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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 12:39

  Intitulé : Le quatuor de Labège 

Je vous propose que le prochain atelier occupe nos deux dernières séances.

Comme je vous l’avais dit la dernière fois,  le thème en sera la ville vue à travers une courte fiction avec quatre personnages que vous allez inventer en partant du postulat que cette  ville (ce peut être Labège, le vrai, ou un Labège inventé, un Labège métaphorique, un Labège du siècle prochain…) est coupée en deux par une frontière. On se place donc dans le registre d’une science-fiction ou plutôt d’une « géopolitique fiction »…
 Cette frontière pourrait avoir été  érigée de façon arbitraire et unilatérale [Je fais référence ici à l’actualité et au Mur de Berlin (construit pour mettre fin à l'exode croissant de ses habitants vers la RFA), mais on peut aussi penser au mur de séparation israélien (contre , au mur entre le Mexique et les Etats-Unis (contre l’immigration)]. Mais on peut imaginer bien d’autres modes d’apparition de cette césure (par exemple, une partie des habitants  se sont ligués et retranchés dans un lotissement sécurisé…ce qui suppose une fracture sociale…)

 La consigne
est la suivante : il s’agit d’écrire quatre textes, vus des  points de vue respectifs des quatre personnages, chaque point de vue venant éclairer ou compléter le point de vue précédemment exposé. 

 

   Méthode 

Tout d'abord, il faudra définir chacun des personnages (nom, sexe, fonction... ) et rédiger un synopsis, donc imaginer les relations entre ces personnages (quel rapport ont-ils ? sont-ils parents ? liés par un passé commun ? des sentiments réciproques ? etc,) tout cela sans perdre de vue que le ressort central de la fiction est cette frontière dont vous devrez définir la nature, sa raison d’être et bien sûr son incidence sur la vie des personnes (séparation, privation de liberté…)

Chacun des textes sera intitulé du nom de son auteur. Il aura un style différent, si possible en relation avec la personnalité du narrateur (grossièrement, je dirai que si l'un des protagonistes est postier, il écrira en style télégraphique, s'il est policier, il fera un rapport...) On peut imaginer comme c'est le cas dans notre œuvre de référence, d'inventer des textes tels que lettres, journal (extrait), ou tout autre document de votre invention...



Notre œuvre de référence  

Le Quatuor d’Alexandrie, de Lawrence Durell


Le Quatuor d’Alexandrie

, est composé de quatre romans :  Justine, Balthasar, Mountolive et Cléa

Justine - le narrateur, Darley, se souvient d’Alexandrie et cherche à reconstituer ce qu’il y a vécu. Pour cela, il a recours à ses propres souvenirs, mais il utilise aussi le journal laissé par sa maîtresse, Justine. Celle-ci est l’épouse de Nessim, lui-même père biologique de la fille de Melissa, laquelle est décédée. Installé sur une île grecque avec l’enfant de Melissa, Darley développe son point de vue et présente tous les personnages du roman : les frères Hosnani (Nessim et Narouz), leur mère Leilla, Balthasar, Pombal, Scobie, Pursewarden et bien d’autres. Le lecteur comprend que Darley est épris de Justine dont il craint le mari, Nessim. Mais des zones d’ombre subsistent de ce passé


Balthasar

- Le deuxième roman du Quatuor s’ouvre sur la visite de Balthasar à Darley. Ayant eu accès au manuscrit de ce dernier, Balthasar le commente et lui révèle un tout autre point de vue sur les événements. C’est ainsi que l’on apprend que Darley s’est fait manipulé par Justine et Nessim, tous deux impliqués dans un complot contre des intérêts de l’Angleterre en Égypte. Ce deuxième roman offre donc un nouvel éclairage sur le récit, notamment sur la personnalité de Justine et sur certains éléments de la ville.


Mountolive

- Ce troisième roman est plus classique du point de vue de sa narration  et, contrairement aux autres, le récit y est plutôt linéaire. Il raconte l’histoire de Mountolive, jadis amant de Leïla, mère de Nessim, qui devient ambassadeur d’Angleterre en Égypte. Dans ce récit, Darley devient un personnage secondaire tandis que la famille Hosnani (Leïla et ses deux fils : Nessim et Narouz) prend une importance nouvelle.

Cléa
- Avec ce dernier roman, Durrell refait de Darley le narrateur qui revient à Alexandrie après quelques années d’absence. Darley conduit la fille de Melissa chez Nessim, son père, et se met en ménage avec Cléa. Les Hosnani, en disgrâce depuis que le pouvoir a déjoué leur complot, sont assignés à résidence loin de la ville. Justine, aigrie, ne cherche qu’à quitter le pays. Cléa est le roman de la mélancolie, de la fin d’Alexandrie comme ville cosmopolite. Darley retourne sur son île grecque mais, à la fin, il prend la décision de s’installer en France, où a déjà émigré Cléa.


Le Quatuor d’Alexandrie est un roman qui relate les événements d’une époque, mais surtout s’inscrit dans un espace - la ville cosmopolite d’Alexandrie. On y découvre, après la première guerre mondiale, que la coexistence paisible des différentes communautés n’est plus de mise : la souveraineté arabo-musulmane se fait partout présente, tandis que les communautés coptes, grecques, juives, puis européennes sont peu à peu marginalisées - en grande partie du fait des manœuvres des anciens colonisateurs, à savoir les Anglais.


Plus que l’absence de linéarité du récit, ce qui caractérise cette œuvre (qui n’est pas un ouvrage de science-fiction), c’est que chacun des quatre titres apporte un point de vue différent sur les événements vécus par chacun des protagonistes. Par ailleurs, tout ce qui est descriptif est soumis à la subjectivité des points de vue (La description d’un lieu change en fonction du sentiment qui habite le scripteur (selon qu’il soit amoureux ou déprimé, par exemple).



Extraits

 

Justine

 

Six heures. Le piétinement des silhouettes blanches aux abords de la gare. Les magasins qui se remplissent et se vident comme des poumons dans la rue des Soeurs. Les pâles rayons du soleil d'après-midi qui s'allongent et éclaboussent les longues courbes de l'Esplanade, et les pigeons, ivres de lumière, qui se pressent sur les minarets pour baigner leurs ailes aux derniers éclats du couchant. Tintement des pièces d'argent sur les comptoirs des changeurs. Les barreaux de fer aux fenêtres de la banque, encore trop brûlants pour qu'on puisse y poser la main. Roulement des attelages emmenant les fonctionnaires coiffés de leur pot de fleurs rouge vers les cafés de la Corniche. C'est l'heure la plus pénible à supporter, et, de mon balcon, je l'aperçois qui s'en va vers la ville, d'une démarche nonchalante, en sandales blanches, encore mal éveillée. La ville sort lentement de sa coquille comme une vieille tortue et risque un coup d'œil au-dehors. Pour un moment elle abandonne les vieux lambeaux de sa chair, tandis que d'une ruelle cachée près de l'abattoir, dominant les beuglements et les bêlements, montent les bribes nasillardes d'une chanson d'amour syrienne; quarts de ton suraigus, tel un sinus réduit- en poudre dans un moulin à poivre.

Puis des hommes fatigués qui relèvent les stores de leurs balcons et font un pas en clignotant dans la pâle et chaude lumière — fleurs languides des après-midi d'angoisse, têtes dolentes sous le pansement des rêves moites de leurs affreuses couches. Je suis devenu un de ces pauvres employés de la conscience, un citoyen d'Alexandrie. Elle passe sous ma fenêtre, souriant au fantôme d'une satisfaction intime, en éventant doucement ses joues avec le petit éventail de paille. Un sourire que je ne reverrai probablement jamais, car lorsqu'elle est en compagnie elle se contente de rire, en découvrant ses magnifiques dents blanches. Mais ce triste et furtif sourire contient encore comme une espièglerie latente qu'on ne se serait pas attendu à rencontrer chez elle. On aurait pu penser qu'elle était d'une nature plus tragique et qu'elle manquait de l'humour le plus ordinaire. Mais le souvenir obstiné de ce sourire en vient à me faire douter de cela maintenant.

 

Je l'avais aperçue ainsi bien souvent, et naturellement je la connaissais très bien de vue longtemps avant que nous n'échangions les premiers mots notre ville ne permet guère l'anonymat à ceux qui ont plus de deux cents livres de revenu par an. Je la vois assise au bord de la mer, seule, lisant. Puis des hommes fatigués qui relèvent les stores de leurs balcons et font un pas en clignotant dans la pâle et chaude lumière — fleurs languides des après-midi d'angoisse, têtes dolentes sous le pansement des rêves moites de leurs affreuses couches. Je suis devenu un de ces pauvres employés de la conscience, un citoyen d'Alexandrie. Elle passe sous ma fenêtre, souriant au fantôme d'une satisfaction intime, en éventant doucement ses joues avec le petit éventail de paille. Un sourire que je ne reverrai probablement jamais, car lorsqu'elle est en compagnie elle se contente de rire, en découvrant ses magnifiques dents blanches. Mais ce triste et furtif sourire contient encore comme une espièglerie latente qu'on ne se serait pas attendu à rencontrer chez elle. On aurait pu penser qu'elle était d'une nature plus tragique et qu'elle manquait de l'humour le plus ordinaire. Mais le souvenir obstiné de ce sourire en vient à me faire douter de cela maintenant.


 

 

Balthazar

 

TONALITÉS du paysage : du brun au bronze, ciel abrupt, nuages bas, sol de perle aux ombres nacrées et aux reflets mauves. La poussière fauve, la royale poussière du désert : tombes de prophètes virant an zinc et au cuivre quand descend le crépuscule sur l'antique lac. Ses immenses trouées dans le sable, comme des flaques abandonnées par les marées du ciel; vert et jaune cédrat cédant aux nuances du métal oxydé, ou s'exaltant en une unique voile couleur de pruneau, humide, palpitante : nymphe aux ailes poisseuses. Taposiris est mort ici, parmi ses colonnes et ses amers culbutés, disparus les Harponneurs... Mareotis sous un ciel de lilas brûlant.

 
Eté : sable jaune chamois, ciel de marbre brûlant. Automne : ecchymoses tuméfiées.
Hiver : neige crissante, sables glacés.
pans de ciel clair, scintillations de mica. verts délavés du Delta.
somptueux champs d'étoiles.

 

Et le printemps? Ah ! il n'y a pas de printemps dans le Delta, nul sentiment de renouveau, de rajeunissement des choses. On émerge de l'hiver pour se trouver aussitôt plongé dans l'effigie de cire chaude d'un été suffocant. Mais ici, du moins à Alexandrie, les souffles venus de la mer nous sauvent de l'accablante stagnation du néant de l'été, se coulant par-dessus la barre entre les navires de guerre et venant agiter doucement les bannes rayées des cafés sur la Grande Corniche. Je n'aurais jamais...

*

 

La ville, à demi rêvée (combien réelle cependant!), commence et s'achève en nous, prend racine dans les recoins de notre mémoire. Pourquoi faut-il que j'y retourne nuit après nuit, écrivant près du feu de caroubier, tandis que le vent égéen s'agriffe à cette maison, s'acharne sur elle un instant, puis relâche son étreinte et s'en va ployer en arc l'échine des cyprès de l'île? N'en ai-je pas assez dit sur Alexandrie? Vais-je me laisser à nouveau contaminer par le rêve de cette ville et par le souvenir de ses habitants? Des rêves que je croyais avoir mis en lieu sûr sur le papier, confiés au secret des chambres fortes de la mémoire! Vous allez penser que je me complais à ces évocations. Il n'en est rien. Une seule intervention du hasard a tout remis en question et m'oblige à revenir sur mes pas. Un souvenir qui s'aperçoit dans un miroir.

 *

 

Justine, Melissa, Clea... Nous étions quelques-uns, si peu en vérité — vous auriez pu croire qu'on pouvait aisément disposer de nous en un seul livre, n'est-ce pas? C'est aussi ce que j'aurais pu croire, ce que je croyais. Dispersés maintenant par le temps et les événements, le contact coupé à tout jamais...

Je m'étais donné pour tâche de tenter de les faire revivre par les mots, de les réintégrer dans le souvenir, d'assigner à chacun et à chacune sa position dans mon propre temps. Egoïstement. Et lorsque cet édifice de phrases fut achevé, j'ai senti que j'avais donné un tour de clef sur la maison de poupée de nos actes. En effet, je ne voyais plus mes maîtresses et mes amis comme des êtres vivants mais comme des images colorées, issues de mon esprit; qui n'étaient plus maintenant des habitants de la ville et n'avaient d'autre demeure que cet amas de mes papiers qu'ils hantaient, comme les figures d'une tapisserie. Il était difficile de leur accorder plus de réalité qu'aux mots dont je m'étais servi à leur propos. Qu'est-ce donc qui m'a rappelé à moi-même?

Mais pour aller plus loin, il me faut revenir en arrière; non que tout ce que j'ai écrit sur eux soit mensonger, loin de là. Cependant, lorsque j'écrivais, je ne disposais pas de la totalité des faits. Le tableau que je brossais n'était que provisoire .- comme on reconstitue le tableau d'une civilisation perdue à partir de fragments de poteries, une inscription sur une tablette, une amulette, quelques ossements humains, un masque mortuaire en or, au sourire figé,

« Nous vivons, écrit quelque part Pursewarden, des existences fondées sur une sélection de faits imaginaires. Notre sentiment de la réalité est conditionné par notre position dans l'espace et dans le temps, et non par notre personnalité comme nous nous plaisons à, le croire. Chaque interprétation de la réalité est donc basée sur une position unique. Deux pas à gauche ou à droite et le tableau tout entier se trouve modifié. » Quelque chose comme cela...

Quant aux personnages humains, réels ou inventés, il n'existe rien de tel. Chaque psyché est en réalité une fourmilière de prédispositions contradictoires. La personnalité considérée comme quelque chose possédant des attributs fixes est une illusion — mais une illusion nécessaire si nous voulons aimer!

Quant à ce quelque chose qui demeure constant... le timide baiser de Melissa peut être prédit, par exemple (naïf comme une planche des premiers âges de l'imprimerie), ou les froncements de sourcils de Justine, qui jettent une ombre sur ces ardents yeux noirs — orbites du Sphinx dans, le brasier de midi. « A la fin, dit Pursewarden, tout pourra être vrai de n'importe qui. Saint et. Scélérat se partagent le réel. » Il est dans le vrai.

C'est pour m'approcher davantage des faits que je m'efforce chaque fois...

 

*

 

Dans sa dernière lettre, Balthazar m'écrivait : « Je pense souvent à vous, et non sans un certain humour macabre. Vous vous êtes retiré dans votre île avec, pensez-vous, toutes les données en main sur nous et nos existences. Vous allez certainement nous passer en jugement sur le papier à la manière des écrivains. Je voudrais voir le résultat. Cela ne pourra être que très loin de la vérité : je veux dire de ces vérités sur nous tous, dont je pourrais vous parler — peut-être même sur vous-même. Ou des vérités dont Clea pourrait vous parler (elle est à Paris et elle a totalement cessé de m'écrire). Je vous vois, homme sage, absorbé dans la lecture des Moeurs, des journaux intimes, de. Justine, de Nessim, etc., et vous imaginant que c'est là qu'il faut chercher la vérité. Erreur! Erreur! Un journal intime est le dernier endroit à explorer si l'on veut découvrir la vérité sur une personne. Nul n'ose faire ses ultimes aveux à soi-même sur le papier : du moins pas lorsqu'il s'agit de l'amour. Savez-vous qui Justine a vraiment aimé? Vous croyiez que c’était vous, n'est-ce pas? Avouez-le donc! »

 

Pour toute réponse, je lui ai envoyé l'énorme liasse de feuillets qui s'étaient amassés péniblement sous ma plume lente et à quoi j'avais quelque peu abusivement donné son nom pour titre — alors que Cahiers aurait aussi bien fait l'affaire. Six mois ont passé depuis — et son silence me réconforte, car il me laisse supposer que mon ironique censeur a été confondu.

