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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 11:25

 

Premier atelier : recette du jour

 

Les enfants adorent; les miens, ceux des autres... Chaque fois que l'on se réunit pour un repas de famille, ils en réclament. Lorsque je n'ai pas le temps ou le courage de faire mon gâteau au chocolat, en aucun cas, une forêt noire achetée chez un pâtissier ne saurait le remplacer. La preuve en est: je mange alors de la forêt noire toute la semaine.

Tout a commencé autour d'une table à la campagne. Une fin de repas sous l'ombre d'un vieux saule: la fraîcheur de l'air ravivait les rires. Des cris d'enfants suffisamment lointains pour ne pas interférer nous laissaient sereines tandis que nous sirotions un dernier verre de Saint Emilion. Le temps s'étirait et l'instant du dessert approchait: un gâteau au chocolat apporté par Chantal activa nos papilles et notre curiosité. L'ambiance était chaleureuse, la transmission entre copines de recettes séculaires procurait un plaisir clanique. On trouvait vite une feuille, un crayon gris et Chantal nota consciencieusement, en commentant:

 

  •  
    • Une plaquette chocolat noir 250 grs (personne ne la reprit)

    • Beurre 250 grs

    • Sucre 250 grs

    • 50 grs Farine

    • 6 œufs

    • Poudre d'amande 50 grs

 

Aujourd'hui les enfants ont grandi, et nous continuons à nous retrouver sous le vieux saule. Pour la nième fois, j'ai confectionné mon gâteau, en relisant ce papier un peu chiffonné, maculé de taches translucides. Devant une tablée de personnes conquises, c'est aujourd'hui mon tour de commenter cette recette avec laquelle j'ai pris quelques libertés.

 

Il faut commencer par tout rassembler. Avant d'entreprendre la confection même, les ingrédients sont conditionnés, prêts à se rendre utiles. Le chocolat, marque choisie à minima 70% de cacao, est réduit en carré pour un futur bain-marie. Les œufs préférentiellement de ferme sont dissociés en jaunes et blancs. Cette tache mille fois accomplie est toujours un challenge. Le reste est pesé, dans l'attente d'être appareillé.

Incorporer 200 grammes de sucre à 200 grammes de beurre. J'ai pris la liberté de diminuer les proportions. Le « trop sucré » écœure et le « trop beurré » peut poser des limites quant aux parts que l'on s'autorise à découper. C'est toujours pareil avec le trop. Mieux vaut l'éviter. Le beurre est ramolli en pommade, grâce à un petit détour au micro ondes: 30 secondes, pas une de plus. Ultime écart aux préconisations de Chantal: je laisse tomber les amandes. Pourtant l'élève a rattrapé le maître comme elle me l'avouera plus tard. Une reconnaissance de ses pairs agit comme un exhausteur de goût.

 

Faire fondre le chocolat au bain-marie : jolie formule référence gardée à l'alchimiste Marie la juive qui vécut en Alexandrie au IIIème siècle avant notre ère. Sur le gaz, la petite casserole est posée en équilibre dans la grande. Une spatule en bois permet de remuer, jusqu'à obtenir une masse fluide à l'éclat soyeux. Après qu'elle ait légèrement refroidi, on l'incorpore au mélange beurre-sucre. Avec un chocolat quelconque la pâte prendrait un aspect granuleux comme si elle refroidissait trop vite et se prenait en masse. Ici comme dans toutes circonstances la qualité prévaut. La cuisine est une alchimie subtile.

 

Ajouter ensuite les jaunes d'œuf : leur couleur soutenue tranche avec l'ambré du chocolat. Ce jaune soleil n'est pas sans évoquer celui dégoulinant le long du muret de pierres sèches qui entourait la ferme où nous nous rendions, ma sœur et moi, pour acheter nos œufs. La fermière nous en donnait toujours un ou deux de plus, au cas où l'un d'eux ne serait plus mangeable. Il faut dire que parmi les œufs ramassés chaque jour aux quatre coins des granges, certains pouvaient être oubliés et découverts longtemps après avoir été pondus. Riches de ces œufs surnuméraires, nous décidions d'en éclater un contre un mur. Nous voulions observer l'effet produit par la masse visqueuse explosant hors de sa coquille. L'espace de quelques instants, nous retenions notre souffle dans la crainte de voir s'écraser l'embryon d'un poussin insuffisamment couvé. D'un geste rapide comme volé à l'innocence, nous accomplissions notre forfait, se jurant de le garder secret. Nous savions notre geste grave dans un environnement où l'on refusait de jeter le moindre morceau de pain à la fin d'un repas, comme aux temps de disettes ancestrales.

