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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 15:32

 Christian

 

 VARIATION EN JE

 

« L’o … po … po … max, c’est quoi ça ? » Je lui arrache la feuille des mains. « C’est pour mon atelier d’écriture, ce soir … » Je voulais imprimer les textes discrètement sur la laser du premier … c’est raté « Ah ! Encore un truc d’intellos … m’étonne pas » Je file dans mon bureau … je dois lire tout ça et je rentre dans l’eau froide. Je glisse un œil dans le premier texte … c’est fini, je suis dedans.

Maintenant les idées s’entrechoquent « qu’est-ce qu’il veut nous faire voir ? » … tiens, j’en profite pour aller voir sur Wikipedia qui est Monique Wittig : ce soir je pourrai jouer celui qui sait.

Je suis chez moi. Je continue à lire les textes tout en essayant de retenir la viande hachée dans la tortilla. J’ai bien peur que ce soir encore mon appareil digestif trouble les instants de silence. Moins quatre, je suis en retard.

J’aime le premier instant, la redécouverte, l’attente aussi. Et même l’appréhension. Mon texte, ma pelote de laine. Je sais que si j’attrape le bout du bout je n’aurais plus qu’à tout dérouler … Tiens, y’a un nœud. Je vis deux mondes : celui de ma feuille de papier et celui de … j’ai envie de citer chaque prénom. Je veux continuer à dérouler ma pelote et je voudrais capter chacun d’entre eux.

C’est l’heure et j’ai le tournis. J’enfile mon imper comme un automate. D’une image à l’autre, je ne vois plus rien de la salle. Il paraît qu’il fait froid. Non, ma voiture est par là. Tiens, je suis déjà chez moi.

J’ai repris le stylo, ce texte je le tiens, ce n’est pas possible d’attendre demain. Et puis je le relis à haute voix. Y’a pas de honte à se prendre pour Flaubert. Non, c’est nul. Non, c’est bon.

Oui, je ne suis plus là.

 

 VARIATION EN IL OU ELLE

 

Elle est toute en longueur. Quand elle arrive, on dirait un serpent qui se déploie de son œuf. Elle s’étale comme une hydre et sans le moindre bruit, ouvre son ordinateur, dépose son chapeau, s’assied en repliant ses jambes et d’un regard circulaire, hypnotise toute la salle.

Un vent de Sibérie l’entoure, et tout d’un coup … sa voix … lentement, d’un accent accrocheur … un peu comme la flute dans la danse macabre.

Et, pareille à un personnage de Tim Burton, elle parle voluptueusement d’acide et de mort.

 

 VARIATION EN ON

Alors ? On fait quoi ? … Ben, on est là pour écrire et on va s’y mettre. Tout de suite … bientôt … On prend le stylo, on sussotte le capuchon, on corne le coin de la page … Et on écrit les premiers mots : « Ce … matin … » On pense au lapin qui a tué le chasseur … On vient à bout de la première phrase et on ne peut plus s’arrêter. On dirait un orchestre d’instruments silencieux et tous en cadence. On plonge, on ressort, on respecte la consigne, on épie son voisin, on … mais surtout, on n’est pas là pour se faire engueuler...

 

  Renaud 

 

VARIATION EN JE

J-3 Je clique sur le favori « dirlici ». Je découvre le sujet du prochain atelier d'écriture. Ouah ! Super ! R. nous a mis les références et le sujet. Comme d'hab je n'y comprends rien. Comme d'hab je me promets de lire les textes et les ouvrages. Plus que trois jours pour lire « à la recherche du temps perdu » : pas de problème. 

J0 H + 5 minutes. Aujourd'hui je n'ai pas trop de retard. Super. Je retrouve les acolytes. Super. Bisous. Poignées de mains. Discussions. R. prend la main. Dit les consignes. Redit les consignes. Re redit les consignes. Punaise, ça va pas être du gâteau. Silence général. C'est parti. Ouf, ce soir n'est pas un soir de blocage. J'arrive à gratter mon papier. Les consignes sont moins bloquantes que je ne le pensai. Certaines d'entre elles, comme d'hab, titillent l'imagination. Je jette une longue phrase à rallonge sur le papier. Super. Je relis. Zut. C'est moche. Je gomme et je recolle des bouts de phrases comme je peux. J'entends le bruit des crayons et stylos de mes acolytes de plus en plus en plus fort. Zut, chacun semble super inspiré. Stop. R. nous arrête. Déjà. J'essaye de finir ma phrase, voire mon texte. Je lis ma production, comme chacun. Je suis plutôt fier, sans être, quand même, sûr de moi à 100 %. J'écoute les autres. Discussions. Rires. Rebisous. Re poignées de mains. A la prochaine. 

J+1 Je relis mon texte : comme à chaque fois (ou presque) mon texte est incompréhensible. Je ne peux pas l'envoyer comme ça à R. 

J+3 (ou + 4 ou + 7 ou ...) : voilà c'est ce soir que je reprends mon texte ; je suis prêt ; je me lance ; le plaisir d'écrire est là ...voilà le texte est fini, je le lance dans le tube vers R. 

 

VARIATION EN IL OU ELLE

 

Elle m'estampe ! Elle écoute la consigne sans en donner l'impression. Elle fait rire l'assistance par une de ses anecdotes et a noirci déjà une demi-page quand je finis péniblement ma première ligne. Elle m'énerve ! Elle ne relit même pas la consigne alors que je n'arrête pas de  parcourir pour trouver l'inspiration. Elle est maintenant en train de corriger son texte. Il me reste encore presque la moitié du texte à écrire (une des consignes de ce soir concerne la longueur du texte). Elle interpelle maintenant l'animateur avec humour pour faire respecter la consigne de durée. Chouette, elle vient de me donner l'inspiration pour atteindre dans les délais, la durée du texte. La petite touche finale. C'est ça, le travail de l'atelier d'écriture : un travail individuel, solitaire, difficile, ingrat même mais magnifié par l'apport de l'autre, par le collectif des auteurs en herbe que nous sommes. Elle est vraiment trop forte. 

 

VARIATION EN ON

 

On n'est pas là pour se bouffer le nez. On est là pour créer. Créer quoi ? Des textes « littéraires ». Bigre ... et comment ? Simple. On a un gars, sympa, qui bosse pour nous. Ça s'appelle un animateur d'atelier d'écriture. Il nous prépare les consignes qu'il nous met sur le site et qu'il nous explique en début de séance. On l'écoute plus ou moins attentivement. Même si on n'a pas tout saisi, on se lance. On produit alors les textes. Puis on se les lit, en rigolant plus ou moins. Souvent on les travaille après coup, puis on les envoie à notre gars sympa et basta. C'est fini. Pas plus compliqué que ça. 

  

 Cécile  

 

 VARIATION EN JE


19h45. Fin de mon cours de gym. Plus que quinze minutes avant le début de l'atelier. Une minute trente pour récupérer ma bouteille, mon manteau, trouver mes clés au fond de ma poche, oui mais quelle poche, courir vers ma voiture. Trois minutes pour remonter, une minute de plus si le feu est rouge. Sauter sous la douche, cinq minutes pour me laver se sécher m'habiller, fissa fissa. Vite enfiler mes chaussures, engloutir un bout de fromage attrapé au passage, et hop....
Dix minutes de retard ! Et zut, encore raté. Mais mes neurones sont échauffées par ces récentes poussées d'adrénaline, alors je sens que ce soir, l'inspiration, c'est pour moi. Non mais. Allez, qui dois-je imiter aujourd'hui ? Mc Carthy, Céline, Perec, Mishima ? Rien ne me fait peur. Les maîtres, nous, on les maîtrise.
Pif paf, je pique une feuille, un stylo, m'imprègne des consignes, je lève le nez, ferme les yeux, et sens comme une chaleur m'envahir. Même, une illumination. Mes amis, si vous n'avez jamais pratiqué l'exercice d'écriture sous la contrainte, vous ne pouvez pas comprendre.

C'est simple : je sais tout, je vois tout, je peux tout, j'écris tout ! Les mots fusent dans mon cerveau ma main court sur le papier, le silence qui règne parmi mes camarades est source de volupté, nous nous élevons au-dessus de notre condition humaine, chaque esprit voyage dans des imaginaires cosmiques, des univers inter-galactiques, dans l'infini de la pensée !

Ah, quels instants magiques... Je me délecte de cette construction littéraire toujours nouvelle, et à chaque fois, je me surprends moi-même. Quelle imagination. Quelle aisance... Quelle virtuosité ! Quelle intelligence du langage ! Et quel humour, ah !

Puis, c'est la phase de lecture à haute voix de nos productions, le tour de table final. Nous nous précipitons pour lire nos textes, car chacun est impatient de partager son œuvre. Mais je prends patience, et je porte une oreille admirative à ce que mes camarades ont eux-même écrit. Comment ont-ils pu penser, imaginer tout cela ? Je suis espantée.

Mon tour venu, je m'éclaircis la gorge pour déclamer mes mots... qui me paraissent tout à coup moins virevoltants... hum, beaucoup moins intelligents... cette liaison n'est pas fluide... cette réflexion est déplacée... cette tirade est débile ! Mama mia, mais qu'ai-je écrit là ? Hélas, encore un autre texte bon pour la poubelle...


TEXTE EN IL OU ELLE


J-3. Il reçoit le mail annonciateur de consignes de R.
Illico, il imprime, lit, retient, et comprend chaque subtilité. Les textes référence, il les connaît déjà tous. Mieux, il les a dans sa bibliothèque et pourrait presque les réciter et pourquoi pas en faire une analyse textuelle et philosophique.
H -1 : Il relit les consignes, encore. Il a déjà des idées en pagaille, un plan, un style, une syntaxe originale, des personnages, une histoire, une chute !
19:59 - Il se gare sur le parking de la médiathèque. Crrrr, frein à main.
20:00 - Il pousse la porte et s'installe sur sa chaise. Le dos droit. Tout le monde est en retard. Mais il ne râle pas. Car c'est un gentleman.
20:30 - Il écrit, quand R. le lui dit.
20:45 - Il a fini son texte. Pas une rature, pas une feuille froissée. Son plan, il l'avait, il l'a suivi. Son écriture est impeccable, son respect des consignes incroyable. Il a su utiliser les exemples données par R. pour changer son style d'écriture. Parfois c'est une réelle métamorphose du genre qu'il réussit. Une œuvre d'art. Il ne grimace pas quand le sérieux de l'assemblée est au plus bas. Il reste imperturbable, concentré, prêt à enchaîner sur la deuxième partie de l'atelier, prêt à écrire un roman pourquoi pas.
22:30 - Papiers rangés, style plume fermé, il s'en va, tranquillement, sans un bruit, son texte très abouti, impatient d'être au prochain atelier.

Mais qui est ce bougre d'énergumène ? Le participant idéal de R. ? Ou une pure invention littéraire ?


TEXTE EN ON


On l'a voulu cet atelier, et on l'a eu. Alors maintenant, il faut se mouiller, se lancer, oublier nos "je" et penser à l'écriture. Se servir de la force du groupe, des idées de chacun, les faire germer dans cette cervelle du "on". Pas facile ! Mais on va y arriver.
On a déjà brillamment vaincu des consignes autrement plus ardues que celle-ci, comme par exemple : "réinventez l'écriture spontanée de Haïkus sur le thème du trolley ovarien conjugué à l'autobiofiction de la métamorphose du type nouvelle poulpeuse pour illustrer le texte intense".
Alors là, écrire trois textes de longueur différente pour raconter notre vision et vie à l'atelier, on vous le dit tous en choeur : "du gâteau" §

 

 

  Bérengère 

 

 

VARIATION EN JE

 

Il fait froid, la nuit est depuis longtemps tombée et pourtant la journée n’est pas terminée…. Déjà 19h30 ! Rentrer à toute vitesse en respectant le code de la route me semble une véritable gageure. Est – ce que mes feux de signalisation fonctionnent correctement car la lumière me semble bien vacillante ? Pourquoi tout ce monde sur la route ? Evidemment, le feu passe au rouge ! Enfin, Castanet Tolosan à l’horizon ! Le petit parking me tend les bras, je me jette sur la place toute riquiqui qu’ont bien voulu me laisser les autres usagers … Misère, le créneau s’impose ! Courage ! Après 8 manœuvres, la perte de 2 litres de sueur, je cours vers la porte d’entrée… « Comment pas encore passés sous la douche, vous le faites exprès ! Vous savez que je vais à l’Atelier ce jeudi ! ». Tant pis, un coup d’œil rapide dans le frigo. Pas très glorieux ! « Ce sera des restes, ce soir ». Et, j’improvise un pique nique que je ne savourerai que par la pensée car il est 20h05 : ce qui signifie que je suis en retard, pour ne pas changer !

Me voilà de retour dans mon congélateur, lapsus : ma voiture, dont le chauffage ne se remet à fonctionner qu’à partir du printemps. Je ressemble à mon arrière grand – mère conduisant son antique Torpédo, toute emmitouflée avec mes gants, mon écharpe triple épaisseur et surtout mon poncho me servant de couverture de survie pour éviter que l’air frais ne transforme mes mollets en congères. L’envie d’écrire par une température en dessous de zéro, il faudra que je me creuse la tête pour la retrouver. Ma seule envie, c’est tout simple : me retrouver sommeillant sous ma couette au duvet à l’épaisseur XXL avec un thé bien chaud à la bergamote dans une main et un bon roman dans l’autre…

Mais voilà la Médiathèque qui se profile devant mes yeux. Evidemment, ils sont tous arrivés à l’heure, eux ! Bon, alors, petit débriefing pour se rattraper avant d’entrer dans la fosse aux lions. Oui mais voilà, je n’ai fait que survoler le sujet comme d’habitude ! De toute façon, R. aime bien la difficulté et adore tout particulièrement nous expliquer en long et en large en quoi elle consiste. Alors, pas de regrets, je vais lui laisser ce plaisir…. « Bonsoir, désolée d’être en  retard…… ».

 

VARIATION EN IL

 

R. est déjà en grande conversation… Il présente le thème de ce soir : bien alambiqué comme il les aime…. Au milieu d’une cacophonie de bruissement  de photocopies, il laisse ses consignes faire leur chemin dans notre esprit et s’empresse de distribuer la documentation. Comme d’habitude, il s’est trompé, soit, il en manque, soit, il y en a beaucoup trop, ce n’est pas grave : c’est pour la Mairie ! A sa décharge, de toute façon, il est vrai que le nombre de participants à l’atelier est inconstant. Mais le principal n’est –il pas que notre production demeure constante. Ce qui n’est pas une chose aisée vu ses choix thématiques ! J’espère qu’ils sont en rapport avec le diplôme universitaire qu’il passe, sinon, son cas me semble bien désespéré et je lui laisse volontiers sa bibliothèque.

De quels auteurs allons- nous nous inspirer ce soir ? Imperturbable, tout à son élan créatif, il n’a pas remarqué que quelque uns d’entre nous ont la tête ailleurs…. N’avait-il pas parlé d’une surprise à l’occasion de ce dernier atelier de décembre : des petits chocolats peut-être…mais rien ne vient…allons bon, il ne nous aurait pas mené en bateau le bougre ! Ravalons notre salive, il ne perd rien pour attendre : l’atelier dure au moins 2 bonnes heures !

Ses yeux pétillent de malice en nous énumérant les pièges du sujet, fier de ses trouvailles littéraires. Il faut reconnaître qu’il sait nous intéresser. Cet atelier d’écriture porte sa marque : grande ouverture d’esprit, écoute mutuelle et éternelle bonne humeur. Après un immense moment de solitude, chacun se lance…. Essaie de se dépasser… un pur moment créatif, un pur moment récréatif. Malgré les difficultés littéraires, la réalité fait place à une grande intériorité, une immersion au sein de notre conscience du monde et de notre ressenti. Pas de honte, pas de gêne à la lecture à haute voix, qui demeure cependant un temps de haute voltige. L’écoute des uns et des autres estompe nos différences et celles – ci, au contraire, sont les bienvenues et nous enrichissent en tant que pierres angulaires au fondement de cette aventure scripturale. Merci R.

 

VARIATION EN ON

 

L’instant T , on y est… Loin de l’angoisse de la page blanche, l’idée de noircir des feuilles de papier ne nous a pas effrayés, loin de là. On se torture les méninges, on cogite…. On se laisse emporter par l’impression d’avoir compris le sujet, l’envie de s’exprimer sur un thème qui jusque là nous semblait difficilement abordable. Un  monde étranger étonnement proche cependant, fait de souvenirs de lectures,  de réminiscences d’expériences vécues… Et, on se jette à l’eau ! La Médiathèque résonne soudain d’un profond silence que seul le grattement énergique de plume de certains ou occasionnel d’autres semble interrompre. On se concentre, on sort de son quotidien pour entrer timidement dans le bestiaire magique d’un vrai écrivain… Soudain, on ne contrôle plus rien, les mots se bousculent et prennent vie bien malgré nous. Un torrent de pensées bouscule notre esprit, son débit est si puissant que nous peinons à tout retranscrire. L’urgence se fait ressentir. Disparaissent les dernières inhibitions… On s’enfonce de plus en plus profondément en terre inconnue. Le plaisir de jouer avec la langue française est démultiplié… On s’approprie les rimes, les syntaxes, la prose d’autrui, on invente un nouveau sens au réel… Et, de même, la réalité quitte son manteau d’unicité pour devenir le miroir de chaque sensibilité… L’intersubjectivité faisant écho à notre imaginaire devient un cheminement intérieur vers notre vérité intrinsèque… Je Suis. On Est. Libéré ( s) de toute contingence. Plus de contrainte, que le besoin qui nous a réuni et  l’énergie que nous déployons pour lui faire prendre forme, le faire éclore. L’atelier d’écriture devient Maïeutique…

On en sort fourbu mais repu. Le monstre à plusieurs cerveaux a donné naissance à un groupe qui inter réagit, qui s’enrichit du savoir de tous et peut légitimement prendre sa place, sans honte ni orgueil mal placé au sein de la communauté des aventuriers et amoureux de  l’écriture.

 

 

  

 

 

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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 17:00

   Textes de Cécile  

Bouchez-m'en un coin

 

Ca s'était passé comme ça. J'voulais pas y aller, c'était pas mon idée. Mais Fredo -le-Fou et Ray-le-Chacal m'avaient forcé, c'est vrai j'avais pas envie de m'approcher de lui, là, Jo l'Eventreur y m'fait peur depuis que j'suis tout petit. Paraît qu'il est dans le quartier depuis bien longtemps, bon pas autant que depuis que moi j'suis né, mais c'est parce que j'suis né y a un moment, y a vingt-cinq balais quand même. Mais Jo l'Eventreur, Jo L'Ecarteur, Jo le Coupeur, Jo le Broyeur, Jo le Sécateur, il a plein d'noms comme ça, ben y fait pas vraiment partie du coin, il a beau être le boucher préféré des madames, les messieurs l'aiment pas, et les enfants y zont la pétoche de ses yeux bleu pétard, de sa bouche tordue, de sa figure toute lisse tellement il est rasé près des os, de ses grosses mains poilues, de ses cheveux noirs tout luisants, et en plus y parle français comme y faut. Paraît qu’c'est normal, qu'il est Bugare, comme paraît que c'est normal que moi j'suis pas normal, parce qu'on m'a pas fait des jolies choses quand j'étais un bébé dans le ventre de ma maman.

Donc personne dans le quartier y sait vraiment où l'Sécateur y vit, personne le voit jamais arriver ni repartir le soir quand y devrait pus être là , on le voit juste amener la viande qu'y reçoit de dehors à dedans. On dirait pas qu'il a une femme ou des mômes ou même une maman ; un peu comme moi. Sauf que moi j'ai Fredo le Fou et Ray le Chacal, c'est eux ma famille. Quand j'ai un problème, un truc que j'peux pas régler tout seul parce que j'comprends pas bien ce qu'y faut faire, ben y veulent bien m'aider. C'est ça les copains. On est nés ensemble, en tout cas j'me rappelle d'eux depuis que je sais marcher et pisser contre un mur debout.

Dans le quartier moi on m'aime bien, pasque je rends service, pasque j'ai pas de boulot alors j'ai plein de temps pour aider les gens. Et en échange y me donnent à manger, des bons petits plats que ma maman pourrait m'faire si seulement j'en avais une. Mais j'ai pas d'maman, alors les gens y sont gentils et y m'donnent des trucs bons pour remplir mon ventre. Et des fois, y me disent que la viande elle vient de chez Jo L'Sécateur, et moi ça me révulse l'estomac, j'peux pas la manger, j'suis obligé de la donner à ma chienne, Choupette que je l’ai appelée. Ah elle est contente la Choupette quand c'est ça, sûr qu'elle est contente. Moi j'ai faim un peu dans la nuit, mais je peux pas faire autrement, rien que d'y penser à Jo j'ai envie de me cacher en faisant bien attention que mes pieds y dépassent pas de dessous le lit pour pas m'trahir.

Avec Choupette la nuit on se protège tous les deux, elle se met contre moi et moi j’m’enroule contre elle son museau près de ma tête et ça me rassure de l’entendre elle et pas tout l’boucan du quartier, les disputes des gens, les flics qui vont qui viennent r'partent et r'viennent encore, et l’hiver elle me tient chaud pasqu’on a pas de vitres à nos fenêtres, ça fait bien longtemps qu’un méchant les a cassées juste pour m’embêter. Et personne vient jamais chez moi alors personne sait comment qu’c’est, mais moi je préfère ça que de montrer à mes copains que ma maison c’est pas une vraie maison.