Je ne dirai pas que j'ai oublié la ville, mais j'ai laissé dormir son souvenir. Malheureusement, elle était toujours présente, et le sera toujours, flottant dans l'esprit comme le mirage que rencontrent si souvent les voyageurs. Pursewarden a décrit le phénomène dans les lignes suivantes

« Nous étions encore en pleine mer, et à une telle distance de la côte que nous n'aurions pas dû l'apercevoir avant deux ou trois heures en marchant à toute vapeur lorsque, tout à coup, mon compagnon cria quelque chose et tendit la main vers l'horizon. Nous vîmes, renversé dans le ciel, un mirage grandeur nature de la ville, lumineuse et tremblante, comme peinte sur une soie poudreuse, mais avec une saisissante précision dans les détails. De mémoire, je pouvais nettement en reconstituer tous les sites, le palais Ras El Tin, la mosquée Nebi Daniel, et ainsi de suite. L'ensemble formait une hallucinante composition peinte en touches de rosée. Elle resta suspendue dans le ciel pendant un temps considérable, peut-être vingt-cinq minutes, avant de se dissoudre lentement dans le brouillard qui montait à l'horizon. Une heure plus tard, la vraie ville apparut, tache indistincte qui enfla petit à petit jusqu'aux dimensions de son mirage. »


 

Mountolive

 

Les dix jours qui suivirent s'étirèrent dans une sorte de rêve, ponctués seulement par les piqûres intermittentes d'une réalité qui n'était plus une drogue, une distraction qui ligotait ses nerfs : ses tâches étaient maintenant une torture d'ennui. Il se sentait harassé, épuisé, vidé au-delà de toute mesure lorsqu'il contemplait son visage dans la glace de la salle de bain, le présentant au fil de son rasoir avec un dégoût non dissimulé. Ses cheveux avaient très nettement blanchi sur ses tempes. Quelque part dans le quartier des domestiques une radio déversait la mélodie d'une vieille chanson qui avait obsédé Alexandrie tout un été : Jamais de la vie. Maintenant, elle lui portait sur les nerfs. Cette nouvelle époque — limbes où flottaient les fragments épars d'habitudes, de devoirs et d'événements — le remplissait d'une impatience dévorante; et au-dessous de toutes ces sensations, il avait conscience que toutes ses forces se rassemblaient, en vue d'affronter ce rendez-vous avec Leila, si longtemps attendu. Il allait déterminer en quelque sorte non pas tant la signification physique, tangible, de son retour en Egypte, que sa signification psychique en relation avec toute sa vie intérieure. Seigneur! quelle façon maladroite d'exprimer cela — mais peut-on exprimer ces choses autrement? C'était une sorte de barrière intérieure qu'il devait franchir, une puberté du sentiment qu'il fallait dépasser. Il s'élança sur la route du désert, heureux d'entendre le doux sifflement de l'air contre le pare-brise de sa voiture climatisée. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas eu l'occasion de rouler ainsi, seul, dans le désert — cela lui rappelait d'autres voyages, autrefois, dans des temps plus heureux. L'aiguille du compteur se maintenait en tremblotant au voisinage des soixante milles; il fredonnait doucement, malgré lui, le refrain :

 
Jamais de la vie
Jamais dans la nuit.
Quand ton cœur se démange de chagrin...

 

Depuis quand se surprenait-il à chantonner ainsi? Une éternité déjà. Ce n'était pas par allégresse, mais par un irrésistible besoin qu'avait son esprit de se détendre. Même cette chanson qu'il détestait, l'aidait à retrouver l'image perdue d'une Alexandrie dont il avait autrefois apprécié le charme. Pourrait-il jamais la revoir sous ce jour?

L'après-midi était déjà fort avancée quand il atteignit la limite du désert et amorça les lents virages qui le conduiraient aux premiers faubourgs crasseux de la ville. Le ciel était couvert. Un orage planait sur Alexandrie. A l'est, une averse criblait d'épingles les eaux vertes du lac dont la peau éclatait en un million de cloques; le tambourinement de la pluie couvrait le murmure du moteur. Il aperçut une ville de perles à travers le voile sombre des nuages, les minarets ensanglantés par un précoce coucher de soleil. Une brise venue de la mer taquinait les franges de l'estuaire. Plus haut, des paquets de fumée rôdaient encore, nuages pourpres qui jetaient d'étranges reflets dans les rues et sur les places de la ville blanche. La pluie était un phénomène rare et bref à Alexandrie. En quelques minutes le vent de mer se levait, changeait de cap, roulait les nuages comme d'énormes tapis et le ciel redevenait pur. La fraîcheur vitreuse du ciel d'hiver retrouvait sa couleur et astiquait de nouveau la cité qui étincelait bientôt comme un bloc de quartz sur le fond du désert, comme un bel objet ouvragé. Il n'éprouvait plus d'impatience. Le crépuscule commençait doucement à absorber le couchant. En approchant des hideuses rangées de masures et d'entrepôts aux abords de la rade, ses pneus surchauffés se mirent à fumer et à grésiller sur l'asphalte humide. Il était temps de ralentir...

Il pénétra lentement sous le rideau de l'orage, émerveillé par les clartés glauques d'un horizon d'où jaillissaient d'étranges lueurs de soleil qui allaient s'éparpiller en rubis sur les bâtiments de la rade (accroupis sous leurs canons comme des crapauds cornus). Il retrouvait la cité qu'il avait connue jadis, et il se laissa griser par sa pénétrante mélancolie sous la pluie, tandis qu'il la traversait à faible allure pour gagner la Résidence d'été. Les éclairs de l'orage la recréaient, lui donnaient un aspect irréel, fantomatique — chaussées défoncées où l'on roulait sur du papier d'étain, des coquilles d'escargots, des cornes brisées, du mica ; maisons de briques couleur sang de boeuf; les amoureux qui rôdent sur la place Mohammed Ali, désorientés par la pluie, maussades comme des instruments désaccordés; grincement des trams violets le long de la Corniche; crissement des palmes; toute la désuétude d'une ville antique dont les rues sont enduites de la poussière de sable du désert qui l'encercle. Il ressentait de nouveau tout cela, et laissait la ville se déployer panoramiquement dans sa conscience — gémissement d'un paquebot qui monte lentement vers la barre du couchant, trains qui ruissellent comme un torrent de diamants et s'enfoncent vers l'intérieur du pays, chuchotement des roues parmi les ravins de galets et la poussière des temples abandonnés, enfouis sous des siècles de sable...

Mountolive ressentait tout cela maintenant avec une lassitude où il reconnaissait les stigmates des expériences qui vieillissent un homme. Le vent fouettait les vagues dans le port. Les mâts et les agrès dansaient et s'entrechoquaient comme le feuillage d'un arbre gigantesque. L'essuie-glace s'activait sans bruit sur le pare-brise ruisselant... Un court répit dans cette étrange obscurité meurtrie, illuminée par les spasmes lointains des éclairs, puis le vent réaffirmait son emprise, le magistral vent du nord ébouriffant les crêtes de la mer, faisant voler ses plumes blanches, forçant les portes du firmament jusqu'à ce que les visages des hommes et des femmes reflètent une fois encore le vaste ciel d'hiver. Il avait encore tout le temps.

 


 

Clea

 

Je reverrais Alexandrie, je le savais, de l'œil d'un fantôme sur lequel le temps n'a plus de prise — car dès que l'on devient sensible à l'action d'un temps qui échappe à la contrainte du calendrier, on devient une manière de fantôme. C'est ainsi que je percevais les échos de paroles prononcées dans un passé lointain par d'autres voix. Balthazar disant : « Ce monde représente la promesse d'un bonheur unique et nous ne disposons d'aucun moyen pour le saisir. » Désirs sinistres, exacerbés et infirmes, que la ville imposait à ses familiers, macérant dans les cuves de ses propres passions anémiées. Baisers d'autant plus passionnés qu'ils sont aiguillonnés par le remords. Gestes accomplis dans la lumière ambrée de chambres aux persiennes closes. Vols de colombes blanches prenant d'assaut le ciel entre les minarets. Il me semblait que ces tableaux représentaient la ville telle que j'aurais voulu la revoir. Mais je me trompais, car chaque approche nouvelle est différente. Nous nous abusons toujours en croyant retrouver les êtres et les choses inchangés. L'Alexandrie qui se présenta à mes yeux, la première vision que j'en eus de la mer, jamais je n'aurais pu imaginer cela.

Il faisait encore noir lorsque nous stoppâmes au large du port invisible dont je devinais seulement le réseau de fortifications et de filets tendus contre les sous-marins. J'essayais de percer l'obscurité et d'en retrouver les contours. On ne rouvrait le barrage qu'à l'aube chaque jour, et pour l'instant la ville était plongée dans une opacité totale. Quelque part devant nous s'étendait la côte invisible de l'Afrique, avec son « baiser d'épines » comme disent les Arabes. Il était presque intolérable de se trouver si près des tours et des minarets de la ville et d'être impuissant à les faire apparaître. Je ne voyais même pas mes doigts devant mon visage. La mer était devenue une immense antichambre vide, une bulle de ténèbres sans épaisseur.

Puis la mer eut un frisson, comme une bouffée d'air passant sur un lit de braises, et les plus proches lointains parurent en rose, comme un coquillage, prenant alors, de seconde en seconde, la teinte plus soutenue, plus riche d'un pétale de fleur. Et brusquement, un faible et terrible gémissement rampa jusqu'à nous sur l'épiderme des vagues, palpitant comme le battement d'ailes de quelque terrifiant oiseau préhistorique : des sirènes qui hurlaient comme doivent hurler les damnés dans les limbes. Cela vous secouait les nerfs comme les branches d'un arbre. Et, comme en réponse à ce cri, des lumières commencèrent à jaillir de toutes parts, sporadiquement au début, puis en rubans, en bandes, en carrés de cristal. Le port dessinait tout à coup ses contours avec une parfaite netteté contre les sombres panneaux du ciel, tandis que de longs doigts de lumière d'un blanc poudreux se mettaient à arpenter gauchement le ciel; on eût dit les pattes de quelque insecte gourd, pourchassant une proie sur les parois glissantes de l'obscurité. Un essaim dense de fusées multicolores commencèrent alors à gravir les couches de brume entre les vaisseaux de guerre, déversant sur le ciel leurs gerbes éblouissantes d'étoiles, de diamants et de perles éclatées avec une merveilleuse prodigalité. L'air tout entier en était ébranlé. Des nuages de poudre rose et jaune s'élevaient avec les fusées pour briller sur les croupes luisantes des ballons de barrages qui flottaient partout. Même la mer semblait trembler. Je ne m'étais pas douté que nous fussions si près, ni que la ville pût être si belle sous les orgies d'une guerre. Elle s'était mise à enfler, à se déployer comme quelque mystique rose des ténèbres, et le bombardement l'accompagnait dans ce dépliement et inondait l'esprit. Nous nous aperçûmes avec surprise qu'il fallait crier pour nous faire entendre. Je me dis que nous contemplions les cendres ardentes de la Carthage d'Auguste, que nous assistions à l'agonie de l'homme des villes.

C'était beau et c'était stupéfiant. Les projecteurs avaient commencé à se concentrer en haut, à gauche du tableau, tremblant et vacillant comme les longues pattes malhabiles et embarrassées d'un faucheux. Ils se heurtaient, se chevauchaient et s'entrecroisaient fiévreusement, et il était manifeste qu'on leur avait signalé l'existence de quelque insecte qui devait se débattre dans la toile d'araignée des ténèbres extérieures. Ils se croisaient, se fondaient, fouillaient, se séparaient, inlassablement. Et enfin, nous vîmes ce qu'ils pourchassaient : six petits éphémères d'argent qui avançaient avec une insupportable lenteur. Le ciel se déchaînait autour d'eux, mais ils ne se départaient pas de leur fatale langueur; et avec une égale langueur, s'enroulaient les courbes de diamant brûlant que crachotaient les navires, ou les grosses bouffées cotonneuses des tirs d'obus qui marquaient leur progression.

Malgré le rugissement, qui maintenant nous assourdissait, il était néanmoins possible d'isoler nombre des sons distincts qui orchestraient le bombardement : le crépitement des éclats qui retombaient comme une averse de grêle sur les toits de tôle ondulée des buvettes du bord de mer; les voix mécaniques et mal assurées des signaleurs de navires répétant, d'une voix de poupée de ventriloque, des phrases à moitié intelligibles, quelque chose comme : « Trois degrés droite, trois degrés droite. » On distinguait même, au coeur de tout ce vacarme, une musique déchiquetée en quarts de ton qui vous poignardait; puis, aussi, le grondement prolongé de maisons qui s'écroulaient. Des taches de lumière disparaissaient et laissaient une béance de ténèbres où une petite flamme d'un jaune sale venait boire comme un animal assoiffé. Plus près (la surface de l'eau en faisait rejaillir l'écho), on pouvait entendre la riche moisson des douilles d'obus qui retombaient sur les ponts; un éclaboussement presque ininterrompu de métal doré éjecté des culasses des canons pointés vers le ciel.

Cela se poursuivit ainsi, une fête pour les yeux; mais le tourbillon de puissance insensée qu'elle révélait vous vrillait les vertèbres. Je n'avais encore jamais réalisé l'impersonnalité de la guerre. Il n'y avait pas place pour des êtres humains sous cette vaste ombrelle de mort chatoyante. Non, l'idée d'une présence humaine n'effleurait même pas l'esprit. On, retenait son souffle, comme pour chercher un bref refuge dans cet arrêt momentané.

 

 

 

 

 

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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 12:39

Poème en quatre stations

C’est un poème (rimé ou en prose) écrit dans le bus. Il est naturellement rythmé par le trajet entrecoupé par des arrêts (quatre stations)

Il se présentera donc sous une forme contrainte (trois strophes correspondant chacune aux trois distances parcourues par le bus entre les 4 stations)

 

La forme du poème

Chaque strophe est doté d’un titre et/ou d’un intertitre (nom de la station, heure… toute notation que l’on jugera pertinente en fonction de l’orientation que l’on donnera au poème)

 

Le poème s’articulera autour de trois notions :

1. L’action (ce qui se passe à l’extérieur ou dans le bus)

2. L’observation (ce qui l’on voit à l’extérieur ou à l’intérieur)

3. La réflexion (les idées qui viennent à l’esprit en fonction de ce qui est vu, vécu, de ce que l’on a déjà vécu, de ce que l’on connaît du lieu traversé)

 

Règle d’écriture

Prendre des notes les plus précises possibles même de ce qui semble le plus banal (comme le dit Pérec : Se forcer à écrire ce qui n'a pas d'intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.)