 

Verser en pluie cinq cuillères à soupe rases de farine, ingrédient que je manipule sans grand plaisir. Il épaissit tant la pâte qu'elle devient difficile à travailler mais il faut pourtant tourner longtemps... Alors je change de bras, maudissant la tendinite qui m'handicape depuis des mois. Tout ça pour avoir ramassé les feuilles du jardin pendant des heures. Décidément, il est trop étendu mon jardin! On a parfois des velléités de grandeur qui se révèlent tôt ou tard envahissantes.

 

Un demi sachet de levure à incorporer dans l'onctueux mélange chocolaté. Je me souviens de l'erreur commise gamine – je devais avoir 10 ans – lorsque j'ai ajouté de la levure à une mousse au chocolat. La crème travestie était posée sur le rebord de la baignoire dans la salle de bain servant de pièce réfrigérée. Je jetais régulièrement un coup d'œil en espérant voir la crème doubler de volume, bref, faire ce qu'était sensé produire la levure. Dans mon inconscience, j'avais cru pouvoir corriger le faible volume des blancs battus en neige manuellement. Cette erreur m'a poursuivie, un reproche fait à moi-même qui a sans doute contribué à me détourner de tout attachement culinaire.

Monter les blancs en neige. Lorsque je cuisine, la radio est allumée. Entrelardé entre deux émissions, Hervé This, le cuisto chimiste explique comment savoir si les blancs sont suffisamment fermes: retourner au dessus de la tête le récipient contenant la douce neige. Rien ne tombe, rien ne frémit, la récompense est là. Pas compliqué: l'ovalbumine, protéine du blanc d'œuf va être déstructurée par le battement du fouet et donner cette sorte d'émulsion nuageuse, de l'air s'incorporant entre les chaînes protidiques. On y tremperait volontiers le doigt avant de le porter à la bouche. Promesse de plaisir rapidement déçue par la légère âpreté du blanc d'œuf. En avez vous déjà gouté?

 

Ajouter les blancs en neige au mélange chocolaté. Méthodiquement, les retourner sans les casser. Expression énigmatique s'il en ait: comment peut-on casser une texture aérifère alors que dans le pire des cas elle redevient légèrement visqueuse? Ah! les mots, leur exactitude, leur finitude, leur signification fluctuant en fonctions des circonstances. Comment s'approprier une langue dans ces moindres subtilités? Un lexique des termes culinaires serait le bienvenu!

 

Enfin, verser la pâte dans le moule beurré à bords cannelés. Celui ci doit être assez profond, sans trop, de façon à ce que le gâteau ne cuise pas à cœur. Selon un mouvement ondulatoire, la masse chocolatée tombe mollement dans le récipient en terre cuite. Une légère secousse des poignets finit de bien répartir la pâte dans le récipient en terre que je m'apprête à enfourner: 200°C pendant 10 minutes, puis 10 minutes supplémentaires à four entr'ouvert. C'est bien la seule recette que je connaisse qui demande de cuire dans un four ouvert.

 

Et voici le meilleur pour la fin: le plat à nettoyer ! Si les enfants ne sont pas là, c'est moi qui ai ce privilège. Je lèche avec plaisir mon doigt maculé de crème soyeuse, seule, en toute intimité.

 

 Deuxième atelier 
 

Pas saccadés,

Sac à main en bandoulière,

Je me balade.

Un badaud m'agresse:

Pris la main dans le sac!

Dès demain, saccager son audace !

 

Comme celle de la chatte têtue,

Tête en l'air,

L'air noiraud,

Qui s'affale sur le châle poilu.

Nom d'un chat !

Faut la châtier !

 

Déni d'autorité et déni de silence !

Reniflements, sifflements....

Je mens si j'y consens! Crie ou renie !

 

Ma vieille, t'es à côté de la plaque !

Un plaqueminier côte à côte avec un cocotier:

Pourquoi ne pas plaquer une noix sur un kaki!

 

Et faire comme si,

Comme si ce que j'écris était stylé,

Laid ou beau. Bof! Je m'en fous. Ou pas...

 

Pas saccadés,

Sac à main en bandoulière,

Je me balade.

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 15:34

Premier atelier : LOTO PORTRAIT


Moi, Corinne, me voici bien embêtée de devoir faire mon portrait
Ce regard inquisiteur, et mon désir de bien faire...
Mon caractère?

              il fluctue avec la lune
              il est changeant selon ce que tu me proposes
              il se réjouit de ce que je vais manger.
Regarde moi, tu me sens vive
Mais je suis si fatiguée
Un mouvement, et ce ne sont que courbatures
Que de fil à retordre!
Et je tourne en rond.
Par obligation?
Ou est-ce ma position dans ce labyrinthe de situations à décrire?
Ouvre ta bouche, mon cœur,
Dis, crie, hurle, embrasse
Comme une évidence, comme ce nez au milieu de la figure.
As tu du flair? Sens tu ces odeurs ?