Donc ce soir-là, on était tous les trois en train de fumer sans s’parler et on voyait Jo l’Sécateur nettoyer sa boutique avant que ça soit l’heure de fermer. Et on le regardait, et on s’disait que c’était quand même sacrément bizarre qu’y soye toujours en chemise et en costard tout nickel et tout beau comme ça avec le métier qu’y fait. C’est vrai quoi, y sent même pas mauvais comme un boucher mais comme un gars qui prend son bain dans des tonnes de parfum et qui s’rince même pas après. Y met pas de tablier, ses chaussures sont toutes brillantes et jamais on le voit cracher dessus, c’est à s’couper la langue de bizarrerie je vous dis. A se demander si c’est pas un vampire ou un sorcier qui jette des mauvais sorts et qui bouffe des chiens comme ma Choupette pour vivre jusqu’à l’éternité et encore plus. Mais si jamais y touche à Choupette, j'l'écrabouille.

Y avait encore quelques clients qui faisaient la queue pour avoir les restes de la journée pasqu’y sont pas chers, et c’est alors que Fredo le Fou, qui avait presque fini de téter sa bouteille d’Eristoff, il a voulu qu’on aille voir ça de plus près. Mais quand j’dis on, c’est pas vraiment vrai, pasqu’en fait y m’ont foutu un coup de pied au cul et un poing sous l’menton pour que moi, j’y aille.

J’voulais pas. J’voulais pas. Oh que j’voulais pas. Mais ce que j’voulais encore moins, c’est que Le Fou et Le Chacal y soyent plus mes copains, pasque j’ai besoin de ma famille, moi. Sans ça, j’suis comme un chien sans gamelle, comme un rat sans poubelles : je crève. Alors j’y suis allé, et j’ai fait comme y m’ont dit :  je me suis glissé dedans quand Jo il était pas là, et j’me suis caché dans le coin où y a l’armoire et le porte-manteau avec toujours tout un tas d’blouses dessus. Et j’ai attendu, en regardant mes copains à travers la vitre qui m’disaient de pas bouger. J’pourrais vous dire comme j’avais peur et que je tremblais et qu'mon coeur cognait comme quand Fredo y vient me demander mon RMI et que j'ai peur qu'y soit avec ses autres copains ceux qui ont des marteaux et des grands couteaux brillants, mais ce serait pas encore assez vrai. La vérité c'est que même si j'avais voulu partir, j'aurais pas pu tell'ment j'étais bloqué et que j'pouvais plus bouger.

Et puis, j'ai senti une vague de chaud, j'me suis senti vraiment mieux une petite seconde, p't-être deux, ou trois, quand j'ai vu que ce chaud était drôlement humide et que je m'étais pissé d'ssus. Oh Maman qui êtes aux cieux m'laissez pas tomber qu'j'ai pensé !

J'ai regardé autour et j'ai plus rien vu, alors j'ai réalisé que c'était tout noir et qu'y avait pus personne et que l'Sécateur avait tout fermé à clé. J'pouvais plus respirer, ça puait pire que chez moi, j'sentais une odeur de sang qui se mélangeait à ma pisse et qui faisait pas bon mélange. J'savais plus quoi faire, pis je me suis souvenu de ce que m'avaient dit les copains : "Tu attends, tu te fais invisible, et tu vas voir ce qu'y trafique comme sorcellerie là-bas derrière, et tu te débrouilles pour revenir entier, ok mon troufion ?"

Alors j'ai avancé vers le comptoir, pis derrière le comptoir, pis j'ai approché du rideau rouge sang en plastique et je l'ai doucement écarté, tout doucement et j'suis rentré dans cette pièce, y faisait froid comme au milieu de l’hiver, y avait une petite lumière rouge au plafond donc je voyais où je marchais mais je voyais surtout les bouts de viande qu’y avait partout, qui pendaient qui traînaient y en avait dans tous les coins, je faisais tout pour pas regarder mais c’était pas possible, y avait une tête de cochon qui me fixait, sa langue qui pendait, toute noire ou violette ou bleu foncé, et y avait une jambe énorme, et plein de morceaux que je savais pas c’que c’était… Mais j’avais pas le choix, alors j’ai fermé les yeux et j’ai pensé très fort à ma maman que j’connais pas mais que j’imagine tellement belle et tellement gentille, aussi au Chacal, à Fredo, à Choupette, et j’suis arrivé à la porte du fond sans m’en rendre compte, j’ai respiré expiré inspiré et je l’ai ouverte d’un seul coup, pour plus avoir à y penser, et c’est là que je l’ai vu, mais pas du tout comme je l’imaginais, l’Sécateur il était bien là mais y faisait rien de bizarre, y avait ses fringues bien étalées par terre et juste à côté, y avait Jo qui m’regardait avec des grands yeux tout ronds et alors j’ai compris que c’était ça sa chambre, sa cuisine, sa salle de bains, son salon, même ses chiottes, sa piaule toute entière, qu’y avait même pas de place pour autre chose que son p’tit matelas, c’était encore plus petit que chez moi et plus triste aussi, et Jo y s’est mis à pleurer et à me parler dans une langue bizarre où je pompais que dalle, puis y m’a dit  « Surtout ne le dis à personne, chut ! ».

 

 

Version « Jo »

 

Putain, six ans que je vis dans ce trou à rats, c’est trop, beaucoup trop. Tous les jours je me demande comment j’ai pu tenir jusque là sans m’arracher les globes oculaires et me les frire avec ces foutus rognons de veau, langues de bœuf, gibiers de potence. Ce que je me demande pas, c’est comment je vais tenir aujourd’hui, demain, après-demain. Mieux vaut ne pas y penser. Tout ça à cause de mon enfoiré de paternel, ce ramassis d’ordures qui n’a rien trouvé de mieux à faire dans la vie que picoler, jouer, et accumuler les dettes. Alors qu’il est incapable de sauver la moindre petite pièce de sa névrose alcoolique. Souvent je me dis que s’il n’y avait pas ma mère et ma sœur ça fait longtemps que je l’aurais buté, éviscéré, étranglé,  et enterré, ou non tiens, qu’il pourrisse dans sa chair et se fasse déchiqueter par les loups, géniteur ou pas qu’est-ce que je m’en branle moi de ce qu’il est allé forniquer avec ma mère il y a trente quatre ans de ça. Comme on dit chez nous, "Si tu ne te trouves pas d'ennemi, songe que ta mère en a mis un au monde ». Dans mon cas, c’est plutôt dans son lit qu’elle l’a mis mon ennemi, ma mère. Qu’est-ce qu’il m’a apporté dans la vie, dites-moi ? Mis à part la vie elle-même ? Et merci, quelle vie. Rien. Que dalle. Que des emmerdes. C’est à cause de lui que je suis là, bordel ! Pas d’autre choix que de m’expatrier pour pouvoir payer ces foutues mensualités, et qu’on nous foute enfin la paix. Plus que deux ans.

Putain. Encore deux ans.

Alors je suis là, dans une boucherie, non mais qu’est-ce que je fous dans une boucherie ? Moi qui n’ai jamais travaillé de mes mains ? Moi qui déteste tant le sang ? Moi qui suis Bulgare de naissance et de cœur, et ma femme, et mes enfants ? Car bien sûr, il fallait qu’il aille fricoter avec le milieu. Parce que juste des dettes, c’était pas suffisant, il fallait aussi qu’il y ait chantage, menaces, menaces sur ma famille. Ah ils savaient qui était capable de rembourser la dette, et qui ne l’était pas surtout. Les salauds. Et qu’est-ce que je peux faire ? J'ai tout retourné dans ma tête dans tous les sens encore et encore, mais rien à faire. Je ne trouve rien à faire.

Bien joué le père Karaguiozoff. Que tu crèves en enfer. Que ton nom soit maudit. Et le mien. Amen.

Comme tous les soirs après avoir fermé boutique, j’en étais là de mes pensées, quand ce môme a débarqué dans mon trou. Ah ça, il m’a foutu une belle frousse. J’en ai même presque pleuré tellement il m’a surpris, tellement j’étais à bout. Ça fait tellement longtemps que je suis seul, on peut pas vraiment dire que les gens du quartier m’ont ouvert les bras. Pour mon malheur je ne suis pas d’un naturel très liant, je sais. Pourtant je fais des efforts, je suis toujours impeccable,  et je peux vous dire que c'est pas facile avec le métier que je fais ici mais maman m’a toujours dit qu’il fallait être propre sur soi quoi qu'il arrive, car c'est c'est la seule chose qui nous différencie des animaux. Et je crois qu’elle a raison. Mais j’ai trop la haine. Ils doivent le sentir. Et puis ma vie n’est pas ici et ne sera jamais ici. Je ne suis qu'un passager clandestin de cette ville, je vis en pensée à Pazardjik. Tenir, mon leitmotiv.

Mais il faut croire que la solitude quotidienne a joué sur mes nerfs plus que je l’escomptais. Quand il est apparu là, avec sa grande dégaine, ses yeux exorbités, ses mains tremblantes, ses fripes sales et trop petites pour lui,  j’ai cru qu’on venait me chercher, que c’était fini, qu’il allait me faire la peau. Ou alors j’ai cru me voir, un alter ego misérable, pouilleux et irrécupérable. Ou alors j’ai cru voir mon fils, lui que je ne peux pas protéger aujourd’hui.

J’ai donc paniqué. Ou peut-être même espéré la fin du cauchemar.  Mais je n'ai pas le droit de penser ça, et il ne faut pas qu’on découvre que je vis ici. Si je rentre sans avoir tout payé, je sais bien que tout pourrait nous arriver. Pas de fuite possible.  Et je ne peux pas le permettre, pas après tout ce que j’ai enduré ici, pas après tout ce qu’on a sacrifié, Chriska et moi.

Donc je l’ai supplié de se taire, de ne rien dire à personne. « Chuuut… »

Et puis je me suis calmé, je l’ai invité à s’asseoir à côté de moi, et on est restés longtemps sans rien dire. Ce gosse je sais qui il est, le pauvre. Six ans que je le vois errer dans le quartier, entouré par certains que je ne veux même pas connaître en peinture. On l’utilise, on le malmène, on le tabasse, la plupart du temps il est comme le souffre-douleur de la rancœur d’ici, et puis on le chouchoute un peu, on lui donne l’illusion d’une affection. Pauvre gosse. Ce n’est pas parce que je suis dans ma boutique constamment que je ne vois rien. Au contraire. Vous n’imaginez pas tout ce que l’on observe dans les rues, à différentes heures de la journée, ou de la nuit d’ailleurs.  En six longues années je peux vous dire que bien des choses ont commencé à changer par ici. Par exemple ces foutus flics je les vois partout, toujours plus nombreux, toujours plus souvent. Et toujours plus présents, plus agressifs. Alors moi, je me terre encore plus. Et je sais que j’ai encore la chance d’être Bulgare, et pas Marocain, Algérien, ou Malien ou Togolais. Mais sûrement plus pour longtemps, vu le train où vont les choses. Ah je vous dis qu’on n’a rien à envier à ce pays-ci, « terre d’accueil », « égalité des chances », heureusement que de ça, au moins, je peux en rigoler. Le leurre des sociétés occidentales modernes. Quelles belles valeurs, quelle humanité, quelle belle leçon de vivre ensemble, quelle répartition des richesses, quel respect de la masse ! 

Kойто гроб копае другиму, сам пада в него : celui qui creuse la tombe de quelqu’un, tombera lui-même dedans.

Finalement, ce soir là, j'étais bien content qu'il débarque mon pauvre gosse. En voilà peut-être un qui va m'aider à tenir. Deux ans. Tic, tic, tac…

 

 Texte de Christian

 

Bulgare Saint-Lazare

 

Ça s’était passé comme ça. Je venais de les quitter. Mais pourquoi est-ce qu’ils créchaient Porte de Clichy ? Et maintenant fallait que je rentre … Porte de Versailles. T’imagines le trajet en métro à dix plombes du soir.

Déjà pour aller jusqu’à Guy Moquet fallait suivre toutes ces rues grises … Je détestais Paris, ce Paris de Pompidou. Je me revois encore au pied de ces escaliers noirs et ce quai … crade. Et surtout ça puait ! Une odeur métallique … un mélange d’urine et de sciure.

Maintenant, il fallait attendre ce foutu métro. Tu me croiras pas, sur cette ligne, c’était encore les vieux wagons en bois. Et à cette heure là, on poireautait vingt, trente minutes.

La station était quasiment déserte : un balayeur, une vieille avinée et … un homme en costard, plutôt chicos, des pompes en croco. Qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? Et à cette heure ? Sur le quai d’en face, deux hippies entouraient une guitare. De temps en temps, la vieille leur lançait une bordée d’injures.

Sinon … le silence.

Je m’étais mis à faire les cent pas. Je regardais sans les voir les carreaux de faïence blanche, les vieux panneaux de pub … l’ennui. Je passais devant le distributeur de chewing gum … hors service.

La rame de métro d’en face arriva dans un bruit de roulement mécanique …

Le chicos m’empoigne par les épaules et me plaque contre le mur et le distributeur.

« Aide-moi »

J’ai la tête en feu.

La rame redémarre, l’homme me parle mais je n’entends plus rien. Je ne comprends pas ce qu’il me dit. Je suis paralysé.

« Aide-moi ». Il m’agrippe par les bras. Il me fait mal.

« Ils sont là, regarde … police … tais-toi »

Je ne comprends rien, la peur, la trouille … Qu’est-ce qu’il me veut ?

« Bouge-pas … tu les vois pas ? »

De la tête, il me désigne le balayeur et la vieille pocharde. Il parle avec une sorte d’accent russe.

Mon métro arrive.

« Vite on monte … toi et moi »

Il me jette dans le wagon … vide … Je ne sais plus quoi faire. L’angoisse me presse la tête.

Mais je commence à le voir : brun, presque noir et ses yeux bleus me percent. Il n’est pas plus grand que moi, mais il me tient fermement. Je suis hypnotisé par sa chaîne en or autour de son cou. Ce type est une caricature.

« Où tu vas ? »

« Ben … je descends à Saint-Lazare, c’est ma correspondance »

« Je viens avec toi … Faut pas qu’ils me trouvent »

« Mais … »

« Je suis bulgare … à l’ambassade et eux … c’est police, KGB, russes … tu m’aides »

Jusque là, ma conscience politique se limitait à la lecture du Nouvel Obs, voire, quand j’étais en colère, à celle de Libé. Alors … l’aider …

« Je m’appelle Jo »

Je m’attendais plutôt à Milos ou Sacha … mais je n’arrivais pas à trouver ça drôle.

« Faut aller ambassade … très vite … après moi Belgrade et sauvé »

« Mais qu’est-ce que je peux faire ? »

« J’ai perdu argent, mais regarde, tu vois … »

Il me met des cartes bizarres sous le nez, avec des cachets, style étoiles rouges.

« Tu me prêtes argent pour aller à l’ambassade … et demain tu y vas … je te jure on te le donne et on te donne plus … je t’écris qui tu demandes »

Il me lâche, sort un carnet et écrit : Jo, suivi de son nom (avec plus de consonnes que de voyelles) et l’adresse de l’ambassade.

« Donne ton nom toi aussi » Il me tend le carnet.

Panique … J’ai pas envie de le revoir ce type. Je vais lui filer son argent et basta. Je lui écris n’importe quoi.

On arrive à Saint-Lazare. Il ne me quitte pas. Je n’ai qu’un billet de cinquante francs. Cinquante balles, c’était une somme pour moi !

Il prend l’argent … et un air d’espion traqué, regarde autour de lui et détale vers la sortie.

Mes jambes flageolent. Je poursuis mon trajet en soupçonnant tout le monde.

Pourquoi ces agents me regardent ? Et cette voiture devant mon immeuble.

Les jours passèrent, ma paranoïa aussi. Je ne me retournais plus dans la rue et les passagers du métro ne semblaient plus me dévisager. Au contraire, je repris mes habitudes : j’observais les gens.

Et là, dans ce wagon, en train de parler à cette jeune fille timide : c’était Jo !

Il n’avait plus l’accent bulgare, son costume était plus discret, il avait une cravate. J’arrivais à entendre quelques bribes de son bagou :

« Ma mère, elle est très malade, elle m’attend, et … »

Et je le savais pourtant, en Bulgarie, c’est Sofia.

 

Du point de vue de Jo

 

Ce soir je suis à sec. Plus une thune, rien, nada. J’avais quelques billets et puis … Vincennes, et ça n’a pas sourit. Il me faudrait juste un début de petit quelque chose et je pourrais me refaire.

En attendant je suis là sur ce quai de métro, sapé comme un mylord : tout ce que j’ai, je le porte sur moi. C’est pas la fête ce soir, entre un balayeur et une vieille clocharde.

Oh oh … mais ce jeune qui vient d’arriver … c’est le pigeon idéal. Un peu naïf qui se la joue : cheveux longs, veste afghane, sûr c’est un intello gauchisant. Il faut que je lui invente une histoire.

Je vais lui faire le coup du réfugié … du réfugié … yougoslave ou non plutôt bulgare, c’est encore plus loin. Mon vieux Jo, on improvise. Dès que le métro arrive je le bouscule … là maintenant …

C’est bien parti, il sait plus où il est. A voir ses yeux il est près de faire dans son froc. Faut pas laisser tomber la pression. J’ai amorcé mon histoire, comment je vais m’en sortir ? … Comment je vais l’amener à sortir son blé.

Ça y est, je l’ai embarqué dans la rame. Un coup de bol : y’a personne. Attends, je vais lui sortir mes tickets d’entrée de l’hippodrome : tout en couleur, surtout du rouge, des étoiles. Je lui fais passer sous le nez, rapide, il n’y voit que du feu. Il a pris ça pour des papiers d’ambassade !

Bon, j’ai réussi à lui faire croire qu’il me faut de l’argent pour rentrer à Belgrade ( c’est où Belgrade ? ) … Des fois je m’étonne moi-même … Et le coup du carnet avec mon nom … si avec ça il arrive à l’ambassade. Il m’écrit même son adresse, il est vraiment poire.

 

Saint Lazare, j’espère qu’il va craquer. Pourvu qu’il n’ait pas monnaie … Cinquante balles, bof … Je vais pas miser gros. Enfin, pour un petit pigeon … Allez Ciao bouffon, demain je retente ma chance.

Un mois, deux mois que je galère … La scoumoune … Je parle, je parle … Je n’écoute même plus ce que je dis … pourtant elle me regarde, la gamine … peut-être qu’elle me croit … Va falloir jouer serrer : j’ai juste une heure …

 

  Textes de Corinne B.  

 

Du rififi dans la rate à Touille

 

Ça s’était passé comme ça, rien ne présageait ni le succès ni le drame.

Bon, moi c’est Bob, pas de famille et baladé de foyer en foyer car d’un naturel fugueur ;  je finis scratché dans la rue  où je connus mon pote Jo.     

Jo est un pur, polack ou bulgare, un truc du genre. J’l’ai kiffé dès le premier soir. J’venais d’sortir d’une baston où j’m’étais pris une mornifle en plein tarin. Tout caïd que j’étais, sans mon gang et sanguinolent, j’me tapais la honte de m’être fait dérouiller comme un bleu. Je zonais quai de la Daurade. Le bitume était luisant comme une peau de phoque, la nuit vidait les rues et le froid me gelait les crocs. J’cherchais un coin narpé pour coincé la bulle le temps d’me r’faire. J’reluc un mec qui l’avait trouvé en se réchauffant d’un micro feu. A son regard, j’l’ai senti aussi paumé et seul que mes zigs. Alors ça a tout de suite collé. Il était sapé comme un milord, costume noir et chaine en or, mais il créchait dehors. Il m’a soigné d’un mouchoir crasseux et puis il a jacté, jacté… je ne sais pas combien de temps car j’ai roupillé. Je me souviens juste du son de sa voix qui me réchauffait le cœur. Ch’suis pas une baltringue, on n’peut pas m’balader mais ça baignait entre nous. D’habitude les mielleux ça me tanne le cuir, mais Jo c’est un vrai gentil, attentionné, qui me cause même si je n’lui réponds pas, rapport au fait que je ne peux pas parler. Les autres, du coup, ils ne me considèrent pas alors que Jo, rien qu’à mes regards et aux sons que je lui lance, il interprète et continu sa jactance. Alors après la nuit passée côtes à côtes pour ne pas crever de froid, me demandant toujours si ce n’était pas un d’ces nazbrocs déjantés, je l’ai suivi jusqu’au Capitole. Le mec a sorti de son sac un violon et posé une casquette sur le sol à nos pieds.  Il s’la pétait pas car il dit  comme pour s’excuser : « tout le monde en jouer dans pays à moi ». Il m’a bluffé complet avec son aisance et ses mélodies. Un vrai cador mon pote. Les pièces tombaient et nous sommes vite allés au troquet où j’ai dévoré de balèzes croissants beurre.  Un p’tit Noël quoi. J’me suis dit, toi j’suis pas prêt de te lâcher, j’serai ton ombre et ton protecteur. Les jours se sont passés et les passants l’applaudissaient et nous, on se régalait.

Puis des rupins sont venus l’entretenir, dans un charabia et Jo les a suivis. Je l’attendais tous les jours dehors. Puis il a eu du pèze alors il a pris une piaule et pendant une année, c’est là que j’me la suis coulé pépère.

J’ai du flairé un os, car aujourd’hui je veux accompagner le magicien des notes. Jo, il dit pas non. Je poireaute à la sortie des artistes de la Halle aux grains ; puis j’esgourde du barouf à l’entrée principale : un car de flics déboule pour embarquer mon Jo. Je me déchaine et on me repousse. Rien à glander de moi les condés. Ils se tirent avec Jo. Puis un gars, entouré d’excités le soutenant, sort sans me remarquer. J’ai tout de suite compris que c’était lui l’ennemi. Alors je me suis précipité sur le cave, je lui ai réglé son compte. Son beau costume j’le mets en pièces. J’lui défonce l’estomac et la rate, j’lui laboure les chairs et lui bouffe son air. A terre, je le lâche car trop s’en mêle. En plein rififi, on essaye de m’alpaguer, en vain. J’entends des « monsieur Touille, monsieur Touille, répondez nous ».  J’me tire sans demander mon reste. Je me planque là où j’avais rencontré Jo. A l’affut, je l’attends, à nouveau sanguinolent.

