop jeune! J'ai cinquante balais Lucienne, même si on m'fait encore du gringue.    Bon, c'est vrai, pas vioque non plus! Dire que mon homme et moi on était venus s'installer ici parce que c'était un village de péquenots, il y a vingt ans! Maintenant i z'ont tous leur baraque et leur bagnole qu'i faut pas abîmer! Vous savez quoi Lucienne? Je vais vous en apprendre une bien bonne : eh bien i paraît qu'y a un employé de la mairie, qui connaît la soeur à mon homme, eh bien, vous savez ce qu'il a fait vendredi soir?

- Non, continuez Marie-Louise, vous me faîtes languir, vous me distrayez avec vos histoires à dormir debout.

- A dormir debout! Vous rigolez Lucienne c'est du vrai de vrai! j'suis pas du genre à jacter pour m'donner des airs. Ouais, j'le tiens d'une copine du bistrot : eh bien, c't homme, il tient le maire et consorts en otage, endetté qu'il est.

- A Labège? Pas possible! Marie-Louise, vous savez que le pire, quand on est un jeune homme honnête et droit, c'est quand même d'apprendre qu'on a été adopté...eh oui, tel est pris qui croyait prendre! Vous savez Marie-Louise, c'est arrivé à mon neveu, il faisait les quatre cent coups, tout béjaune qu'il était néanmoins, et voilà, on le lui a appris, dans un accès de colère. Cela l'a complètement chamboulé et tourneboulé dans tous les sens...Vous comprenez c'est fâcheux, surtout lorsqu'on veut mener une vie honorable. A part cela, Marie-Louise, quoi de neuf à Labège?

- Des broutilles, vous savez que Monsieur B., notre voisin c'est un agent secret, i paraît qu'son turbin, c'est espionner l'quidam, pour la D G ch'sais plus trop quoi. Enfin, ça m'étonne pas avec ses airs de croque-mitaine, faut bien qu'i passe inaperçu l'nigaud!

- Vous m'en trouvez bouche bée, ma bonne Marie-Louise, je me tiens coite comme un pinson, continuez ma belle, mais le monde va comme il va.

- Ouais, eh bien moi, lundi soir, j'ai failli passer l'arme à gauche et m'faire plomber comme un faisan. Lundi soir, mon homme et moi, on s'est magnés pour aller éteindre l'incendie dans la grange à Grégoire, eh bien, vous savez comment qu'on a été reçus? A coup de fusil! Lucienne, c'est une honte!

- Que voulez-vous, c'est la vie.

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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 16:04

Intitulé de l'atelier : Dialogues en tranches 

Dispositif :

            
Dans un premier temps,


chacun invente et écrit, sur des tranches de papier rouge, 5 faits divers censés s’être produits à Labège. Ecriture sous forme d’accroche journalistique

Exemples
Le buraliste poursuit son braqueur et l'écrase avec son 4x4

Alors qu'elle rejoignait sa berline allemande après avoir fait ses courses, une cliente est victime d'une tentative de car jacking sur le parking du supermarché

Habitant à vingt kilomètres du plus proche hôpital, elle accouche au péage de l’autoroute.


Un  Labégeois joue deux euros et gagne la cagnotte de 19 millions d’euros


Et sur des tranches de papier bleu, 5 événements de la vie privée (amour, santé, transaction immobilière, travail…)

Exemples :
Ma voisine, la mère Duchmol, vous la connaissez, eh bien, ils lui ont trouvé un cancer, ils lui donnent pas deux mois à vivre

Depuis que les enfants sont partis, on y tourne en rond dans notre grande maison, mais on se décide pas à vendre


Mon neveu, vous savez, celui qui travaille à Paris, eh bien il se marie, avec une Musulmane…

Toutes les bandes de papier sont réunies en tas et chacun en pioche 5 de chaque.

 

          Deuxième phase : 
 
Ecrire un dialogue dont le contenu s’inspire des collectes de faits divers et d’événements de la vie privée.

La phrase inductrice sera

- A Labège ? Pas possible !

Et la phrase de fin :

- Que voulez-vous, c’est la vie

Il faudra nécessairement faire passer le dialogue par cette expression « charnière » :

- Autrement, quoi de neuf ?

 

But de l’exercice :  

Travailler sur le parler familier, sous forme d’un dialogue qui aurait été comme capté,  intercepté par une personne extérieure à ce dialogue. On s’en tiendra au seul énoncé dont chaque phrase sera introduite par des tirets, sans aucune incise, aucun descriptif intercalé…  Il faudra donc recourir à :

  1. Des expressions toute faites, courantes, tirées de la publicité... (Que chacun balaie devant sa porte, Aussi vrai que je vous le dis, Il a tout pour lui, l’amour et l’argent)

    Des proverbes (Bien mal acquis ne profite jamais, Qui vole un œuf vole un bœuf, Les bons comptes font les bons amis)

  2. Des interjections  Malheur ! Au secours ! Mince ! Mon Dieu ! Non ! Pardi ! Fichtra !  Si ! Zut ! Hélas! Oyé !

  3. Une façon de parler, des tics de langage  (Comme on dit, Vous savez, Vous me comprenez, Tu saisis ? Tu captes ? Pigé ?)

    Du jargon, du patois...

  4. Des « fautes » de langage (pas de ne de négation, un espèce de au lieu de une espèce de, etc…) ou au contraire un langage policé, châtié
  5.  
  6. Des coq à l’âne, des bons mots

A ne pas oublier :
La façon dont chacun des deux s'exprime repose sur leur niveau d’éducation, leur milieu social, leur caractère.

 

 

 

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1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 11:50


Jetez l'encre pour laisser voguer votre imagination

Baptisé « Dire l'ici », l'atelier d'écriture reprend le 10 septembre à la Médiathèque.