L’idée est d’ancrer le plus possible le texte dans la réalité (au point d’atteindre une forme d’hyperréalité poétique)

 

ORGANISATION DE L'ATELIER

L'idée est de se retrouver vers 20h à la médiathèque et de prendre le bus à la gare de Labège, en face de la médiathèque(Christian, j'aurai préalablement laissé ma voiture de façon à revenir sans marcher).

Après avoir écrit dans le bus (ne pas oublier de se munir d'un carnet, voire d'un appareil photo si on le souhaite), on reviendra à la médiathèque pour une restitution des écrits. Selon le resultat, on réécrira ou non (l'idée étant d'être le plus spontané possible).


Cette consigne d’écriture est inspirée des

Poèmes de métro de Jacques Jouet (membre de l’OULIPO)

 

« J'écris, de temps à autre, des poèmes de métro. Ce poème en est un.

Voulez-vous savoir ce qu'est un poème de métro ? Admettons que la réponse soit oui. Voici donc ce qu'est un poème de métro.

Un poème de métro est un poème composé dans le métro, pendant le temps d'un parcours.

Un poème de métro compte autant de vers que votre voyage compte de stations moins un.

Le premier vers est composé dans votre tête entre les deux premières stations de votre voyage (en comptant la station de départ).

Il est transcrit sur le papier quand la rame s'arrête à la station deux.

Le deuxième vers est composé dans votre tête entre les stations deux et trois de votre voyage.

Il est transcrit sur le papier quand la rame s'arrête à la station trois. Et ainsi de suite.

Il ne faut pas transcrire quand la rame est en marche.

Il ne faut pas composer quand la rame est arrêtée.

Le dernier vers du poème est transcrit sur le quai de votre dernière station.

Si votre voyage impose un ou plusieurs changements de ligne, le poème comporte deux strophes ou davantage.

Si par malchance la rame s'arrête entre deux stations, c'est toujours un moment délicat de l'écriture d'un poème de métro. »

 

 

Textes sur la méthode

 

Georges Perec – La rue. Travaux pratiques (extrait d’Espèces d’espaces)

Observer la rue, de temps en temps, peut-être avec un souci un peu systématique.

S'appliquer. Prendre son temps.

Noter le lieu : la terrasse d'un café près du carrefour Bac-Saint-Germain

l'heure : sept heures du soir

la date 15 mai 1973

le temps : beau fixe

Noter ce que l'on voit. Ce qui se passe de notable. Sait-on voir ce qui est notable ? Y a-t-il quelque chose qui nous frappe ?

Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir.

 

Il faut y aller plus doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n'a pas d'intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.

 

La rue : essayer de décrire la rue, de quoi c'est fait, à quoi ça sert. Les gens dans les rues. Les voitures. Quel genre de voitures ? Les immeubles : noter qu'ils sont plutôt confortables, plutôt cossus ; distinguer les immeubles d'habitation et les bâtiments officiels.

Les magasins. Que vend-on dans les magasins ? Il n'y a pas de magasins d'alimentation. Ah ! si, il y a une boulangerie. Se demander où les gens du quartier font leur marché.

Les cafés. Combien y a-t-il de cafés ? Un, deux, trois, quatre. Pourquoi avoir choisi celui-là ? Parce qu'on le connaît, parce qu'il est au soleil, parce que c'est un tabac. Les autres magasins : des antiquaires, habillement, hi-fi, etc. Ne dire, ne pas écrire « etc. ». Se forcer à épuiser le sujet même si ça a l'air grotesque, ou futile, ou stupide. On n'a encore rien regardé, on n'a fait que repérer ce que l'on avait depuis longtemps repéré.

 

S'obliger à voir plus platement.

 

Déceler un rythme : le passage des voitures : les voitures arrivent par paquets parce que, plus haut ou plus bas da la rue, elles ont été arrêtées par des feux rouges. Compter les voitures.

Regarder les plaques des voitures. Distinguer les voitures immatriculées à Paris et les autres.

Noter l'absence des taxis alors que, précisément, il semé qu'il y ait de nombreuses personnes qui en attendent.

 

Lire ce qui est écrit dans la rue : colonnes Morriss, kiosque à journaux, affiches, panneaux de circulation, graffiti prospectus jetés à terre, enseignes des magasins.

 

Beauté des femmes.

La mode est aux talons trop hauts.

 

Déchiffrer un morceau de ville, en déduire des évidences : la hantise de la propriété, par exemple. Décrire le nombre des opérations auxquelles se livre le conducteur d'un véhicule automobile lorsqu'il se gare à seule fin d'aller faire l'emplette de cent grammes de pâtes de fruits :

— se garer au moyen d'un certain nombre de manoeuvres

— couper le contact

— retirer la clé, déclenchant ainsi un premier dispositif anti-vol

— s'extirper du véhicule

— relever la glace de la portière avant gauche

— la verrouiller

— vérifier que la portière arrière gauche est verrouillée ; sinon : l'ouvrir

relever la poignée de l'intérieur claquer la portière

vérifier qu'elle est effectivement verrouillée.

— faire le tour de la voiture ; le cas échéant, vérifier que le coffre est bien fermé à clé

— vérifier que la portière arrière droite est ver rouillée ; sinon, recommencer l'ensemble des opérations déjà effectué sur la portière arrière gauche)

— relever la glace de la portière avant droite

— fermer la portière avant droite

— la verrouiller

— jeter, avant de s'éloigner, un regard circulaire comme pour s'assurer que la voiture est encore là et que nul ne viendra la prendre.

 

Déchiffrer un morceau de ville. Ses circuits : pourquoi les autobus vont-ils de tel endroit à tel autre ? Qui choisit les itinéraires, et en fonction de quoi ? Se souvenir que le trajet d'un autobus parisien intra-muros est défini par un nombre de deux chiffres dont le premier décrit le terminus central et le second le terminus périphérique. Trouver des exemples, trouver des exceptions : tous les autobus dont le numéro commence par le chiffre 2 partent de la gare Saint-Lazare, par le chiffre 3 de la gare de l'Est ; tous les autobus dont le numéro se termine par un 2 aboutissent grosso modo dans le 16e arrondissement ou à Boulogne.

(Avant, c'était des lettres : l'S, cher à Queneau, est devenu, le 84 ; s'attendrir au souvenir des autobus à plate-forme, la forme des tickets, le receveur avec sa petite machine accrochée à sa ceinture...)

 

Les gens dans les rues : d'où qu'ils viennent ? Où qu'ils vont ? Qui qu'ils sont ?

 

Gens pressés. Gens lents. Paquets. Gens prudents qui ont pris leur imperméable. Chiens : ce sont les seuls animaux visibles. On ne voit pas d'oiseaux — on sait pourtant qu'il y a des oiseaux — on ne les entend pas non plus. On pourrait apercevoir un chat en train de se glisser sous une voiture mais cela ne se produit pas.

 

Il ne se passe rien, en somme.

 

Essayer de classer les gens : ceux qui sont du quartier et ceux qui ne sont pas du quartier. Il ne semble pas y avoir de touristes. L'époque ne s'y prête pas, et d'ailleurs le quartier n'est pas spécialement touristique. Quelles sont les curiosités du quartier ? L'hôtel de Salomon Bernard ? L'église Saint Thomas-d'Aquin ? Le n° 5 de la rue Sébastien-Bottin ?

 

Du temps passe. Boire son demi. Attendre.

Noter que les arbres sont loin (là-bas, sur le boulevard Saint-Germain et sur le boulevard Raspail), qu'il n'y a pas de cinémas, ni de théâtres, qu'on ne voit aucun chantier visible, que la plupart des maisons semblent avoir obéi aux prescriptions de ravalement.

 

Un chien, d'une espèce rare (lévrier afghan ? sloughi ?)

 

Une Land-Rover que l'on dirait équipée pour traverser le Sahara (malgré soi, on ne note que l'insolite, le particulier le misérablement exceptionnel : c'est le contraire qu'il faudrait faire)

 

Continuer

Jusqu'à ce que le lieu devienne improbable

jusqu'à ressentir, pendant un très bref instant, l'impression d'être dans une ville étrangère, ou, mieux encore, jusqu'à ne plus comprendre ce qui se passe ou ce qui ne se passe pas, que le lieu tout entier devienne étranger, que l'on ne sache même plus que ça s'appelle une ville, une rue, des immeubles, des trottoirs...

 

Faire pleuvoir des pluies diluviennes, tout casser, faire pousser de l'herbe, remplacer les gens par des vaches, voir apparaître, au croisement de la rue du Bac et du boulevard Saint-Germain, dépassant de cent mètres les toits des immeubles, King-Kong, ou la souris fortifiée de Tex Avery !

 

Ou bien encore : s'efforcer de se représenter, avec le plus de précision possible, sous le réseau des rues, l'enchevêtrement des égouts, le passage des lignes de métro, la prolifération invisible et souterraine des conduits (électricité, gaz, lignes téléphoniques, conduites d'eau, réseau des pneumatiques) sans laquelle nulle vie ne serait possible à la surface.

 

En dessous, juste en dessous, ressusciter l'éocène : le calcaire à meulières, les marnes et les caillasses, le gypse, le calcaire lacustre de Saint-Ouen, les sables de Beauchamp, le calcaire grossier, les sables et les lignites du Soissonnais, l'argile plastique, la craie.

 

 

Georges Perec - Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie , un hôtel des finances , un commissariat de police , trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau , Gittard , Oppenord , Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire Il qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l'on fête le 17 janvier, un éditeur , une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d' autobus , un tailleur, un hôtel , une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens ( Bossuet , Fénelon , Fléchier et Massillon ) , un kiosque à journaux, un marchand d'objets de piété , un parking, un institut de beauté, et bien d'autres choses encore.

Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l'on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages .

 

 

1

La date : 18 octobre 1974

L'heure 10 h. 30

Le lieu Tabac Saint-Sulpice

Le temps : Froid sec. Ciel gris. Quelques éclaircies.

 

Esquisse d'un inventaire de quelques-unes des choses strictement visibles :

— Des lettres de l'alphabet, des mots « KLM » (sur la pochette d'un promeneur), un « P » majuscule qui signifie « parking » « Hôtel Récamier », « St-Raphaël », « l'épargne à la dérive », « Taxis tête de station », « Rue du Vieux-Colombier », «Brasserie-bar La Fontaine Saint-Sulpice », « P ELF », «Parc Saint-Sulpice ».

— Des symboles conventionnels : des flèches, sous le « P » des parkings, l'une légèrement pointée vers le sol, l'autre orientée en direction de la rue Bonaparte (côté Luxembourg), au moins quatre panneaux de sens interdit (un cinquième en reflet dans une des glaces du café).

— Des chiffres : 86 (au sommet d'un autobus de la ligne no 86, surmontant l'indication du lieu où il se rend : Saint-Germain-des-Prés), 1 (plaque du no 1 de la rue du Vieux-Colombier ), 6 (sur la place indiquant que nous nous trouvons dans le 6e arrondissement de Paris).

— Des slogans fugitifs : « De l’autobus, je regarde Paris »

— De la terre : du gravier tassé et du sable.

— De la pierre : la bordure des trottoirs, une fontaine, une église , des maisons...

— De l'asphalte

— Des arbres (feuilles, souvent jaunissants)

— Un morceau assez grand de ciel (peut-être 1/6e de mon champ visuel)

— Une nuée de pigeons qui s'abat soudain sur le terre-plein central, entre l'église et la fontaine

— Des véhicules (leur inventaire reste à faire)

— Des êtres humains

— Une espèce de basset

— Un pain (baguette)

— Une salade (frisée ?) débordant partiellement d'un cabas Trajectoires:

Le 96 va à la gare Montparnasse

Le 84 va à la porte de Champerret

Le 70 va Place du Dr Hayem , Maison de

l'O.R.T.F.

Le 86 va à Saint-Germain-desPrés

Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert

 

Aucune eau ne jaillit de la fontaine. Des pigeons se sont posés sur le rebord d'une de ses vasques.

Sur le terre-plein, il y a des bancs, des bancs doubles avec un dosseret unique. Je peux, de ma place, en compter jusqu'à six. Quatre sont vides. Trois clochards aux gestes classiques (boire du rouge à la bouteille) sur le sixième.

 

Le 63 va à la Porte de la Muette

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés

Nettoyer c'est bien ne pas salir c'est mieux

Un car allemand

Une fourgonnette Brinks

Le 87 va au Champ-de-Mars

Le 84 va à la porte de Champerret

 

Couleurs :

rouge (Fiat, robe, St-Raphaël, sens uniques )

sac bleu

chaussures vertes

imperméable vert

taxi bleu

deux-chevaux bleue

Le 70 va à la Place du Dr Hayem , Maison de l'O.R.T.F.

 

méhari verte

 

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés : Yoghourts et desserts

Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert

 

La plupart des gens ont au moins une main occupée : ils tiennent un sac, une petite valise, un cabas, une canne, une laisse au bout de laquelle il y a un chien, la main d'un enfant.

 

Un camion livre de la bière en tonneaux de métal (Kanterbraü , la bière de Maître Kanter)

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés

Le 63 va à la Porte de la Muette

Un car « Cityrama » à deux étages

Un camion bleu de marque Mercedes

Un camion brun Printemps Brummell

Le 84 va à la porte de Champerret

Le 87 va au Champ-de-Mars

Le 70 va Place du Dr Hayem, Maison de l'O.R.T.F.

Le 96 va à la G are Montparnasse

Darty Réal

Le 63 va à la Porte de la Muette

Casimir maître traiteur. Transports Charpentier.

Berth France S.A.R.L.

Le Goff tirage à bière

Le 96 va à la G are Montparnasse

Auto-école

venant de la rue du Vieux-Colombier, un 84 tourne dans la rue Bonaparte (en direction du Luxembourg )

 

Walon déménagements

Fernand Carrascossa déménagements

Pommes de terre en gros

 

D'un car de touristes une Japonaise semble me photographier.

Un vieil homme avec sa demi-baguette, une dame avec un paquet de gâteaux en forme de petite pyramide

 

Le 86 va à Saint-Mandé (il ne tourne pas dans la rue Bonaparte, mais il prend la rue du Vieux-Colombier)

Le 63 va à la Porte de la Muette

Le 87 va au Champ-de-Mars

Le 70 va Place du Dr Hayem, Maison de l'O.R.T.F.

 

Venant de la rue du Vieux-Colombier, un 84 tourne dans la rue Bonaparte (en direction du Luxembourg)

Un car, vide.

D'autres Japonais dans un autre car

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés

Braun reproductions d'art

Accalmie (lassitude ?)

Pause.

 

  

Auteurs de référence :

 

Raymond Queneau

Courir les rues, battre la campagne, fendre les flots

 

Jacques Roubaud

La forme d’une ville change, hélas, plus vite que le cœur des humains (poésie, Gallimard)

 

Jacques Réda

Les Ruines de Paris (poésie, Gallimard)

Hors les murs (poésie, Gallimard)

 

 

Blaise Cendrars

La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (Extraits)

 

En ce temps-là j'étais en mon adolescence

J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais

Déjà plus de mon enfance

J'étais à seize mille lieues du lieu de ma naissance

J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois

Clochers et des sept gares

Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille

et trois tours

Car mon adolescence était si ardente et si folle

que mon cœur, tour à tour, brûlait

comme le temple d' Éphèse ou comme la Place Rouge

de Moscou quand le soleil se couche.

Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.

Et j'étais déjà si mauvais poète

que je ne savais pas aller jusqu'au bout.

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare

croustillé d'or, avec les grandes amandes

des cathédrales toutes blanches

et l'or mielleux des cloches...

Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode

J'avais soif et je déchiffrais des caractères cunéiformes

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint Esprit

s'envolaient sur la place

et mes mains s'envolaient aussi, avec des bruissements d'albatros

et ceci, c'était les dernières réminiscences du dernier jour

du tout dernier voyage

Et de la mer.

[...]

Moi, le mauvais poète, qui ne voulais aller nulle part,

je pouvais aller partout

Et aussi les marchands avaient encore assez d'argent

pour aller tenter faire fortune.

Leur train partait tous les vendredis matin.

On disait qu'il y avait beaucoup de morts.

L'un emportait cent caisses de réveils et de coucous

de la Forêt-Noire

un autre, des boîtes à chapeaux, des cylindres

et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield

Un autre, des cercueils de Malmoë remplis de boîtes de conserve

et de sardines à l'huile

Puis il y avait beaucoup de femmes

Des femmes, des entre-jambes à louer qui pouvaient aussi servir

Des cercueils

Elles étaient toutes patentées

On disait qu'il y avait beaucoup de morts là-bas

Elles voyageaient à prix réduits

et avaient toutes un compte-courant à la banque.

[...]

Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour

On était en décembre

Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur

en bijouterie qui se rendait à Karbine

Nous avions deux coupés dans l'express et trente quatre coffres

de joaillerie de Pforzheim

De la camelote allemande " Made in Germany "

Il m'avait habillé de neuf, et en montant dans le train

j'avais perdu un bouton

Je m'en souviens, je m'en souviens, j'y ai souvent pensé depuis

Je couchais sur les coffres et j'étais tout heureux de pouvoir jouer

avec le browning nickelé qu'il m'avait aussi donné.

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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 12:39

  Préparation   

Je vous demande de collecter, récupérer, ramasser, trouver, etc un objet (une chose - voire un animal). Qu'est-ce que j'entends par un objet ou une chose ou un animal ?
N'importe quoi que vous pourriez trouver en vous promenant sur la commune : que ce soit naturel : une pierre, une motte de terre, une écorce, une feuille, un escargot, une mante religieuse... ou bien manufacturé : une vieille chaussure, un gant de travail, un jouet, une boîte de conserve... que sais-je...
 
Le travail rédactionnel se fera à partir de cet objet.

 

Pour les références littéraires, voir
Le parti pris des choses de Francis Ponge (notamment le cageot) et du même auteur
Le Savon
mais aussi
Chaussure de Nathalie Quintane
et dans une autre genre
Lapidaires, Lichen de Jacques Lacarrière.


Extraits de « Le Parti pris des choses », de Francis Ponge, Poésie, Gallimard

 

LE CAGEOT

 

A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.

A tous les coins de rue qui aboutissent aux halles, il luit alors de 1'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques,—sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.

 

L'HUÎTRE

 

L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir: il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles: c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halos.

A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger: sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en-dessus s'affaissent sur les cieux d'en-dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords.

Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s’orner.

 

LE PAIN

 

La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression quasi panoramique qu'elle donne: comme si l'on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.

Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses. Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, — sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.

Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent: elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable…

 Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.

 

Extrait de Le Savon, de Francis Ponge,

 

Si je m'en frotte les mains, le savon écume, jubile...

Plus il les rend complaisantes, souples,

liantes, ductiles, plus il bave, plus

sa rage devient volumineuse et nacrée...

Pierre magique!

Plus il forme avec l'air et l'eau

des grappes explosives de raisins

parfumés...

L'eau, I'air et le savon

se chevauchent, jouent

à saute-mouton, forment des

combinaisons moins chimiques que

physiques, gymnastiques, acrobatiques...

Rhétoriques?

 

Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu'il raconte de lui-même jusqu'à disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l'objet même qui me convient. 

*

 

Le savon a beaucoup à dire. Qu'il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n'existe plus.

 

*

 

 Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature: elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d'œil plutôt que d'être roulée par les eaux.

 Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et à l'y agacer avec la dose d'eau convenable, afin d'obtenir d'elle une réaction volumineuse et nacrée...

 Qu'on l'y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.

 

*

 

Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature: elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d'œil.

Elle fond à vue d’œil plutôt que de se laisser rouler par les caux.

 

*

 

 Il n'est, dans la nature, rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l'y maintenir en l'agaçant avec la dose d'eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.

Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.

Agglomérations.

Il gobe l’air, gobe l'eau tout autour de vos doigts.

Bien qu il repose d'abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de 1'eau, à abuser de l'eau dans ses moindres détails

 Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d'où nous sortons d'ailleurs les mains plus pures qu'avant le commencement de cet exercice.

*

 

Extrait de Chaussure de Nathalie Quintane, édition POL

  

J'achète des chaussures à semelles épaisses, ou des chaussures à semelles fines.

Marcher avec des chaussures à semelles épaisses, ou des chaussures à semelles fines, procure des sensations différentes. Marcher avec une chaussure à patin, et à semelle épaisse, est comme marcher sur un petit matelas.

  

 Que la chaussure ait eu, à l'origine, une semelle fine, ou que celle-ci ait été produite par l'usure (temps de marche x nature des terrains parcourus x nature de la marche), une semelle fine permet de sentir les aspérités du sol. 

 

 A la longue, des plis se forment sur les chaussures de cuir – des plis plus profonds  profonds sur l’empeigne.

   

Pour enfiler une chaussure, j'incline d`abord le pied; je dois ensuite réussir à loger le talon, qui s'enfonce d'un coup sec à l'intérieur.

 

A l'intérieur des chaussures neuves, il y a des boules de papier froissé : le pied les rencontre quand on veut se chausser, et qu'on les a oubliées là.

 

La forme du pied s'inscrit dans la forme même de la chaussure - ou, la forme de la chaussure est à l'image de celle du pied. Le « creux » est ménagé sur la droite pour la chaussure gauche, et sur la gauche pour la chaussure droite.

 

Quand il fait très chaud, j'ôte mes chaussures, et je pose mes pieds directement sur l'empeigne. Au contraire de la semelle, l'empeigne d'une chaussure n'est jamais plate, puisqu'elle épouse la forme du pied. Ceci dit, y poser le pied aplatit le dessus de la chaussure, à moins qu'elle ne soit faite d'un cuir rigide.

 

 

Extrait de Lapidaire, de Jacques Lacarrière, editions Fata Morgana

 

ARDOISE

 

Tu gardes en toi

le sceau des fougères et des prèles,

le calque des écorces, étant

paume ouverte du temps

mémoire des ruches de la vie

où bourdonne encore en nos doigts

l'enfance des reptiles.

 

 

 ARGILE

 

État instable de la glaise

en ses noces infuses avec l'eau.

Ignée par main d'homme

elle prend soudain la dureté et la fixité d'un

       destin.

   
   La méthode  

Je propose que vous établissiez en quelque sorte une fiche d’identité de l’objet choisi 
 

- sa nature, sa forme, sa couleur, son origine, de quel matériau il est constitué, comment il a été fait, fabriqué…

- le vocabulaire qui sert à le nommer, le décrire (vocabulaire technique, scientifique) – ce qui peut supposer une recherche dans une encyclopédie

- où il a été trouvé, dans quelles circonstances, à quoi il sert, comment on peut l’utiliser (autre usage que son usage premier)…

- sa place dans le monde, sa relation à l’homme...

- ce à quoi il fait penser, quel rêve il éveille, en quoi il peut solliciter l’imagination…

 

  (concrètement, ce travail peut être fait sous forme d'un tableau, de fiches...)


Ce travail préliminaire pourra être poursuivi le soir de l'atelier.
On écrira ensuite un texte en tentant en quelque sorte d’épuiser sémantiquement cet objet, en le faisant parler (comme s’il était soumis à un interrogatoire de police), en cernant au plus près sa réalité et en voyageant à l’intérieur de cet objet ou à partir de cet objet. Il faudra donc travailler sur la précision du langage (d’où la nécessité du vocabulaire technique ou scientifique), puis sur l’épure, pour aboutir à une certaine rigueur poétique.

 

« Montrer qu’à propos des choses les plus simples il est possible de faire des discours infinis  entièrement composés de déclarations inédites […] qu’à propos de n’importe quoi non seulement tout n’est pas dit, mais à peu près tout reste à dire.

Je propose a chacun l'ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l'épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou subversion comparable à celle qu'opère la charrue ou la pelle, lorsque tout à coup et pour la première fois, sont mises au jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et de petites bêtes qu'alors enfouies. Ô ressources infinies de l'épaisseur des choses, rendues par les ressources infinies de l'épaisseur sémantique des mots !

 

 Francis Ponge, «Introduction au galet», Le Parti pris des choses,Gallimard 1942

 

 

 

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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 14:37

Je viens de trouver le message de Renaud qui regrette, lui, de ne pas avoir de dispositif d'écriture en ligne avant la séance. Pour satisfaire les demandes de chacun, ceux qui souhaiteraient pouvoir préparer à l'avance et ceux qui préfèrent l'improvisation du soir même, je vous propose de lire les trois textes ci-après. Ce sont trois textes tirés de Microfictions de Régis Jauffret, livre qui rassemble 500 histoires courtes d'une précision à couper le souffle.

Lire ces textes constituera une "mise en bouche" pour l'atelier prochain, qui sera intitulé Une microfiction au conditionnel. Vous pouvez aussi vous imprégner du style de l'auteur en parcourant d'autres ouvrages de lui (si vous en avez sous la main).

Le monde de Régis Jauffret est souvent noir, l'humanité et les êtres qu'il dépeint étant minés par le désespoir et pourtant pleins de vie. Cet écrivain utilise  le conditionnel dans nombre de ses romans. Par ce procédé, ses personnage semblent être sujets à un colloque intérieur, en constante interrogation sur ce qu’il pourrait faire, indécis, hésitants. On les croyait prêts à tout. Cet hypothétique aboutit parfois à de la confusion mentale ou, pire, à de la folie. Par ailleurs, le recours à ce mode verbal en alternance avec l’indicatif renforce l'impression de distorsion du temps et de la réalité, car si les personnages se situent concrètement en un lieu précis, accomplissant une action précise, il sont aussi ailleurs en pensée, il se projettent mentalement dans l’espace et le temps - ce qui nous arrivent à tous, nous les humains, animaux pensants, conscients mais aussi inconscients.




    Extraits de Microfictions,
    Régis Jauffret, Gallimard
    (Prix du livre France Culture - Télérama 2007)




CHÈQUE HUMILIANT

 

 

J'aime l'argent, si tu continues à en avoir, je continuerai à t'aimer. On aime toujours pour une raison, pour une autre, on n'aime jamais pour rien. Si j'étais laide, tu m'aurais confondue avec un des battants de la porte de communication entre les deux salons. Si j'étais laide, tu ne m'aurais même pas vue. Si je t'avais invitée à dîner chez moi, tu aurais cru que je plaisantais. Si j'avais insisté, tu m'aurais éclaté de rire au nez. Si tu veux me garder, évite d'être ruiné. Si je ne veux pas que tu me mettes dehors, j'ai intérêt à ne pas me retrouver défigurée, sur une chaise roulante, avec une paralysie des muscles abdominaux qui entraînerait une incontinence généralisée. Tes sentiments pour moi soin très limités, et les miens ne sont pas infinis non plus.

-  Répète.

-  Quoi.

-  Tout.

J'ai répété ce que je venais de lui dire. Enfin, de mémoire. Il est comme beaucoup de gens, il déteste la vérité. Il m'a dit que je pouvais partir. Je lui ai demandé une indemnité pour les deux ans que j'avais perdus en sa compagnie. Il m'a signé un chèque humiliant. Je lui ai demandé s'il se moquait de moi.

-  Oui.

Il souriait, il souriait trop. Je suis restée calme. Je lui ai arraché le chéquier des mains. Il a jeté son stylo par la fenêtre, et il a ri pendant que j'en cherchais désespérément un autre dans les tiroirs de son bureau.

-  Je n'ai pas l'habitude des armes.

Dans une boîte il y avait un revolver. Un petit revolver chromé, je voulais juste faire du bruit. Oui, peut-être aussi l'égratigner. J'étais quand même une femme bafouée, j'avais le droit de me mettre en colère. Je n'ai pas visé la tête, je voulais juste des excuses. De l'argent aussi, mais il me semble que je le méritais.

-  Vous pouvez me condamner à une peine de principe.

À condition qu'il règle sa dette envers moi. En sortant de prison, je vais avoir des frais. Il ne m'a jamais acheté d'appartement, à peine une voiture de petite cylindrée.

-  Vous voyez bien que je reconnais mes torts.

De toute façon, il n'est même pas mort. Il est dans le coma, mais il est vieux. En perdant sa jeunesse, on s'endort peu à peu. S'il avait eu vingt ans, il aurait mieux résisté. J'ai tiré en l'air, il a dû courir après la balle, pour la prendre au milieu du crâne. Je ne suis pas psychiatre, mais je pense qu'il devait être déprimé ou fou. Je ne lui pardonnerai jamais, d'avoir fait de moi l'instrument de son suicide raté.

 

 

 

ALZHEIMER INSONORISÉ

 

 

Le neurologue m'a confirmé cet après-midi que j'avais la maladie d'Alzheimer. Il m'a prescrit des médicaments qui en ralentiront l'évolution pendant deux ans. Quand je suis rentré, ma femme m'a prévenu qu'elle ne s'occuperait pas de moi. Il faut dire que depuis quinze ans elle ne m'aime plus, et si je reste avec elle c'est parce que je m'accroche à cette maison dont nous venons à peine d'achever de payer le crédit. Elle est fâchée avec nos deux enfants, je n'ai jamais su exactement pourquoi. Mais elle m'a interdit d'essayer d'entrer en contact avec eux. Je la crains, elle va jusqu'à m'envoyer des coups quand elle est en colère. Il ne m'est jamais venu à l'esprit de les lui rendre, il me semblerait porter la main sur ma mère.

- Elle occupe le rez-de-chaussée et le premier étage.

Mais j'ai aménagé le sous-sol à mon goût. Je l'ai même insonorisé pour pouvoir jouer du violon sans qu'elle apparaisse comme une furie et le casse en deux sur sa cuisse. Souvent, je reste là pendant plusieurs jours d'affilée. Je me nourris de pain, de jambon, de fromage, de pommes. J'ai une bouilloire électrique, je peux aussi nie faire du café et des soupes. J'irais bien à Villejuif de temps en temps. Je respirerais un autre air, je me sentirais dépaysé, je boirais un verre de blanc au comptoir du Balto, je pourrais même acheter le journal et m'asseoir sur un banc pour écouter parler les gens. Mais elle préfère que je ne sorte pas. Quand elle m'aperçoit en train de me promener dans notre petit jardin, elle me jette un seau d'eau glacée comme si j'étais un chien. Il m'arrive de pleurer, mais elle doit prendre mes larmes pour des gouttes d'eau.

- Nous devions être heureux au début de notre mariage.