                                                           

 Du point de vue de Jo

Pas parler bon français. Je arrivé France 2009. Sentir seul, pas savoir où aller. Dormir près fleuve à Toulouse et trouver Bob. Bob aimé moi et moi aimé Bob. Hiver froid pareil Sofia.  La nuit je couche contre pelage chaud. Réchauffer moi. Lui jamais tranquille. Accompagner moi faire manche et nous amis. Beaucoup de chance avec violon grand-père à moi.  Maintenant bien manger et avoir appartement depuis moi travailler orchestre du Capitole. Je photos à moi dans journal et programme. Je maintenant beaucoup d’amis musiciens. Mais moi toujours aimé promenade avec Bob. Lui jamais me déranger quand moi musique. Tous les jours joué Halle aux grains. Pendant un an tout bien passer mais moi remarquer toujours même homme, tousser quand moi commencé jouer. 

A chaque fois pareil, lui attendre violon moi glissandi ou pizzicati en solo, me regarder et tousser. Moi devenir fou. Parlé à collègues, à chef d’orchestre, eux dire pas être possible. Moi plus pouvoir concentrer. Mal à dormir. Repenser tout le mal de ma tête. Raconter tout à Bob, pourquoi quitter pays et famille à moi. Pas pour argent, pour punir moi. Moi faire le mal. A Sofia moi marié. Avoir un enfant. Moi pressé le matin, prendre voiture et reculé dans carton. Ecrasé carton. Mais dans carton, enfant à moi, caché pour faire surprise. Moi écrasé garçon à moi. Lui 3 ans. Lui mort ma faute. Femme dire moi assassin. Famille plus me parler. Justice rien me faire. Moi vouloir me punir. Partir avec violon, car violon pleurer dans musique. Douleur dans violon. Moi partir à pied pour ne plus être, ou souffrir. Arriver Toulouse et trouver humanité dans Bob, chien perdu. Lui et musique redonner un peu force. Quand moi jouer, jouer pour Elias. Moi retrouver lui. Moi être avec.

Dans Halle aux grains rien pouvoir faire. Homme s’appeler monsieur Touille et être abonné depuis très longtemps. Jamais avoir fait problème. Lui tout casser ma musique. Tout le monde dire, moi génie. Tous les autres musiciens applaudir, même aux répétitions. Moi fermer les yeux. Trouver Elias. Mais monsieur Touille lui tousse. Tous se lèvent et ovationnent mais monsieur Touille tousse.

Ce soir, spécial anniversaire naissance Elias. Bob doit le sentir. Dès le matin, lui mettre tête sur mon cuisse. Lui lécher ma main. Lui vouloir venir concert. Lui attendre dehors. Moi premier violon, entame le 24ème caprice de Paganini. Je retiens mon souffle. Ferme les yeux, pour toi Elias. J’entends tousser. Une toux forcée. J’ouvre les yeux vers bruit perturbateur. C’est monsieur Touille, toujours lui 2ème rang. Je arrête jouer et devenir dingue. Sauter dans la salle sur monsieur Touille. Taper de toutes mes forces et plus me souvenir. Embarquer par police. Dehors Bob veut venir. Police veut pas. Entendre dire Bob mordre monsieur Touille au ventre.

Quand, je sortir pas aller maison. Aller quai Daurade. Je sais Bob aller là-bas. Bob besoin de Jo. Demain reprendre route avec violon et Bob.

 

 

 Textes de Corinne P. 

 

Stop pour là-bas, gare!

 

Ça s'était passé comme ça. Je devais me rendre à la gare Matabiau prendre le train pour Barcelone. Le vent d'autan soufflait fort, mais le ciel dégagé semblait de bonne augure en ce début de vacances de Pâques. J'attendais patiemment le bus en lisant le courrier des lecteurs de Télérama dont j'appréciais l'humour et la pertinence. Malgré mon esprit occupé, je trouvais le temps long: déjà deux fois que l'horaire du prochain bus passait en vain. Peut être étaient-ils en grève? Ne voyant toujours rien venir et ne sachant qui déranger en cette heure matinale, je me résolus à faire du stop, comme aux temps héroïques de mes années d'insouciance.

La chance était plutôt avec moi: une grosse Mercédes noire un peu démodée s'arrêta rapidement, avec à son bord un homme d'une trentaine d'années. J'aurais préféré que ce fut une femme ou un couple de personnes âgées, pour ma tranquillité d'esprit. Mais avais-je vraiment le choix? L'heure tournait et l'objectif restait d'attraper mon train.

 D'abord peu loquace, le gars qui conduisait se présenta et me proposa d'en faire autant. Avec un fort accent slave et dans un français approximatif, il me dit se prénommer Jo, qu'il était bulgare et depuis peu arrivé en France. Je tournai poliment la tête dans sa direction tandis qu'il me parlait et croisai son regard clair qui illuminait un visage mat, bien rasé, encadré de cheveux noirs et drus. Il avait vraiment quelque chose de pas net avec son costume beige et sa chemise noire largement ouverte sur un torse que je devinai poilu, où pendait une chaîne en or si énorme que son seul dépôt au mont de piété m'aurait permis de payer les factures en souffrance. Mais bon! depuis longtemps, j'avais appris à ne pas me fier aux apparences: les gens trop propres sur eux ne sont pas forcément les plus ouverts. S'il avait un air zarbi, tant mieux !

Pour sûr, mon compagnon de route était loin d'être un ange. Il n'arrivait pas à garder son calme face aux véhicules coincés comme nous dans ce foutu embouteillage. « Quel bordel aujourd'hui! Ces vieux cons de chauffeurs de bus, manifestent encore! Z'ont qu'à driver des taxis, verront s'ils seront aux 35 heures! Des nantis, pensez pas? ». Je me refusais à répondre, me contentant d'un « hum » de circonstance, de peur de le mettre vraiment en colère si je lui avais fait part de mon point de vue. Et sans me demander mon avis, il tourna brusquement dans une rue sur la gauche, prétextant un raccourci pour la gare. Je commençais à me faire du souci.

Soudain pris d'une envie de fumer, il me proposa une cigarette. Je déclinai son offre expliquant une énième tentative pour arrêter définitivement ce fléau. Il insista cependant pour que j'attrape un paquet dans la boîte à gants. Stupeur! Près d'un Dunhil flambant neuf, un pistolet tout aussi rutilant que je m'oblige à considérer comme un vulgaire jouet. Sans laisser paraître mon émoi, je me saisis du paquet de cigarettes, l'ouvre d'une main en retenant tant bien que mal des tremblements, et lui en propose une. Il la prend et me gratifie d'un sourire: deux dents en or scintillent au milieu de son visage crispé. Qu'est ce que je fiche dans cette galère? Un chemin détourné, un flingue dans la boîte à gants et maintenant l'odeur doucereuse de ces clopes que je n'ai jamais aimées. Alors que je cherche en vain un sujet pour faire diversion, son portable sonne. La clope au bec, une main sur le volant, l'autre suspendu à son oreille, il répond d'une voix forte et rocailleuse.

« Ouais ma poupée, vais pas tarder. Fais toi la plus belle possible, va falloir assurer. Da... Tu vas les impressionner. Et magne toi, MOЛЯ! «

Le dernier mot, prononcé dans sa langue, me fait sursauter. A qui peut-il bien parler de la sorte? A coup sûr, c'est un proxénète! Faut que je me sorte de là... Mais nous voici sur la rocade. Pas moyen de sauter. Va falloir que je sois patiente. Et puis si je saute, je ne pourrais pas récupérer mon sac à dos posé sur le siège arrière. J'en suis là de mes réflexions lorsqu'il me dit d'un ton tranquille mais sans ambiguïté: « je fais juste un petit détour par Jolimont. J'ai quelqu'un à récupérer et nous irons ensuite dans le quartier de la gare ».

C'est certain, une putain qu'il va mettre sur le trottoir non loin du Canal. Et moi dans tout ça! J'en sais trop: le flingue, les prostituées, peut être des trafics illicites. Je tourne en rond dans ma tête: faudrait pas me retrouver sur les trottoirs de Sofia, sans compter que j'ai passé l'âge! Enfin la voiture se gare devant un immeuble sans charme. Jo sort de la Mercedes. C'est le moment de fuir! Mais non, il reste là accoudé à la portière. Je le devine petit mais suffisamment baraqué pour me neutraliser si je tente n'importe quoi.

 

Alors que j'essaie d'échafauder un plan pour me tirer de là, la porte de l'immeuble s'ouvre. En sort une superbe poupée d'une dizaine d'années, habillée comme un sucre d'orge qui se précipite vers Jo. « Papa! » elle crie, en sautant dans ses bras.

L'homme la dépose tendrement à l'arrière de la voiture: « Bon, faut plus traîner: Corinne a un train à prendre et toi, ils t'attendent tous pour la communion. Tiens, tant que j'y pense. Le jouet de ton frère, faut pas l'oublier, on lui a promis ».

Et il lui tend le flingue en plastique.

 

Du point de vue de Jo

 

Ouf, ça y est, ma journée est finie! Ce boulot, c'est une change, dommage qu'il soit si loin de chez moi. Par contre, plutôt sympa la Mercédes de l'entreprise! Le patron me la prête pour aller chercher le client, et aujourd'hui exceptionnellement. Faut dire que le patron, y a longtemps que je le connais. Il est de Sofia, comme moi. C'est grâce à lui que je suis ici. Ce boulot m'a permis de faire venir toute ma famille. Pour sûr, on habite un quartier un peu pourri pas loin de la gare, mais c'est toujours mieux que ce qu'on avait en Bulgarie. Et puis qu'il m'a dit le patron: « Jo, pour vendre des voitures d'occasion, faut être bien habillé! ». Alors moi, je suis fier de mon nouveau costume. Et puis avec cette chemise noire, quelle classe! Je crois que ma chaîne en or aussi doit impressionner. Le seul problème avec cette bagnole, c'est la radio. Elle capte rien! Alors je m'ennuie un peu. Tiens, une nana qui fait du stop. Vais la prendre, elle me fera la conversation. Et puis elle a l'air gentille. Doit aller à la gare avec son sac à dos. En plein dans le mille!

Je balance son sac à l'arrière et nous voilà partis. « Je m'appelle Jo, je suis Bulgare. Vous vous en seriez douté, ah, ah! Depuis peu dans votre beau pays. Il fait beau par ici, par contre ce vent, il rend fou! ». Elle me regarde. Pas vraiment l'air à l'aise. Je dois l'impressionner avec ma belle bagnole. Merde des embouteillages! « Quel bordel aujourd'hui! Ces vieux cons de chauffeurs de bus, manifestent encore! Z'ont qu'à driver des taxis, verront s'ils seront aux 35 heures ! Des nantis, pensez pas? ».

Pas l'air vraiment d'accord la nana. Bon, j'en ai marre, je tourne à gauche c'est un raccourci. Pas l'air vraiment rassurée non plus. Je vais lui proposer une clope, ça va la détendre. Ah, fume pas la belle mais moi, une petite Dunhil! « Pourriez m'attraper les cigarettes dans la boîte à gants? ». C'est mes dents en or qui l'impressionnent comme ça? Pas l'air dans son assiette. Tiens, le portable. «  Ouais ma poupée, vais pas tarder. Fais-toi la plus belle possible, va falloir assurer. Da... Tu vas les impressionner. Et magne-toi, MOЛЯ! «

C'est sûr, elle se demande à qui je parle comme ça. Je vais lui faire la surprise. Hop! la rocade, ça va plus vite. « je fais juste un petit détour par Jolimont . J'ai quelqu'un à récupérer et nous irons ensuite dans le quartier de la gare ».Pas l'air d'accord ma voisine, toujours pressés ces Français. Ah, nous y voilà! Je gare la voiture et attends ma poupée. C'est elle! J'adore quand elle me dit « Papa! », je la serre dans mes bras un court instant, l'assoie dans la voiture et nous voilà repartis. « Bon, faut plus traîner: Corinne a un train à prendre et toi, ils t'attendent tous pour la communion. Tiens, tant que j'y pense... » Et je lui tends le jouet que j'ai promis à son frère: un superbe pistolet en plastique si beau qu'on dirait un vrai.

 

 

  Textes d’Olga  

 

Caviar russe

 

Ça c’était passé comme ça. Je travaillais dans mon bureau. Comme d’habitude. La journée était très calme, je me sentais particulièrement inspirée et j’étais absorbée par mon activité. Comme souvent mon portable était en silence. Je n’aimais pas être dérangée en plein travail. Par hasard, au moment où j’ai tourné la tête, j’ai vu l’écran de mon téléphone s’allumer. Quinze heures vint-sept. Le numéro qui s’affichait m’était bien connu. C’était Jo. Un type que j’avais croisé par hasard lors d’une conférence à Toulouse. Les années sont passées et Jo ne cessait pas de me surprendre. Il appelait trois fois par an environs, en me proposant à chaque fois de participer à ses « affaires ». Des histoires à la con. Ces « affaires » ne m’attiraient pas et d’ailleurs, je ne comprenais jamais le sens de ce qu’il entreprenait. C’était surement louche à mon avis. Néanmoins, je l’écoutais toujours avec délectation, pour ensuite décliner sa proposition avec tact et respect. Son accent et sa manière de s’exprimer m’amusaient énormément. Je ne pouvais jamais me refuser le plaisir de l’entendre. Aucune de ses histoires ne tenait debout. Peu importe ce qu’il racontait, j’avais du mal à rester sérieuse sans exploser de rire.

Je le trouvais tordu, sans qu’il soit méchant, malgré son apparence physique et surtout ce qu’on pouvait deviner derrière ses origines, rien qu’à sa manière de regarder. Il fixait son interlocuteur sans le lâcher et ses yeux bleus claires ressemblaient à un scanner… Il donnait toujours son opinion surtout sans qu’on le lui demande. Il parlait sans faire des pauses et déstabilisait tout être vivant par …

Sa culture générale était impressionnante. Il savait tout sur tout. Il était toujours au courant…

Jo, d’origine bulgare était un jeune homme, contant à peu près trente-cinq hivers. De  taille moyenne, il troublait par sa carrure : baraqué, musclé et féroce… Tous les matins, sans exception aucune, il faisait ses pompes. Il se levait, sans avoir de réveil, tous les jours, à la même heure. Six heures pétantes. Et comme tous les matins depuis longtemps, il se préparait avec beaucoup de précession pour sa journée. Une heure. Exercices physiques, quarante minutes, une douche froide, cinq minutes, il frottait son corps avec la serviette avec insistance. Jo brossait ses dents, deux minutes, son regard perçait le miroir… Quatre minutes était consacrées au rasage, une des choses à laquelle Jo accordait une importance particulière. Une minute pour peigner soigneusement sa chevelure brune et épaisse. En trois minutes, il mettait un boxer, toujours du jour et des chaussettes, il boutonnait une chemise et rentrait avec élégance dans un de ses costumes. Tout était noir. Cette couleur lui plaisait et allait soulignée la blancheur de sa peau en hiver et son bronzage en été. Cinq minutes restantes pour rassembler toutes ses affaites… peu nombreuses. Toute sa vie tenait dans un gros sac de voyage « Nike » noire. Et… Juste avant de refermer la porte dernier lui, il mettait ses chaussures. Les santiags, achetées lors de son voyage en … Noirs et toujours en très bon état.

Dernier regard lancé dans le miroir. Il était sans exception fière de ce qu’il voyait. Un bel homme soigné et bien habillé. Les cheveux bien en place, le rasage impeccable. Les vêtements propres et repassés. Le corps entretenu, l’âme n’est pas souffrante. Ce qui venait de mettre une touche personnelle, son look à lui… La chemise ouverte, un peu trop à mon goût, et sur son torse poilu, une chainette en or. Une de ces croix massive…

Jo parlait de Dieu, comme il parlait de tout et n’importe quoi… Il n’allait pas à l’église, mais Dieu était présent sur son chemin de vie.   

Il quittait sa chambre toujours à sept heures et il ne savait jamais quelle sera l’endroit du soir. Il prenait le temps pour s’attabler. Il prenait son petit déjeuner tranquillement. En dégustant. Il lisait le journal pour être au courant de la politique et de l’état du monde…

Assis, il prenait le temps de voir la vie défiler. Il profitait de cette heure encore assez calme pour se permettre de faire ce qu’il se refusait dans la journée, pris par ses occupations… Draguer. Il draguait tout ce qui avait des jambes avec une paire de sein. Sa manière d’aborder une femme n’était ni vulgaire, ni galante. Je pouvais bien le juger, car notre rencontre avait commencé ainsi.

- Bonjour, Madame…

- Oui, bonjour.

- Svp, pourquoi être seule vous ce soir ?

- Qui vous a dit que je sois seule ?

- Je vous observer toute la soirée…

- Etes-vous un espion !? (rire)

- J’aime espion avec les jolies femmes !

- C’est votre hobby ou vous faites ceci professionnellement ?

- Svp, moi voir vous n’êtes pas commode.

- Je n’aime pas être draguée par n’importe qui…

- Oui ! Svp, pardonnez-moi. Ma prénom Jo, tous les gens me connaitre…

- Enchantée, je m’appelle Olga.

- Ah, vous russe, moi connaitre la Russie. Très joli pays ! Belles femmes en Russie ! Vous parlez bien français.

- Merci. J’aimerais partir ? Je vous laisse.

- Votre mari vous attendre à la maison. Moi, comprendre.

-  J’étais ravie de faire votre connaissance. (je commence à me déplacer, il me suit vers la sortie)

- Svp, ne pas partir maintenant. Nous aller boire un verre. Je inviter vous.

- Non, merci, je suis fatiguée et j’ai envie de rentrer.

- Moi, vous amener chez votre mari. Une femme belle et seule n’est pas bon. Danger, les monsieurs méchants dans la rue. Vous très belle. Femmes slaves toujours très belle. (je continue à avancer à travers la foule, il me suit sans arrêter de parler, je trouve la porte et je sors en me précipitant, je lance le dernier)

-  Au revoir. (je parviens à ne plus être suivie, possible qu’il me laisse partir tout simplement, mais pas loin… une fois dans ma voiture je reçois son coup de téléphone… Avec sa voix très fière, il m’annonce qu’on ne pouvait pas s’enfuir si facilement de Jo… Je n’attends rien de grave dans ce qu’il dit, mais il me parait juste trop étrange… Je me sens intriguée et je le revois dans la journée pour un déjeuner. Je découvre une personnalité débordante…)

Donc, Jo draguait par pur plaisir de l’instant. Aucune femme n’avait jamais pu craquer son cœur. Il ne s’était jamais marié. Il ne couchait pas avec les femmes non plus. En disant qu’à son âge, qu’il considérait avancé, il n’avait plus besoin de cela. Une femme voulait dire des ennuies… Il n’en avait pas envie. Pas besoin. Il avait envie de se sentir libre. Il était libre…

Il ne vivait nulle part, ses affaires étaient entreposées dans un garde meuble, qui visitait de temps en temps. Un canapé blanc en cuir, quelques meubles en bois massif… jolies chaises, style…

Il y avait dans la vie de Jo, une voiture… Elle était verte. Pas noir, non. Un vert très foncé. Intérieure était noir et les sièges en cuir. La voiture de Jo était importante. Il passait beaucoup du temps sur la route.

Quinze heures vint-sept. Je décroche. Tout s’accélère. Jo parle toujours vite, mais cette fois je sens une précipitation différente.

- Oui, Jo.

- Viens, stp Olga. Moi, besoin aide.

- Je ne sais pas ce que…

- Très important pour moi !

- Mais…

- Je ne pouvoir pas parler plus. Pas pouvoir expliquer au téléphone. Toi, venir, stp. Ma vie dans tes mains. J’ai une demi-heure. Moi, va t’attendre.

- Je ne …

- 13, chemin du désert à Toulouse, pas loin de toi, toi venir vite en voiture.

- Vraiment, je…

- A tout de suite, chérie !

Il raccroche. J’essaie de rappeler. Il ne répond pas. Je réfléchis un instant, quinze heures vingt-huit. Je rentre dans ma voiture. Je mets le GPS. Arrivée prévu quinze heures cinquante-trois. Je prends la route.

Je trouve facilement. Les routes sont encore libres. C’est une zone industrielle. Le numéro treize a l’aire non utilisé depuis longtemps. L’herbe est haute. Le portail roué ne s’ouvre plus. Il laisse à peine passer une personne. Des grosses voitures sont garées devant. Noires. Je reconnais celle de Jo. Verte. Je me glisse entre les vieux volets du portail. J’empreinte le chemin vers…      

 D’un coup je rentre dans un autre monde. Ma dimension bascule. Je me retrouve dans une salle, une sorte d’hangar géant. Je me sens englouti. Je ressens du froid sans savoir si c’est ma peur ou si c’est l’immensité de l’endroit. Je me demande à quoi pouvait bien servir ce vieux dock abandonné.  Entrepôt d’une entreprise ?!

La halle fait vibrer les voix, tout est grave. Chaque bruit et surtout le silence. Il est le plus menaçant.

Pénombre. Mes yeux commencent à s’habituer. Je remarque deux énormes gars. Armés aux cranes rasés.

Au milieu de ce grand espace, je vois Jo, devenu petit, attaché sur une chaise, son visage calme, son accent toujours si drôle.

- Bonjours chérie ! Merci de venir.