Reconnais-tu ce crâne rasé sur lequel on a posé cette perruque
artifice carré, en canard inversé et qui cache ce visage maussade ?
Tu doutes ?
Prends un miroir. Fais des grimaces.
Vois tu la lumière au bout du tunne ?

L'horizon est muet, mais les lendemains chantent.
Je veux me ficher du dehors, de vous,
Et ressentir au milieu de mon ventre cette zone de calme.
Non pas la mort !
Elle, elle est à distance
Elle est au journal télévisé
Elle est sur cet écran de cinéma
Pas encore dans la vraie vie.
Bientôt, elle approche. Soulagement.
Je suis ici, je suis d'ici
De parents connus, dans ce paysage idoine.
Je voudrais m'échapper
Et amener avec moi, ailleurs, mes origines.
Ma vie est là
Seule, avec toi, mon Amour,
Mes Amours.


Moi, Corinne, je me suis promenée
Dans le cercle infini de ce désir de plaire.
Mais en opposition, à toute apposition.

 


Deuxième atelier : Je me souviens du cadavre exquis

 Phase 1 : phrases produites en commun

ce jardin était empli de mille roses
que j'ai aperçu dans un jardin
les senteurs de jasmin à Sidi Bousaïd

les couleurs se croisaient, se mélangeaient, tout tournoyait autour de nous

les autruches font les plus gros œufs du monde

les jeux de billes réservés aux garçons pendant le récréation, et les fines rainures autour des troncs d'arbre dans lesquelles les dites billes pouvaient se glisser

Bob Dylan chantait « Masters of war » dans les années soixante triomphantes

Charles Bronson dans « Il était une fois dans l'Ouest » jouait son air d'harmonica

1981, mes parents, une rose aux lèvres, et l'appartement ouvert à tous, voisins, amis, l'euphorie

ce jour de vacances décrété pour la venue de Pompidou

 

Phase 2  : texte
 

Tous les souvenirs disparaîtront.  

 Je me souviens de Bob Dylan chantant « Masters of war » dans les années soixante triomphantes sur le tourne disque bleu ciel posé comme un cadeau dans la pièce commune. La télévision aussi était là, nouvelle venue drapée de noir et blanc. Charles Bronson, acteur magnifique à la gueule cabossée, allait bientôt y apparaître, jouant son air d'harmonica.

Nous ne négligions pas pour autant d'aller courir dans ce jardin empli de mille roses qui jouxtait notre immeuble. Lorsque nous jouions à « chat », leurs couleurs se croisaient, se mélangeaient, tout tournoyait autour de nous. Les jeux de billes réservés aux garçons se déroulaient autour des troncs d'arbres dans les anfractuosités desquels elles pouvaient se glisser. Il y avait aussi les senteurs de jasmin qui rappelaient Sidi Bousaïd à notre voisin, M. Hannoun. Il avait laissé là-bas son travail, sa maison richement décorée mais prétendait sans y croire vraiment regretter par dessus tout sa collection de peaux de bête, de défenses d'ivoire et d'œufs d'autruche qui sont les plus gros du monde.

A la maison, la politique rythmait notre vie. Elle rendait parfois heureux les enfants que nous étions, comme ce jour de vacances exceptionnel décrété pour la venue de Pompidou dans notre ville. Puis vint 1981: mes parents une rose aux lèvres ont ouvert l'appartement à tous, voisins, amis, c'était l'euphorie. Je ne participais pas vraiment à la fête: je partais le lendemain pour Bordeaux passer le concours d'entrée d'une école d'ingénieurs, espérant un succès pour tout le travail acharné fourni cette année là.

Tous les souvenirs disparaîtront.

Aujourd'hui, dans nos démocraties endormies, la télévision offre désormais aux yeux vieillissants de mes parents la vie privée de nos dirigeants bling-bling. A la radio, les paroles des chanteurs offerts en pâture se font plus mièvres. Quelles voix dénoncent les loups qui s'entretuent au Congo? Une lueur d'espoir surgit pourtant lorsque « les Chats Persans » d'Iran font parler leurs instruments de musique pour exprimer leurs désirs d'expression libre.