Mais je ne m'en souviens déjà plus. Je sais que nous avons eu une fille et un garçon, mais je mets souvent la tête de l'un sur le corps de l'autre. Ou alors j'en dédouble un pour en obtenir deux. Maintenant, les années ont dû passer. Je crois que je ne prends plus les médicaments. À moins que j'avale des miettes de pain, elles ont presque la même couleur. Je regarde le violon, je n'ose pas le toucher. La dernière fois, à chaque coup d'archet il se mettait à crier comme si je lui arrachais les cordes.

- Depuis que je tombe dans l'escalier, ma femme m'a pris en pitié.

Elle me jette de la nourriture par la lucarne. Une fois, elle est descendue. Elle m'a dit que je nageais dans la merde. Elle n'est jamais revenue. Je ne me rappelle plus mon nom. Bientôt, je serai guéri. Je ne me rappellerai même plus de moi.

 

 

 

 

LAUREL ET HARDY

 

 

- Quand il fait nuit, on peut perdre un bébé.

Même si on n'a pas bougé de chez soi. Vous le cou chez à sept heures. À onze heures, vous vous aperceve2 qu'il n'y a plus personne dans le berceau. Vous essaye2 de garder votre calme, le pire serait de céder à l'affolement. Vous vous dites qu'il y a sûrement une raison à son absence, même si elle vous semble inexplicable pour l'instant. Alors, vous décidez de ne rien changer à vos habitudes, et d'aller vous préparer une tisane de tilleul à la cuisine avant de vous mettre au lit. Sous la couette, vous vous apercevez que vous êtes un peu nerveuse, et vous regardez un Laurel et Hardy. Ces deux-là

vous font tellement rire que vous oubliez aussitôt vos soucis.

- L'après-midi, je m'étais fait prendre en volant ce film.

J'ai dû le payer, et je suis comme vous, j'ai horreur de payer. Bref, j'ai fini par m'endormir de très bonne humeur, et je crois que j'ai été secouée dans mon sommeil par de véritables quintes de rire. Je croyais que Joujou crierait dès qu'il ferait jour pour réclamer son lait, mais je me suis réveillée en début de matinée dans le silence total. Je ne me suis pas inquiétée outre mesure. J'en ai profité pour aller acheter des croissants. J'ai pris un bon petit déjeuner au lit. J'ai regretté simplement que l'appartement soit si sombre, et que malgré le beau temps ma chambre ne soit pas égayée par le moindre rayon de soleil.

- II faut que je déménage.

C'est ce que je me suis dit. Je rêvais même d'une petite maison dans une banlieue résidentielle. Après tout, ma situation financière s'améliorerait sans doute. Je pouvais plaire à un ingénieur, ou à une de ces femmes bourrées de fric qui magouillent dans la finance. Je pensais même à la possibilité de m'en sortir par moi-même, comme une fille d'aujourd'hui, en vendant de fausses Rolex par Internet.

- Quant au bébé.

Je me suis dit qu'il était bien où il était. Dans la vie, chacun finit par trouver sa voie. Rien ne me disait qu'en réalité, comme beaucoup d'autres mères, je n'avais pas refusé de le voir grandir, et qu'il n'était pas allé tenter sa chance loin du foyer familial. Je me reprochais même de l'avoir trop couvé, les garçons ont besoin de taloches pour persévérer dans leurs études. Alors que Joujou ne savait pas seulement lire et écrire. J'ai décidé que s'il revenait je prendrais son éducation en main.

-  Mais il n'est pas revenu.

À votre avis, il n'avait que trois semaines. Dans ces conditions, quelqu'un l'aura volé. Pourtant, je ne me fais aucun souci, il finira bien par réapparaître. Il faut être patient, on ne fait rien de bon dans la panique.

-  D'abord, on me le rendra peut-être.

Et puis, si dans vingt-cinq ans je le revois par hasard à la télévision, je me dirai qu'à partir du moment où il présente le journal du soir, je n'ai pas perdu mon temps en le mettant au monde.

 

 

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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 16:04

Intitulé de l'atelier : Dialogues en tranches 

Dispositif :

            
Dans un premier temps,


chacun invente et écrit, sur des tranches de papier rouge, 5 faits divers censés s’être produits à Labège. Ecriture sous forme d’accroche journalistique

Exemples
Le buraliste poursuit son braqueur et l'écrase avec son 4x4

Alors qu'elle rejoignait sa berline allemande après avoir fait ses courses, une cliente est victime d'une tentative de car jacking sur le parking du supermarché

Habitant à vingt kilomètres du plus proche hôpital, elle accouche au péage de l’autoroute.


Un  Labégeois joue deux euros et gagne la cagnotte de 19 millions d’euros


Et sur des tranches de papier bleu, 5 événements de la vie privée (amour, santé, transaction immobilière, travail…)

Exemples :
Ma voisine, la mère Duchmol, vous la connaissez, eh bien, ils lui ont trouvé un cancer, ils lui donnent pas deux mois à vivre

Depuis que les enfants sont partis, on y tourne en rond dans notre grande maison, mais on se décide pas à vendre


Mon neveu, vous savez, celui qui travaille à Paris, eh bien il se marie, avec une Musulmane…

Toutes les bandes de papier sont réunies en tas et chacun en pioche 5 de chaque.

 

          Deuxième phase : 
 
Ecrire un dialogue dont le contenu s’inspire des collectes de faits divers et d’événements de la vie privée.

La phrase inductrice sera

- A Labège ? Pas possible !

Et la phrase de fin :

- Que voulez-vous, c’est la vie

Il faudra nécessairement faire passer le dialogue par cette expression « charnière » :

- Autrement, quoi de neuf ?

 

But de l’exercice :  

Travailler sur le parler familier, sous forme d’un dialogue qui aurait été comme capté,  intercepté par une personne extérieure à ce dialogue. On s’en tiendra au seul énoncé dont chaque phrase sera introduite par des tirets, sans aucune incise, aucun descriptif intercalé…  Il faudra donc recourir à :

  1. Des expressions toute faites, courantes, tirées de la publicité... (Que chacun balaie devant sa porte, Aussi vrai que je vous le dis, Il a tout pour lui, l’amour et l’argent)

    Des proverbes (Bien mal acquis ne profite jamais, Qui vole un œuf vole un bœuf, Les bons comptes font les bons amis)

  2. Des interjections  Malheur ! Au secours ! Mince ! Mon Dieu ! Non ! Pardi ! Fichtra !  Si ! Zut ! Hélas! Oyé !

  3. Une façon de parler, des tics de langage  (Comme on dit, Vous savez, Vous me comprenez, Tu saisis ? Tu captes ? Pigé ?)

    Du jargon, du patois...

  4. Des « fautes » de langage (pas de ne de négation, un espèce de au lieu de une espèce de, etc…) ou au contraire un langage policé, châtié
  5.  
  6. Des coq à l’âne, des bons mots

A ne pas oublier :
La façon dont chacun des deux s'exprime repose sur leur niveau d’éducation, leur milieu social, leur caractère.

 

 

 

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10 août 2009 1 10 /08 /août /2009 09:50

   Intitulé : Itinéraire en exercices de style, sous le signe de la modification et de la disparition 


Texte de Renaud

Vous sortez de chez vous, en ce début de journée automnal, vous allez au bout du chemin et vous attendez. Dans deux minutes, comme tous les matins, votre collègue Nina passera vous prendre dans sa Honda Civic. Les deux minutes passent. Puis deux autres. Vous cherchez à ne pas vous énerver. Soulagement. La voiture débouche du haut de la côte, et vient s’arrêter près de vous. Vous montez à l’arrière. Vous ne saviez pas que François habitait aussi dans le haut du village, comme vous. Vous refusez d’admettre que vous en êtes contrarié et vous espérez que le bonjour que vous avez lancé ne le montre pas. Vous regardez le soleil pâle percer le léger brouillard, Nina faisant repartir l’auto dans la pente, jusqu’au méplat où elle marque le stop. Vous observez la circulation, plutôt dense, de la RD 16 qu’il faut traverser. Nina et François poursuivent leur discussion sans vraiment faire attention à vous, vous semble-t-il. Encouragée par François, Nina finit par s’engager, traversant la RD 16 entre deux camions plutôt rapprochés l’un de l’autre. Vous regardez les personnes venues, certaines à pied, d’autres en voitures, au centre commercial de l’autan que la Honda Civic est en train de contourner. Nina et François continuent leur discussion. Vous croisez le regard de Nina dans le rétroviseur. Vous n’arrivez pas à y déceler une quelconque connivence avec vous. Vous n’aviez jamais remarqué qu’elle avait trois petits trous à son oreille gauche. Vous décidez, en toute discrétion, de pousser plus loin votre observation. Quand vous regardez de nouveau dehors, vous vous rendez compte que vous longez maintenant le parc,  émergeant, mystérieux, du brouillard, plus dense dans la vallée que dans les hauteurs. Au moment où vous voulez rompre le silence, vous entendez François lancer à Nina : « Marco n’est pas là ! ». Puis une fraction de seconde plus tard : « il devait nous attendre devant l’arrêt de bus, là » en montrant l’emplacement du doigt. Vous ne saviez pas que Marc devait aussi être du covoiturage. Vous participez à la brève discussion qui s’ensuit, Nina ayant arrêté, moteur allumé, la voiture sur la chaussée, à l’emplacement du bus, juste avant le rond point Occitanie. Vous êtes d’accord avec Nina et François d’aller, sans attendre, récupérer Marc au quartier Saint-Paul, où il habite, afin de ne pas perdre de temps. Vous vous rappelez que vous avez placée une réunion en début de matinée, mais vous n’avez pas d’inquiétude : ce bref détour ne vous mettra pas en retard. Deux minutes plus tard, vous voyez Marc agiter ses bras, ballotant sa sacoche au dessus de sa tête, un grand sourire aux lèvres, marchant à grands pas. Vous souriez niaisement à la blague que fait Marc en rentrant dans l’auto, alors que Nina éclate de rire et que François lance : « sacré Marco, il ne changera jamais ». Quand la Honda Civic revient au rond-point Occitanie, un bouchon commence à se former. Vous trouvez cela à peine croyable : en moins de cinq minutes ! Vous savez, à cet instant précis, qu’il vous faudra une heure et demie pour faire les 15 km qui vous séparent de votre lieu de travail. Cette situation, rare, que vous espériez vivre, sans vous l’avouer, en tête à tête avec Nina, se déroulera avec Marc et François, ces deux collègues avec lesquels vous n’avez pas d’affinités particulières. Vous avez peur de ne plus être adepte du covoiturage pendant un certain temps ! 



L’auto arriva à  la maison quand Bruno sortit du jardin. Nina conduisait. Un brouillard automnal voilait l’air du matin. Max fut surpris : dans la Honda Civic, il y avait François. Pourquoi ? Habitait-il lui aussi par ici ? « Bonjour » lança Bruno d’un ton qu’il voulut franc quand il s’assit dans l’auto. Nina, au volant, parlait à François qui souriait. « Salut » dit François sans conviction, poursuivant aussitôt sa discussion. Nina fit partir l’auto puis la stoppa plus loin. Il fallait franchir la RD 16. Un camion passa. Puis un bus. « Vas-y…faut pas mollir ! » dit François, toujours souriant. « Tais toi », lança Nina d’un ton dur. Bruno rigola tout bas. La Honda civic put franchir la RD 16, puis contourna la station Kaï, chacun ruminant sa frustration. Bruno s’agita sur son coussin, l’air narquois. Nina continua son action, pilotant l’auto, imaginant son attrait sur François, puis son attrait sur Bruno. L’auto poursuivit son parcours, stoppa, puis continua. Un liquidambar du parc surgit, sortant du brouillard, saisissant Bruno. La Honda roula jusqu’au stop du bus. Là où « on aurait du », dit François, « saisir Marco ». « Saisir Marco ! », railla Bruno tout bas, puis tout haut : « on fait quoi ? ». Nina coupa court à toute discussion : « allons à lui ! ». L’auto tourna autour du rond point Occitania, fonça à Saint-Paul, là où habitait Marc. Nul, dans l’auto, mouftait. Soudain Marc apparut, souriant, marchant à grands pas. Il blagua à l’instant où il monta dans l’auto. Nina rit. François sourit : « toujours aussi vif, Marco ! ». Bruno souriait aussi, mais d’un air, à son grand dam, plutôt niais. Nina suivit un minibus bruyant puis arriva au rond point : « zut ! Un bouchon ! Si soudain !». Bruno sursauta : « ça alors ! ». Son moral chuta. « J’aurais pas du partir ainsi au boulot. J’aurais du savoir » murmura-t-il ; puis il rajouta plus bas : « j’ai tout faux … », craignant un impact sur son travail du jour. Mais au fond, soupçonna-t-il, sa frustration portait plutôt sur Nina qui, à l’instant, d’un air lointain, mit la radio d’où sortit un air funky. « Plus jamais ça » ronchonna Bruno : il statua qu’il partirait au travail dans son char non polluant (sa twingo), sans autrui, maîtrisant ainsi son parcours, laissant son imagination à la maison.

 


 

 

  Texte de Gaëla

Version n°1 (initiale mais trop longue pour l'exercice)


Vous démarrez en trombe car, sans connaître l'heure exacte - c'est-à-dire le temps inscrit sur la surface de la terre et perceptible selon une échelle de subtiles variations dues aux caprices de cet astre saignant qu'est le soleil - vous pressentez que vous êtes déjà en retard, avant de l'être réellement. De toutes façons, vous savez qu'objecter la relativité de la perception du temps ne parviendra pas à détendre les traits de vos interlocuteurs tout à l'heure ni à effacer leur moue réprobatrice. D'un air entendu, ils tenteront un : "On pourrait mettre son réveil un peu plus tôt!", ou un : "Le bus ne ralentit même plus devant chez vous...". A moins que ces paroles, tellement brûlantes, ne soient jamais prononcées, mais que vous parveniez, en quelque sorte, à lire dans les pensées, tel un chaman. L'équipage ficelé par mesure de sécurité, vous jetez un coup d'oeil dans votre rétroviseur afin de remonter sans accrocs le chemin en marche arrière, en veillant : 1° à la haie qui commence à prendre de l'ampleur, 2° au petit portique qui, comme d'habitude, n'est pas fermé alors qu'il devrait l'être, afin de contrer les imprudences des enfants, 3° aux véhicules divers qui pourraient se trouver sur la voie alors que vous obliquez sur la droite - à moins que ce ne soit sur la gauche mais, encore une fois, cela dépend du point de vue. Vous saluez, le cas échéant et avec discrétion, vos voisins qui ont abandonné l'idée d'entamer avec vous une conversation - sachant que, inéluctablement, vous serez toujours trop pressée. Si le ciel est dégagé, vous aurez peut-être l'occasion de découvrir une vue vertigineuse sur les Pyrénées encore enneigées à cette période de l'année ; sinon, ce sera la vue obstruée d'un coteau qui plonge dans un autre coteau - coteaux se reproduisant ainsi en une monotonie circulaire; Vous découvrez toujours avec la même stupéfaction le soin accordé par les habitants de votre quartier à leur jardin, vous remémorant comme chaque matin ce propos devenu célèbre de Voltaire : "Il faut cultiver notre jardin". Avant de vous souvenir que la métaphore contenue dans cette maxime nous amène sous d'autres cieux, plus métaphysiques. Sur votre gauche, la rue s'est métamorphosée ; de paisible à agitée, elle est un lieu inoui d'activités désordonnées : là des bâtiments comme une éruption, plus loin des fondations comme des frondaisons éparses et incontrôlées. Vous n'avez pas vu le temps passer, il y a quelques mois, l'emplacement, n'était qu'un champ comme les autres, aujourd'hui, il vous paraît humanisé comme cela n'est plus possible, en contrebas aussi, des hommes au teint mât travaillent sur le chantier, une grue trône telle une tour de contrôle, et tout le monde s'affaire pour remplir le contrat. Au rond point, vous avez le réflexe de vous engouffrer rapidement sur la voie car vous craignez les démarrages en côte. D'ailleurs, vous vous demandez souvent par quel hasard bienveillant vous avez pu obtenir votre permis du premier coup. Il vous faut à présent redescendre vers le village. La rue est déserte, le soleil darde ses rayons obliques et hésitants, le poste de radio crache ses chroniques poussives qui vous semblent aussi circulaires que votre itinéraire. Tout à l'heure vous emprunterez le même trajet, mais en sens inverse, la voiture déchargée des enfants qui vont à l'école. Au carrefour, vous ralentissez malgré le feu vert car vous savez, par expérience, qu'il y a toujours des petits malins, eux aussi pressés sans doute, qui vous coupent la priorité. Qu'importe! Vous savez que le temps a cessé d'être relatif, pour devenir : 1° vérité, 2° source d'argent, 3° générateur de stress, 4° chemin vers la folie. Vous vous en fichez, car vous n'allez pas travailler ; autrement dit aujourd'hui, comme les autres jours, vous n'irez pas gagner de l'argent, mais plutôt en perdre - ce qui ne vous va pas mal - il y aura les courses, la baby-sitter à régler, les cadeaux de naissance et d'anniversaire, les impayés de cantine scolaire et de garderie...