.«L'écriture a ceci de mystérieux qu'elle parle » soulignait Paul Claudel dans « Connaissance de l'Est ». La médiathèque de Labège permet de donner de la voix aux mots, un timbre à l'alphabet de l'imagination lors de ces ateliers d'écriture qui vont sortir leurs plumes à partir du 10 septembre prochain à 20 heures. Alors jetez l'encre et laissez voguer vos sensations au gré du thème choisi cette saison « Dire l'ici », dire Labège en tant que lieu de vie qui sera visité à travers vos perceptions individuelles. L'écrivain richard beugné animateur Le porte-plume animateur de ces ateliers sera Richard Beugné, poète, romancier, auteur jeunesse et polar, documentariste, boursier du Centre Régional des lettres. Il propose aux écrivains en herbe d'explorer aussi bien l'espace que le temps, le réel que l'imaginaire. L'espace grâce à des prises de notes in vivo, des photos qui seront des bases d'écriture, une démarche qui s'inspire de l'anthropologie si chère à Émile Zola ou aux travaux des peintres. Le temps avec le travail de mémoire. Le réel en puisant ses sources dans des lieux typés, dans des faits divers, dans un quotidien simple ou paradoxal. L'imaginaire en en appelant aux rêves, aux désirs, aux rumeurs ou aux racontars. Le but de l'animateur est de faire travailler ses élèves sur les mots, la langue, l'expression par le biais d'exercices inspirés par Raymond Quenau dans « Exercices de style » ou encore Georges Perec dans « Je me souviens ». Ces exercices ne veulent pas répondre à des cases qui se restreignent au bon usage et la justesse grammaticale, mais réveiller en chacun les mécanismes particuliers de la création, de l'inspiration, in fine de faire jaillir son potentiel créatif. Des ateliers gratuits Ces ateliers, qui fonctionnent à raison de deux heures, une ou deux fois par mois, pour un total de 10 séances sur 6 mois, et qui sont gratuits, regrouperont une dizaine de personnes qui s'engageront à remplir un certain cahier des charges. Déjà, participer régulièrement afin de produire du texte selon les modalités et la ligne d'écriture choisie. L'écriture dans l'atelier ne sera pas « celle du tout permis ». Elle doit se conjuguer sur une dialectique binaire entre contrainte et liberté. L'animateur Richard Beugné fixera justement les frontières, qui, si elles apparaissent comme contraignantes, se révèlent en fait génératrices de stimulation et donc de liberté. Dans son désir de révéler les capacités de chacun, Richard Beugné sait que la mise en situation d'urgence entraîne une émotion source du dépassement de soi. Alors à vos plumes, jetez l'encre à la médiathèque, et qui sait en vous il y a peut-être un Victor Hugo ou un Arthur Rimbaud qui sommeille. Et comme écrivait Elsa Triolet : « L'écriture la plus noble conquête de l'homme. »

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10 août 2009 1 10 /08 /août /2009 09:50

   Intitulé : Itinéraire en exercices de style, sous le signe de la modification et de la disparition 


Texte de Renaud

Vous sortez de chez vous, en ce début de journée automnal, vous allez au bout du chemin et vous attendez. Dans deux minutes, comme tous les matins, votre collègue Nina passera vous prendre dans sa Honda Civic. Les deux minutes passent. Puis deux autres. Vous cherchez à ne pas vous énerver. Soulagement. La voiture débouche du haut de la côte, et vient s’arrêter près de vous. Vous montez à l’arrière. Vous ne saviez pas que François habitait aussi dans le haut du village, comme vous. Vous refusez d’admettre que vous en êtes contrarié et vous espérez que le bonjour que vous avez lancé ne le montre pas. Vous regardez le soleil pâle percer le léger brouillard, Nina faisant repartir l’auto dans la pente, jusqu’au méplat où elle marque le stop. Vous observez la circulation, plutôt dense, de la RD 16 qu’il faut traverser. Nina et François poursuivent leur discussion sans vraiment faire attention à vous, vous semble-t-il. Encouragée par François, Nina finit par s’engager, traversant la RD 16 entre deux camions plutôt rapprochés l’un de l’autre. Vous regardez les personnes venues, certaines à pied, d’autres en voitures, au centre commercial de l’autan que la Honda Civic est en train de contourner. Nina et François continuent leur discussion. Vous croisez le regard de Nina dans le rétroviseur. Vous n’arrivez pas à y déceler une quelconque connivence avec vous. Vous n’aviez jamais remarqué qu’elle avait trois petits trous à son oreille gauche. Vous décidez, en toute discrétion, de pousser plus loin votre observation. Quand vous regardez de nouveau dehors, vous vous rendez compte que vous longez maintenant le parc,  émergeant, mystérieux, du brouillard, plus dense dans la vallée que dans les hauteurs. Au moment où vous voulez rompre le silence, vous entendez François lancer à Nina : « Marco n’est pas là ! ». Puis une fraction de seconde plus tard : « il devait nous attendre devant l’arrêt de bus, là » en montrant l’emplacement du doigt. Vous ne saviez pas que Marc devait aussi être du covoiturage. Vous participez à la brève discussion qui s’ensuit, Nina ayant arrêté, moteur allumé, la voiture sur la chaussée, à l’emplacement du bus, juste avant le rond point Occitanie. Vous êtes d’accord avec Nina et François d’aller, sans attendre, récupérer Marc au quartier Saint-Paul, où il habite, afin de ne pas perdre de temps. Vous vous rappelez que vous avez placée une réunion en début de matinée, mais vous n’avez pas d’inquiétude : ce bref détour ne vous mettra pas en retard. Deux minutes plus tard, vous voyez Marc agiter ses bras, ballotant sa sacoche au dessus de sa tête, un grand sourire aux lèvres, marchant à grands pas. Vous souriez niaisement à la blague que fait Marc en rentrant dans l’auto, alors que Nina éclate de rire et que François lance : « sacré Marco, il ne changera jamais ». Quand la Honda Civic revient au rond-point Occitanie, un bouchon commence à se former. Vous trouvez cela à peine croyable : en moins de cinq minutes ! Vous savez, à cet instant précis, qu’il vous faudra une heure et demie pour faire les 15 km qui vous séparent de votre lieu de travail. Cette situation, rare, que vous espériez vivre, sans vous l’avouer, en tête à tête avec Nina, se déroulera avec Marc et François, ces deux collègues avec lesquels vous n’avez pas d’affinités particulières. Vous avez peur de ne plus être adepte du covoiturage pendant un certain temps ! 