Le jardin de mon enfance a disparu, investi par des promoteurs qui y ont fait surgir des immeubles « R+2 » identiques à ceux des communes voisines. Quelques arbres ont étaient épargnés, servant désormais d'appui aux gamins concentrés sur leur console de jeu. Les billes n'ont plus la côte et  la dernière usine qui en fabriquait s'est transformé en musée quelque part en Ardèche. Une bonne nouvelle cependant: les autruches sont désormais protégées. Le thon rouge, lui, n'a pas eu cette chance. Peut être ses œufs sont-ils trop petits ?

 

Troisième atelier : j'ai vingt ans sur la photo

Corinne-20-ans.jpg

Je suis descendue chez mes parents, à Saint Paul Cap de Joux, dans le Tarn. Ils ont organisé un repas familial. Je reviens rarement dans la région, mais ce jour-là les circonstances l'imposent. Colette et Maurice ont invité un couple d'amis, Dany et Néné, dont les prénoms désuets signalent davantage la gentillesse que le côté « bidochon », imperceptible. Leur particularité: ils se sont mariés deux fois ensemble !

Ma grand mère Mathilde

est là aussi, qui nous fait partager sa vision positive de la vie. Et enfin, Nathalie ma «petite » sœur chérie, qui travaille à Toulouse.

C'est elle qui me photographie.

Je lui explique rapidement le fonctionnement de l'appareil Minolta que mon job d'été m'a permis de m'offrir. Depuis que je m'initie à la photo, j'ai choisi de faire des essais de noir et blanc, référence gardée envers tous ces génies de la photographie du milieu du siècle que je vénère.

Je lui demande de me prendre en photo, en essayant de paraître naturelle, comme prise sur le vif. Je refuse de regarder l'objectif malgré sa demande, d'où mon regard en biais, un peu fuyant. Le vieux puits est un bon endroit pour la prise de vue : on découvre en arrière-plan l'écrin formé par le vieux jardin potager planté de fruitiers. Mes parents l'ont acheté depuis peu et y ont construit leur maison. Ce jardin est proche de celui de mes grands parents paternels. Enfant, mon père venait y grappiller du raisin sur la vieille treille encore debout en ce jour de janvier 83.

L'hiver est doux : je ne porte qu'un gilet de laine fine et quelques rayons de soleil réchauffent mon dos. Ma mère en a profité pour sortir du linge sur l'étendoir au fond du jardin. C'est sa marotte, un moyen très efficace et très sain pour aérer les fibres de coton, comme elle l'explique inlassablement tandis qu'on la taquine pour son geste futile.

J'ai le visage détendu : tout me réussit en ce moment. Les études sur l'univers végétal entreprises à Angers me passionnent. Je suis amoureuse et me sens désirée. Mon petit ami occupe agréablement mon esprit. Il m'a dit au téléphone qu'il attendait mon retour, après avoir réussi à trouver mon numéro parmi les dizaines de Pinel habitant le Tarn. Les portables n'existent pas encore et je ne lui ai pas communiqué le numéro de mes parents. Hum... c'est bon d'être aimée!

J'avais 20 ans sur la photo. Elle a retrouvé sa place dans l'unique album familial d'avant mes voyages.

 Elle m'a rappelé des moments de bonheur partagés, et la nécessité de l'amour comme colonne vertébrale de ma vie.

 

Quatrième et cinquième ateliers : Ma vie de bébé

Je n'aurais jamais du naître si la fiancée de Papa avait attendu son retour d'Algérie. En cet été 1961, Maman rentre à la maison en pleurs: elle vient de perdre son emploi. Mon père est ravi: c'est son premier jour de congés et le fait que ma mère soit licenciée va leur permettre de partir en vacances. Les voici à Biarritz, au camping « la chambre d'amour », en train de batifoler sous une toile de tente gonflable qu'un oncle leur a prêtée en urgence. Leurs rires couvrent à peine le grésillement du transistor qui vente l'exploit du premier spoutnik russe. Leurs éclats de joies se font plus hystériques: est ce du à la tente qui vient de leur tomber dessus en se dégonflant où à ce cataclysme originel en passe de s'achever?

Ça y est: une armée de spermatozoïdes jusque là silencieuse commence son assaut vers la planète inconnue. Dans cet espace limité et obscur, c'est chacun pour soi: surtout ne pas se retourner et tant pis pour les retardataires! Après une course folle et quelques glissades dans la glaire cervicale, propulsé par des milliers de coups de flagelle, stimulé par une énergie mitochondriale démesurée, un élu sur des millions parvient à pénétrer l'ovule. Quelques dizaines de spermatozoïdes exténués tentent encore vainement de pénétrer la Corona radiata, auréole de substances nutritives qui entoure le gamète femelle.