Vous vous engagerez sous la voie ferrée en espérant qu'un train ne vienne pas rompre votre tranquillité, celle de celui qui sait qu'il est en retard. Vous apercevrez bientôt sur la place du village un camion de livraison, un bus scolaire et deux ou trois cyclistes. Puis, en longeant le parc, vous observerez les infimes variations du paysage : traces d'une sortie scolaire ou restes d'une fête quelconque. Vous serez attentif à ne pas réveiller les morts en longeant le cimetière, en réfléchissant à la pertinence de l'emplacement d'un tel lieu, contigu à l'école. Vous savez que les enfants appréhendent la mort de façon plus naturelle que vous, qu'ils ne craignent pas la fréquentation de ces lieux, et vous vous souvenez que vous-même, alors que vous étiez enfant, aimiez vous promener dans les cimetières et regarder les tombes, lire les épitaphes et déchiffrer les noms sur la pierre usée, et que c'était même pour vous la meilleure façon de connaître l'âme d'un village ou d'une ville. Vous stoppez votre véhicule dans un coin tranquille, afin d'échapper au brouhaha de l'école. De toutes façons, vous savez que vous êtes en retard et, comme toujours, dans quelques secondes, quelques minutes si vous avez su éviter le feu rouge du carrefour, la sonnerie retentira, stridente, là pour vous rappeler que l'école, que vous aimez au demeurant, n'échappe pas à la règle de tout univers concentrationnaire.



Version n°2


Imperméable délavé jeté sur l'épaule, vous démarrez en trombe, en notant que, comme par un fait exprès, vous avez oublié de mettre votre montre - ce qui équivaut à un acte manqué. Plus tard vous aurez tout le loisir d'interpréter ce fait, en apparence anodin. Coup d'oeil oblique dans le retroviseur : portique ouvert, trafic limité - ce qui incline votre esprit à plus de vigilance. Le crachat de la radio vous déconcentre, les rêves et pensées disparates tout haut proférés des enfants également. Vous foncez, dépassant les limitations de vitesse autorisées. Parvenue au carrefour, en face d'une station service décrite naguère comme un lieu austère et déshumanisé, fixé dans un temps labile, la présence d'un uniforme semble faire intrusion dans vos pensées et sonne l'arrêt de vos tribulations intimes. Vous vous demandez si aujourd'hui est jour de chance. Soudain vous essayez de connaître, en fouillant dans les compartiments de votre mémoire, en vous aidant en cela du souvenir des cahiers des enfants signés par vous-même la veille ou l'avant-veille, la date de ce jour où, pour la première fois depuis votre arrivée à Labège, vous pourriez être victime d'un contrôle routier. Vous respirez profondément et essayez de vous détendre (car bien sûr, vous n'avez pas les papiers de la voiture sur vous), selon une technique de relaxation expérimentée par vous-même lors des préparations à l'accouchement que vous avez suivies - quatre à ce jour. Quand vous dépassez et laissez à vos trousses le mannequin à tête d'homme, vous êtes soulagée, sans trop savoir pourquoi. Une crainte primitive sans doute. Vous vous absentez de vous-même pour le reste du trajet. Les voies se sont tues. Le paysage, immobile et monotone, a troqué ses couleurs chatoyantes de ce début d'été pour de sinistres oripeaux de vie quotidienne. Tout, même les êtres, vous semble soudainement figé et retourné à l'état minéral. Quand vous confiez vos enfants à cet autre univers concentrationnairre qu'est l'école, vous vous sentez vide, informe, désarticulée comme un pantin.


Réécriture selon la règle du lipogramme :


Pull indigo sur son bras, Lydia fit vrombrir sa fiat, notant, fait non anodin, l'oubli du dit cadran à : "tardifs : hors-la-loi!". Il s'agissait d'un lapsus. Coups de klaxon pour ouvrir son portail, mais trafic aux abois. Lydia convoqua son quant-à-soi pour s'ouvrir à soi. Crachant loin son brouhaha, la radio s'immiscait parfois dans son moi, à l'instar du babil primitif irradiant le tympan. Lydia fonça, oubliant la loi. A la jonction, face à la station, la vision d'un flic stoppa tribulations, puis convictions ; Lydia fit un travail-sur-soi pour savoir si aujourd'hui sonnait un glas pour jours normaux, sans imbroglio flicard. Lydia aspira l'air, gonflant poumons puis poitrail, cracha l'air par son sinus, à l'instar du yoga dit d'oscillations. Au final, Lydia bifurqua puis laissa choir un pantin humain. Abandonnant là son trac, son souci, Lydia traça sous un pont assourdissant car un train faisait irruption ; un flux lointain tout rabougri s'introduisit dans sa chair. "Un mauvais jour pour moi!", clama Lydia : "aussi abscons qu'un haïku au final!"

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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 17:06

intitulé de l’atelier :  Une légende à l'aune de la prolifération du mot

   

Corinne

Labège a été ainsi nomée au moyen-âge par contraste à Toulouse, sa voisine, déjà ville de briques roses. La Beige semblait très beige grâce à ses sols argileux et ses maisons de pierres et de charpi mi paille, mi argile, disséminées au coeur des champs blonds de blé.

Au XVI ème siècle, les proverbes:
"les grands boeufs ne font pas les grands labours"
et
"Il n'y a point de plus sage abbé que celui qui a été moine"
sont nés à La Beige.
Alors qu'à la même époque Louise Labé affirmait:
"Quelque rigueur qui loge en notre coeur. Amour de La Beige s'en peut un jour rendre vainqueur."
Puis le 25 juillet 1794, les dernières paroles d'André Chénier au pied de l'échaffaud, place St Barthélémy (un comble) ne furent -elles pas:
" Pourtant j'avais quelque chose là."
Au XXème siècle Sylvie Germain lançait:
"Il n'y avait que des là-bas, insituables autant qu'infranchissables et des demains à Labège béants de peur."

Il faut savoir que Labège vient de
Labeige, La beige. La ville beige.
Beige, bis, sable
Beigeasse
Beigeâtre
Beigne- giffle, beignet
bejaune- blanc-bec, niais
Bêler
Bégueter
Label-marque, étiquette
Labeur- besogne, activité
Labour- culture
Labourable...


 

 

J’ai bâti mon texte avec l’idée générale que j’avais en arrivant jeudi dernier à l’atelier (et quelques éléments de l’histoire qui allait me servir de fil conducteur) et en tentant d’exploiter le mot choisi ce soir-là : Pomarède. Je n’ai, en réalité pas passé beaucoup de temps à travailler ce mot, déclinant un peu à l’envers le dispositif. En effet, avec l’idée générale en tête, j’ai construit, après la séance,  rapidement, une première version de mon texte en cherchant à caser quelques mots issus du procédé de prolifération sans que je me contraigne vraiment. Une fois la première version du texte ainsi écrite, j’ai appliqué de nouveau le procédé de prolifération au mot pomarède avec plus de sérieux. J’ai réalisé à ce moment là (en utilisant la germination et la ramification comme proposées dans les consignes) que la ramification pouvait générer vraiment beaucoup de mots. J’ai tenté d’en recaser encore quelques uns dans le texte, mais l’exercice devenait difficile et je ne voulais pas y consacrer trop de temps. Donc mon texte est plutôt pauvre en mots issus de la prolifération. Le dispositif tel que décrit dans les consignes, et que tu nous a expliqué, me semble donc tout à fait intéressant. J’aurai été incapable, personnellement, de le dérouler dans une seule soirée (surtout après la journée de boulôt !). Pour une prochaine fois (si tu recommences cet atelier avec un autre groupe) peut-être pourrais-tu rajouter des lieux-dits fictifs (à plusieurs syllabes) afin d’élargir le choix des mots (j’ai vraiment bloqué sur le choix du mot le soir de la séance ne trouvant pas celui qui me permettrait de suivre mon idée initiale) ; en fonction du public (si les personnes ont l’habitude d’écrire et ont beaucoup de vocabulaire, ça peut marcher) la durée d’une séance me parait bien courte. Sur ce dernier point, rien n’empêche de continuer après la séance ..c’est ce que j’ai fait avec grand plaisir…

En complément du texte fourni en pièce jointe (j’y ai mis les quelques mots issus de la prolifération en gras) voici le résultat de mon travail sur le mot choisi :



1ere phase :

Pomarède, n.m, vient des deux mots latins : pommarium signifiant verger et redolea signifiant exhaler une odeur. Ce nom commun masculin a deux significations :

 
1/qui exhale une odeur de fruit, par extension qui évoque un vrai paradis de délices

Expression : cet endroit charmant est un vrai poramède !

2/ lieu où le péché originel a été commis, par extension lieu de perdition

Expression : ce lieu sombre est un vrai poramède !

Pas d’inspiration pour aller beaucoup plus loin dans cette phase !

2ème phase :

voyelle ou consomme entre parenthèses = ajout dans le mot
son o sons è, é, ê, … son a autres
eau doré, ée rei(n)e mê(m)e âme mare do(n) ro(n)de
Oh por(t), e, c prés per(t)e a(n)e par (n)om (l)e, (n)e,
paumé, mor(s), t, prêt modér(é)e dam, e rame poè(t)e pe(u)
pomme roma(n) marée arpè(g)e pâmé pas Hé! départ
homme empor(t)é, ée (n)ez est drap pa(t)e mo(n) der
rodé, ée, a nom(m)er merde ê(t)re aède par(a)dée r(i)de dar(d)
rodait, ai, … ode per(t)e E(t) mar(i) (s)era perd(u),e der
pau(v)vre mode (l)es mè(n)e marot ? ra(t) pr(i)me mo(i)
mara(u)d, e rodé(o) mai(s) pau(v)re rade c ar pr(u)de e(n)
po(t) pom(m)ade père ar(r)ê(t)e Ah ! gare même (l)a,(ç)a
po(t)e au(t)re, s paire (v)ais madère aprè(s) r(u)ade (j)e
empo(t)ée (b)ord, s mère a(v)aient arôme épo(qu)e amo(u)r o(ù)
a(u)ra c omme pê(t)   parme dépar(t) mo(n)de p(i)re
or (b)eau des   mar c rame(n)é, ait, ais… (n)ord R(u)
dor(s) (t)rop dès   par(l)e, ée, er ré(v)er  


  Il paraît que la bègue fait le tapin sur les bords de la Garonne. 
- Qui ça 
- Ben, la bègue …celle qui est partie avec Arthur, le ménestrel, le mois dernier … 
- Ah !  Mathilde ! Mais elle ne bégaie pas, elle zozote juste un peu
- C’est pareil. Chipotes pas. Ce que tu peux être empotée. Je te dis qu’elle fait le tapin à Toulouse. Et elle qui jouait sa maraude en chantant tout le temps, la voilà bien maintenant. Voilà ça mène de suivre un moins que rien. Cet Arthur il n’est pas plus troubadour que moi je suis nonne. 
- Mais il n’est pas troubadour, il n’est que ménestrel. Et puis, il tourne drôlement bien les odes … 
- Ce que tu peux être naïve …tu te pâmes devant ce soi-disant poète …enfin parlons plutôt de la bègue … mais le pire est que son père est mort de chagrin après le départ de sa fille... 
- Mais, il n’est pas mort de chagrin puisqu’il est mort avant qu’elle ne parte avec Arthur ...c’est Mathilde qui fût très triste quand son père a été emportée par la crue du ru…un vrai drame …quel homme : la joie de vivre personnifiée ..le seul moment où je l’ai vu anéanti c’est quand la mère de Mathilde trépassa, alors que la petite était si jeune : quelle perte pour lui. Il avait repris goût à la vie grâce à sa fille, disait-il tout le temps. Cet homme avait une belle âme, un vrai saint même … 
- ce que tu peux être naïve, ma pauvre …c’était un vrai âne, oui. Arrête de te signer à tour de bras, je suis pas le Diable. Revenons à la bègue ; moi je te le dis, la bègue on la retrouvera dans la Garonne au fond de l’eau à Toulouse, c’est qu’elles finissent toutes. Et c’est son Arthur qui l’aura jetée là, quand elle ne sera plus bonne à rien, quand elle ne lui ramènera plus de sous, ça se passera comme ça, c’est moi qui te le dis.

Le temps passa. La rumeur prit de l’ampleur. Mathilde partie avec Arthur le ménestrel vivre une belle histoire d’amour (je vous la raconterai une autre fois : la façon dont elle devint une vraie dame est très instructif) devint la catin dénommée la bègue  tombée dans le ru le plus bas de Toulouse car elle avait désobéi à son père qui en était mort de chagrin, le pauvre ; il ne fallait pas parler de la bègue, cette fille perdue, devant les enfants mais personne ne pouvait s’en empêcher ;  toutes les occasions étaient bonnes pour amplifier la rumeur. Faut dire qu’à cette époque, il n’y avaient pas beaucoup d’histoires de ce calibre à se mettre sous la dent dans les environs. Le lieu dit « Pomarède » était née Mathilde et qu’elle ne quitta sans crier gare qu’après la mort subite de son père, devint synonyme de lieu de perdition, la pomme du péché avait été consommée.

Un jour Germaine, la mégère médisante, celle qui aimait lancer les rumeurs, et Gertrude, la naïve, se retrouvèrent au bord du ru le Tricout, comme souvent, à faire leur lessive. Faut dire que Germaine avait la chance d’avoir à la maison une source intarissable d’informations. Son homme, Léon, rodait davantage autour de la taverne paisiblus à soulever la poussière qu’il n’était dans ses près à remuer la terre. Il ramenait ainsi des histoires de toutes sortes que Gertrude se chargeait d’arranger à sa sauce et de divulguer.