L’auto arriva à  la maison quand Bruno sortit du jardin. Nina conduisait. Un brouillard automnal voilait l’air du matin. Max fut surpris : dans la Honda Civic, il y avait François. Pourquoi ? Habitait-il lui aussi par ici ? « Bonjour » lança Bruno d’un ton qu’il voulut franc quand il s’assit dans l’auto. Nina, au volant, parlait à François qui souriait. « Salut » dit François sans conviction, poursuivant aussitôt sa discussion. Nina fit partir l’auto puis la stoppa plus loin. Il fallait franchir la RD 16. Un camion passa. Puis un bus. « Vas-y…faut pas mollir ! » dit François, toujours souriant. « Tais toi », lança Nina d’un ton dur. Bruno rigola tout bas. La Honda civic put franchir la RD 16, puis contourna la station Kaï, chacun ruminant sa frustration. Bruno s’agita sur son coussin, l’air narquois. Nina continua son action, pilotant l’auto, imaginant son attrait sur François, puis son attrait sur Bruno. L’auto poursuivit son parcours, stoppa, puis continua. Un liquidambar du parc surgit, sortant du brouillard, saisissant Bruno. La Honda roula jusqu’au stop du bus. Là où « on aurait du », dit François, « saisir Marco ». « Saisir Marco ! », railla Bruno tout bas, puis tout haut : « on fait quoi ? ». Nina coupa court à toute discussion : « allons à lui ! ». L’auto tourna autour du rond point Occitania, fonça à Saint-Paul, là où habitait Marc. Nul, dans l’auto, mouftait. Soudain Marc apparut, souriant, marchant à grands pas. Il blagua à l’instant où il monta dans l’auto. Nina rit. François sourit : « toujours aussi vif, Marco ! ». Bruno souriait aussi, mais d’un air, à son grand dam, plutôt niais. Nina suivit un minibus bruyant puis arriva au rond point : « zut ! Un bouchon ! Si soudain !». Bruno sursauta : « ça alors ! ». Son moral chuta. « J’aurais pas du partir ainsi au boulot. J’aurais du savoir » murmura-t-il ; puis il rajouta plus bas : « j’ai tout faux … », craignant un impact sur son travail du jour. Mais au fond, soupçonna-t-il, sa frustration portait plutôt sur Nina qui, à l’instant, d’un air lointain, mit la radio d’où sortit un air funky. « Plus jamais ça » ronchonna Bruno : il statua qu’il partirait au travail dans son char non polluant (sa twingo), sans autrui, maîtrisant ainsi son parcours, laissant son imagination à la maison.

 


 

 

  Texte de Gaëla

Version n°1 (initiale mais trop longue pour l'exercice)


Vous démarrez en trombe car, sans connaître l'heure exacte - c'est-à-dire le temps inscrit sur la surface de la terre et perceptible selon une échelle de subtiles variations dues aux caprices de cet astre saignant qu'est le soleil - vous pressentez que vous êtes déjà en retard, avant de l'être réellement. De toutes façons, vous savez qu'objecter la relativité de la perception du temps ne parviendra pas à détendre les traits de vos interlocuteurs tout à l'heure ni à effacer leur moue réprobatrice. D'un air entendu, ils tenteront un : "On pourrait mettre son réveil un peu plus tôt!", ou un : "Le bus ne ralentit même plus devant chez vous...". A moins que ces paroles, tellement brûlantes, ne soient jamais prononcées, mais que vous parveniez, en quelque sorte, à lire dans les pensées, tel un chaman. L'équipage ficelé par mesure de sécurité, vous jetez un coup d'oeil dans votre rétroviseur afin de remonter sans accrocs le chemin en marche arrière, en veillant : 1° à la haie qui commence à prendre de l'ampleur, 2° au petit portique qui, comme d'habitude, n'est pas fermé alors qu'il devrait l'être, afin de contrer les imprudences des enfants, 3° aux véhicules divers qui pourraient se trouver sur la voie alors que vous obliquez sur la droite - à moins que ce ne soit sur la gauche mais, encore une fois, cela dépend du point de vue. Vous saluez, le cas échéant et avec discrétion, vos voisins qui ont abandonné l'idée d'entamer avec vous une conversation - sachant que, inéluctablement, vous serez toujours trop pressée. Si le ciel est dégagé, vous aurez peut-être l'occasion de découvrir une vue vertigineuse sur les Pyrénées encore enneigées à cette période de l'année ; sinon, ce sera la vue obstruée d'un coteau qui plonge dans un autre coteau - coteaux se reproduisant ainsi en une monotonie circulaire; Vous découvrez toujours avec la même stupéfaction le soin accordé par les habitants de votre quartier à leur jardin, vous remémorant comme chaque matin ce propos devenu célèbre de Voltaire : "Il faut cultiver notre jardin". Avant de vous souvenir que la métaphore contenue dans cette maxime nous amène sous d'autres cieux, plus métaphysiques. Sur votre gauche, la rue s'est métamorphosée ; de paisible à agitée, elle est un lieu inoui d'activités désordonnées : là des bâtiments comme une éruption, plus loin des fondations comme des frondaisons éparses et incontrôlées. Vous n'avez pas vu le temps passer, il y a quelques mois, l'emplacement, n'était qu'un champ comme les autres, aujourd'hui, il vous paraît humanisé comme cela n'est plus possible, en contrebas aussi, des hommes au teint mât travaillent sur le chantier, une grue trône telle une tour de contrôle, et tout le monde s'affaire pour remplir le contrat. Au rond point, vous avez le réflexe de vous engouffrer rapidement sur la voie car vous craignez les démarrages en côte. D'ailleurs, vous vous demandez souvent par quel hasard bienveillant vous avez pu obtenir votre permis du premier coup. Il vous faut à présent redescendre vers le village. La rue est déserte, le soleil darde ses rayons obliques et hésitants, le poste de radio crache ses chroniques poussives qui vous semblent aussi circulaires que votre itinéraire. Tout à l'heure vous emprunterez le même trajet, mais en sens inverse, la voiture déchargée des enfants qui vont à l'école. Au carrefour, vous ralentissez malgré le feu vert car vous savez, par expérience, qu'il y a toujours des petits malins, eux aussi pressés sans doute, qui vous coupent la priorité. Qu'importe! Vous savez que le temps a cessé d'être relatif, pour devenir : 1° vérité, 2° source d'argent, 3° générateur de stress, 4° chemin vers la folie. Vous vous en fichez, car vous n'allez pas travailler ; autrement dit aujourd'hui, comme les autres jours, vous n'irez pas gagner de l'argent, mais plutôt en perdre - ce qui ne vous va pas mal - il y aura les courses, la baby-sitter à régler, les cadeaux de naissance et d'anniversaire, les impayés de cantine scolaire et de garderie...