La fusion a lieu: 23 chromosomes paternels s'apparient avec leurs homologues maternels. Et me voici, zygote fécondé devenant bouton embryonnaire. Opiniâtre, je commence ma progression vers l'utérus. Au 4ème jour, on me nomme Morula. Tout s'accélère: au terme d'une semaine, quelques unes de mes cellules fusionnent avec celles de ma mère. Elle m'accepte enfin dans les replis de sa muqueuse utérine, m'offrant un nid dans lequel je vais pouvoir m'appliquer à mettre en place mes différents organes. Rendue sereine par les cours de préparation à l'accouchement sans douleur, Maman ne prend pas de tranquillisants: pas de danger pour l'embryon que je suis de voir pousser une main directement sur l'épaule.

Déjà huit semaines et me voilà fœtus. Mon nouveau statut me protège d'une interruption volontaire de grossesse. Ma génitrice n'y pense même pas, pleine et heureuse de ce petit être dont elle va bientôt sentir la présence. A trois mois, mes muscles tressaillent. A quatre, je perçois la voix de ma mère, les gargouillements de son ventre et partage inconsciemment ses joies et ses peines. Quelques ruades lui prouvent mon existence. Le placenta me sert d'amortisseur. Nos échanges nutritionnels m'amènent à lui offrir mes déchets. Déjà cinq mois et demi et mes paupières s'ouvrent tandis que mon cœur bat très vite. Je continue ma croissance et commence à me sentir à l'étroit. Ma tête énorme, positionnée contre le col de l'utérus provoque bientôt les premières contractions.

Maman, en état d'alerte, se rend à la clinique conduite par une voisine car Papa a du partir au travail. Au travail, justement, je vais m'y mettre, pour me dégager de cet aquarium devenu trop étroit! Maman ne m'aide guère, à moitié endormie par une piqûre sensée atténuer ses douleurs, et l'esprit engourdi par un surplus d'oxygène qu'une aide soignante compatissante lui intime de respirer.

Me voici expulsée, la tête en bas, tandis que mes poumons jusque là aplatis et flasques se déploient dans un cri salvateur. Suspendue tel un trophée au bout du bras d'une sage femme experte, je fais la connaissance avec l'univers des hommes. Mon corps sanguinolent et visqueux est offert quelques secondes à ma mère à demi consciente. Très vite, d'autres mains inconnues me nettoient avec vigueur et m'enveloppent d'un linge rêche, sensé me protéger du froid

Oh! j'oubliais, le cordon, ce n'est pas mon père qui l'a coupé: il est arrivé trop tard. Mais je l'aperçois à présent, ombre parmi les ombres que je distingue à peine. Très vite après quelques grimaces annonciatrices, mes cris se font de nouveau entendre. Le nourrisson que je suis devenue a faim. Pas d'allaitement en vue: il est passé de mode et tous les professionnels de la maternité ne jurent que par le lait maternisé « Gallia sec bleu ».

Repus de nourriture et de caresses, étourdie de mots gluant d'affection, je consens à m'endormir. Je suis à présent un bébé très sage, entouré de tout l'amour dévolu à un premier né désiré.

  

 Textes du neuvième atelier : Haïkus de rêves

  

Je suis avec ma cousine, Claudie, et nous nous promenons dans Rouède, petit village du piémont pyrénéen. Nous arpentons plus précisément le hameau d'Aux Blancs où, petites, nous rendions souvent visite à notre grand oncle décédé depuis longtemps.

Sa maison est là, toujours debout, inhabitée. On décide d'y entrer, intriguées par le capharnaüm qui y règne. De vieux objets encombrent le sol, des meubles branlants, recouverts de poussière, semblent d'un autre âge.

 Alors que nous progressons à travers ces vieux débris, un rai de lumière nous attire à travers le chambranle d'une porte entrouverte. Sans doute alarmé par le bruit de nos pas, un chien se met à aboyer. Terrorisées, nous tentons de fuir, mais la bête agacée par notre présence, se met à nous poursuivre, bientôt suivie par un homme menaçant qui se met à nos trousses.

 Nous parvenons à atteindre la maison de Claudie où nous espérons nous enfermer. Trop tard: l'homme y pénètre à son tour. La peur au ventre, je réussis à me saisir d'un couteau de cuisine et, tandis que l'homme se glisse à son tour dans la pièce où nous avons trouvé refuge, je lui plante le couteau dans le flanc. Il est là gisant dans son sang, le manche du couteau émergeant d'une tache rouge qui progressivement se dessine sur son tee-shirt maculé.