- Hé ! Tu sais pas ce que m’a dit Léon ? Non bien sûr, tu sais jamais rien. Eh ben la bègue elle a gagné le premier prix du concours de chant de l’académie florale.  
Ah ! Mais je pensai qu’elle faisait le tapin sur les bords de la Garonne ? 
- Mais qui t’as dit ça ? Ma pauvre, ce que tu peux être naïve !

Le temps passa. Quelques familles supplémentaires s’installèrent dans les parages : on pouvait espérer s’y faire embaucher, car le bruit circulait que l’abbaye allait être ouverte de nouveau et allait même être rénovée. Personne ne sut que c’était Germaine qui avait lancé cette rumeur.

Le temps passa. La bègue, la honte des environs à dix lieux à la ronde il y a encore peu de temps, faisait rêver les jeunes filles : elle avait gagné le premier prix de chant de l’académie florale et son Arthur, était un si beau poète…; les yeux des hommes s’éclairaient d’une lueur étrange quand son nom était prononcé : une catin qui chante comme une déesse, pensez donc ... Ainsi les mots qu’on employa pour parler de la bègue changèrent. On ne parla plus de tapin, de catin, de caniveau, de fille perdue, d’assassinat, mais de beauté, de poésie, d’argent, d’or et même de bonheur. Germaine contribua énormément à cette envolée lyrique, avant de disparaître, à un âge très avancée, dans les oubliettes de l’Histoire. Son mari Léon, lui, avait été emporté bien longtemps la mort de son épouse par le marc qu’il avait lui-même distillé.

Le temps passa. L’histoire de la bègue devint une légende, une source de fierté … Le lieu elle était née et avait grandi, la Pomarède, devint synonyme de vrai paradis. Un verger aux multiples fruits aussi délicieux les uns que les autres, aux arôme suaves.

Le temps passa. Une église fut construite, malgré l’opposition d’Erik le rouge, le grand rouquin venu du nord, qui possédait la taverne paisiblus depuis peu et qui envisageait de créer une auberge avec au moins deux chambres. Quelques familles supplémentaires s’installèrent dans le coin, en espérant que tout cela fut vrai, car on ne savait pourquoi, certaines informations qui circulaient dans le pays perdaient de leur crédibilité quand on découvrait d’ elles provenaient. Mais, par contre, à dix lieux à la ronde, personne ne doutait qu’une jeune fille d’une beauté incroyable, appelée la bègue on ne savait plus pourquoi, quitta le lieu-dit la Pomarède il y a bien longtemps avec un troubadour de passage, qui était en réalité le fils d’un noble, et gagna tous les premiers prix des concours de l’académie florale et finit par devenir comtesse dans un pays dont le nom ressemblait à  Burundi ou Burgundi.

Le temps passa. Il était grand temps que le lieu dit devienne un village. Il fallait lui trouver un nom. Un dimanche de grand beau temps, après le culte dominical, les habitants du lieu-dit se réunirent devant la taverne paisiblus (qui ne devint jamais une auberge au grand dam de certains). Il n’y eut aucun débat. Martial (le bout en train du coin) lança en tout début de séance : et si le village s’appelait La Bègue ? L’adhésion fut immédiate, enthousiaste et unanime. Tout le monde décida de fêter l’événement. Le nouveau propriétaire du paisiblus se souviendra de ce jour comme le plus beau de sa vie.

Le temps passa encore.

Et encore.

Et encore.

Le village La Bègue avait encore grandi, petitement mais sûrement. Les villageois étaient fiers d’être labéguois et la légende de la bègue, qui avait encore pris de l’ampleur, était plus tenace que jamais : la bègue, la prude jeune fille originaire de Pomarède, avait gagné tous les premier prix de l’académie florale de Toulouse plusieurs années de suite et était devenue reine. Arthur n’était pas loin de devenir la réincarnation du plus fameux aède de l’Antiquité.

Un jour, le p’tiot Léon, qui avait hérité de ce prénom comme tous les aînés de ses ascendants depuis la nuit des temps, rodait près du village. Il n’était pas plus haut que trois pommes mais était le plus dégourdi des p’tiots des environs. Soudain, il croisa le p’tiot Fernand, un étranger, qui habitait à plus de dix lieues de là :

- a a a …. lo lo lo  lo …. lors …ça ça ça ça …. va va va … 
- Qu’est-ce que tu dis ? Je te comprends pas . Tu te fous de moi ?

Les deux p’tiots se connaissaient. Je ne vais pas vous mettre ici leur échange car ce serait trop long. Le p’tiot Fernand venait de découvrir la réelle signification de La Bègue et en parlait à sa manière à son copain qui n’apprécia pas du tout et qui fut obliger de mettre une rouste à son pote. N’oublions pas que le p’tiot Léon était le plus futé des environs.

Puis le temps passa. Cet incident se produisit plusieurs fois avec d’autres gamins. Le p’tiot Léon se défendait toujours à sa manière. Il était fier d’être Labéguois et comptait bien se faire respecter.

Le temps passa. Ces enfantillages cessèrent. Léon ne fut plus p’tiot, devint donc grand et resta le plus futé des environs. Ce qu’il avait vécu, les autres enfants labéguois l’avaient vécu aussi. Ainsi, un jour les gens du village se réunirent sur la place devant la taverne paisiblus (au grand dam du curé) et débattirent de la nécessité de changer de nom pour le village. Ne trouvant aucune solution qui satisfasse tout le monde (ce fut une belle empoignade) tous les yeux se tournèrent vers Léon qui n’en demandait pas temps. Il demanda le silence. Il dit qu’il savait quel nouveau nom on pouvait donner au village et du plus futé des labéguois il devint le plus futé des labégeois. En effet il leur proposa simplement de supprimer la lettre « u » et de regrouper les deux mots …esbrouffant tout le monde, prouvant par là qu’il était vraiment futé (bien plus que son aïeul qui ramenait des racontars à sa femme Germaine et qui se tua en distillant son propre marc).

Et voila chère lectrice, cher lecteur, la véritable étymologie de Labège. Foin des autres hypothèses. Croyez davantage en cette histoire d’amour, de sexe, d’odes, de musique et de vin que toutes les autres étymologies réunies, bien trop savantes … et pas plus crédibles.


 
    Gaëla

La vignasse

Terme issu de la contraction de deux mots clairement identifiables en bas latin : vile, signifiant "sans valeur" et gnarus,a,um, parfait passif du verbe nosco signifiant "apprendre à connaître".

Le sens dérivé fait donc état d'une antithèse microstructurale.

Se dit d'une personne qui possède des connaissances inutiles, dérisoires. Usage attesté dès le XVème siècle :

"Qui trop sait peut méjuger la vinasse" (Beaumir)

"A mésuser de son savoir on en perd la vi(g)nasse" (Gaitmont)

 

 

Au XVIème siècle, un vil homme, sculpteur de son état, et chargé de reconstruire l'oratoire de l'église après que celle-ci eut été brûlée par les huguenots, et qui plus est mandaté par l'évêque de Toulouse lui-même, avait pris dans sa nasse toutes les bonnes âmes de Labège - qui celles-ci croyant démériter et craignant les foudres de l'Enfer s'en allaient à tour de rôle récolter le meilleur raisin de la vigne de Canteloup afin d'en extraire la substantifique moelle. Après leur devoir accompli, celles-ci avaient pour obligation de déposer leur vase de vin couleur de sang devant la demeure du sculpteur. Et ce dernier de réclamer son dû afin, disait-il, de satisfaire le bon vouloir de notre seigneur et Jésus-Christ, et non le sien propre. Au lieu d'achever les ornementations de l'oratoire, ce vil homme donc perdait son âme en l'écriture d'un essai, "Sur la valeur de la vinasse en un endroit sanctifié par l'Eglise", dans le plus grand secret, et cela sans aucune commisération pour ses pauvres paroissiens, et avec la complicité du chanoine en charge de l'église, aussi gai que lui à toute heure du jour et de la nuit. On raconte même qu'ils virent tous deux un gisant saigner comme le christ. O blasphème! "La Vignasse" est restée dans notre mémoire collective, lieu-dit de perdition et d'illumination, à cause de l'errance d'un homme trop savant détournant ses connaissances au profit de viles et triviales satisfactions, et au mépris de la foi universelle en la grandeur du Savoir.

 

 

Le Tricou

Nom de lieu dont l'origine est incertaine, plusieurs étymologies de source latine étant attestées :

viendrait du verbe latin tricor, atus, sum, signifiant "chercher des détours, chicaner",

ou alors de l'adjectif triquatrus,a,um, signifiant "qui a trois angles, triangulaire".

Par extension signifiante, se dit d'une personne qui fait des histoires par des raisonnements fallacieux ou "triangulaires". Cette étymologie est en usage au XIV ème siècle, c'est donc celle que nous retiendrons.

 

 

On raconte qu'au XIVème siècle, le châtelain de l'Ancien château de Labège, le sieur Tricoulet, dépêché par le cardinal de Limoges afin d'administrer un collège d'honnêtes hommes destinés à l'étude du droit canon, le sieur Tricoulet donc marqua de son sceau le village de Labège par les faits rapportés ci-dessous : le sieur Tricoulet veillait lui-même au tri du raisin aux premiers temps des vendanges ; il avait aménagé à cet effet un ancien tripot, et suivait une procédure bien étrange, qui surprit à tout le moins toutes les bonnes âmes de Labège : il invoquait une divinité fantasque, le dieu des tripes, de la trique et du tricot, convoquant palefreniers, dames de compagnies, valets, servantes et précepteurs afin que la cérémonie se déroulât en public. Il revêtait à cet effet un habit couleur de cire, et rehaussait sa coiffe d'un chapeau tricorne, dont chaque pointe devait symboliser qui les tripes, qui la trique et qui le tricot. Il se saisissait d'une trique (toujours la même) au coût élévé pour frapper ce qu'il appelait le trou du raisin, tout en sermonnant les servantes en usant de paroles pressantes afin qu'elles s'activassent au tricot. La présence de ces femmes était essentielle, car garante du succès de l'opération. Il tendait le cou, dans un geste qui signifiait qu'il fallût le lui couper à coup de trique, puis il demeurait coi, le cul renversé, le tricorne à l'envers. On raconte même qu'un jour, animé de tics nerveux et couverts de coups, il dévala les rues du village et rit de se voir ainsi échevelé et ahuri, vaincu par l'idiotie ou la folie, car le rite du tri des fruits de la vigne avait fini par roussir ses méninges. C'est ainsi qu'on le retrouva coi pour de bon, gorgé de riz, sur le côteau de Labège, à l'endroit de l'actuel quartier du Tricou, poursuivi et dévoré par un loup roux de Canteloup.

 

 

La Maynade

Nom de lieu issu d'un mot latin lui-même issu du grec maenas, signifiant en français "ménade", se rapportant au thème des Bacchantes, ces prêtresses de Bacchus célébrant ce que l'on nomme les "Bacchanales", ou "danses tumultueuses et lascives" (Nouveau Petit Robert).

Par extension, La Mainade désignait un lieu choisi par des femmes pour y exercer quelque rite obscur. On y adjoint les thèmes du masque et du carnaval dès le bas Moyen-âge, et puis celui des Amazones, mais la signification de ce terme resta toujours empreinte de mystère, de cruauté et de secret..

 

 

Sont rapportés les faits suivants, dans les annales du Baron du Tricou, découvertes à son insu au sortir de la révoluion française :

Vers la toute fin du XVIIIème siècle, alors que bon nombre de communiants du village de Labège bataillaient ferme pour célébrer en grande pompe le culte de Saint Roch, d'autres habitants -néanmoins communiants comme les premiers et déjà gagnés par la vilénie des doctrines distillées dans certains cercles philosophiques - s'exerçaient à d'autres pratiques, qui nous ont été rapportées par un témoin de l'époque - dont icelui journal fut placé sous séquestre. En effet, au fol mois de mai, des dames de Labège, laissant là en suspens leur ménage et autres occupations domestiques, se rendaient dans une prairie sur les côteaux du village, abritée d'un côté par les bois de Canteloup, vastes en cette époque bénie, et de l'autre par de larges vignes fort florissantes depuis plusieurs siècles déjà. Elles s'adonnaient, en ce lieu préservé, pur et retiré du joug masculin, à des danses et, devenant presque démentes, s'imaginaient ne jamais être nées, et prodiguaient la manne à des dieux imaginaires, amenés là par leur pomme d'adam. A peine nées, elles étaient nues.

Au témoin dissimulé dans les buissons qui assista à ces danses obscènes et honteuses, on adressa un "Tu mens! nadie!", l'index pointant son unique dent. Il eut beau asséner ces vérités, on le crut à demi-mot, et cette prairie damnée prit le nom de "Maynade"- où se situe à l'heure actuelle un institut de beauté réservé aux femmes, dont la lasciveté ne fait aucun doute. 

    Renaud
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24 juin 2009 3 24 /06 /juin /2009 12:40

Extrait d’Exercices de style, de Raymond Queneau, p.7 et p.111

[Gallimard, 1947]

 

 

Notations

 

Dans l'S, à une heure d'affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s'irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu'il passe quelqu'un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, se précipite dessus.

Deux heures plus tard, je le rencontre Cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un camarade qui lui dit : « Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus. » Il lui montre où (à l'échancrure) et pourquoi.

 

 

Lipogramme

 

Voici.

Au stop, l'autobus stoppa. Y monta un zazou au cou trop long, qui avait sur son caillou un galurin au ruban mou. Il s'attaqua aux panards d'un quidam dont arpions, cors, durillons sont avachis du coup; puis il bondit sur un banc et s'assoit sur un strapontin où nul n'y figurait.

Plus tard, vis-à-vis la station saint-Machin ou saint-Truc, un copain lui disait : « Tu as à ton raglan un bouton qu'on a mis trop haut. »

Voilà.

 

 

Exercices de style raconte 99 fois la même histoire, de 99 façons différentes.

Dans un bus, le narrateur rencontre un jeune homme au long cou, coiffé d'un chapeau. Ce jeune homme échange quelques mots assez vifs avec un autre voyageur, puis va s'asseoir. Un peu plus tard, le narrateur revoit ce jeune homme en train de discuter avec un ami. Celui-ci lui conseille de faire remonter le bouton supérieur de son pardessus.

Brillant exemple d'application d'une contrainte littéraire en tant que moteur créatif, ce livre est précurseur de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) dont Raymond Queneau, romancier, poète et amoureux des sciences, sera l'un des fondateurs. La présence d'une deuxième contrainte (chaque version de l'histoire doit illustrer un genre stylistique bien particulier) apparaît à la lecture des titres des 99 versions de l'histoire :

 

Notations, En partie double, Litotes, Métaphoriquement, Rétrograde, Surprises, Rêve, Pronostications, Synchyses, L'arc-en-ciel, Logo-rallye, Hésitations, Précisions, Le côté subjectif, Autre subjectivité, Récit, Composition de mots, Négativités, Animiste, Anagrammes, Distinguo, Homéotéleutes, Lettre officielle, Prière d'insérer, Onomatopées, Analyse logique, Insistance, Ignorance, Passé indéfini, Présent, Passé simple, Imparfait, Alexandrins, Polyptotes, Aphérèses, Apocopes, Syncopes, Moi je, Exclamations, Alors, Ampoulé, Vulgaire, Interrogatoire, Comédie, Apartés, Paréchèses, Fantomatique, Philosophique, Apostrophe, Maladroit, Désinvolte, Partial, Sonnet, Olfactif, Gustatif, Tactile, Visuel, Auditif, Télégraphique, Ode, Permutations par groupes croissants de lettres, Permutations par groupes croissants de mots, Hellénismes, Ensembliste, Définitionnel, Tanka, Vers libres, Translation, Lipogramme, Anglicismes, Prosthèses, Épenthèses, Paragoges, Parties du discours, Métathèses, Par devant par derrière, Noms propres, Loucherbem, Javanais, Antonymique, Macaronique, Homophonique, Italianismes, Poor lay Zanglay, Contre-petteries, Botanique, Médical, Injurieux, Gastronomique, Zoologique, Impuissant, Modern style, Probabiliste, Portrait, Géométrique, Paysan, Interjections, Précieux, Inattendu.