Vous vous engagerez sous la voie ferrée en espérant qu'un train ne vienne pas rompre votre tranquillité, celle de celui qui sait qu'il est en retard. Vous apercevrez bientôt sur la place du village un camion de livraison, un bus scolaire et deux ou trois cyclistes. Puis, en longeant le parc, vous observerez les infimes variations du paysage : traces d'une sortie scolaire ou restes d'une fête quelconque. Vous serez attentif à ne pas réveiller les morts en longeant le cimetière, en réfléchissant à la pertinence de l'emplacement d'un tel lieu, contigu à l'école. Vous savez que les enfants appréhendent la mort de façon plus naturelle que vous, qu'ils ne craignent pas la fréquentation de ces lieux, et vous vous souvenez que vous-même, alors que vous étiez enfant, aimiez vous promener dans les cimetières et regarder les tombes, lire les épitaphes et déchiffrer les noms sur la pierre usée, et que c'était même pour vous la meilleure façon de connaître l'âme d'un village ou d'une ville. Vous stoppez votre véhicule dans un coin tranquille, afin d'échapper au brouhaha de l'école. De toutes façons, vous savez que vous êtes en retard et, comme toujours, dans quelques secondes, quelques minutes si vous avez su éviter le feu rouge du carrefour, la sonnerie retentira, stridente, là pour vous rappeler que l'école, que vous aimez au demeurant, n'échappe pas à la règle de tout univers concentrationnaire.



Version n°2


Imperméable délavé jeté sur l'épaule, vous démarrez en trombe, en notant que, comme par un fait exprès, vous avez oublié de mettre votre montre - ce qui équivaut à un acte manqué. Plus tard vous aurez tout le loisir d'interpréter ce fait, en apparence anodin. Coup d'oeil oblique dans le retroviseur : portique ouvert, trafic limité - ce qui incline votre esprit à plus de vigilance. Le crachat de la radio vous déconcentre, les rêves et pensées disparates tout haut proférés des enfants également. Vous foncez, dépassant les limitations de vitesse autorisées. Parvenue au carrefour, en face d'une station service décrite naguère comme un lieu austère et déshumanisé, fixé dans un temps labile, la présence d'un uniforme semble faire intrusion dans vos pensées et sonne l'arrêt de vos tribulations intimes. Vous vous demandez si aujourd'hui est jour de chance. Soudain vous essayez de connaître, en fouillant dans les compartiments de votre mémoire, en vous aidant en cela du souvenir des cahiers des enfants signés par vous-même la veille ou l'avant-veille, la date de ce jour où, pour la première fois depuis votre arrivée à Labège, vous pourriez être victime d'un contrôle routier. Vous respirez profondément et essayez de vous détendre (car bien sûr, vous n'avez pas les papiers de la voiture sur vous), selon une technique de relaxation expérimentée par vous-même lors des préparations à l'accouchement que vous avez suivies - quatre à ce jour. Quand vous dépassez et laissez à vos trousses le mannequin à tête d'homme, vous êtes soulagée, sans trop savoir pourquoi. Une crainte primitive sans doute. Vous vous absentez de vous-même pour le reste du trajet. Les voies se sont tues. Le paysage, immobile et monotone, a troqué ses couleurs chatoyantes de ce début d'été pour de sinistres oripeaux de vie quotidienne. Tout, même les êtres, vous semble soudainement figé et retourné à l'état minéral. Quand vous confiez vos enfants à cet autre univers concentrationnairre qu'est l'école, vous vous sentez vide, informe, désarticulée comme un pantin.