- Bonjour ! Je ne comptais pas voir autant de monde…

- Voilà, elle pouvoir le dire. Elle me connaitre, nous vivre ensemble depuis…

- Jo, explique-moi ce qui se passe !?

Je reste là. Je regarde autour de moi. Je vois les yeux féroces qui me fixent. Je comprends que les gars ne sont pas des comiques. Jo a besoin de moi. Je suis son alibi !?

 

Je vis un moment d’éternité, silence, qui pèse et dans ma tête tout défile à une vitesse folle…

D’un seul coup un des deux se tourne vers moi et me vise avec son flanque… Je le vois nerveux, il hurle…

- J’en ai assez…

Il s’approche de moi, d’un pas long et sur, en me regardant… Son œil est cruel…

Je me réveille… Ma respiration est rapide… Un instant passe… Je me rappelle bien évidemment que Jo m’avait appelé hier à 15 heures vingt-sept et que dans la soirée j’avais regardé avec mon fils le nouveau James Bond « Quantum of solace ». Je souris et cette fois c’est moi qui appelle Jo pour le faire rire…

 

  Textes de Renaud  

 

Un os dans le calva

 

« Ça c'était passé comme ça ». Je devais faire rentrer mes mots dans la tête de Joe, mon meilleur ami, et je les ai donc répétés jusqu'à ce qu'il me dise  : «c'est bon, j'ai enregistré, c'est dans ma boîte, lâche moi». La première fois que j'ai vu Joe, il y a une éternité, pas plus tard que ce matin, il a failli me faire disjoncter, alors que cela ne m'était pas arrivé depuis longtemps : il était assis, droit sur ma chaise, alors que le bistrot était vide . « C'est qui ce clown en costard super classe assis à ma place ?» que j'ai dit à Pierrot, le patron, pendant qu'il me versait mon premier calva et que mon kawa fumait sur le comptoir. Pierrot, comme d'hab, ne m'a pas répondu ; alors je lui ai dit en rigolant grassement : « et il sont où, Lili, Fred et Max, à la manif pour les retraites ? » et j'ai rigolé encore plus fort en imaginant ces trois poivrots qui n'ont jamais travaillé de leur vie, tentés de passer inaperçus alors qu'ils puent comme des putois et qu'ils n'ont jamais réussi à faire 100 mètres en marchant droit, et surtout sans s'affaler par terre comme des merdes ; quand j'ai vu que j'avais réussi mon coup en énervant Pierrot, lui qui n'en manquait presque aucune, des manifs, j'ai pris mon kawa et mon calva et j'ai été à ma table, celle où le gars en costar buvait un café, celle qui se retrouve presque dans la rue quand la baie vitrée est ouverte, comme aujourd'hui. C'est là qu'on aurait la meilleure vue sur la manif qui allait passer devant le bistrot d'ici deux heures et je ne voulais pas louper ça ; d'ici là je pouvais taper une bavette avec ce type. En allant m'asseoir, j'ai vu ses santiags : « merde alors, pile-poile celles de Johnny Harpper, je rêve !», j'ai pensé. Je lui ai proposé de prendre un calva, il a accepté et on a fait connaissance. J'ai remarqué sa chaînette en or à laquelle était suspendue une croix splendide que sa chemise ouverte laissait voir généreusement. Ce mec m'a plu à ce moment là. Trop la classe. Et bien sûr je lui ai plu aussi. Je me suis mis à causer et quand il s'y est mis aussi, j'ai compris qu'il n'était pas d'ici. J'ai essayé de trouver d'où venait son accent, mais peau de balle, pas moyen, je me gourais à chaque fois que je lui faisais une proposition. Bulgare qu'il était, son accent. C'est lui qui a fini par me le dire. Trop la classe !  On a causé pendant deux heures, on s'est tout dit et on s'est tapé des calvas. On est donc devenu amis. Vous ne me croyez pas ? Alors, vous ne savez pas que la vraie amitié, elle se fait en réalité en très peu de temps. On peut tomber amis comme on tombe amoureux. C'est l'échange des premiers regards qui permet cela. Et Joe et moi, on a le même regard : bleu, perçant, celui qui remue en profondeur, celui qui va jusqu'à l'âme.... Et si vous ne me croyez pas, c'est que vous êtes des nases. Et puis, la manif est passée devant le bistrot. J'osais pas me foutre trop de la gueule de ces blaireaux qui défilaient car Pierrot, me surveillait de derrière son bar et il aurait pu me foutre dehors et j'aurais été mal, alors on s'est tu et c'est là qu'on a vu ce qu'on a vu. Immédiatement après, j'ai dit à Joe « suis moi », on a été au fond de la salle et je lui ai dit la version qu'on devait retenir si n'importe qui nous interrogeait, flic ou pas flic.  Dans la vie, faut toujours anticiper les emmerdes et faut pas hésiter à mentir pour éviter les embrouilles. « C'est pas le flic qui a tabassé le jeune et qui lui a foutu les trois coups de grole, derrière le bus, à l'insu de tout le monde et qui a pété la vitrine ; non, c'est le jeune qui a agressé le flic après avoir jeter un pavé dans la vitrine; c'est pas la vérité mais on dira ça si on nous pose la question ». Ça c'était passé comme ça, point bar » J'ai répété ce mensonge plusieurs fois, avant que Joe me dise « c'est bon, c'est enregistré, c'est dans ma boîte, lâches moi » puis j'ai rajouté « personne n'a vu la scène sauf nous,  ; par contre les flics, celui qui a tabassé le jeune et ses deux copains qui surveillaient autour, ils nous ont vu ; j'en suis sûr, je les ai vu nous observer ; c'est à cause de cette putain de baie vitrée qui était ouverte ; alors si on nous interroge on raconte la version que je t'ai dite. Mais on sera interrogé par personne : tu vas voir. On paie Pierrot et on met les voiles dès qu'on peut. Allez, arrête de taper sur ton portable, on y va». Voilà, j'avais assez causé.

Maintenant, je paie Pierrot. Joe, toujours aussi classe, tient à payer sa part ! C'est d'autant plus sympa qu'il sait que je suis super à l'aise. Oui, je lui ai tout raconté : on cache rien à un ami. Je  lui ai même montré le paquet de biftons que j'ai pris à la banque hier. Oui, la dèche c'est finie. j'en reviens toujours pas. Cette tante  inconnue du bataillon qui crève en Australie et vlan : me voilà plein aux as, moi qui vit seul depuis la nuit des temps. Mais personne ne le sait encore. A part Joe. On s'approche donc de la sortie du bar. Pas de flics à l'horizon. « On file », je dis à Joe. On sort tranquilou. On fait deux cent mètres avec les blaireaux qui gueulent à l'unisson sous leurs panneaux débiles. On tourne à droite dans la rue Simonin. Je vise de nous sortir de la vieille ville à travers ses dédales. « Ah les cons », je dis à Joe. Puis je pense aux flics et je ris à me péter la rate. Le téléphone portable de Joe sonne à ce moment là. Je comprends rien à ce qu'il baragouine. Il s'en rend compte et me fait un clin d'œil. Je ralentis à peine l'allure tout en l'observant. Je réalise qu'on a presque la même taille tous les deux. Il fait quand-même sacrément plus classe que moi :  lui on ne l'appellerait jamais « rase moquettes » ! Il est bien trop costaud. En plus il en impose avec son visage rasé de près, son costard, ses santiags et sa chaîne en or qui balance sur son poitrail. Il marche un peu comme un marin qui vient de gagner la terre ferme après une grosse tempête, le Joe. On a le même âge, tous les deux ; comment je le sais ? Mais vous avez oublié qu'on s'est causé pendant une éternité ce matin, bande de nases ! On a trente cinq balais tous les deux, on est presque jumeaux. Sauf que moi, j'ai pas autant de cheveux que lui.  Joe continue à causer en bulgare dans son bigophone et j'y pompe que dalle ... On traverse maintenant la place Montsouris évidemment déserte : les blaireaux ne sont pas encore rentrés de la manif. Je pense à peine à mes biftons dans mon portefeuille. Ni au pognon miraculeux mis sur mon compte bancaire ...tiens je vais m'acheter la même chaîne en or que Joe, je vais me faire mettre des cheveux sur mon crâne et ... bon, faut que je me concentre car on n'a pas encore tout à fait quitté la vieille ville. Y-a-plus qu'à traverser le fleuve par le pont Saint-Louis, là,  juste devant nous. Joe remet son téléphone dans sa poche. On ralentit un peu pendant qu'on traverse le fleuve. On ne se retourne pas. On laisse la vieille ville derrière nous sans y jeter un coup d'œil.

« Vos papiers! ». Merde : le grand flic, celui qui surveillait, nous tombe sur le paltot au moment où on arrive sur le quai d'en face. Je me retourne et je m'apprête à retraverser fissa le pont en sens inverse mais je suis stoppé instantanément par ses deux collègues qui nous ont suivi de près sans qu'on s'en aperçoive. Joe est tranquille comme baptiste et sourit. Trop la classe. Du coup je souris aussi et je cherche mes papiers. Merde je ne les trouve pas. Du coup je disjoncte. Oui, cela m'arrive. Moins souvent qu'avant, mais cela m'arrive encore : ma tête explose, je voies noir, rouge, bariolé, arc-en-ciel et je ne me contrôle plus du tout. J'engueule illico les flics, je les traite d'assassins et je leur dis que d'autres personnes de la manif ont tout vu comme nous  : ils vont voir ce qu'ils vont voir. Bizarrement je gueule en désordre les conneries que dit d'habitude Pierrot, le patron du bar  (les manifs, c'est son dada) sur l'importance de se battre et de manifester ; je leurs dis que, eux, les flics, ils auraient du en être de la manif, car eux-aussi, ils partent à la retraite, non ?,  « Manif, quelle manif ? Qu'est ce que tu nous racontes ? » me dit le grand flic « Y'a aucune manif, aujourd'hui ...si tu parles de celle sur les retraites, elle a été remise à la semaine prochaine ... allez zou, tu pues la gnôle, on t'embarque, ça te dégrisera ...».  J'allais lui péter la gueule, tout flic qu'il était, mais je vois que Joe est toujours aussi calme. Du coup mon coup de sang repart aussi vite qu'il est venu. Je redeviens zen. Puis je regarde une nouvelle fois Joe et son sourire me parait carrément bizarre. Mais je n'ai pas le temps de lui dire quoique ce soit : je reçois  un coup sur la tête et je tombe dans les pommes.

 

Version Joe

 

« да му се не види! », et je répète en français : « merde alors ça fait chier ». J'aurais du savoir que Todor, la brute, allait filer un coup de matraque sur la tête du fêlé. C'est sûrement, d'ailleurs, cette matraque qui a fait croire au fêlé que Todor, Kiril et Nikolaï étaient des flics.

Ce matin tout avait pourtant bien commencé. Je m'étais installé comme convenu près de la porte vitrée, au café qu'on avait déjà repéré. De là la vue sur la bijouterie est la meilleure. Les trois autres devaient arrivés plus tard avec la camionnette, dès que je leur ferai signe. Pour  faire un repérage plus près de la bijouterie, il fallait attendre qu'il y ait davantage de monde dans la rue. Le fêlé est venu s'asseoir à ma table. Le café était vide. Avant, il avait chambré le patron sur des histoires de grèves et de retraite. J'ai vite saisi que le patron, en réalité, il l'avait à la bonne le fêlé. Le fêlé, il ne s'en rendait même pas compte. Le fêlé s'est donc assis à ma table. « C'est la mienne », il m'a dit. J'ai vu que mon look lui plaisait. Il a reconnu les santiags de Johnny Harpper. Ca, ça m'a plu. Il a reluqué avec envie le cadeau de Lala ma chérie : la chaine en or et la croix. Il n'a rien dit sur cette chaîne et il a bien fait. Donc je l'ai laissé s'asseoir à ma table.

Finalement il m'a rendu service, le fêlé. Comme il y avait toujours aussi peu de monde dans la rue, j'ai du rester plus longtemps que prévu au café. J'envoyais régulièrement des textos aux trois autres pour les faire patienter. Je continuais, mine de rien, à observer ce qui se passait autour de la bijouterie. C'était un jour de livraison ; fallait le savoir car les allées et venues étaient très discrètes. Mais moi, je savais. Je pouvais rester longtemps sans que cela fasse bizarre car, vu de loin, j'étais avec un pote. Donc le fêlé me rendait service. Le patron nous reluquait constamment. Je n'aimais

pas ça.

Le fêlé il parlait de tout et de rien. Il était persuadé qu'une manif passerait en fin de matinée. D'abord je l'ai cru. Puis j'ai eu un échange de texto avec Kiril, l'intello de la bande. J'ai su alors que le fêlé se trompait de semaine. J'ai rien dit. Le fêlé, il me plaisait, en fait, pas mal. Je l'ai écouté déblatérer ses conneries. J'ai commencé à lui répondre. Je lui ai dit que je m'appelai « Joe ». Ça m'est venu comme ça. Alors que mon vrai nom c'est Viktor. J'ai bu des calvas avec le fêlé. Heureusement que je tête depuis que je suis bébé car le fêlé il est plutôt solide côté bouteille. Et ça ça m'a plu aussi. Par contre ses histoires d'amitié et de regard bleu, ça, ça m'a plutôt énervé. Il a commencé à s'échauffer grave, là-dessus. Je lui ai dis : « ta gueule ». Pas trop fort pour éviter que le patron, qui me regardait d'un mauvais œil, l'entende. Ça l'a fait taire, au fêlé. Mais je savais qu'il n'allait pas la fermer longtemps. Je commençais à le connaître. J'en ai profité pour faire un texto à Nikolaï, le chauffeur. Je lui ai dit qu'ils pouvaient maintenant venir : il y avait suffisamment de monde dans la rue.

J'ai vu arriver la camionnette qui s'est garée près de la bijouterie, au coin de la rue, au début de l'impasse, près des travaux de voirie. Todor, Kiril et Nikolaï sont restés dedans comme prévu pour faire le repérage. Au même moment, le fêlé m'a montré le tas de biftons dans son portefeuille et m'a parlé du pognon qui venait d'arriver d'Australie sur son compte. Là, il m'a bluffé. «Intéressant », j'ai pensé. Puis il s'est excité : « regarde : la manif ». Quel con. C'étaient les blaireaux, comme ils les appelaient, qui sortaient de leur bureau. Le calva aidant, c'est vrai, qu'on avait l'impression d'en voir partout.  Puis tout s'est bousculé.

Kiril, l'intello, Nikolaï, le chauffeur, et Todor, la brute, les trois autres de la bande, sont sortis de la camionnette. Ils se sont planqués derrière la camionnette, à l'abri des regards. « Qu'est-ce qu'ils foutent ? » je me suis dis. J'ai vu arriver Constantin, le jeune frère de Dimitri, le chef des ruskoffs. Merde Todor va faire une connerie. C'est la guerre entre Todor et Dimitri. Aussi sauvages l'un que l'autre. Todor a du embobiner Kiril et Nikolaï pour l'aider à tabasser Constantin et ainsi porter un coup à Dimitri. Constantin : faut pas se fier à son air angélique et à son look d'étudiant. Il est encore pire que son frère. Constantin est passé près de la camionnette sans se douter de rien. Au mauvais endroit, à la mauvaise heure. Kiril l'a alpagué et l'a amené dans le coin, près des travaux de la voirie. Todor a sorti sa matraque qu'il ne quitte jamais. Constantin s'est sorti de l'emprise de Kiril. Il a ramassé un pavé sur le tas de gravats des travaux et l'a lancé vers Todor. Todor s'est baissé lestement en ricanant. Le pavé a explosé la vitrine de la bijouterie. L'alarme a retenti. Todor a filé un coup de matraque sur Constantin, l'a fait tombé et lui a donné trois coups de grôle. Puis les trois se montés dans la camionnette qui a démarré tranquillement. Tout a été extrêmement rapide. Constantin se fera alpaguer par les flics mais ne dira rien. Par contre va falloir que je négocie encore avec Dimitri. Ça ne sera pas trop dur, car contrairement à ce que pense Todor, Dimitri ne peut pas encaisser son frère. Donc ce n'était pas trop grave. C'était même amusant. Je restai calme. Par contre le fêlé était tout excité. Le patron s'était précipité dans la rue pour voir ce qui se passait. Le fêlé m'a amené au fond de la salle. Il était dans son délire de manif. Je l'ai écouté. Je lui ai dit que je ferai ce qu'il me disait. Il était tout à fait à côté de la plaque question flics.  Je voyais qu'il avait peur d'eux sans les connaître. Moi j'ai peur d'eux, mais je les connais. J'étais patient avec le fêlé car j'avais vu ses biftons qu'il planquait dans son portefeuille. Et si l'histoire d'héritage était vraie.... Cà me donnait des idées. J'ai envoyé un texto à Kiril pour lui dire de m'appeler. J'ai décidé de rester avec le fêlé.

En sortant du bistrot, J'ai tenu à payer ma part. Je sentais que je devais faire cela par rapport au patron qui me regardait bizarrement.  En sortant du bistrot on est tombé sur une poignée d'étudiants bruyants qui brandissaient des banderoles pour, ou contre, je ne sais quoi. Il n'en fallait pas plus pour que le fêlé reparte dans son délire de manif. Il a décidé de prendre les petites rues pour sortir de la vieille ville. Je savais où nous allions déboucher. Kiril m'a appelé. Je lui ai raconté avec qui j'étais et où on allait. Je lui ai dit que le fêlé les prenait pour des flics. Je lui ai dit que je venais de piquer son portefeuille. On a convenu de se retrouver de l'autre côté du pont. On a convenu d'un plan. Mais mon plan n'était pas de tabasser le fêlé. C'était simplement de l'embarquer avec nous et de lui soutirer un peu de fric de son compte bancaire. Pas tout son fric car je l'aime bien le fêlé. C'est que j'ai dit à Kiril de dire aux autres. Qu'on la jouait cool et que le fêlé allait se faire embobiner sans problème. Que Todor, pour une fois, se retienne.

Alors quand Todor a matraqué le fêlé, j'ai vu rouge. Quel con. Non seulement il va tout faire foirer, mais en plus il a certainement tué le pauvre fêlé. Kiril avait bien joué son rôle de flic, discrètement. Il avait presque réussi à calmer le fêlé dans le but de l'amener à la camionnette située non loin du pont.  Puis Todor est arrivé par derrière. Il a sorti sa matraque de la poche de son manteau à une vitesse prodigieuse. Il a filé un coup sur la tête du fêlé. Il a  aussitôt rangé la matraque d'où elle venait. Seuls Kiril, Nikolaï et moi avons pu voir ce qu'il avait fait. « il gueule trop ce fêlé » a dit Todor, « il va nous faire remarquer »

Et nous voilà maintenant avec le fêlé qui bouge pas et du monde qui arrive.

Todor ne se démonte pas. Il remet le fêlé, toujours évanoui debout, lui passe son bras sous les épaules et s'avance en rigolant pour faire croire qu'il aide un poivrot à marcher. Ça a l'air de fonctionner. Les gens passent sans s'arrêter, l'air dégouté. Faut dire que le fêlé a la gueule de l'emploi. On s'avance tranquillement vers  la camionnette, placée à deux rues de là, me dit Nikolaï. Je suis furax.

On monde dans la camionnette et on démarre. Personne ne parle. Merde des sirènes hurlent. Une voiture de policiers nous coince devant. Une autre nous coince derrière. J'aperçois le patron du bistrot dans la voiture de devant. On se regarde. Todor est le premier à lever les mains. Nikolaï le second. Kiril le troisième.  Moi le dernier.  Pas la peine de se faire flinguer.  Le fêlé bouge. Encore heureux que Todor ne l'ait pas tué. Par contre mon histoire avec lui, Todor, ne fait que commencer.