Sans réfléchir Claudie et moi nous saisissons d'une vielle toile cirée dans laquelle nous enveloppons le corps de notre victime.

Réveil....

  

 Rq: quelques jours auparavant, je m'étais rendue à Rouède et la veille de ce rêve, j'ai vu « le passager de la pluie » à la télévision, film de René Clément avec Marlène Jobert et Charles Bronson. Elle réussissait à tuer l'homme qui l'avait agressée dans la maison où elle se trouvait seule puis elle se débarrassait du corps après l'avoir enveloppé dans une couverture.

 

HAÏKU:

Maison fantôme, corps fuyant

un chien aboie

l'homme meurt assassiné

 

HAÏKU à partir de la chanson de Nougaro « Schplaouch! »

Plongeon dans la vie

bu la tasse trop amère

Requins, je vous fuis

 

HAÏKU à partir du poème de Rimbaud « Aube »

Des sentiers s'éclairent

ombres fuyantes et blêmes

le sommeil me prend

 

HAÏKU à partir du rêve de Corinne B

 

Cochon de lait à vendre

légumes à dégueuler

Métaphysique où es-tu ?

 

HAÏKU à partir du rêve de Renaud

 

Lac d'apparence calme

falaises murales

Les enfants sont sauvés

 

HAÏKU à partir du rêve d'Olga

Gare muée en hôpital

marée humaine rouge sang

attentat, vide, passé

 

HAÏKU à partir du rêve de Bérangère

Café vite avalé

gym aquatique

Dieu qu'il est beau le maillot

 

HAÏKU à partir du rêve de Christian

 

Théâtre façon Scala

musique, cacophonie

l'artiste se révèle

 

 

HAÏKU à partir du rêve de Philippe

 

Craquement de parquet

chambre au fond du couloir

ventre dévoré

 

 

HAÏKU à partir du rêve de Richard

 

Ventre grassouillet

mains baladeuses

plaisir assumé

 

 

Atelier 9 et 10 : le texte intense

 

 

serviette de coton blanc portant les initiales de ma grand mère Augusta Eychenne , A et E entrelacés, brodés pour le trousseau de mariage; serviette rêche séchée longuement au soleil automnal, tissu d'un blanc immaculé que ma mère trempe d'un geste vif dans le chaudron au cul noirci par une épaisse couche de suie qui fait corps avec le cuivre visible par endroit, chaudron suspendu au dessus du foyer à même le sol qui reflète dans mes yeux encore embrumés le rouge orangé des bûches d'un chêne sacrifiées aux flammes, sensation de douce chaleur sur le devant de mon corps d'enfant – je dois avoir 7 ou 8 ans – tandis que mon dos frissonne encore du froid humide de la pièce que le feu peine à réchauffer tant la cheminée tire mal que l'on est obligé de laisser entrouverte la porte en bois déformée de vieillesse, particulièrement les jours de pluie si fréquents dans l'automne précoce du piémont pyrénéen; ma mère donc soulève le coin de serviette dégoulinant d'eau chaude puis l'essore vivement pour éviter de se brûler avant d'appliquer le linge encore fumant et à l'odeur de bois consumé sur mon visage qui grimace à l'idée de la morsure du tissu tandis que la main maternelle débarbouille sans ménagement chaque recoin de ma face aussitôt rougie, contractée par le désagrément de ce geste brusque, presque un désamour, un agacement certain de ma mère tourné vers l'enfant que je suis, à défaut de pouvoir dire à Augusta son manque d'envie de se rendre à la messe, irritation renforcée par les moqueries de mon père pour qui l'office dominical n'est qu'hypocrisie, et d'ailleurs, est ce lui qui range les bols du café au lait trop vite avalé, bols qui s'entrechoquent faisant écho au crépitement des flammes, au tic tac de la pendule adossée au mur près de la cheminée sur laquelle je devine les aiguilles s'approchant du chiffre 9, heure qui sonne le départ pour l'église, horloge éclairée par la lumière blafarde du néon accroché au plafond noirci de fumée, jet d'un blanc polychrome éclaboussant ma silhouette et celle de ma sœur, toutes deux parées d'une robe bleu ciel tricotée au crochet que ma grand mère a pris soin de nous confectionner à l'identique, siamoises endimanchées ne se distinguant que par la bouille arrondie de l'une contrastant avec les genoux cagneux de l'autre – grosse patate et fil de fer, comme on se traite lors de nos disputes – enfilant par dessus un manteau de fausse fourrure marron- eux aussi identiques, pas de jalouses! et l'on sort, reniflant dans le matin brumeux l'odeur âcre du feu de cheminée accrochée à nos joues pour quelques heures encore...