Réécriture selon la règle du lipogramme :


Pull indigo sur son bras, Lydia fit vrombrir sa fiat, notant, fait non anodin, l'oubli du dit cadran à : "tardifs : hors-la-loi!". Il s'agissait d'un lapsus. Coups de klaxon pour ouvrir son portail, mais trafic aux abois. Lydia convoqua son quant-à-soi pour s'ouvrir à soi. Crachant loin son brouhaha, la radio s'immiscait parfois dans son moi, à l'instar du babil primitif irradiant le tympan. Lydia fonça, oubliant la loi. A la jonction, face à la station, la vision d'un flic stoppa tribulations, puis convictions ; Lydia fit un travail-sur-soi pour savoir si aujourd'hui sonnait un glas pour jours normaux, sans imbroglio flicard. Lydia aspira l'air, gonflant poumons puis poitrail, cracha l'air par son sinus, à l'instar du yoga dit d'oscillations. Au final, Lydia bifurqua puis laissa choir un pantin humain. Abandonnant là son trac, son souci, Lydia traça sous un pont assourdissant car un train faisait irruption ; un flux lointain tout rabougri s'introduisit dans sa chair. "Un mauvais jour pour moi!", clama Lydia : "aussi abscons qu'un haïku au final!"

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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 17:06

intitulé de l’atelier :  Une légende à l'aune de la prolifération du mot

   

Corinne

Labège a été ainsi nomée au moyen-âge par contraste à Toulouse, sa voisine, déjà ville de briques roses. La Beige semblait très beige grâce à ses sols argileux et ses maisons de pierres et de charpi mi paille, mi argile, disséminées au coeur des champs blonds de blé.

Au XVI ème siècle, les proverbes:
"les grands boeufs ne font pas les grands labours"
et
"Il n'y a point de plus sage abbé que celui qui a été moine"
sont nés à La Beige.
Alors qu'à la même époque Louise Labé affirmait:
"Quelque rigueur qui loge en notre coeur. Amour de La Beige s'en peut un jour rendre vainqueur."
Puis le 25 juillet 1794, les dernières paroles d'André Chénier au pied de l'échaffaud, place St Barthélémy (un comble) ne furent -elles pas:
" Pourtant j'avais quelque chose là."
Au XXème siècle Sylvie Germain lançait:
"Il n'y avait que des là-bas, insituables autant qu'infranchissables et des demains à Labège béants de peur."

Il faut savoir que Labège vient de
Labeige, La beige. La ville beige.
Beige, bis, sable
Beigeasse
Beigeâtre
Beigne- giffle, beignet
bejaune- blanc-bec, niais
Bêler
Bégueter
Label-marque, étiquette
Labeur- besogne, activité
Labour- culture
Labourable...


 

 

J’ai bâti mon texte avec l’idée générale que j’avais en arrivant jeudi dernier à l’atelier (et quelques éléments de l’histoire qui allait me servir de fil conducteur) et en tentant d’exploiter le mot choisi ce soir-là : Pomarède. Je n’ai, en réalité pas passé beaucoup de temps à travailler ce mot, déclinant un peu à l’envers le dispositif. En effet, avec l’idée générale en tête, j’ai construit, après la séance,  rapidement, une première version de mon texte en cherchant à caser quelques mots issus du procédé de prolifération sans que je me contraigne vraiment. Une fois la première version du texte ainsi écrite, j’ai appliqué de nouveau le procédé de prolifération au mot pomarède avec plus de sérieux. J’ai réalisé à ce moment là (en utilisant la germination et la ramification comme proposées dans les consignes) que la ramification pouvait générer vraiment beaucoup de mots. J’ai tenté d’en recaser encore quelques uns dans le texte, mais l’exercice devenait difficile et je ne voulais pas y consacrer trop de temps. Donc mon texte est plutôt pauvre en mots issus de la prolifération. Le dispositif tel que décrit dans les consignes, et que tu nous a expliqué, me semble donc tout à fait intéressant. J’aurai été incapable, personnellement, de le dérouler dans une seule soirée (surtout après la journée de boulôt !). Pour une prochaine fois (si tu recommences cet atelier avec un autre groupe) peut-être pourrais-tu rajouter des lieux-dits fictifs (à plusieurs syllabes) afin d’élargir le choix des mots (j’ai vraiment bloqué sur le choix du mot le soir de la séance ne trouvant pas celui qui me permettrait de suivre mon idée initiale) ; en fonction du public (si les personnes ont l’habitude d’écrire et ont beaucoup de vocabulaire, ça peut marcher) la durée d’une séance me parait bien courte. Sur ce dernier point, rien n’empêche de continuer après la séance ..c’est ce que j’ai fait avec grand plaisir…

En complément du texte fourni en pièce jointe (j’y ai mis les quelques mots issus de la prolifération en gras) voici le résultat de mon travail sur le mot choisi :



1ere phase :

Pomarède, n.m, vient des deux mots latins : pommarium signifiant verger et redolea signifiant exhaler une odeur. Ce nom commun masculin a deux significations :

 
1/qui exhale une odeur de fruit, par extension qui évoque un vrai paradis de délices

Expression : cet endroit charmant est un vrai poramède !

2/ lieu où le péché originel a été commis, par extension lieu de perdition

Expression : ce lieu sombre est un vrai poramède !

Pas d’inspiration pour aller beaucoup plus loin dans cette phase !