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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 11:09

Texte de Virginie

  

Le pot de fleurs

 

… Chez mes parents, lorsque j’étais enfant, ce pot de fleurs en terre, en argile cuite, couleur rouge brique unie, en état de bonne conservation, sur une étagère conçue et recouverte d’une couche de vernis vermillon brillant par mon père, bricoleur à ses heures perdues, acquis à un prix dérisoire, ce pot contenant des œillets rouges ou fuchsias, peut-être… Je n’en suis plus aussi sûre, cela remonte à tant d’années en arrière, à mon enfance ; j’avais alors 9-10 ans… Ce pot ne demandait qu’à être admiré, contemplé et ces fleurs qui le décoraient, à être bichonnées par des arrosages quotidiens et un terreau riche en fertilisants… Ce pot placé dans le vestibule, près de la porte d’entrée, accueillait fréquemment des invités, mes parents recevant pas mal à l’époque ; ce pot assistait également aux va-et-vient de mes frères et sœurs, nombreux eux-aussi, huit en tout, de mon grand-père, de mon père et de ma mère… Ce pot était installé là car il servait aussi bien de décoration que d’offrande, parce que comme tout bon taoïste, nous vénérons le culte des ancêtres et plaçons, selon certaines familles, soit à l’entrée, soit au salon, un autel de couleur rouge en hommage aux ancêtres, autel garni de fleurs, fruits, gobelets en plastique ou en porcelaine de Chine, ornés d’arabesques, remplis de thé et, de friandises de toute sorte… Ce pot avait peu de compagnie : le vestibule dont le plancher était tapissé d’un lino à la texture « bois », ne tolérait que la présence d’une penderie, sorte d’arbre métallique à plusieurs branches où étaient accrochés des vestes, manteaux, sacs et bérets qu’affectionnaient mon paternel et son père… Ce pot voyait passer lentement le temps, des matins clairs et lumineux aux soirs obscurs et mystérieux… Mais, un après-midi, un bruit retentit, un bruit sec et sourd et, le pot vient se fracasser parterre… Les deux gamins que nous étions, mon frère, mon aîné d’un an et tendre compagnon de jeux depuis toujours et moi, étions passés par là – nous retrouvant seuls, nous avions entamé une partie de football plutôt animée et périlleuse… Du pied de mon frère, le ballon s’était élancé un peu trop vivement et avait touché le pauvre pot qui perdant son équilibre à atterrir de façon lamentable sur le plancher… Gardant son sang froid, à l’esprit vif, mathématique et ingénieux, mon frère avait recollé les morceaux et remis le pot à sa place - il n’avait pas été grondé par ma mère… La fois suivante, ce pot, cassé en plus petits morceaux par moi, n’avait pu être recollé ; il n’avait pas eu la même chance… Et moi non plus d’ailleurs…

 

Texte de Christian

 

… le bavardage des poules, mélange de glougloutement et de caquetage, me réveille et dans un réflexe pavlovien le bonheur m’envahit … comme une promesse d’une journée sans fin … du regard, je suis les poutres noires, les planches noires et petit à petit, comme dans un tableau de Soulage, toutes les nuances se précisent … une ombre, deux lattes disjointes, des toiles d’araignée … je suis irréel et je me promène dans le monde du plafond … monde qui se prolonge sur le plâtre du mur … décrépitude mais surtout taches, images et début de nouvelles histoires, des visages grimaçants, des chevaux … enfoncé, enfoui, perdu dans l’immense vallée de mon matelas de plume, je me perds et je me retrouve … enroulé dans les plis du drap, le polochon, un polochon d’un tissu de bandes grises et noires comme un habit de bagnard … ce polochon qui semble surgir d’un autre ailleurs, d’un ailleurs que l’on doit cacher … Il est bizarre ce lit, vieux, en fer, ces colonnes, un lit comme on n’en voit que chez les grands-parents …Et les sons, les bruits prennent maintenant plus d’importance, la vie s’impose, une vache, mon grand-père crie, le chien qui le soutient … les casseroles et les assiettes qui s’entrechoquent dans la cuisine … tout est si proche, la cuisine, la grange sont séparées de la chambre par un simple mur de terre, il est m incongru d’être au lit … la lumière, la poussière dans la lumière et la vieille armoire noire prend elle aussi des teintes de gris, de rouge sombre, elle s’impose comme une présence … j’attends et je sais que cet instant va finir … le caquet des poules se noie, se perd … j’essaie de prolonger l’instant, le nez enfoui dans la couverture et j’attends … je sais que la porte va s’ouvrir et avec la lumière je verrai toute la chambre, la table de toilette, la cuvette en porcelaine, le broc, la vieille brosse, le dessus en marbre … je ne l’aime pas cette table, elle est dure est froide dans une chambre chaude et noire … ma grand-mère va rentrer et ouvrir la fenêtre, les volets et tout basculera dans la journée …

 

  Texte de Corinne P.

 

… serviette de coton blanc portant les initiales de ma grand mère Augusta Eychenne , A et E entrelacés, brodés pour le trousseau de mariage; serviette rêche séchée longuement au soleil automnal, tissu d'un blanc immaculé que ma mère trempe d'un geste vif dans le chaudron au cul noirci par une épaisse couche de suie qui fait corps avec le cuivre visible par endroit, chaudron suspendu au dessus du foyer à même le sol qui reflète dans mes yeux encore embrumés le rouge orangé des bûches d'un chêne sacrifiées aux flammes, sensation de douce chaleur sur le devant de mon corps d'enfant – je dois avoir 7 ou 8 ans – tandis que mon dos frissonne encore du froid humide de la pièce que le feu peine à réchauffer tant la cheminée tire mal que l'on est obligé de laisser entrouverte la porte en bois déformée de vieillesse, particulièrement les jours de pluie si fréquents dans l'automne précoce du piémont pyrénéen; ma mère donc soulève le coin de serviette dégoulinant d'eau chaude puis l'essore vivement pour éviter de se brûler avant d'appliquer le linge encore fumant et à l'odeur de bois consumé sur mon visage qui grimace à l'idée de la morsure du tissu tandis que la main maternelle débarbouille sans ménagement chaque recoin de ma face aussitôt rougie, contractée par le désagrément de ce geste brusque, presque un désamour, un agacement certain de ma mère tourné vers l'enfant que je suis, à défaut de pouvoir dire à Augusta son manque d'envie de se rendre à la messe, irritation renforcée par les moqueries de mon père pour qui l'office dominical n'est qu'hypocrisie, et d'ailleurs, est ce lui qui range les bols du café au lait trop vite avalé, bols qui s'entrechoquent faisant écho au crépitement des flammes, au tic tac de la pendule adossée au mur près de la cheminée sur laquelle je devine les aiguilles s'approchant du chiffre 9, heure qui sonne le départ pour l'église, horloge éclairée par la lumière blafarde du néon accroché au plafond noirci de fumée, jet d'un blanc polychrome éclaboussant ma silhouette et celle de ma sœur, toutes deux parées d'une robe bleu ciel tricotée au crochet que ma grand mère a pris soin de nous confectionner à l'identique, siamoises endimanchées ne se distinguant que par la bouille arrondie de l'une contrastant avec les genoux cagneux de l'autre – grosse patate et fil de fer, comme on se traite lors de nos disputes – enfilant par dessus un manteau de fausse fourrure marron- eux aussi identiques, pas de jalouses! et l'on sort, reniflant dans le matin brumeux l'odeur âcre du feu de cheminée accrochée à nos joues pour quelques heures encore...

 

 

   Texte de Cécile D.

 

… et notre barque alu suivait cahin-caha la 505, notre vieille 505 beige aux fauteuils en tissu couleur d’humidité tâchée, chose anodine mais qui ne l’était pas sous les latitudes guyanaises où les odeurs s’accumulent coagulent s’immergent plongent et reviennent à la surface plus macérées que jamais, mais la voiture roulait et la barque alu se balançait et on n’était plus très loin du PK21, vingt et un kilomètres de la ville qui en paraissaient beaucoup plus, la forêt déjà omniprésente et envahissante dès l’orée de Kourou prête à reprendre le pas sur l’homme et à effacer ses traces, patience elle y arrivera ; vingt et un kilomètres de goudron, un peu, de latérite, aussi, le vert le rouge le bleu du ciel et le blanc aveuglant du soleil qui tape tape tape, vivement l’apaisement du fleuve la voiture une boîte de conserve le goudron chauffe et va fondre fondre, il est temps de mettre la barque à l’eau, manœuvre prudente maîtrisée sur le débarcadère chargement des touks et nous sommes partis les fesses sur les bancs recouverts de bois le nez au vent plein de l’odeur du moteur odeur énervante enivrante mais ensorcelante au fil du temps, une drogue d’hydrocarbure, la barque fend l’eau boueuse sombre marron, le vert défile un patchwork de vert et de noir et de marron tout se mêle s’emmêle se confond les arbres plongent dans l’eau, les lianes prolifèrent, les bruits des mille oiseaux et insectes couvrent presque celui du moteur la berge dense et haute et belle d’une beauté imposante et effrayante avec ses années lumière de menace profonde, Amazonie pleine d’histoires et de mystères d’un autre monde rêvé imaginé approché mais craint, car l’homme s’est perdu, se perd et se perdra, et on file, on file, vers le « carbet de Julie » notre repère dans cette jungle notre carré déboisé, illusion d’oasis et la barque tressaute sur les vaguelettes du fleuve et c’est le dernier coude annonçant ponton et débarquement installation des hamacs et bientôt la baignade tant attendue, tête la première dans ces eaux opaques et limoneuses et pleines de fantômes de piranhas et anacondas et caïmans et autres bêtes-monstres des légendes humaines, présentes mais absentes, mais l’eau est bonne surtout et il faut y plonger aveuglément s’abandonner quelques minutes aux incertitudes du sauvage mais l’homme n’est-il pas le plus effrayant bruyant monstre qui existe, et la barque nous regarde, nous surveille, elle sait que cet après-midi après la sieste elle nous tirera sur les méandres du fleuve aller retour aller retour, kneeboard ou bouée ou peut-être ski nautique et le soir arrive tôt, annoncé par le murmure souffle puissant des gorges des singes hurleurs et la matoutou monte sur son cocotier, nuit noire de couleur mais où le silence est cacophonique, vacarme incessant des froissements des déplacements des animaux seulement devinés, tapirs tatous singes fourmiliers grenouilles mygales iguanes serpents et fourmis et jaguars peut-être, la machette veille et les bougies tout autour du carbet une barrière symbolique aux invasions nocturnes, et le bourdonnement continue, des craquements des froissements des frôlements des bruissements des hululements des grognements et le clapotis de l’eau sur les flancs métalliques de la barque et les sifflements presque hurlements des oiseaux, la rumeur s’épaissit au fil de la nuit et on l’entend du fond des hamacs, mon hamac accroché toujours plus haut plus tendu et je me balance, doucement, doucement, je tangue mon livre à la main ma lampe dans l’autre, et je m’endors glissée dans mon duvet, duvet qui me tient trop chaud maintenant mais qui me protègera de l’humidité de l’aurore, seul instant où la fraîcheur m’envahit où il fait bon se trouver emmitouflée, et la forêt est réveillée bien avant moi a-t-elle seulement dormi un peu bien sûr que non, les bougies se sont consumées les feuilles des arbres sont lourdes de la rosée du matin la barque brille sous les rayons encore timides du soleil, et peut-être aimerait-elle rester là longtemps, longtemps, cajolée par le fleuve caressée par les branches des arbres arrosée par nos plongeons, et d’ailleurs, moi aussi…

Texte de Renaud

 

…et ce dimanche-ci à la plage sera tout particulièrement une fête, car le cousin paternel (« jeune homme enjoué qui aime les petits » : telle est son image dans la famille), qui est venu passer quelques jours dans cette ville méditerranéenne qui ne tardera pas à redevenir algérienne (de Philippeville elle deviendra Skikda) nous y accompagne ; la présence de ce jeune homme est une aubaine pour mes parents qui peuvent s’appuyer sur lui pour les aider à surveiller leurs six enfants et plus particulièrement celui (moi-même, pas encore six ans) qui est prêt à nager mais qui peut oublier de mettre sa bouée alors qu’il en a encore besoin ;  le soleil qui frappe dur en ce début d’été (heureusement que le vent du désert, le fameux sirocco, qui dessèche tout sur son passage, ne souffle pas) nous oblige à rester à l’ombre du parasol où nous finissons notre pique-nique, serrés les uns contre les autres, en mangeant à pleine bouche la pastèque restée fraîche grâce à la glacière consciencieusement tenue à l’ombre, et nous sommes heureux, nous, les plus petits, de pouvoir faire du bruit (mais pas trop, quand même, car les parents sont bien trop proches de nous) en aspirant gloutonnement le jus dont la plus grande partie s’écoule sur nos frimousses faisant ainsi des grandes moustaches tombantes dont les plus grands se moquent immédiatement et qui, quand l’heure de la baignade de l'après-midi a enfin sonné sont énergiquement frottées ; c'est justement le cousin paternel qui frictionne énergiquement mon visage, « quelle bouille ronde tu as », me dit-il en riant très fort, moi qui arbore fièrement ma coupe à la brosse faite le matin même d'un coup de tondeuse à main par mon père, me tenant fermement de son autre main et m'amenant juste après cela auprès du canot pneumatique que mes frères ainés viennent d'amener à l'eau et qu'ils se disputent, chacun voulant prendre la rame que tient l'autre pour partir seul dans la frêle esquif comme l’a fait Alain Bombard neuf ans plus tôt pour traverser l'atlantique, quand ils entendent cet adulte qui les colle de trop près depuis le début de la journée leur crier de loin « hop là, on arrête tout je réquisitionne ce magnifique bateau, il est pour nous, j’ai une mission des parents pour le petit frère » ; je gonfle d’importance et je regarde mes deux frères partir l’un coursant l’autre en projetant tout autour d’eux des gerbes d’eau qui éclaboussent un père de famille qui essaye d’apprendre à nager à sa petite fille et qui n’a pas le temps de les sermonner car ils sont déjà sortis de l’eau ; ils zigzaguent ensuite entre les nombreux parasols disséminés sur la longue et étroite plage de sable fin et cherchent très rapidement où poser leurs pieds qui commencent à leur faire mal et ne trouvant rien, reviennent, illico presto, les retremper dans l’eau bien loin de leur point de départ ; tout en les observant d’un air ironique et supérieur, je suis les instructions du cousin paternel qui continue à s'occuper de moi si gentiment et je me trouve ainsi en train de ramer fièrement vers le large, contemplant l'animation sur la plage, d'abord avec calme et superbe puis, au fur et à mesure que l'embarcation s'éloigne du rivage, avec appréhension, réalisant soudainement que le cousin paternel est passé du côté du grand large et que c'est lui qui tire maintenant le bateau, mes coups de pelle affleurant à peine l'eau de plus en plus calme et claire ;  les parasols sur la plage me paraissent maintenant comme des confettis, et je ne distingue plus le nôtre ; le bateau s'arrête, je me dis que le cousin paternel qui  a de l'eau jusqu'aux épaules et qui tient fermement la corde est là pour me protéger ; rassuré, je reprends de l'assurance, me retourne, réponds franchement au sourire qu'il m'adresse, et je regarde le plus tranquillement possible l'immensité bleue devant moi, refoulant avec peine un sentiment  d'inquiétude devant cette infinité où le ciel et la mer azurs se confondent à l’horizon, soudainement heureux d'être assis au fond de ce bateau ; et quand ce fabuleux cousin paternel, qui me permet de vivre d'aussi belles sensations,  me dit de me mettre debout je le fais d'autant plus facilement qu'il m'aide fermement avec sa main libre et que je sais qu'il va maîtriser les dandinements du bateau pneumatique provoqués par mes mouvements gauches, avec son autre main ; fasciné par un poisson qui semble s'être posé sur le fond sableux si proche et si lointain à la fois, je ne m'aperçois pas que je ne suis plus maintenu et quand je le réalise je n'ai pas le temps d'amorcer le moindre geste pour essayer de me rasseoir, car je reçois immédiatement une ferme poussée qui me fait tomber la tête la première dans l'eau, et tout se brouille instantanément : mon souffle coupé, mon cerveau embrumé, mon cœur emballé et mon esprit chaviré me donnent la sensation de tomber au fond d’un abime d’où je ne pourrai m’extirper que par un effort surhumain que je tente de faire en ouvrant les yeux puis, retrouvant une partie de mes facultés, j’amorce instinctivement une nage sous-marine, ne sachant où je suis ni où je vais ; surpris de me déplacer avec autant de facilité et de douceur dans un monde où le silence règne totalement, je me prends à chercher du regard le poisson qui m’avait distrait quelques secondes auparavant, avant que l’air ne vienne à me manquer et m’oblige à remonter en surface en catastrophe ; cette fraction de seconde m’apparait comme une éternité, et lorsque je sors afin ma tête de l’eau j’entends un grand rire que je connais bien mais qui ne m’amuse plus du tout, je fais quelques brasses comme je peux et j’entends alors cette voix si sure encore il y a quelques secondes « et voilà, tu sais nager, ce sont tes parents qui vont être contents », à laquelle je décide de ne plus croire …

 

Texte d'Olga

 

… je tombe, à côté de la chaise, je ne me fais pas vraiment mal, mais qu’est-ce qui se passe … l’air ne rentre plus dans mes poumons, ma gorge est serré, une douleur dans la poitrine, les larmes qui montent, une tempête de larmes, le nez qui pique, car l’eau est là, je retiens et cela me coute, je me sens réduire à l’intérieure, comme « Alice dans le pays de merveille »… cette chaise, elle est retirée par mon grand-père, je l’adore et je sais qu’il veut s’amuser, mais cela ne me ravie pas et je pars… mon grand-père, grand-père… je suis sa dernière petite fille, je me sens aimée et adorée par lui… je m’amuse beaucoup, je le trouve doux, drôle et je suis attachée… je grandis sur ses genoux… il est tout pour moi… le monde… ce monde est en train de s’écrouler… je quitte la cuisine et la chaise, ma chaise près d’une grande table en bois, une vraie table, massive en chaine… elle est impressionnante pour moi, car je ne peux même pas la bouger, cette table du diner de famille, dans une cuisine chauffe au bois, une odeur agréable du repas… la cuisine est éclairée par une ampoule, qui descends une vingtaines de centimètre du plafond, accrochée à un fil… je regarde dehors, mais le noir est si intense et la vitre de la grande fenêtre est couvert du givre… je devine une jungle, même si je suis si loin, même si je ne le verrais jamais, une jungle sauvage, pleine d’animaux, je l’imagine… c’est au milieu de l’hiver en Sibérie Central… le dessin est très joli et épais, comme cette envie de commencer enfin de manger… moi, qui avais si faim… la faim, l’authentique… après une journée d’activité… mon appétit est grand, je suis petite, j’ai besoin de manger pour grandir… oui, je me rappelle des goûts excellents, mais aussi parce que je ressens une faim délicieuse, celle qui rends les odeurs appétissants et je sens l’eau dans ma bouche… je me lève pour me servir de la viande  et des pommes de terre, je reviens avec mon assiette bien garnie, je prends soin de ne rien laisser tomber sur ce chemin long vers la table, je marche doucement, quel âge… la chaise tombe… je quitte la cuisine, dans ma bouche encore ce goût, exquis… le goût des plats, cuisinés par ma grand-mère ; les plats simples, qui sont préparés dans une grande marmite sur le feu et souvent dans le four au même temps qu’elle fait le pain et toutes ces friandises… je ne reviens pas ce soir-là à table, je le sais, je préfère de mourir tout de suite, pas lui, non, je ne peux pas imaginer que c’est mon grand-père, le seul à qui je fais confiance, la chaise retirée et je tombe avec mon assiette qui se renverse sur moi… je salis mes vêtements, je n’en ai pas beaucoup et je tiens à chaque pièce… c’est précieux, comme la bonne nourriture qui se retrouve par terre, sur le sol, planches en bois la couleur du quel était refaite tout les ans, une couleur marron claire… je me sens bouleversée et je bous, je regagne une chambre à côté, noire et froide, je me cache sous mon lit et dans mes oreilles j’entends encore le bruit de la chaise qui tombe, un bruit sourd et violent pour mes petites oreilles.. la chaise est lourde en bois… j’entends encore écho des rires… les rires bêtes et stupides, ces éclats des voix de mes proches, qui se sentent amusés, mais par quoi… comment peut-on… rire… s’amuser j’adore aussi, mais se moquer… je cherche à comprendre et je ne trouve aucune explication… je reste là sous mon lit, je suis une boule… une petite boule sans forme, sans compréhension, sans consolation… personne vient… j’entends bien sur les voix idiotes  – oh, viens, on ne peut même pas s’amuser avec toi – oui, je comprends… je referme encore plus ma boule et je ferme mes oreilles… je me pousse contre le mur pour me sentir moins seule… mon corps refroidit petit à petit… le mur de la Isba est en terre mélangée à la paille et à la chaux, il est peint d’une couleur bleu très claire, cette couleur est le reflet du ciel et de la neige, une couleur très gaie… Isba est faite du bois ramener de la taïga avec les machines lourdes et lentes, bois préparé avec la hache… je reste là et je rêve de devenir malade pour qu’on s’occupe de moi… mais je sais que cela n’apporte jamais ce que j’attends… je sens et je sais que même morte je n’aurais pas ce que j’attends… donc, je n’attends plus… la maison est calme… je suis restée très longtemps boule et toutes les personnes sont déjà au lit… transformée en glaçon je ne sens plus mes membres, je quitte mes vêtements humides et souilles et tout doucement sans faire du bruit je me glisse dans mon lit… un vieux lit bleu en métal avec un matelas dur et fin… il ressemble à un hamac presque… je me couvre avec une épaisse couverture en plumes d’oie, qui m’accueille avec un froid glacial… mais petit à petit… je commence à nouveau ressentir mon corps… il se réchauffe, la couverture aussi, elle cède, je me sens au paradis, mes yeux deviennent lourds… la fatigue m’envahit… mon sommeil est profond, il répare…

 

Texte de Bérengère 

 