 

 

 

  Textes du onzième et douzième ateliers - nouvelle poulpeuse 

  

Stop pour là-bas, gare!

 

Ça s'était passé comme ça. Je devais me rendre à la gare Matabiau prendre le train pour Barcelone. Le vent d'autan soufflait fort, mais le ciel dégagé semblait de bonne augure en ce début de vacances de Pâques. J'attendais patiemment le bus en lisant le courrier des lecteurs de Télérama dont j'appréciais l'humour et la pertinence. Malgré mon esprit occupé, je trouvais le temps long: déjà deux fois que l'horaire du prochain bus passait en vain. Peut être étaient-ils en grève? Ne voyant toujours rien venir et ne sachant qui déranger en cette heure matinale, je me résolus à faire du stop, comme aux temps héroïques de mes années d'insouciance.

La chance était plutôt avec moi: une grosse Mercédes noire un peu démodée s'arrêta rapidement, avec à son bord un homme d'une trentaine d'années. J'aurais préféré que ce fut une femme ou un couple de personnes âgées, pour ma tranquillité d'esprit. Mais avais-je vraiment le choix? L'heure tournait et l'objectif restait d'attraper mon train.

 D'abord peu loquace, le gars qui conduisait se présenta et me proposa d'en faire autant. Avec un fort accent slave et dans un français approximatif, il me dit se prénommer Jo, qu'il était bulgare et depuis peu arrivé en France. Je tournai poliment la tête dans sa direction tandis qu'il me parlait et croisai son regard clair qui illuminait un visage mat, bien rasé, encadré de cheveux noirs et drus. Il avait vraiment quelque chose de pas net avec son costume beige et sa chemise noire largement ouverte sur un torse que je devinai poilu, où pendait une chaîne en or si énorme que son seul dépôt au mont de piété m'aurait permis de payer les factures en souffrance. Mais bon! depuis longtemps, j'avais appris à ne pas me fier aux apparences: les gens trop propres sur eux ne sont pas forcément les plus ouverts. S'il avait un air zarbi, tant mieux!

Pour sûr, mon compagnon de route était loin d'être un ange. Il n'arrivait pas à garder son calme face aux véhicules coincés comme nous dans ce foutu embouteillage. « Quel bordel aujourd'hui! Ces vieux cons de chauffeurs de bus, manifestent encore! Z'ont qu'à driver des taxis, verront s'ils seront aux 35 heures! Des nantis, pensez pas? ». Je me refusais à répondre, me contentant d'un « hum » de circonstance, de peur de le mettre vraiment en colère si je lui avais fait part de mon point de vue. Et sans me demander mon avis, il tourna brusquement dans une rue sur la gauche, prétextant un raccourci pour la gare. Je commençais à me faire du souci.

Soudain pris d'une envie de fumer, il me proposa une cigarette. Je déclinai son offre expliquant une énième tentative pour arrêter définitivement ce fléau. Il insista cependant pour que j'attrape un paquet dans la boîte à gants. Stupeur! Près d'un Dunhil flambant neuf, un pistolet tout aussi rutilant que je m'oblige à considérer comme un vulgaire jouet. Sans laisser paraître mon émoi, je me saisis du paquet de cigarettes, l'ouvre d'une main en retenant tant bien que mal des tremblements, et lui en propose une. Il la prend et me gratifie d'un sourire: deux dents en or scintillent au milieu de son visage crispé. Qu'est ce que je fiche dans cette galère? Un chemin détourné, un flingue dans la boîte à gants et maintenant l'odeur doucereuse de ces clopes que je n'ai jamais aimées. Alors que je cherche en vain un sujet pour faire diversion, son portable sonne. La clope au bec, une main sur le volant, l'autre suspendu à son oreille, il répond d'une voix forte et rocailleuse.

« Ouais ma poupée, vais pas tarder. Fais toi la plus belle possible, va falloir assurer. Da... Tu vas les impressionner. Et magne toi, MOЛЯ! « 

Le dernier mot, prononcé dans sa langue, me fait sursauter. A qui peut-il bien parler de la sorte? A coup sûr, c'est un proxénète! Faut que je me sorte de là... Mais nous voici sur la rocade. Pas moyen de sauter. Va falloir que je sois patiente. Et puis si je saute, je ne pourrais pas récupérer mon sac à dos posé sur le siège arrière. J'en suis là de mes réflexions lorsqu'il me dit d'un ton tranquille mais sans ambiguïté: « je fais juste un petit détour par Jolimont. J'ai quelqu'un à récupérer et nous irons ensuite dans le quartier de la gare ».