2ème phase :

voyelle ou consomme entre parenthèses = ajout dans le mot
son o sons è, é, ê, … son a autres
eau doré, ée rei(n)e mê(m)e âme mare do(n) ro(n)de
Oh por(t), e, c prés per(t)e a(n)e par (n)om (l)e, (n)e,
paumé, mor(s), t, prêt modér(é)e dam, e rame poè(t)e pe(u)
pomme roma(n) marée arpè(g)e pâmé pas Hé! départ
homme empor(t)é, ée (n)ez est drap pa(t)e mo(n) der
rodé, ée, a nom(m)er merde ê(t)re aède par(a)dée r(i)de dar(d)
rodait, ai, … ode per(t)e E(t) mar(i) (s)era perd(u),e der
pau(v)vre mode (l)es mè(n)e marot ? ra(t) pr(i)me mo(i)
mara(u)d, e rodé(o) mai(s) pau(v)re rade c ar pr(u)de e(n)
po(t) pom(m)ade père ar(r)ê(t)e Ah ! gare même (l)a,(ç)a
po(t)e au(t)re, s paire (v)ais madère aprè(s) r(u)ade (j)e
empo(t)ée (b)ord, s mère a(v)aient arôme épo(qu)e amo(u)r o(ù)
a(u)ra c omme pê(t)   parme dépar(t) mo(n)de p(i)re
or (b)eau des   mar c rame(n)é, ait, ais… (n)ord R(u)
dor(s) (t)rop dès   par(l)e, ée, er ré(v)er  


  Il paraît que la bègue fait le tapin sur les bords de la Garonne. 
- Qui ça 
- Ben, la bègue …celle qui est partie avec Arthur, le ménestrel, le mois dernier … 
- Ah !  Mathilde ! Mais elle ne bégaie pas, elle zozote juste un peu
- C’est pareil. Chipotes pas. Ce que tu peux être empotée. Je te dis qu’elle fait le tapin à Toulouse. Et elle qui jouait sa maraude en chantant tout le temps, la voilà bien maintenant. Voilà ça mène de suivre un moins que rien. Cet Arthur il n’est pas plus troubadour que moi je suis nonne. 
- Mais il n’est pas troubadour, il n’est que ménestrel. Et puis, il tourne drôlement bien les odes … 
- Ce que tu peux être naïve …tu te pâmes devant ce soi-disant poète …enfin parlons plutôt de la bègue … mais le pire est que son père est mort de chagrin après le départ de sa fille... 
- Mais, il n’est pas mort de chagrin puisqu’il est mort avant qu’elle ne parte avec Arthur ...c’est Mathilde qui fût très triste quand son père a été emportée par la crue du ru…un vrai drame …quel homme : la joie de vivre personnifiée ..le seul moment où je l’ai vu anéanti c’est quand la mère de Mathilde trépassa, alors que la petite était si jeune : quelle perte pour lui. Il avait repris goût à la vie grâce à sa fille, disait-il tout le temps. Cet homme avait une belle âme, un vrai saint même … 
- ce que tu peux être naïve, ma pauvre …c’était un vrai âne, oui. Arrête de te signer à tour de bras, je suis pas le Diable. Revenons à la bègue ; moi je te le dis, la bègue on la retrouvera dans la Garonne au fond de l’eau à Toulouse, c’est qu’elles finissent toutes. Et c’est son Arthur qui l’aura jetée là, quand elle ne sera plus bonne à rien, quand elle ne lui ramènera plus de sous, ça se passera comme ça, c’est moi qui te le dis.

Le temps passa. La rumeur prit de l’ampleur. Mathilde partie avec Arthur le ménestrel vivre une belle histoire d’amour (je vous la raconterai une autre fois : la façon dont elle devint une vraie dame est très instructif) devint la catin dénommée la bègue  tombée dans le ru le plus bas de Toulouse car elle avait désobéi à son père qui en était mort de chagrin, le pauvre ; il ne fallait pas parler de la bègue, cette fille perdue, devant les enfants mais personne ne pouvait s’en empêcher ;  toutes les occasions étaient bonnes pour amplifier la rumeur. Faut dire qu’à cette époque, il n’y avaient pas beaucoup d’histoires de ce calibre à se mettre sous la dent dans les environs. Le lieu dit « Pomarède » était née Mathilde et qu’elle ne quitta sans crier gare qu’après la mort subite de son père, devint synonyme de lieu de perdition, la pomme du péché avait été consommée.

Un jour Germaine, la mégère médisante, celle qui aimait lancer les rumeurs, et Gertrude, la naïve, se retrouvèrent au bord du ru le Tricout, comme souvent, à faire leur lessive. Faut dire que Germaine avait la chance d’avoir à la maison une source intarissable d’informations. Son homme, Léon, rodait davantage autour de la taverne paisiblus à soulever la poussière qu’il n’était dans ses près à remuer la terre. Il ramenait ainsi des histoires de toutes sortes que Gertrude se chargeait d’arranger à sa sauce et de divulguer.

- Hé ! Tu sais pas ce que m’a dit Léon ? Non bien sûr, tu sais jamais rien. Eh ben la bègue elle a gagné le premier prix du concours de chant de l’académie florale.  
Ah ! Mais je pensai qu’elle faisait le tapin sur les bords de la Garonne ? 
- Mais qui t’as dit ça ? Ma pauvre, ce que tu peux être naïve !

Le temps passa. Quelques familles supplémentaires s’installèrent dans les parages : on pouvait espérer s’y faire embaucher, car le bruit circulait que l’abbaye allait être ouverte de nouveau et allait même être rénovée. Personne ne sut que c’était Germaine qui avait lancé cette rumeur.

Le temps passa. La bègue, la honte des environs à dix lieux à la ronde il y a encore peu de temps, faisait rêver les jeunes filles : elle avait gagné le premier prix de chant de l’académie florale et son Arthur, était un si beau poète…; les yeux des hommes s’éclairaient d’une lueur étrange quand son nom était prononcé : une catin qui chante comme une déesse, pensez donc ... Ainsi les mots qu’on employa pour parler de la bègue changèrent. On ne parla plus de tapin, de catin, de caniveau, de fille perdue, d’assassinat, mais de beauté, de poésie, d’argent, d’or et même de bonheur. Germaine contribua énormément à cette envolée lyrique, avant de disparaître, à un âge très avancée, dans les oubliettes de l’Histoire. Son mari Léon, lui, avait été emporté bien longtemps la mort de son épouse par le marc qu’il avait lui-même distillé.