L’air qui emplissait mes poumons était lourd de particules de poussière, je les apercevais tels  de minuscules points lumineux dansant à la verticale dans les raies de lumières qui traversaient les persiennes abaissées, couleur miel, qui tapissaient les murs… pourquoi venir dans ces lieux désertés depuis des années, laissés à l’abandon comme en témoignaient les multiples toiles d’araignées, par une famille trop pressée de désencombrer son intérieur de vieilleries, comme autant de souvenirs défraîchis encore trop présents à son esprit, qu’elle pensait dissoudre ainsi dans le néant ?  pourtant, ce jour là, l’envie de monter au grenier avait paru relever d’une évidence : rien ne me semblait plus tranquille et douillet qu’une retraite paisible dans un lieu paraissant sommeiller depuis longtemps, trop longtemps, comme sous l’effet d’un enchantement ; ni plus harmonieux pour les oreilles que le doux chant du craquement des lattes de bois qui ornaient le plancher de cette soupente… c’est alors que la sensation sourde et cotonneuse de pénétrer dans un monde préservé de tout changement, oh combien immobile et rassurant, commença à m’envahir : un univers baigné par la survivance de moments précieux, de moments précipices, de moments au fondement de mon être, mais dorénavant hors du monde, hors la vie et que je croyais, jusqu’à ce jour, définitivement enfouis, enfuis… d’où l’envie soudaine d’ouvrir la porte de la vieille armoire toute bancale de mon enfance, aux boiseries si délicatement ouvragées et brunies par le temps et qui me semblait relever d’un impératif incontrôlable… elle était toujours ornée, en son centre, de son étroit miroir rectangulaire, maintenant verdi à ses quatre coins par le léger passage de l’air sous le verre, miroir devant lequel j’avais passé tellement d’heures à me regarder, m’éviter, à penser à mon avenir ou mon non avenir… une sensation subite d’étouffement s’empara de moi, si reconnaissable, que je croyais avoir vaincue ; mais rien à faire ! malgré cela, la fine poignée argentée m’appelait, exerçait  une attirance irrésistible à laquelle je ne pouvais que me soumettre, je décidais donc de tirer sur elle d’un coup sec, me souvenant qu’elle coinçait déjà à l’époque… et c’est alors que face à moi, à l’avant d’une pile de draps brodés, IL apparut …. comment était-ce possible ? de surprise, je manquais m’étrangler avec ma propre salive : assis sur l’étagère centrale, s’offrant timidement à mon regard, comme s’il s’excusait d’être encore là, sa grosse tête penchée sur son petit corps élimé,  tendant à se fondre en lui-même, aidé en cela par une couleur indéfinissable très lointainement rose pastel, il s’imposa comme une évidence, un oubli impardonnable : le chaînon manquant de ma construction psychique… c’est à cet instant que les larmes me montèrent aux yeux :  si proche que je pouvais le toucher et pourtant si loin dans mes souvenirs… un vertige s’empara de moi, la sensation de m’arrêter tout d’un coup de respirer, un poids immense se mit aussitôt à écraser ma poitrine, impossible de retrouver mon souffle … comment avais-je pu l’oublier ? le laisser seul au fond de ce misérable assemblage de viles planches de bois qui n’avaient de nobles que le nom : merisier !…tout seul, mon compagnon d’exclusion, le confident de toutes mes angoisses, le protecteur de mes jours et mes nuits…. il n’avait jamais failli à sa tâche : telle une muraille infranchissable, il avait fait front, prévenant toute menace réelle ou imaginaire, le seul rempart qui avait garanti ma paix intérieure… c’est ainsi que les larmes se mirent à couler sans retenue sur mes joues, la digue venait de se rompre : le passé refaisait surface par vagues successives, de plus en plus importantes, un véritable raz de marée s’annonçait … déjà, une onde de chaleur commençait à m’envahir, mes mains s’engourdissaient sous l’effet de fourmillements montant en intensité, des contractions bien familières, annonciatrices de violentes crampes à l’estomac, approchaient, mon ventre devenait dur comme de la pierre… et la nausée, cette terrible nausée, qui ne me quittait jamais en ce temps là, gagnait en puissance le long de mon œsophage … mon indisposition ne cessait de s’accentuer, je me sentais suffoquer, la bouche sèche, ouverte comme celle un poisson hors de l’eau cherchant à tout prix à respirer, la sueur froide suintait le long de mon dos….STOP !!! tout cela n’avait-il servi à rien, n’avait-je rien appris, rien retenu au cours de ces dernières années ? avais-je atteint la maturité pour me retrouver aussi démunie qu’à 7 ans, vidée de toute force intérieure, réduite à l’état d’un fragile pantin soumis à des émotions qu’il était incapable de comprendre et donc de canaliser, n’ayant plus qu’un  seul recours : celui de se cacher derrière une peluche ? il fallait que je me ressaisisse… je tendis les bras vers l’objet qui ne mesurait pas plus de  20 centimètres de tissus mais constitué de kilomètres de constance et  fidélité : il fallait que je le touche, que j’enfouisse mon visage contre le moelleux de son corps, que je sente l’odeur sucrée si enivrante de son oreille… son cou ne tenait plus que par un fin morceau de tissu aux mailles complètement relâchées par la fréquence et la force des serrements de ma main, béances  obscènes faisant penser au mauvais ouvrage d’un bourreau peu au fait de son métier… il n’avait plus de nez, si ce n’est une légère décoloration au milieu de sa face aplatie, plus de bouche pour signifier un sourire ou une grimace, et encore moins d’yeux, disparus il y a longtemps, recousus malgré tout et définitivement perdus… son visage,  à présent inexpressif, se confondait cependant avec vigueur à la puissance de mes souvenirs en sa compagnie… il n’avait pas besoin d’un visage , il avait toutes les figures : la possibilité multiple de faire naître tous les sentiments désirés, selon mes besoins…  le doux renflement de son petit ventre légèrement bombé resterait à tout jamais le symbole du sein maternel auprès duquel j’aurai tellement aimé avoir le bonheur de me blottir pour être enfin rassurée, réconciliée avec le monde qui m’entourait… il avait été ma bouée, mon point d’ancrage dans un monde dans lequel je ne comprenais pas pourquoi les cris ? pourquoi les pleurs ? pourquoi l’indifférence ? pourquoi le mépris ? pourquoi et pour qui j’étais venue au monde ? le sentiment continuel de s’excuser d’être née, le sentiment de devoir se faire minuscule, le sentiment de n’avoir aucune importance, de n’avoir aucun présent, aucun avenir devant soi : vivre en s’ignorant soi-même, au jour le jour, en s’annihilant pour ne plus être qu’invisible, sans forme, sans caractère, sans substance, au prix d’angoisses, douleurs physiques et psychiques permanentes, et, pourtant,  au cœur de ce cauchemar, un îlot de paix, un havre de douceur : cachée, sauvée par le seul être capable de me rassurer, de me réconforter, de me réconcilier avec moi-même … un être à ce point irremplaçable que le jour où il me fut enlevé, j’ai  cru frôler une véritable crise d’hystérie qui amena mes parents à me le rendre au plus vite et à ne plus jamais tenter de me l’ôter, jusqu’à l’âge où je déciderai de le faire moi-même… c’est pour toutes ces raisons que je décidais de me saisir de sa petite personne, de me le réapproprier, mais pas comme autrefois… il m’avait fait grandir, affronter mes peurs, m’avait rendu plus forte… je me devais, à ce titre, de lui rendre un dernier hommage…  je me saisis d’une valisette recouverte d’un délicat tissu imprimé écossais, je la rembourrais à l’aide d’une minuscule couverture en mohair et je le déposais délicatement à l’intérieur… Ainsi, allongé, il serait à l’abri des regards indiscrets, protégé dans un nid moelleux, protecteur, qui recueillerait son repos bien mérité… le soulagement de le savoir en sécurité dissipa mon malaise de façon quasi instantanée, enfin presque… la meilleure leçon à retenir était que ces sentiments resteraient toujours enfouis en moi, prêts à ressurgir à la moindre évocation d’un passé lointain, impossibles à oublier mais possibles à apprivoiser… je caressais doucement, une dernière fois peut être, mon petit compagnon, apaisée et je sentis éclore au fond de moi un apaisement réel qui me poussa à chantonner en exécutant le système de fermeture… aller ! fini le grenier et l’armoire instable, j’allais lui trouver une place douillette dans ma chambre, bien au chaud, au fond de ma penderie dont la dernière étagère ferait une excellente  cachette pour lui :  large et profonde … il y serait à l’abri derrière mes pulls, enveloppé par leur chaleur duveteuse et imprégné du délicat parfum de linge propre qui imprègne mes vêtements : toujours près de moi : à sa place : en moi pour toujours… je sentis une nouvelle  et véritable sérénité s’infiltrer dans ma vie, cette fois pour y rester.

 

Texte de Gaëla

 

  ...Je suis là, devant une bâtisse que je ne reconnais pas. Le sol est humide, la pluie a lavé l'aube et chassé les brumes matinales pour éclaicir l'atmosphère. Le ciel est pur, le soleil s'ingénue déjà à darder ses minces rayons qui tout à l'heure s'épaissiront en lourdes volutes pour me transpercer les sangs et faire de moi une petite poupée de chiffon, indolente et absente. Je n'ose faire un pas, car tout est silencieux, et la peur de briser ce silence me fait retenir mon souffle et mon corps. La vaste demeure végétale a laissé place à une parfaite petite maison bien entretenue, presqu'un pavillon : la peinture a l'air fraîche, la véranda ouverte qui faisait presque tout le tour de la maison s'est vue fermer l'oeil par un système de jalousies dans les tons ôcre - ce qui permet de voir sans être vu. Peut-être à cet instant suis-je d'ailleurs épiée par un oeil scrutateur. Le terrain est parfaitement délimité, avec bordures et plates-bandes, le gazon parfait est ceint de fleurs tropicales colorées qui, seules, sont restées intactes. Le terrain s'est parcellisé ; ainsi sur la droite de l'allée, au faîte du terre-plein, une autre demeure, plus modeste, a pris la place des dépendances sans toiture envahies par les mauvaises herbes et les serpents, notre hâvre défendu. L'allée, de graviers de trous de bosses et d'anfractuosités diverses, s'est vue recouverte d'une mince couche de goudron cristallin et luisant, conférant au chemin un certain anonymat - qui m'agace. Je fais un pas, me pétrifie, m'interroge, vais-je enfin reconnaître ma maison d'enfance, vais-je enfin retrouver toutes ces sensations qui aujourd'hui m'habitent me transpercent encore, vais-je enfin cesser de parcourir des contrées hostiles ou pleines de vanité à la recherche de cet eden, mon eden. Des bris de voix dans le lointain me figent dans un hors-temps, et continuent de me meurtrir. Une voix de femme, de vieille femme, aux accents créoles. Notre maison se dresse au milieu de la nature, souveraine et tranquille (j'ai toujours eu l'impression, dans ma jeunesse, que ma maison était un être vivant, avec son rythme, ses odeurs, ses fluctuations de l'âme, ses remues-ménages, ses secrets. Plus encore, un être humain : une bonne grosse doudou, fatiguée certes, mais toujours vaillante, toujours debout). Elle était centenaire, disait-on. Aussi avait-elle vu défiler pas mal de personnes avant nous. Pour mes frères et moi, elle était nôtre, depuis toujours, et continuellement lézardée, ses failles comme autant de blessures et de coups portés à sa mémoire. Enfin je le crois. Maintenant, cela m'apparaît comme une évidence. Nous nous y sentions à l'abri, antre de repos, et ce, malgré, parfois, les tempêtes du coeur. Aussi nous n'éprouvions plus le désir de sortir de son enclos, elle, demeure sans clôture et sans frontière. Et pourtant jamais prisonniers de ses rêts. Nous vivions libres, insouciants, et emplis d'une vitalité exceptionnelle, presque tragique. C'était la maison d'enfance, pas la maison natale, nul d'entre nous n'y était né. Elle était une vieille bonne femme, toujours très accueillante ; des gens de passage dans le coin s'arrêtaient, et combien d'entre eux sont même entrés, émerveillés et apeurés, pour retrouver d'autres souvenirs d'enfance. Et c'est vrai qu'elle était belle, majestueuse, protégée, d'un côté par les bambous géants, de l'autre par une forêt, puis de par en par de terrains plus ou moins broussailleux qui abritaient nos jeux, nos fuites et nos rires, nos vagabondages et nos larcins. Je peux dire que c'est ma maison qui m'habitait. Quand j'y pense des années après, c'est comme si je pensais à un être humain, lointain, mais pas si mort que cela. J'ai habité d'autres lieux par la suite, mais aucun jusqu'à maintenant ne m'a habitée comme cette maison-là, avec ce sentiment de plénitude. Dans le grenier, nous nous figurions qu'il y avait des fantômes, et nous prenions maintes précautions avant d'y pénétrer, avec lenteur, animés de légers tremblements. Mais ce n'était pas les fantômes qui dansaient la nuit au-dessus de nos têtes pleines de vent et de soleil sur le plancher, c'était les rats. Je reste persuadée qu'il y avait bel et bien des fantômes ; d'ailleurs j'en avais vu un dans ma chambre au milieu de la nuit, chambre pleine du bruissement et du frou-frou soyeux des robes de bal de celles qui avaient foulé du pied son parquet usé, dans d'autres temps. A cette époque du fantôme, je pouvais me réveiller assise par terre ou allongée dans un coin de la pièce, prise d'un accès de somnanbulisme. Je me faisais peur à longer pieds nus la balustrade d'en haut, à m'engouffrer par la fenêtre au-dessus du denivelé pour gagner la terrasse et m'échapper vers le jardin. Ma maison m'éprouvait, forte de son silence, je l'éprouvais à mon tour. Elle était vieille, quelque peu délabrée - et tous les soins de mon père, tous les cataplasmes et les pansements ne parvenaient pas à la maintenir dans sa splendeur toute une saison. Après tout, il fallait laisser le temps et ses oripeaux la teinter comme bon lui semblait. Mais nous la voulions encore plus belle, blanchie à la chaux, reine coloniale déchue, car nous en étions fiers. Nous n'en avons conservé après qu'un seul cliché photographique, un peu flou, perdu depuis. Je reste persuadée qu'elle vit encore - je la sens parfois vibrer en moi. Elle était vivante, habitée elle-même par ses pierres et son bois solide. Après l'avoir abandonnée, nous avons cédé à la tentation d'aller l'y retrouver, là-bas, aux confins de la forêt, sur son trône moussu et humide, juste par curiosité, pour voir si elle était toujours la même, si elle avait résisté au temps, si elle était encore debout. Dans des rêves qui sont encore des cauchemars, je rêve que je trouve sur son emplacement un tas de ruines. Ce que j'y ai trouvé n'avait plus grand chose à voir avec notre maison. Elle avait été transformée. Mais avec un effort d'imagination, on pouvait quand même se projeter quelques années en arrière et la retrouver telle qu'elle était jadis : une doudou que l'infortune ne ternit pas. Déçus nous fîmes demi-tour. Je n'y suis jamais retournée. Parfois je me figure quelques idées vagues, je me prends à rêver : peut-être est-il encore temps de la retrouver, mais que retrouverais-je, si d'aventure il me prenait l'idée saugrenue d'aller roder autour d'elle... Pourquoi y suis-je tant attachée, alors que tous les autres lieux m'indiffèrent... Je ne sais. Elle m'habite. C'est le lieu de ma mémoire, là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, sur une île, territoire de ma psyché, lieu de l'invisible devenu cliché.  

La femme a fini de marteler le sol de ses mots hachés, de son accent coupant, et sa voix se trouve happée par le sol. Je fixe des yeux la terre humide, et la rosée que vient défaire un rayon de soleil m'apparaît comme la chose la plus dérisoire qui soit, tout comme ma présence en ces lieux. Je marche à reculons, et laisse le silence supplanter ma mémoire...

Texte de Corinne B

 

Vache qui rit sur Maroni

…nuit…le fleuve coule à nos pieds…bruits…près du feu, les hommes mangent bruyamment, sans sentiment…l’orage est passé…à l’écart du carnage, nos cœurs lourds s’enflent dans cette prison de nuit, spectateurs impuissants du semi-cannibalisme des habitants de ces bois. Silencieusement le fumet de ce macabre barbecue s’insinue dans nos narines. Les ténèbres me glacent le dos et la rage me brule la poitrine. Les singes hurlent, passent d’arbres en arbres comme alertés par l’assassinat de leur frère. La jungle, mouvante et bruissante offre à la vie nocturne une explosion de liberté. Spectateurs immobiles, dépités dans l’obscurité enveloppante, nous ne ressentons ni froid, ni chaud, ni faim, ni soif ; témoins hébétés d’une réalité sordide qui nous plombe, coincés en terrain hostile nos esprits galopent. Les feuillent bougent. Mon voisin a la force de tirer de son sac, une boite, à laquelle je ne prends guère attention. Mais la vue de cet élément insolite m’extirpe de ma léthargie. Loin de toute civilisation, il me tend une portion de vache qui rit, si triangulairement parfaite dans son habit métallique et cette bonne tête bovine rigolarde m’insuffle quelque réconfort. Oh ! merveille- parcelle d’enfance entre mes mains. Comme tant de fois, la petite tirette rouge entrouvre l’enveloppe d’argent et laisse entrevoir la belle texture laiteuse immaculée et par là-même mon tendre passé, tartiné au goûter, pioché par les jeunes mains sur le plateau de fromage familial. Petite vache qui rit, depuis si longtemps je t’ai dédaignée, quart d’humanité, merci d’exister. Mon ami le singe, espiègle compagnon de pirogue, joli capucin, si attendrissant, aux petites mains humaines et au regard intelligent est actuellement dévoré par les sympathiques takaristes qu’il avait amusés. Petite vache qui rit irradie mon palais, me rassure et  me rappelle qu’ailleurs, il y a d’autres mœurs.   

 

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22 septembre 2010 3 22 /09 /septembre /2010 14:10

 Textes de Philippe  

 

Le rêve

Enfant, les craquements du plancher du couloir qui menait à ma chambre m'inquiétait. Endormi, je rêvais d'un monstre sorti du plancher qui venait me manger le ventre. Dans mon rêve je percevais sa présence et son approche. C'est cette sensation de danger et de crainte qui me réveillait et me laissait ensuite éveillé, scrutant la porte, m'attendant à tout moment à ce qu'il entre.

 

Le haïku de rêve

Sommeil aux mille rêves

Sortie du monstre grimaçant

Plongeon dans l'abîme

 

 Textes de Christian

  

Le rêve

Je suis dans un théâtre « à l’ancienne » : fauteuils de velours rouges, décoration baroque et (surtout) des loges disposées sur trois ou quatre niveaux. Ce théâtre est dans une semi pénombre, chaude. Je suis seul. Dans chaque loge il ya des instruments de musique par « famille ».Mais ces familles n’ont rien du classement attendu. Ce ne sont pas des cordes, des vents, etc  Je vais dans une loge et je joue … je joue des instruments et, merveille, j’arrive à jouer sans problème de tous les instruments … et sans savoir comment.

Je passe d’une loge à l’autre.

Puis … à un moment je décide de « comprendre » comment je joue et là, rien ne va plus.

J’entends quelqu’un qui me dit : « Ne cherche pas à comprendre … joue ».

 

Les haïkus du rêve

Chaleur baroque

Mes doigts ivres dansent

Oublie ton passé

 

Théâtre italien

Ombres, pénombres, lumière

Le concert dans l’œuf

 

J’ai compris

Dans le jeu inutile

Ne comprends pas

  

Haïku sur la chanson de Nougaro " Schplaoutch !"

Le flot de la vie

Qu’importe si je me noie

Enfin je renais

 

Etendue de la mer

Immense

La lumière éclate

 

Haïku sur le poème de Rimbaud "Aube" 

Sur une page noire

Un flot multicolore

Sur une page blanche

 

Elle s’offre

Une vague nous submerge

Il est midi

 

 Textes de Corinne B.

 

Le rêve  (dimanche 22 août)

J’apporte le courrier à des gens qui ont une dizaine d’adresses différentes comme plusieurs numéros dans la même rue. Ce sont des commerçants. Au cours de la visite qu’ils me proposent,  de leurs habitations ; ils réveillent un cochon de lait qui dort dans un lit moelleux et sous une couette duveteuse, se le passe de bras en bras en disant : «  il est si mignon ». Puis on me propose : «  le voulez-vous dans les bras ? ». Je refuse alors nous allons voir les repas bios préparés dans des assiettes de terre cuisants  dans un four ouvert. Toutes les légumes que je n’aime pas semblent prêts à régaler toutes les autres personnes. Eric, un neveu,  qui n’est plus jeune,  a un œil qui tremble et me dit : «  l’important c’est la métaphysique ».

Haïku du rêve

L’œil bio cuit au four !

Cochon de lait fait trembler

La métaphysique

 

Haïkus sur la chanson de Nougaro " Schplaoutch !"

 Plongé en sortant

Dans la vie de ma mère

Tasse d’eau, bol d’air

 

Haïkus  sur le poème de Rimbaud "Aube" 

Regard de pierre

Sentiers d’éclats de rire

Corps au bas du bois

 

Fleur, coq, et cime

Haleines vives, eau morte

Aux éclats d’Aube

 

 Textes de Corinne P.

 

Le rêve

 

 Je suis avec ma cousine Claudie, et nous nous promenons dans Rouède, petit village du piémont pyrénéen. Nous arpentons plus précisément le hameau d'Aux Blancs où, petites, nous rendions souvent visite à notre grand oncle décédé depuis longtemps.

Sa maison est là, toujours debout, inhabitée. On décide d'y entrer, intriguées par le capharnaüm qui y règne. De vieux objets encombrent le sol, des meubles branlants, recouverts de poussière, semblent d'un autre âge.

 Alors que nous progressons à travers ces vieux débris, un rai de lumière nous attire à travers le chambranle d'une porte entrouverte. Sans doute alarmé par le bruit de nos pas, un chien se met à aboyer. Terrorisées, nous tentons de fuir, mais la bête agacée par notre présence, se met à nous poursuivre, bientôt suivie par un homme menaçant qui se met à nos trousses.

 Nous parvenons à atteindre la maison de Claudie où nous espérons nous enfermer. Trop tard: l'homme y pénètre à son tour. La peur au ventre, je réussis à me saisir d'un couteau de cuisine et, tandis que l'homme se glisse à son tour dans la pièce où nous avons trouvé refuge, je lui plante le couteau dans le flanc. Il est là gisant dans son sang, le manche du couteau émergeant d'une tache rouge qui progressivement se dessine sur son tee-shirt maculé.

Sans réfléchir Claudie et moi nous saisissons d'une vielle toile cirée dans laquelle nous enveloppons le corps de notre victime.

Réveil....

 

 Rq: quelques jours auparavant, je m'étais rendue à Rouède et la veille de ce rêve, j'ai vu « le passager de la pluie » à la télévision, film de René Clément avec Marlène Jobert et Charles Bronson. Elle réussissait à tuer l'homme qui l'avait agressée dans la maison où elle se trouvait seule puis elle se débarrassait du corps après l'avoir enveloppé dans une couverture.

 

Haïku du rêve

Maison fantôme, corps fuyant

un chien aboie

l'homme meurt assassiné

 

Haïkus sur la chanson de Nougaro " Schplaoutch !"