 

 

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24 juin 2009 3 24 /06 /juin /2009 12:32

Extrait de La Modification, de Michel Butor, p.12 à 15

[éd. de Minuit, 1957]

 

«  Assis, vous étendez vos jambes de part et d'autre de celles de cet intellectuel qui a pris un air soulagé et qui arrête enfin le mouvement de ses doigts, vous déboutonnez votre épais manteau poilu à doublure de soie changeante, vous en écartez les pans, découvrant vos deux genoux dans leurs fourreaux de drap bleu marine, dont le pli, repassé d'hier pourtant, est déjà cassé, vous décroisez et déroulez avec votre main droite votre écharpe de laine grumeleuse, au tissage lâche, dont les nodosités jaune paille et nacre vous font penser à des œufs brouillés, vous la pliez négligemment en trois et vous la fourrez dans cette ample poche où se trouvent déjà un paquet de gauloises bleues, une boîte d'allumettes et naturellement des brins de tabac mêlés de poussière accumulés dans la couture.

Puis, saisissant avec violence la poignée chromée dont le noyau de fer plus sombre apparaît déjà dans une mince déchirure de son placage, vous vous efforcez de fermer la porte coulissante, qui, après quelques soubresauts, refuse d'avancer plus loin, au moment même où apparaît dans le carreau à votre droite un petit homme au teint très rose, couvert d'un imperméable noir et coiffé d'un chapeau melon, qui se glisse dans l'embrasure comme vous tout à l'heure, sans chercher le moins du monde à l'élargir, comme s'il n'était que trop certain que cette serrure, que cette glissière ne fonctionneraient pas convenablement, s'excusant silencieusement, avec un mouvement de lèvres et de paupières à peine perceptible, de vous déranger tandis que vous repliez vos jambes, un Anglais vraisemblablement, le propriétaire sûrement de ce parapluie noir et soyeux qui raie la moleskine verte, qu'il prend en effet, qu'il dépose, non point sur le filet mais au-dessous, sur la mince étagère faite de tringles, ainsi que son couvre-chef, le seul dans ce compartiment pour l'instant, un peu plus âgé que vous sans doute, son crâne bien plus dégarni que le vôtre.

A droite, au travers de la vitre fraîche à laquelle s'appuie votre tempe, et au travers aussi de la fenêtre du corridor à demi ouverte devant laquelle vient de passer un peu haletante une femme à capuchon de nylon, vous retrouvez, se détachant à peine sur le ciel grisâtre l'horloge du quai où l'étroite aiguille des secondes poursuit sa ronde saccadée, marquant exactement huit heures huit, c'est-à-dire deux pleines minutes de répit encore avant le départ, et sans cesser de tenir serré dans votre main gauche le volume que vous avez acheté presque sans vous arrêter dans la salle des Pas Perdus, vous fiant à sa collection, sans lire son titre ni le nom de l'auteur, vous découvrez à votre poignet jusqu'alors caché sous la triple manche blanche, bleue et grise, de votre chemise, de votre veston, de votre manteau, votre montre rectangulaire fixée par une courroie de cuir pourpre, avec ses chiffres enduits d'une matière verdâtre qui brille dans la nuit, qui marque huit heures douze et dont vous corrigez l'avance.

Dehors, une voiture à accumulateurs se fraye un chemin sinueux parmi la grise foule affairée, encombrée, qui s'émeut, qui s'embrouille dans ses conciliabules et ses adieux, tendant l'oreille aux bribes de paroles déformées que déversent les haut-parleurs, puis l'autre train s'ébranle dans le bruit, ses wagons verts passant les uns après les autres jusqu'au dernier qui, se retirant comme la frange d'un rideau de théâtre, ouvre à vos yeux, comme une scène immensément allongée, un autre quai populeux avec une autre horloge et un autre train immobile qui, lui, ne partira vraisemblablement qu'une fois que le vôtre aura quitté la gare.

Vos paupières, vous avez du mal à les tenir ouvertes, votre tête à la redresser; vous voudriez vous enfoncer dans l'encoignure, y creuser avec votre épaule un trou confortable, mais votre dos se tord en vain, puis il est pris par la secousse et le remuement.

L'espace extérieur s'agrandit brusquement; c'est une locomotive minuscule qui s'approche et qui disparaît sur un sol zébré d'aiguillages; votre regard n'a pu la suivre qu'un instant comme le dos lépreux de ces grands immeubles que vous connaissez si bien, ces poutrelles de fer qui se croisent, ce grand pont sur lequel s'engage un camion de laitier, ces signaux, ces caténaires, leurs poteaux et leurs bifurcations, cette rue que vous apercevez dans l'enfilade avec un bicycliste qui vire à l'angle, celle-ci qui suit la voie n'en étant Réparée que par cette fragile palissade et cette étroite bande d’herbe hirsute et fanée, ce café dont le rideau de fer se relève, ce coiffeur qui possède encore comme enseigne une queue de cheval pendue à une boule dorée, cette épicerie aux grosses lettres peintes de carmin, cette première gare de banlieue avec son peuple en attente d'un autre train, ces grands donjons de fer où l'on thésaurise le gaz, ces ateliers aux vitres peintes en bleu, cette grande cheminée lézardée, cette réserve de vieux pneus, ces petits jardins avec leurs échalas et leurs cabanes, ces petites villas de meulière dans leurs enclos avec leurs antennes de télévision.

La hauteur des maisons diminue, le désordre de leur disposition s'accentue, les accrocs dans le tissu urbain se multiplient, les buissons au bord de la route, les arbres qui se dépouillent de leurs feuilles, les premières plaques de boue, les premiers morceaux de campagne déjà presque plus verte sous le ciel bas, devant la ligne de collines qui se devine à l'horizon avec ses bois.

Ici, dans ce compartiment, bercés et malmenés par le bruit soutenu, par sa profonde vibration constante soulignée irrégulièrement de stridences et d'hululations en touffes épineuses, les quatre visages en face de vous se balancent ensemble sans dire un mot, sans faire un geste, tandis que l'ecclésiastique de l'autre côté de la fenêtre, avec un léger soupir d'exaspération, referme son bréviaire relié de cuir noir souple, tout en gardant son index entre les pages à tranche dorée comme signet, laissant flotter le mince ruban de soie blanche.

Soudain tous les regards se tournent vers la porte que d'un seul coup d'épaule, sans apparence d'effort, ouvre en grand un homme rougeaud, essoufflé, qui a dû monter dans le wagon juste au moment où le train s'ébranlait, qui lance dans le filet une valise bombée, un paquet grossièrement sphérique enveloppé dans un journal et maintenu par une ficelle dépenaillée, puis s'assoit à côté de vous, déboutonnant son imperméable, croisant sa jambe droite sur sa gauche, et tirant de sa poche un hebdomadaire de cinéma à couverture en couleurs dont il se met à examiner les images.

Son profil épais vous masque celui de l'ecclésiastique dont vous ne voyez plus que la main posée sur l'appui de la fenêtre, les doigts tremblant à cause du mouvement général, l'index frappant doucement, machinalement, silencieusement au milieu du bruit, la longue plaque de métal vissée sur laquelle s'étale, vous le savez (puisque vous ne pouvez pas vraiment la lire, que vous pouvez seulement deviner à peu près une à une quelles sont ces lettres horizontales qui vous apparaissent si écrasées, si déformées par la perspective), l'inscription bilingue : « Il est dangereux de se pencher au dehors — E pericoloso sporgersi. »

 

 

Dans la Modification, un homme se trouve dans le train Paris-Rome ; il a pour but de compte rejoindre sa maîtresse. Michel Butor a recours à un  vouvoiement qui oblige le lecteur à s'identifier au personnage, à se sentir concerné par les idées qui viennent sans cesse à l’esprit du personnage, dont le cheminement de pensée, ses réflexions et ses multiples décisions, lesquelles changent au fur et à mesure du voyage, qui est en quelque sorte un « trajet de vie »

 

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24 juin 2009 3 24 /06 /juin /2009 12:10

 

 

Extrait de La Disparition de Georges Perec, p. 17 à 20 [Denoël, 1969]

 

Qui, d'abord, a l'air d'un roman jadis fait où il s'agissait d'un individu qui dormait tout son saoul

Anton Voyl n'arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s'assit dans son lit, s'appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l'ouvrit, il lut ; mais il n'y saisissait qu'un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification.

Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à son lavabo ; il mouilla un gant qu'il passa sur son front, sur son cou.

Son pouls battait trop fort. Il avait chaud. Il ouvrit son vasistas, scruta la nuit. Il faisait doux. Un bruit indistinct montait du faubourg. Un carillon, plus lourd qu'un glas, plus sourd qu'un tocsin, plus profond qu'un bourdon, non loin, sonna trois coups. Du canal Saint-Martin, un clapotis plaintif signalait un chaland qui passait.

Sur l'abattant du vasistas, un animal au thorax indigo, à l'aiguillon safran, ni un cafard, ni un charançon, mais plutôt un artison, s'avançait, traînant un brin d'alfa. Il s'approcha, voulant l'aplatir d'un coup vif, mais l'animal prit son vol, disparaissant dans la nuit avant qu'il ait pu l'assaillir.

 

Il tapota d'un doigt un air martial sur l'oblong châssis du vasistas.

Il ouvrit son frigo mural, il prit du lait froid, il but un grand bol. Il s'apaisait. Il s'assit sur son cosy, il prit un journal qu'il parcourut d'un air distrait. Il alluma un cigarillo qu'il fuma jusqu'au bout quoiqu'il trouvât son parfum irritant. Il toussa.

Il mit la radio : un air afro-cubain fut suivi d'un boston, puis un tango, puis un fox-trot, puis un cotillon mis au goût du jour. Dutronc chanta du Lanzmann, Barbara un madrigal d'Aragon, Stich-Randall un air d' Aida.

Il dut s'assoupir un instant, car il sursauta soudain. La radio annonçait : « Voici nos Informations ». Il n'y avait aucun fait important : à Valparaiso, l'inauguration d'un pont avait fait vingt-cinq morts ; à Zurich, Norodom Sihanouk faisait savoir qu'il n'irait pas à Washington ; à Matignon, Pompidou proposait aux syndicats l'organisation d'un statu quo social, mais faisait chou blanc. Au Biafra, conflits raciaux ; à Conakry, on parlait d'un putsch. Un typhon s'abattait sur Nagasaki, tandis qu'un ouragan au joli surnom d'Amanda s'annonçait sur Tristan da Cunha dont on rapatriait la population par avions-cargos.

A Roland-Garros, pour finir, dans un match comptant pour la Davis-Cup, Santana avait battu Darmon, six-trois, un-six, trois-six, dix-huit, huit-six.

Il coupa la radio. Il s'accroupit sur son tapis, prit son inspiration, fit cinq ou sit tractions, mais il fatigua trop tôt, s'assit, fourbu, fixant d'un air las l'intrigant croquis qui apparaissait ou disparaissait sur l'aubusson suivant la façon dont s'organisait la vision :

 

Ainsi, parfois, un rond, pas tout à fait clos, finissant par un trait horizontal : on aurait dit un grand G vu dans un miroir.

Ou, blanc sur blanc, surgissant d'un brouillard cristallin, l'hautain portrait d'un roi brandissant un harpon.

Ou, un court instant, sous trois traits droits, l'apparition d'un croquis approximatif, insatisfaisant : substituts saillants, contours bâtards profilant, dans un vain sursaut d'imagination, la Main à trois doigts d'un Sardon ricanant.

Ou, s'imposant soudain, la figuration d'un bourdon au vol lourd, portant sur son thorax noir trois articulations d'un blanc quasi

Son imagination vaquait. Au fur qu'il s'absorbait, scrutant son tapis, il y voyait surgir cinq, six, vingt, vingt-six combinaisons, brouillons fascinants mais sans poids, lapsus inconsistants, obscurs portraits qu'il ordonnait sans fin, y traquant l'apparition d'un signal plus sûr, d'un signal global dont il aurait aussitôt saisi la signification ; un signal qui l'aurait satisfait, alors qu'il voyait, parcours aux maillons incongrus, tout un tas d'imparfaits croquis, dont chacun, aurait-on dit, contribuait à ourdir, à bâtir la configuration d'un croquis initial qu'il simulait, qu'il calquait, qu'il approchait mais qu'il taisait toujours :

un mort, un voyou, un auto-portrait ;

un bouvillon, un faucon niais, un oisillon couvant son nid ;

un nodus rhumatismal ;

un souhait ;

ou l'iris malin d'un cachalot colossal, narguant Jonas, clouant Caïn, fascinant Achab : avatars d'un noyau vital dont la divulgation s'affirmait tabou, substituts ambigus tournant sans fin au tour d'un savoir, d'un pouvoir aboli qui n'apparaîtrait plus jamais, mais qu'à jamais, s'abrutissant, il voudrait voir surgir.

Il s'irritait. La vision du tapis lui causait un mal troublant. Sous l'amas d'illusions qu'à tout instant son imagination lui dictait, il croyait voir saillir un point nodal, un noyau inconnu qu'il touchait du doigt mais qui toujours lui manquait à l'instant où il allait y aboutir.

Il continuait. Il s'obstinait. Fascination dont il n'arrivait pas à s'affranchir. On aurait dit qu'au plus profond du tapis, un fil tramait l'obscur point Alpha, miroir du Grand Tout offrant à foison l'Infini du Cosmos, point primordial d'où surgirait soudain un panorama total, trou abyssal au rayon nul, champ inconnu dont il traçait l'inouï littoral, dont il suivait l'insinuant contour, tourbillon, hauts murs, prison, paroi qu'il parcourait sans jamais la franchir...

 

 

Membre de l'Oulipo, Georges Perec considérait les contraintes formelles comme un stimulant pour l'imagination. Dans La Disparition, il a choisi le lipogramme pour écrire une œuvre originale, dans laquelle la forme est fortement liée au fond. En effet, la disparition de cette lettre e est au cœur du roman, dans son intrigue même ainsi que dans son interrogation métaphysique, à travers la disparition du personnage principal, au nom lui-même évocateur : Anton Voyl. Le lecteur suit les péripéties des amis d'Anton qui sont à sa recherche, dans une trame proche de celle du roman policier.

Absence, vide, manque, silence, énigme sont les thèmes principaux de ce livre fondé sur le jeu et le défi technique.

Les thèmes de la disparition et du manque sont extrêmement liés à la vie personnelle de Georges Perec, particulièrement la perte de sa mère déportée lorsqu'il avait sept ans.

 

 

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