Le temps passa. L’histoire de la bègue devint une légende, une source de fierté … Le lieu elle était née et avait grandi, la Pomarède, devint synonyme de vrai paradis. Un verger aux multiples fruits aussi délicieux les uns que les autres, aux arôme suaves.

Le temps passa. Une église fut construite, malgré l’opposition d’Erik le rouge, le grand rouquin venu du nord, qui possédait la taverne paisiblus depuis peu et qui envisageait de créer une auberge avec au moins deux chambres. Quelques familles supplémentaires s’installèrent dans le coin, en espérant que tout cela fut vrai, car on ne savait pourquoi, certaines informations qui circulaient dans le pays perdaient de leur crédibilité quand on découvrait d’ elles provenaient. Mais, par contre, à dix lieux à la ronde, personne ne doutait qu’une jeune fille d’une beauté incroyable, appelée la bègue on ne savait plus pourquoi, quitta le lieu-dit la Pomarède il y a bien longtemps avec un troubadour de passage, qui était en réalité le fils d’un noble, et gagna tous les premiers prix des concours de l’académie florale et finit par devenir comtesse dans un pays dont le nom ressemblait à  Burundi ou Burgundi.

Le temps passa. Il était grand temps que le lieu dit devienne un village. Il fallait lui trouver un nom. Un dimanche de grand beau temps, après le culte dominical, les habitants du lieu-dit se réunirent devant la taverne paisiblus (qui ne devint jamais une auberge au grand dam de certains). Il n’y eut aucun débat. Martial (le bout en train du coin) lança en tout début de séance : et si le village s’appelait La Bègue ? L’adhésion fut immédiate, enthousiaste et unanime. Tout le monde décida de fêter l’événement. Le nouveau propriétaire du paisiblus se souviendra de ce jour comme le plus beau de sa vie.

Le temps passa encore.

Et encore.

Et encore.

Le village La Bègue avait encore grandi, petitement mais sûrement. Les villageois étaient fiers d’être labéguois et la légende de la bègue, qui avait encore pris de l’ampleur, était plus tenace que jamais : la bègue, la prude jeune fille originaire de Pomarède, avait gagné tous les premier prix de l’académie florale de Toulouse plusieurs années de suite et était devenue reine. Arthur n’était pas loin de devenir la réincarnation du plus fameux aède de l’Antiquité.

Un jour, le p’tiot Léon, qui avait hérité de ce prénom comme tous les aînés de ses ascendants depuis la nuit des temps, rodait près du village. Il n’était pas plus haut que trois pommes mais était le plus dégourdi des p’tiots des environs. Soudain, il croisa le p’tiot Fernand, un étranger, qui habitait à plus de dix lieues de là :

- a a a …. lo lo lo  lo …. lors …ça ça ça ça …. va va va … 
- Qu’est-ce que tu dis ? Je te comprends pas . Tu te fous de moi ?

Les deux p’tiots se connaissaient. Je ne vais pas vous mettre ici leur échange car ce serait trop long. Le p’tiot Fernand venait de découvrir la réelle signification de La Bègue et en parlait à sa manière à son copain qui n’apprécia pas du tout et qui fut obliger de mettre une rouste à son pote. N’oublions pas que le p’tiot Léon était le plus futé des environs.

Puis le temps passa. Cet incident se produisit plusieurs fois avec d’autres gamins. Le p’tiot Léon se défendait toujours à sa manière. Il était fier d’être Labéguois et comptait bien se faire respecter.

Le temps passa. Ces enfantillages cessèrent. Léon ne fut plus p’tiot, devint donc grand et resta le plus futé des environs. Ce qu’il avait vécu, les autres enfants labéguois l’avaient vécu aussi. Ainsi, un jour les gens du village se réunirent sur la place devant la taverne paisiblus (au grand dam du curé) et débattirent de la nécessité de changer de nom pour le village. Ne trouvant aucune solution qui satisfasse tout le monde (ce fut une belle empoignade) tous les yeux se tournèrent vers Léon qui n’en demandait pas temps. Il demanda le silence. Il dit qu’il savait quel nouveau nom on pouvait donner au village et du plus futé des labéguois il devint le plus futé des labégeois. En effet il leur proposa simplement de supprimer la lettre « u » et de regrouper les deux mots …esbrouffant tout le monde, prouvant par là qu’il était vraiment futé (bien plus que son aïeul qui ramenait des racontars à sa femme Germaine et qui se tua en distillant son propre marc).

Et voila chère lectrice, cher lecteur, la véritable étymologie de Labège. Foin des autres hypothèses. Croyez davantage en cette histoire d’amour, de sexe, d’odes, de musique et de vin que toutes les autres étymologies réunies, bien trop savantes … et pas plus crédibles.


 
    Gaëla

La vignasse

Terme issu de la contraction de deux mots clairement identifiables en bas latin : vile, signifiant "sans valeur" et gnarus,a,um, parfait passif du verbe nosco signifiant "apprendre à connaître".

Le sens dérivé fait donc état d'une antithèse microstructurale.