 Plongeon dans la vie

 bu la tasse trop amère

 Requins, je vous fuis

 

Haïku sur le poème de Rimbaud "Aube" 

Des sentiers s'éclairent

ombres fuyantes et blêmes

le sommeil me prend

 

Haïku à partir du rêve de Corinne B

Cochon de lait à vendre

légumes à dégueuler

Métaphysique où es-tu ?

 

 Haïku à partir du rêve de Renaud

 Lac d'apparence calme

 falaises murales

Les enfants sont sauvés

 

Haïku à partir du rêve d'Olga

Gare muée en hôpital

 marée humaine rouge sang

 attentat, vide, passé

 

Haïku à partir du rêve de Bérangère

Café vite avalé

gym aquatique

Dieu qu'il est beau le maillot

 

Haïku à partir du rêve de Christian  

Théâtre façon Scala

musique, cacophonie

l'artiste se révèle

 

 

Haïku à partir du rêve de Philippe  

Craquement de parquet

chambre au fond du couloir

ventre dévoré

 

 

Haïku à partir du rêve de Richard

 Ventre grassouillet

mains baladeuses

plaisir assumé

 

 

  Textes de Ginette 

 

1er rêve – fin juin 2010

Mes pieds étaient englués. Je ne savais trop où me situer. Cette boue m’enlisait. Tout-à-coup le réveil ! une planche en bois me présentait une grosse pieuvre, gluante, ornée de tentacules énormes, les ventouses accrochées à la planche.

Mon corps grondait, je sentais des vibrations. J’avais faim et une envie de déguster une salade de poulpes.

 

Haïku du rêve

Enlisée, comment me situer ?

Grosse pieuvre gluante

Me nouait les entrailles.

 

2ème rêve – 2 juillet 2010

C’était obscur, l’air de la montagne m’enivrait et transformée en pâquerette, promenant un panier en osier sous mon bras, je transportais des fromages, des bijoux que l’on voulait me voler, tout cela recouvert de paille pour camoufler le tout.

Arrivée sur les lieux, je traversais une drôle d’écurie pour rescaper mes objets.

Les pieds dans le purin, je protégeais mon panier. La paille du sol s’entrelaçait tout au long de mes jambes et m’empêchait d’avancer. Je m’enlisais.

C’était une très très longue halle avec des piliers sur des milliers de kilomètres, un toit me protégeait.

Au fin fond, je me réveillais….

 

Haïku du rêve  

Pâquerette se promenant

Serrant dans ses bras le restant

Rien n’échappe

De son fort demeurant.

 

3ème rêve – Août 2010

Jacques était parti depuis plusieurs années déjà... Tantôt j’avais de ses nouvelles par le biais d’amis intimes. Tantôt de longs silences s’installaient entre nous. Sans jamais pouvoir le rencontrer, cet homme m’habitait.

Puis après un temps très intense dans les ténèbres, Jacques venait, repartait, revenait, fuyait, s’approchait, m’inspirait.

Il y avait longtemps que je n’avais pas été aussi proche de Lui.

 

Haïku du rêve  

L’Etre Principal

Etait en Elle,

Lui fuyant

Elle restant.

 

 

 Textes d'Olga 

 

Rêve du 8 août (dimanche)

Je rêve d’une catastrophe. Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé… Je suis dans une gare. Les trains… Je vois plein de monde. La gare est transformée dans un « hôpital ». Les gens assis, allongés… Par terre… Sang… Du sang partout… Je vois quelques hommes du personnel, ils sont en blanc… Ils sont penchés sur les blessés… Je marche, je me déplace doucement et je regarde autour de moi… Je suis surprise de ne pas avoir peur… De voir… Ce que je vois ? De quoi j’ai peur ? Toujours j’avais peur de voir les blessures de la chair… La souffrance liée au corps… Je ne supportais pas de voir du sang, plus qu’une goutte… La, ce que je vois vraiment…

 Les visages… Les visages parfois vides… Que je crois vides… Je vois d’autres remplis de peurs… Et encore d’autres qui sont inondés de …

Plus je me réveille et plus le rêve disparait, il m’échappe, j’ai du mal à m’accrocher à lui, à noter ce qui était, car ce n’est qu’un rêve, rien de réel ?

Indifférence… Silence… Désespoir… Lassitude… Tristesse… Peine… Découragement… Fatigue… Epuisement… Léthargie… Apathie… Dépression… Détresse… Misère…

Les visages blancs… Vidés de sang… Immobiles… Figés…

Les yeux fixés… Sur quoi ? Le vide ? Le passé ? Les souvenirs ?      

Les corps arrêtés… Immobilisés dans la douleur ? Paralysés sans issus ? Retenus par une blessure ? Stoppés dans la joie de vivre ? Cessés poursuivre le chemin ? Suspendus dans le temps ? Livrés à la chance ? Relâchés à l’inconnu ? Attachés à l’espoir de vivre ? Ancrés dans une certitude que la vie ne sera plus jamais la même ?

Est-ce un destin définitif ?

Est-ce un futur qui varie ?

 

Haïkus du rêve  

Les visages blancs

Les yeux fixés sur le vide

Le chemin d’espoir

 

Blessure de la chair

Une goute vide inondées de peur

Le futur varie

 

Les gens par terre du sang

Les hommes habillés en blanc

Le destin fixé

 

Rêve du 10 septembre 2010

Après mon atelier d’écriture sur les rêves, je rêve. Je rêve d’être quelqu’un ou quelque chose… J’ai du mal à ma sentir, ma présence, mon identité. Je suis capturée et je n’ai plus droit à la liberté. Je dois obéir et obéir. Et après… mon existence se dégrade. Je me sens de plus en plus triste et je me sens faiblir jour par jour. Je n’ai plus du goût à la vie.

J’écris ce rêve et j’ai les narines qui pique, je sens mes larmes toutes proche, je n’ai pas trop envie de les laisser venir, à quoi bon… Pourtant je n’ai pas l’impression que ce rêve peut refléter une réalité… La mienne !? Non…

Il arrive un moment ou je constate qu’il y a un autre quelqu’un avec moi. Il est aussi en « prison ». Il est aussi abattu et sans espoir. Nous nous retrouvons face à face, mais je ne le ressens presque pas. Sa présence est déjà tellement faible.

La source, la chose qui nous tient, s’approche de nous et encore une étape nous attend. Ce quelque chose nous crève les yeux avec un objet métallique, froid et très aigu. La lumière éclate pour disparaitre définitivement. Je perds ma vu. Je ressens une terreur invivable. Je ressens de la souffrance. Je me laisse mourir…

Je me réveille et je me sens « morte ». Je me sens triste et fatiguée, je ne vois pas le sens de cette journée et tout ce que mon regard croise est fade, étrange… Sans sens.

La réalité m’échappe et je bouge comme un zombi. Une machine programmée. Je la vie sans y être.

J’oubli les rêves d’habitude avant de me lever. Il est déjà midi et celui-là est encore dans ma tête, il est plein de couleurs, ressentis et souvenirs...

 

Haïkus du rêve  

Etre là avec toi

Engagement me pèse

Je suis aveuglée

 

Espoir abattu

La lumière définitive

La vie disparait

 

 Textes de Gaëla

 

Rêve du 30 juin 2010

J'ai rendez-vous avec C.. Je le retrouve à l'étage d'une sorte de vaste complexe multicolore, aménagé en partie pour les enfants (avec des toboggans, des balançoires, des jeux gonflables avec des ballons...) - mais il est vide. Je dois visiter un château, auquel on accède soit par un escalier, infiniment long, soit par une sorte de téléphérique. Avec C., nous jouons au chat et à la souris ; je le perds, je le retrouve, pour finalement ne plus le voir. Sentiment de détresse, et peur de l'abandon. Je redescends ; là, avec mon plus jeune frère K., je rencontre V., son ami, qui, avant de rentrer à la maison, voudrait visiter le château tout en haut. Bien que lasse, j'accepte, et décide d'emprunter plutôt l'escalier, pour avoir, peut-être, la chance de retrouver C.

 

Haïku du rêve

 

Dédale coloré

Voile ton corps tu t'absentes

Pour l'éternité

 

Haïku à partir du poème de Rimbaud, Aube :

 

Nulle clameur ne sourd

Quand mon pas réveille la fleur

C'est le dénuement

 

Textes de Renaud 

 

Le rêve

Je suis en promenade sur un lac avec famille et amis. Je dirige moi-même un petit bateau à fond plat à moteur. Je suis heureux, décontracté, concentré à ce que tout se passe bien. Chaque enfant en bas âge a son gilet de sauvetage ; ça discute, ça rigole entre petits et grands. Je fais bien attention à ce que notre barque soit bien stable et de ne pas naviguer trop près des deux autres. Les parents, dont je fais partie, savourent ces moments de plénitude. Nous accostons sur une petite plage pour certainement pique-niquer. Nous descendons des bateaux puis faisons du va et viens pour tout installer à quelques mètres de l'eau toujours aussi calme. Avec quelques autres je me retrouve dos au lac et nous regardons la prairie grasse et verte qui s'étale devant nous, lieu idéal pour déjeuner, quand une crainte subite me fait me retourner brusquement.  Devant moi coule une rivière à fort courant, qui a remplacé, je ne sais comment, le lac paisible que nous venons juste de traverser si joyeusement. L'aîné de mes deux fils, âgé de vingt ans, nage très vigoureusement à contre courant, progressant ainsi difficilement. Très bizarre qu'il ait eu le temps de se mettre à l'eau en aussi peu de temps. Heureusement que tous les petits sont sur la berge, mais figés et muets. Nous, les adultes, allons devoir gérer une situation difficile. Crainte et excitation se mélangent en moi. Vite : s'assurer que mon fils sorte sans encombres de l'eau car le courant semble de plus en plus fort, c'est fait, puis éloigner tout le monde du bord de cette inexplicable rivière pour aller dans la prairie et aviser tranquillement de ce qu'il faut faire et essayer de comprendre ce qui se passe. Je me retourne de nouveau et une angoisse sourde supplante la crainte diffuse que l'apparition de la rivière avait fait naître en moi :  un haut cirque de falaises calcaires a remplacé la prairie si attrayante. Je sais que l'eau de la rivière va monter de plus en plus rapidement, aussi inexplicablement que le cirque va se déplacer inexorablement vers nous. Vite, tout le monde est regroupé et nous laissons nos affaires, suffisamment éloignées de l'eau pour les récupérer dès que nous aurons trouvé le chemin qui permettra de gravir ces falaises qui semblent de plus en plus hautes. Je comprends que cette recherche sera vaine. Un grondement sourd, trop profond pour être animal, trop étrange pour provenir d'un orage, se fait entendre, au loin, dans le ciel sans nuages, qui vire au blanc. Plus aucun bruit ne se fait entendre. Je sais que l'eau monte de plus en plus rapidement et que le courant est de plus en plus plus fort. Je ne peux plus bouger. L'angoisse sourde est maintenant transformée en terreur profonde : je me réveille.

 

Haïku du rêve

 

Les amis joyeux

La rivière trop forte

L'espoir disparaît

 

 Textes de Bérengère 

 

Haïku à partir de la chanson Schplaouch ! de Claude Nougaro :

 

Imprudent nageur-

Je bascule, plonge, danse

Dans l’onde de ton amour.

 

Ride ou sourire

Une venue impromptue-

Appel d’air amer.

 

Poisson hors de l’eau

La vie nous tend une rame-

Sale œil ou joie.

 

Estomac en vrac

Brasse coulée, bulle d’air-

Victime de la vie.

 

Haïku à partir du poème Aube de Rimbaud

 

Premiers éclats de vie

L’aube dévoile ses charmes-

Envie de miction.

 

La nuit s’éclaircit

L’aube dépose son voile-

Draps froissés.

 

Voile fugace

L’aube esquisse un sourire-

Pas chassé par les matines.

 

Au front des palais endormis

J’ai embrassé l’aube

Au coq  l’ai dénoncé

 

 

Rêve :

 

Retour de vacances.  Je conduis une petite Twingo sur l’autoroute ensoleillée. Celle – ci est très chargée : bagages à profusion, 1 mari, 2 enfants adolescents, 3 chats et un chien énorme genre basset allongé sur mes genoux.

Nous avons une discussion sur le coût  de nos vacances et je suis fière  d’avoir fait des économies : 150 euros pour un mois.  Mon mari est sceptique. Arrêt au péage, des gendarmes s’approchent de nous et me demandent mon permis de conduire et les papiers du véhicule. Mon mari commence à énumérer tous les achats que j’ai effectués. Je lui confirme que je me suis encore trompée dans les comptes mais de peu. Will part en éclats de rire, je le prends mal car ma susceptibilité s’en mêle et je ne veux pas en démordre : je minimise les achats effectués et finis par lui dire en riant « De quoi je me mêle ! ».

Les gendarmes veulent me rendre mes documents et je leur répond «  Un moment, je fais les comptes !!!! ».

« Ok » répond l’un d’entre eux et ils n’insistent pas, se moquent de moi en rigolant. Ils nous laissent repartir car le montant exposé par mon mari les amène à me prendre pour une cigale…..

 

 Haïkus du rêve

Retour vacances

Explosion de souvenirs-

Budget cramé.

 

Fin du voyage

Périple désordonné

Retour au calme.

 

Famille survoltée

Véhicule en surchauffe-

Chien extatique.

 

Auto en surchauffe

Ménagerie au complet-

Bonjour la Rentrée.

 

Sacs mal empilés

Surmenage à l’horizon

Eté oublié.

 

Achats compulsifs

Images ensoleillées-

Plus rien à manger.

 

 

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20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 16:35

Texte de Virginie

 

LE POISSON ROUGE

 

Le matin, au sortir de ce rêve agité, je m’éveillai transformée en poisson.  

C’est pas croyable !. Ca alors !. Mère avait concocté la veille pour père son plat favori : une fricassée de poissons dont j’en avais encore gardé les saveurs venues d’Asie…Et moi qui adorais nager, je ne pensais pas carrément me métamorphoser un beau matin en poisson rouge !.

 

Plus de bras, plus de jambes, à la place des nageoires de toute part, dorsale, caudale, anale…Mon corps était recouvert d’écailles rouges, couleur symbolique dans ma culture…la culture chinoise. Cette robe couleur vermillon me sciait à merveille. Ma robe écarlate faisait l’objet d’admirations. J’étais, par ailleurs, le seul animal dans ce sweet home à part le soit-disant Homo Sapiens. Je ondulais à chacun de mes mouvements : mon corps était devenu souple, rien à voir avec la raideur habituelle dont j’étais sujette, moi qui éprouvait le besoin de m’étirer, de pratiquer du stretching. Je frétillais de plaisir, lovée par la douceur de l’eau limpide, régulièrement renouvelée de mon aquarium. NAGEOIRE

 

Journellement, mon grand-père venait me voir pour me nourrir, me parler, me conter ses histoires d’une autre époque, d’une autre vie. J’aurais voulu m’exprimer verbalement aussi de mon côté. Mais, seules des bulles muettes s’échappaient de ma bouche entrouverte. J’entendais et voyais les va-et- vient de mon père, de ma mère, de mes frères et de mes sœurs, vacant à leurs besognes quotidiennes, interminables. Peu à peu, cette couleur si remarquable finissait par me procurer une certaine gêne. J’aurais voulu me confondre parmi les quelques algues artificielles qui peuplaient mon habitacle.

 

J’avais à manger, à boire à profusion, j’avais l’essentiel. Cependant, j’aspirais parfois au grand air, à la liberté voire également à remonter à la source.

 

Texte de Bérengère à la façon de …. Kafka.

 

Un matin, au sortir d’un rêve agité, il s’éveilla avec une sensation de langue de bois. Il avait une forte envie de vomir.

Mais d’où pouvait provenir cette étrange odeur, cette sensation de suffoquer ?

Il lui était impossible de tourner la tête pour se rendre compte de l’origine de son mal- être comme si celle-ci était fondue à son corps.

 

Que lui était-il arrivé ? Son tronc était complètement inerte : bouger ne serait – ce qu’une phalange était irréalisable. Par contre, aucun angle de sa chambre ne lui échappait comme si ses yeux étaient dotés d’une vision panoramique complète :plus besoin de faire pivoter son cou. Etrange !

Un rapide regard en arrière lui appris que son abdomen était scindé en 2, recouvert de longs poils drus bicolores : noir et orangé. Sans doute, trop fatigué la veille au soir, avait-il oublié d’ôter son déguisement d’Halloween. Mais pourquoi se sentait –il si engoncé dans ce cas ?

Il décida de l’ôter mais dans l’agitation  qui l’avait saisie, il ne réussit qu’à tourner plusieurs fois sur lui-même. En effet, de minces chélicères acérés s’agitaient sous lui, sans discontinuer, réalisant un menuet endiablé.

.

Des vibrations imperceptibles l’empêchèrent de se poser plus de questions. Déjà, tout son être réagissait à l’appel émis par sa future proie. Il s’élança sur l’insecte pour le tuer. Il se mit à cracher sur sa victime 2 jets d’une substance collante produite par des glandes situées dans sa bouche. Ces projections tombèrent en zig-zag sur celle-ci et la paralysèrent au sol. Il ne lui restait plus qu’à la mordre pour la tuer.

Qu’avait-il fait ? Son cerveau n’était plus qu’un organe servile, soumis à une volonté impérative issue d’un instinct primitif : sa  survie. Il n’était plus qu’un ventre sur patte et seule sa panse commandait. Sa bouche si souvent ornée d’une moue rieuse se retrouvait n’être plus qu’un trou béant, emplie de substance toxique, prêt à répandre son fiel à toute présence d’anthropode.

 

Il décida de trouver un coin tranquille, sombre si possible pour réfléchir. Il devait rêver ou plutôt cauchemarder.

Il trouva une plante et dans son extrême agitation de mit à sécréter de minces fils de soie sans même sans rendre compte. Peu à peu,  une immense toile en forme d’entonnoir apparut.

Il se sentit extrêmement las après ce travail d’une grande finesse. En même temps, une sensation de lourdeur inhabituelle l’envahie comme s’il était chargé d’un poids dont il fallait à tout prix qu’il s’allège…. Il  se mit alors à pondre des œufs, minuscules ovoÏdes d’un blanc crémeux pour ne pas dire sale. Quand il eut accomplit sa tâche, il commença à tisser un grand cocon tout en soie, sphérique,  autour d’eux afin  de les suspendre au sommet du feuillage.

 

Il fallait qu’il se réveille ou qu’il se rendorme : cette chimère monstrueuse devait prendre fin au plus tôt. Il pensait à la maîtresse de maison qui se faisait un devoir de chasser les arachnides d’un bon coup balai dès qu’une d’entre elle pointait le bout de son nez. Le temps lui était donc compté.

 

Mais qu’avait –il fait pour mériter cette mutation ? Il se souvint de la légende d’Arachnée et de sa vantardise proverbiale. Ce n’était pas son cas. Certes, il était banquier mais il n’attendait quand même pas tapis au fond de son bureau que ses clients manquent à leurs obligations. Ses conseils étaient avisés même si certains pouvaient avoir l’impression de s’être laissés attirer dans un piège après avoir suivi son argumentaire bien rodé. Il avait besoin des primes que lui octroyait son chef d’équipe à chaque contrat conclu. Ce n’était quand même pas un crime !

Il se souvint d’une réflexion de sa femme : «  Est- ce qu’il t’arrive de penser à tes clients lorsqu’ils se retrouvent complètement endettés avec l’unique perspective de perdre le travail de toute une vie ! »….  Que lui avait –il répondu ? Il ne s’en souvenait plus.

Il commençait à avoir mal à la tête, il y verrait plus clair à son réveil….

 

Il décida de  regagner son lit. Il glissa le long d’un fil de soie. Puis, il essaya de se camoufler sous les draps. Soudain, une montagne se mit en mouvement dans sa direction, il glissa dans un creux sans fond. Non ! Non ! Pas maintenant ! Il devait se réveiller ! Ce ne pouvait pas être la fin, ! Pas de cette façon ! NONNNNNNNNN …….

 

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15 juin 2010 2 15 /06 /juin /2010 22:24

Texte de Corinne B

Le trille de l’électron libre 

 Courrier.
Il était las, là, laminé en découvrant ses origines, languissant d’en savoir plus. Il fallait maintenant lâcher prise, perdre l’habitude de tout contrôler. Cette photo de lui à 2 ans, prise dans une ladrerie, un lagotriche accroché sur l’épaule près d’un lac, l’interpellait. Quel était l’abbé sur cette vieille image sépia qui l’entraina, lui sans label dans sa tour de Babel, dans le sillage de sa vie offerte, de labeur. De sa mémoire labile, il comblait grâce à cette lettre,  à l’écriture tremblante, un coin de sa vie : il le découvrit en larmes dans les laiterons, le transporta dans un berceau de feuilles de labiées et de lames de feuilles de palétuviers tressées. Dans cette missive, un peu plus loin, il lut qu’un soir de fête, on le surprit lampant l’eau du lagon comme le font les bêtes, et aussi à la lueur d’un lampion tendant de la lavande à un lapin. Il préférait les larcins au latin. Se jetait dans l’eau des lavoirs pour faire crier les lavandières. Tantôt lauréat, tantôt lascar, mi larron aux landes mi sérieux aux lettres… Il avait appris à lire dans le grand Livre et récitait par cœur certains passages d’épîtres. Ce temps latent ne lui appartenait pas. Cet enfant ne le concerne pas.

 Un gosse, comme un autre, dans un monde compatissant sans tendresse. Un faire valoir pour cet homme de « Dieu ». Qu’a-t-il fait pour retrouver ses parents ? Petit enfant blanc aux yeux clairs dans cette Afrique si brune, il ne devait pas être si difficile de mener l’enquête.