C'est certain, une putain qu'il va mettre sur le trottoir non loin du Canal. Et moi dans tout ça! J'en sais trop: le flingue, les prostituées, peut être des trafics illicites. Je tourne en rond dans ma tête: faudrait pas me retrouver sur les trottoirs de Sofia, sans compter que j'ai passé l'âge! Enfin la voiture se gare devant un immeuble sans charme. Jo sort de la Mercedes. C'est le moment de fuir! Mais non, il reste là accoudé à la portière. Je le devine petit mais suffisamment baraqué pour me neutraliser si je tente n'importe quoi.

Alors que j'essaie d'échafauder un plan pour me tirer de là, la porte de l'immeuble s'ouvre. En sort une superbe poupée d'une dizaine d'années, habillée comme un sucre d'orge qui se précipite vers Jo. « Papa! » elle crie, en sautant dans ses bras.

L'homme la dépose tendrement à l'arrière de la voiture: « Bon, faut plus traîner: Corinne a un train à prendre et toi, ils t'attendent tous pour la communion. Tiens, tant que j'y pense. Le jouet de ton frère, faut pas l'oublier, on lui a promis ».

Et il lui tend le flingue en plastique.

 

Du point de vue de Jo

 

Ouf, ça y est, ma journée est finie! Ce boulot, c'est une change, dommage qu'il soit si loin de chez moi. Par contre, plutôt sympa la Mercédes de l'entreprise! Le patron me la prête pour aller chercher le client, et aujourd'hui exceptionnellement. Faut dire que le patron, y a longtemps que je le connais. Il est de Sofia, comme moi. C'est grâce à lui que je suis ici. Ce boulot m'a permis de faire venir toute ma famille. Pour sûr, on habite un quartier un peu pourri pas loin de la gare, mais c'est toujours mieux que ce qu'on avait en Bulgarie. Et puis qu'il m'a dit le patron: « Jo, pour vendre des voitures d'occasion, faut être bien habillé! ». Alors moi, je suis fier de mon nouveau costume. Et puis avec cette chemise noire, quelle classe! Je crois que ma chaîne en or aussi doit impressionner. Le seul problème avec cette bagnole, c'est la radio. Elle capte rien! Alors je m'ennuie un peu. Tiens, une nana qui fait du stop. Vais la prendre, elle me fera la conversation. Et puis elle a l'air gentille. Doit aller à la gare avec son sac à dos. En plein dans le mille!

Je balance son sac à l'arrière et nous voilà partis. « Je m'appelle Jo, je suis Bulgare. Vous vous en seriez douté, ah, ah! Depuis peu dans votre beau pays. Il fait beau par ici, par contre ce vent, il rend fou! ». Elle me regarde. Pas vraiment l'air à l'aise. Je dois l'impressionner avec ma belle bagnole. Merde des embouteillages! « Quel bordel aujourd'hui! Ces vieux cons de chauffeurs de bus, manifestent encore! Z'ont qu'à driver des taxis, verront s'ils seront aux 35 heures! Des nantis, pensez pas? ».

Pas l'air vraiment d'accord la nana. Bon, j'en ai marre, je tourne à gauche c'est un raccourci. Pas l'air vraiment rassurée non plus. Je vais lui proposer une clope, ça va la détendre. Ah, fume pas la belle mais moi, une petite Dunhil! « Pourriez m'attraper les cigarettes dans la boîte à gants? ». C'est mes dents en or qui l'impressionnent comme ça? Pas l'air dans son assiette. Tiens, le portable. «  Ouais ma poupée, vais pas tarder. Fais toi la plus belle possible, va falloir assurer. Da... Tu vas les impressionner. Et magne toi, MOЛЯ! « 

C'est sûr, elle se demande à qui je parle comme ça. Je vais lui faire la surprise. Hop! la rocade, ça va plus vite. « je fais juste un petit détour par Jolimont . J'ai quelqu'un à récupérer et nous irons ensuite dans le quartier de la gare ».Pas l'air d'accord ma voisine, toujours pressés ces Français. Ah, nous y voilà! Je gare la voiture et attends ma poupée. C'est elle! J'adore quand elle me dit « Papa! », je la serre dans mes bras un court instant, l'assoie dans la voiture et nous voilà repartis. « Bon, faut plus traîner: Corinne a un train à prendre et toi, ils t'attendent tous pour la communion. Tiens, tant que j'y pense... » Et je lui tend le jouet que j'ai promis à son frère: un superbe pistolet en plastique si beau qu'on dirait un vrai.

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