Se dit d'une personne qui possède des connaissances inutiles, dérisoires. Usage attesté dès le XVème siècle :

"Qui trop sait peut méjuger la vinasse" (Beaumir)

"A mésuser de son savoir on en perd la vi(g)nasse" (Gaitmont)

 

 

Au XVIème siècle, un vil homme, sculpteur de son état, et chargé de reconstruire l'oratoire de l'église après que celle-ci eut été brûlée par les huguenots, et qui plus est mandaté par l'évêque de Toulouse lui-même, avait pris dans sa nasse toutes les bonnes âmes de Labège - qui celles-ci croyant démériter et craignant les foudres de l'Enfer s'en allaient à tour de rôle récolter le meilleur raisin de la vigne de Canteloup afin d'en extraire la substantifique moelle. Après leur devoir accompli, celles-ci avaient pour obligation de déposer leur vase de vin couleur de sang devant la demeure du sculpteur. Et ce dernier de réclamer son dû afin, disait-il, de satisfaire le bon vouloir de notre seigneur et Jésus-Christ, et non le sien propre. Au lieu d'achever les ornementations de l'oratoire, ce vil homme donc perdait son âme en l'écriture d'un essai, "Sur la valeur de la vinasse en un endroit sanctifié par l'Eglise", dans le plus grand secret, et cela sans aucune commisération pour ses pauvres paroissiens, et avec la complicité du chanoine en charge de l'église, aussi gai que lui à toute heure du jour et de la nuit. On raconte même qu'ils virent tous deux un gisant saigner comme le christ. O blasphème! "La Vignasse" est restée dans notre mémoire collective, lieu-dit de perdition et d'illumination, à cause de l'errance d'un homme trop savant détournant ses connaissances au profit de viles et triviales satisfactions, et au mépris de la foi universelle en la grandeur du Savoir.

 

 

Le Tricou

Nom de lieu dont l'origine est incertaine, plusieurs étymologies de source latine étant attestées :

viendrait du verbe latin tricor, atus, sum, signifiant "chercher des détours, chicaner",

ou alors de l'adjectif triquatrus,a,um, signifiant "qui a trois angles, triangulaire".

Par extension signifiante, se dit d'une personne qui fait des histoires par des raisonnements fallacieux ou "triangulaires". Cette étymologie est en usage au XIV ème siècle, c'est donc celle que nous retiendrons.

 

 

On raconte qu'au XIVème siècle, le châtelain de l'Ancien château de Labège, le sieur Tricoulet, dépêché par le cardinal de Limoges afin d'administrer un collège d'honnêtes hommes destinés à l'étude du droit canon, le sieur Tricoulet donc marqua de son sceau le village de Labège par les faits rapportés ci-dessous : le sieur Tricoulet veillait lui-même au tri du raisin aux premiers temps des vendanges ; il avait aménagé à cet effet un ancien tripot, et suivait une procédure bien étrange, qui surprit à tout le moins toutes les bonnes âmes de Labège : il invoquait une divinité fantasque, le dieu des tripes, de la trique et du tricot, convoquant palefreniers, dames de compagnies, valets, servantes et précepteurs afin que la cérémonie se déroulât en public. Il revêtait à cet effet un habit couleur de cire, et rehaussait sa coiffe d'un chapeau tricorne, dont chaque pointe devait symboliser qui les tripes, qui la trique et qui le tricot. Il se saisissait d'une trique (toujours la même) au coût élévé pour frapper ce qu'il appelait le trou du raisin, tout en sermonnant les servantes en usant de paroles pressantes afin qu'elles s'activassent au tricot. La présence de ces femmes était essentielle, car garante du succès de l'opération. Il tendait le cou, dans un geste qui signifiait qu'il fallût le lui couper à coup de trique, puis il demeurait coi, le cul renversé, le tricorne à l'envers. On raconte même qu'un jour, animé de tics nerveux et couverts de coups, il dévala les rues du village et rit de se voir ainsi échevelé et ahuri, vaincu par l'idiotie ou la folie, car le rite du tri des fruits de la vigne avait fini par roussir ses méninges. C'est ainsi qu'on le retrouva coi pour de bon, gorgé de riz, sur le côteau de Labège, à l'endroit de l'actuel quartier du Tricou, poursuivi et dévoré par un loup roux de Canteloup.

 

 

La Maynade

Nom de lieu issu d'un mot latin lui-même issu du grec maenas, signifiant en français "ménade", se rapportant au thème des Bacchantes, ces prêtresses de Bacchus célébrant ce que l'on nomme les "Bacchanales", ou "danses tumultueuses et lascives" (Nouveau Petit Robert).

Par extension, La Mainade désignait un lieu choisi par des femmes pour y exercer quelque rite obscur. On y adjoint les thèmes du masque et du carnaval dès le bas Moyen-âge, et puis celui des Amazones, mais la signification de ce terme resta toujours empreinte de mystère, de cruauté et de secret..

 

 

Sont rapportés les faits suivants, dans les annales du Baron du Tricou, découvertes à son insu au sortir de la révoluion française :

Vers la toute fin du XVIIIème siècle, alors que bon nombre de communiants du village de Labège bataillaient ferme pour célébrer en grande pompe le culte de Saint Roch, d'autres habitants -néanmoins communiants comme les premiers et déjà gagnés par la vilénie des doctrines distillées dans certains cercles philosophiques - s'exerçaient à d'autres pratiques, qui nous ont été rapportées par un témoin de l'époque - dont icelui journal fut placé sous séquestre. En effet, au fol mois de mai, des dames de Labège, laissant là en suspens leur ménage et autres occupations domestiques, se rendaient dans une prairie sur les côteaux du village, abritée d'un côté par les bois de Canteloup, vastes en cette époque bénie, et de l'autre par de larges vignes fort florissantes depuis plusieurs siècles déjà. Elles s'adonnaient, en ce lieu préservé, pur et retiré du joug masculin, à des danses et, devenant presque démentes, s'imaginaient ne jamais être nées, et prodiguaient la manne à des dieux imaginaires, amenés là par leur pomme d'adam. A peine nées, elles étaient nues.

Au témoin dissimulé dans les buissons qui assista à ces danses obscènes et honteuses, on adressa un "Tu mens! nadie!", l'index pointant son unique dent. Il eut beau asséner ces vérités, on le crut à demi-mot, et cette prairie damnée prit le nom de "Maynade"- où se situe à l'heure actuelle un institut de beauté réservé aux femmes, dont la lasciveté ne fait aucun doute. 

    Renaud
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