« Mais non, le brave homme m’a élevé, dans son ombre de dévotion. Puis à l’occasion d’une maladie, m’a généreusement offert à une famille qui après m’avoir adoptée, s’embarqua pour Marseille. Quels sont mes souvenirs d’enfance? des blouses très moches obligatoires (qui me laminaient le cou) à l’école de la cité phocéenne et des railleries sur mon accent trainant, sur mon « père » commissaire et sur mon habitude de me déchausser. Des kermesses monumentales, des pièces de fins d’année et de la chorale de Noël. De cet œil noir interne, qui me brûlait. Toujours. D’avoir été malade et d’avoir subit des prises de sang hebdomadaires pendant un an ». Pensait-il.

Piano, foot, mauvais élève puis ado, il rêvait de devenir une Pop Star. Il avait une revanche à prendre et attendait son tour de mépriser les autres. Il fut bien accueilli dans ce clan proche et solidaire. Il enrageait d’accepter la faveur de leur amour. Sur le mur son regard s’arrêta sur un cadre au milieu duquel trônait cette famille posant devant la tour de Pise. Il ne l’avait jamais dit mais il ne s’était jamais senti des leurs. Sa grande taille et sa couleur de cheveux, dépareillaient. L’œil noir le poussait à haïr, et bien plus ceux qui l’aimaient. L’amour n’existe pas. Il fit sa vie : études, examens réussis, mariage, enfants, dégoût. Félicité n'est que  paresse. L’amour n’existe pas. C’est utopie de l’esprit. Un processus instinctif d’accession à la procréation.  Qu’est-ce une famille ? Espoir n’engendre que regrets.

L’appendice nasal de son individu s’était développé de façon malsaine lui mangeant  le visage. Lui le joli petit garçon, devint un colosse défiguré, ne se supportant plus. Il lui fallait de nouveaux défis. Il chercha l’Eden et partit vivre dans une tribu amazonienne, …OULA-OULALOUA ! …près de la nature, OULA-OULALOUA ! …impressionné par la sagesse des chamans, non érudits mais si savants. Ici, il a le sentiment de n’être rien, ou si peu de choses. La mort s’apprivoise. Il l’appréhende de plus en plus et tend à l’instant ultime. Pourquoi composer avec la grande absence ? Il a le sentiment de dépossession et d’aliénation. La solitude est le creuset de toutes ses émotions. Il voudrait faire abstraction des adultes, de leurs désirs et de leurs caprices. Il cultive l’évènement banal en chose merveilleuse et mystérieuse, puis bascule dans la passion. Pas mystique mais charnelle. Ici il ne se voit pas, son image n’est qu’un reflet, presque une illusion. Disparu, son œil. Enfin un endroit pour s’accepter parmi les autres, pour être en équilibre avec lui-même. Il trouve une pépite dans un torrent, ce qui déclenche chez lui l’irrésistible envie de refaire surface, de revenir à la civilisation.

 Il la tient sa revanche. Frénésie du retour. Tout lui manque. Retrouver la littérature, la philosophie. Pensée intrusive plongeant dans le tableau des Contes Barbares de Paul Gauguin et des êtres qui peuplent son imaginaire. La beauté doit tout au regard.  Sentiment de fuir la mort et de voler vers la vie comme dans « La naissance » de Marc Chagall. Il retrouvait enfin Rimbaud, Deleuze et la reconnaissance. La seule partance est en soi. Il compose, écrit et chante sa douleur tant contenue. L’œil est fixe. Il devient en quelques années la Star musicale rêvée. Il est admiré, poursuivit, écouté, adulé, épié. Il parait dans toute presse mais ne se livre vraiment jamais. Toutes portes lui sont ouvertes, il fréquente les plus grands,  les puissants, mais l’argent lui brule les doigts et les drogues son être. Un soir de trop. Coma, centre de détox, HP et le voilà là, sans revenu, sans énergie, oublié de tous, dans ce HLM de banlieue sordide du monde ouvrier où la promiscuité est la règle. LIronie est l’exquis mépris. Les cris, les odeurs, les petits qui jouent ou pleurent dans l’escalier, les jeunes qui saccagent, ne le touchent pas. Il est absent de sa propre existence. Il s’est épaissi, déplumé ; son aspect ne le perturbe plus. La lettre en main, il plonge dans un douloureux passé qu’un homme avant de mourir lui transmettait. Il avait dû suivre son chemin de loin ; sans juger. Ses yeux rougis cherchent une rémission : les étendues sauvages de pissenlits de Muret sous ses fenêtres lui permettent de souffler. Les dernières lignes l’informent que son père s’était perdu dans le désert et avait succombé à une morsure de serpent et que sa mère adolescente avait accouché, seule, debout au pied d’un arbre totémique. Son grand-père, travaillant pour l’EDF, fut nommé à la Rochelle. Sa famille originelle fut ignorante de cette tragédie. Il lut le nom et le prénom de sa mère : Cécile. Comme sa dernière fille. Au fait où est sa fille ? Où sont ses enfants, sa famille ? Il a trop perdu de temps. A cet instant, il est  celui qui voit.  Il sera présent pour elle et pour lui-même. Il se leva et pour la première fois se sentit léger et libre de sa propre prison. Il prit sa guitare et composa une série de nouvelles chansons dédiées à sa mère avec l’irrésistible envie de se rendre en Charente pour la connaitre.

Un homme qui se trompe  est un homme.

 Texte de Cécile D.

Les cris crispants du curé castrat catapulté à l'accueil de son croquant cul clair ; les quatre coups de cloche claironnant comme au combat, quelle cacophonie catastrophée !

Telle une torpille tremblotante, sa tête tentait une traversée tonique du Très Terrible Ténébreux Tunnel...
Vite, la voilà ! Visiblement victorieuse du violent voyage, elle vociférait, vigoureuse, virulente, Vivante. Ah mais quel vivifiant vagabondage ! pensa le curé, exténué par l'inopinée arrivée nocturne du villageois bébé.

Tap. Cul nu la fessée. Elle pouvait crier aaaah, mais ne couvrait pas les hurlantes poussées de l'ivrogne voisine. Foyer amer.
Va, cours vole vagabonde, Fripouille de Chapardeuse ! Ton école est la rue, je sais.
Le clochard du pont, imperturbable, immuable. Au fil des années, un repère, même, un rassurant copain.
L'immeuble flambant neuf du bout du quartier, témoin clinquant des années qui passent.
A 14 ans, miracle inouï, elle lut Sartre, sa Nausée. Révélation !...Elle décida alors, furieusement, de vivre chaque instant pleinement, égoïstement, vertement.
Badaboum. Ciao Papa, Ciao Maman, Ciao la compagnie. Vlam, elle claqua la porte.

La peur ? Existait pas. Un territoire ? Un livre ouvert. Europe Asie Afrique Amérique, des continents abstraits devenaient réels.
Elle explorait l'infini possible des lignes de fuite. Sur son visage, des signes, hors champ.
A 16 ans, l'expérience du corps informe, disloqué. La furie folle des soirées. Les Aubes étaient navrantes.
"O que ma vie éclate !" pensait-elle. "La lune est atroce le ciel est amer. Que j'aille à la mer !"
Mais chopchip, si la chute est possible, la rédemption l'est aussi. Elle découvrit enfin la camaraderie, la confiance en autrui. Comme un vitrail usé qu'on nettoie, la lumière entra, et elle dépoussiéra son nez, ses yeux, et ses sens aiguisa.
Elle sentit les épis de blé d'orge et de colza. Elle dormit dans des tentes de fortune, elle dompta sa peur de se perdre.
Car qui n'a pas de peur ne connaît pas le reproche.
Elle vécut ainsi des années lumières, harmoniques. Entourée de fééries elle était : ivoire poudres d'or ou encens. Elle expérimentait, beaucoup.
Elle se mit au blues, à l'orgue hammod et à la magie des rythmes vibrants et transportants des percussions.
Tchinglitiboumbatchada.

Puis, sans logique aucune, ce qui était celle de sa vie, elle se trouve fascinée par l'Ethnologie. Mue par le désir d'amour des peuples, elle traversa la jungle tropicale, affronta climat et dangers et bestioles, et s'installa dans une petite tribu d'Amazonie, trésor caché.
Elle vécut à l'heure des singes hurleurs et des piripiri. Le silence est un leurre pour qui a des oreilles. Chuuuuut...
Exaltants moments, petit est le bonheur, grand est le souvenir !
Mais la nature de l'homme est lassante. Encore, la même rengaine : "J'en ai marre, je m'ennuie".
Et comme ça, pfiut, elle partit, encore, reprit ses pérégrinations et son inconnu, et se retrouva au bord de la Vistule.

Telle un fantôme puissant, elle réintégra le monde occidental, fortes de ses superstitions enchantées. Désarmée, oh non elle n'était pas !
Elle battit la mesure, tictactictac, et s'envola trafiquer illicite. Elle engrangea, engrangea... Magie ? Miracle ? Science apprise par une école originale et hors norme ? A 50 ans, elle se trouva fortunée. Bien aiguillée, inspirée, elle s'empara du mystérieux monde de l'informatique.
Que si que si ! Et bien lui en prit : elle n'eût bientôt plus besoin de travailler, chaloumchaloum...

En voilà une qui s'en tira donc à merveille. Oubliés les infects premiers pas, la chute fut un saut fulgurant dans les nuages cotonneux de la sérénité trouvée. Jusqu'à quand ?

 Texte de Bérengère

Voici le vécu d’un vaurien vacciné de la vacuité de sa vie, qui, voluptueusement vautré dans ses vêtements du vendredi, vomit, telle une verrue velue, un visage de lui qu’il voudrait véridique et qui n’est que vaine vanité : le vernis- vitrail tel un voile vespéral, qui, vaille que vaille, veillerait à faire valider des vicissitudes dignes d’un vidéo- clip comme étant le voyage vertueux d’un va -nu-pied valeureux.

« Etre ou ne pas être telle est la question ? ». « Toute société qui prétend assurer aux hommes la liberté doit commencer par leur garantir l’existence ». Foin d’une interruption de grossesse puisque non encore légale. Il était l’ultime soldat d’une armée de vaincus. Rrrrrra ! Fruit d’un amour sans nul pareil et pourtant exprimé de la façon la plus commune possible. Pouah, on naît de peu de choses. On est peu de chose.

« Les défaites de la vie conduisent aux plus grandes victoires ». « Et, à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Sa volonté indéfectible lui apporta le sésame ouvre - toi qui lui permit, de pénétrer l’antre du monde, la caverne de l’espérance. « Dans un voyage, le plus long est d’arriver à la porte ». Toc, toc, il y a quelqu’un ?

Sa lente maturation ne fut qu’une question de patience, de persévérance et de beaucoup de travail. Han, Han, Han : vas- y que je pousse, vas-y que je te pousse ! « Qui veut la fin veut les moyens », « Patience et longueur de temps font plus que rage ni courage ». « Il ne faut cesser de s’enfoncer dans sa nuit, c’est alors que la lumière se fait ». C’est ainsi que l’heure de sa naissance arriva, sans coup férir, en parfaite osmose avec l’horloge biologique de sa mère. Ce qui n’eut pas l’heur de lui faire si plaisir que ça ! Ahhh ! Sortez -le de là !!!!

Mais la vie, vieille prostituée, l’avait trahi avant qu’il n’eut la capacité et le temps de dire ouf ! Un stupide attentat. Pschitttt : à peine le temps de se mettre à marcher. Il bascula dans l’abîme impitoyable des oubliés de l’amour. Ses parents venaient de disparaître. Oups. « Dans le noir, toutes les couleurs s’accordent ». Un merveilleux hasard le mit en présence d’un homme, un géant mélomane, un ogre de tendresse chaussé de bottes de Sept Lieues pour mieux lui faire découvrir la musique, la littérature, la tendresse. La paternité tout comme « la parole exsudante d’amour n’avait pas été donnée au commissaire, il l’avait prise de force » devant ce petit être sans défense qui lui tendait les bras. « Mais un fils est un créancier donné par la nature ».  « Et la bêtise insiste toujours ». Il se jeta donc à corps perdu, pousse - toi de là que je m’y mette, et non à son corps défendant dans tous les plaisirs que lui permettait son adolescence : sport à outrance, filles à gogo. Hay Téquila ! Vaste programme ! Et, mama mia !!! La suite fut prévisible, en un mot inévitable : il rata son bac. Alors, il prit le suivant et s’embarqua pour l’aventure. L’envie lui était venue de s’expatrier : « les voyages forment la jeunesse » et « l’homme absurde est celui qui ne change jamais ».

 La métropole malgré son apparence cosmo polie n’avait pas grand chose d’exaltant ou d’ébouriffant à offrir. Comme pour son cousin pas si lointain, il aurait été plus juste de lui accoler Nord et, surtout, de la doter d’un bonnet, circonflexe bien sûr, Brrrrrr ! Les mentalités étaient  très fermées, coincées : des visages- prisons, des pensées inatteignables, chacun pour soi et tous côte à côte mais jamais ensemble « Homme si tu es quelqu’un, va te promener seul, converse avec toi-même et ne te cache pas dans un chœur ». « Le silence a dit quelqu’un est une vertu qui nous rend agréable à nos semblables ». C’est cela ! Oui… mais à petite dose, toute petite, sinon gare à l’overdose : Paroles, paroles et paroles…. Il était en manque. Sensation d’étouffement. Intense solitude. Alors, départ pour Los Angeles : vroum, vroum et une voiture de police emboutie par ses soins sur le Highway ! Re départ, cette fois,  sous bonne escorte en remorqueur direction le poste de police le plus proche. Etant doté d’un anglais plus qu’approximatif, merci l’école buissonnière, cette expérience fut mémorable. Nul doute qu’il ait été confondu pour un narco trafiquant ou un narco dit l’heure quand il demanda combien de temps durerait sa garde à vue. « Que 10 coupables échappent à la justice, plutôt que souffre un seul innocent ». « Mais expérience n’est –il pas le nom dont les hommes baptisent leurs erreurs «  !

 De retour dans le foyer familial au bord de « la mer, qu’on voit danser le long des golfes clairs a des reflets d’argent, la mer… » , sous la tendre vigilance d’une mamie gâteau, mamie confitures, seul recours possible, l’attaque en force  : Conservatoire, Ecole Boulle, Paris marathon Roller, rien n’échappait à ce boulimique de notes et de médailles : « à la recherche du temps perdu » peut- être ? « On est rarement maître de se faire aimer, on l’est toujours de se faire estimer ».

Surtout, il se mit à mélodiser, à improviser, entremêlant les rythmes, entrelaçant les styles, prit d’une frénésie, une faim inextinguible d’une langue universelle, d’une Babel enfin atteignable, s’exprimant à travers les douces calligraphies et arabesques des portées. « La musique, c’est du bruit qui pense ». C’est l’interpénétration des cultures : européennes, africaines, polynésiennes, canadienne…. Vers l’infini et au-delà…. Enfin, la vie en technicolor et en son stéréophonique !

 Cela n’empêcha pas la venue d’images fugaces, autant de désirs trop longtemps retenus, contenus,  de frustrations jusque là inavouées, autant de coffres à secrets qu’il s’était efforcé d’oublier dans un recoin poussiéreux de son grenier à pensées. « Le temps ne s’occupe pas de réaliser nos espérances ; il fait son œuvre et s’envole ».

 « Au temps suspend ton vol » le supplia-t-il alors en vain. Mais rien n’y faisait, une tristesse l’envahissait au crépuscule, irruption de l’insondable ébranlant les fondations tenues de sa fragile personnalité. Il pensait à ses frères endormis qu’il apercevait alors par la porte laissée entrebaîllée de sa chambre ou peut – être était- ce le léger ronflement de leur respiration régulière qu’il percevait. Quand, soudain, dans un fracas de tous les diables, deux hommes armés faisaient irruption dans la maisonnée assoupie. Tchac, tchac, tchac … Réveil brutal en hurlant.

« Le bonheur n’est jamais immobile ». Ce non - souvenir ne cessait de venir le hanter sans doute parce qu’il avait été amputé d’une partie de ses racines le jour où ses parents avaient disparu et qu’il craignait intensément que la fratrie ne se disperse à tout jamais, telle des semailles rétives sous le souffle impétueux d’Eole.

« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ». Et, « il y avait loin de la coupe aux lèvres ». Il ne s’agissait pas de prémonitions mais simplement d’une blessure à vif, d’une plaie béante, nourriture fantasmagorique ébranlant sa conscience devenue mamelle gorgée, engorgée, suintante de cette brûlante et purulente sève. Fini l’auto gavage. « L’homme est une plante qui porte des pensées, comme un rosier porte des épines et un pommier des pommes » et quand certaines sont blettes, elles tombent d’elles-mêmes et s’évanouissent dans la terre en pourrissant lentement. Il décida alors de laisser le temps faire son œuvre en s’aidant d’un gri-gri personnel : la vision rassurante de sa grand- mère paternelle arborant fièrement sur sa poitrine une broche figurant un ange, un ange sans g qui chiper sans p des carottes sans a, se plaisait –elle à répéter à qui voulait l’entendre . Les pièces du puzzle se mirent en place, tel un meuble préfabriqué, prédigéré, pré formaté et pré noticé de la fameuse marque Le Hic est Là !  «  Une place pour les rêves, mais les rêves à leur place».

La réalité n’allait pas tarder à le rattraper, le happant dans sa spirale ténébreuse après l’avoir attiré, encensé à l’aide du parfum vicié de tubéreuses. Souffle de linceul. Chronique d’une mort annoncée. Sa meilleure amie tomba malade. Le diagnostique fut sans appel : le Sida. Aids pour les anglo saxons. Terme qui résonna comme une mauvaise plaisanterie ou à défaut témoigna d’une terrible ironie linguistique quand on sait qu’elle se  retrouva au contraire sans soutien. « L’homme est malheureux parce qu’il ne sait pas qu’il est heureux ». Elle fut recueillie par un pasteur, homme de grande foi : «  la foi soulève des montagnes, oui : des montagnes d’absurdités ». Et ils furent les 2 seules personnes qui l’accompagnèrent vers « ce pays inconnu dont nul voyageur ne revient ». Cela le fit mûrir plus sûrement que le nombre d’années qui venaient de s’écouler : tic tac, tic tac, tic tac. « L’expérience instruit plus que le conseil ».

Perte de l’innocence, fin d’un âge d’or où tous les possibles semblaient permis. « Un beau soir, l’avenir s’appelle le passé. C’est alors qu’on se tourne et qu’on voit sa jeunesse ». La maturité l’avait saisi en plein vol, foudroyant toute tentative de nier l’évidence. « La meilleure preuve de la misère de  l’existence est celle qu’on tire de la contemplation de sa magnificence ». Pour se rétablir, il choisit de ne faire qu’un avec la nature qui l’entourait, de retourner à l’essence de son être et de s’enfouir au plus profond de lui – même à la recherche de tout indice, si indicible soit-il, de communion avec la mère-Nature, de retrouver son animalité intrinsèque. Moule vierge engrossé en son sein par un essaim d’idées toutes plus hurluberlues les unes que les autres qu’il lui fallait évacuer ou remiser à leur juste place pour trouver la note ultime répondant à l’oreille absolue de l’Univers. « Ce n’est pas l’esprit qui est dans le corps, c’est l’esprit qui contient le corps et l’enveloppe tout entier ».

Dans un second temps, il décida de diriger sa curiosité vers le monde : «  le meilleur moyen pour apprendre à se connaître c’est de chercher à comprendre autrui ». Il reprit des études, se remit à s’amuser, à jouer, à rire, à jongler, à partager. « Ne peut rien pour le bonheur d’autrui celui qui ne sait être heureux lui-même ». Et l’amour frappa à sa porte sous l’apparence d’un amant magnifique : Raphaël. Comme « le seul moyen de se débarrasser d’une tentation, c’est d’y céder » : cet éphèbe, qui, par une étrangeté du destin se jouait de tout et de tous, lui devint  essentiel. « Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point ».  Depuis, la joie, les coups de folie ont envahi sa vie. « On ne saurait être sage quand on aime, ni aimer quand on est sage ».Mais pas de zig zag, tout dans la continuelle découverte de l’altérité si différente et pourtant si semblable. Identité double d’un véritable amour. Union de deux coeurs en un unique symbiote. L’amour nous fait franchir des montagnes et accomplir des prouesses. Pourquoi pas des merveilles de tolérance ? Seul comptait le fait qu’ils soient heureux, en parfait accord avec eux-même.

Ceci est un exemple d’expérience non pas exemplaire mais un excellent expédient aux exécrables exaspérations de l’existence qui rend ex æquo l’exactitude de son examen avec l’excitation qu’a pu exercer sur le lecteur cette exquise exposition d’exploits non expurgés de toute extrapolation..

 

Texte de Gaëla

 

Quand elle décida d'écrire, par un coup de dé, le roman décisif de sa vie, se dessina d'abord un diptyque dithyrambique, puis eut lieu le déclic, clic-clic.

"La folie de mai 68, finie. Billevesées et coquecigrues. Fichue la vie communautaire, les immenses tablées, les copains de mon père jouant aux néo- souvent bi- , des fieffés cocos accrocs à la coc'. Exit épouses, encloquées bague au doigt, exit les chiards. Paname en version technicolor quoi, et puis un ramdam d'enfer". Elle ruminait cette période de sa vie, et regrettait la vie solidaire, les intellectuels pique-assiettes, comme plus tard les réfugiés chiliens fuyant la dictature de Pinochet. Elle crachait alors sur les vendanges chez la grand-mère pleine aux as, les anniversaires ou les fêtes religieuses, les tantes, les oncles, l'idéal de la famille unie, une icône fracassée contre le mur de son réduit. Elle tapait alors rageusement sur sa machine à écrire, comme sa grand-mère sa machine singer. Et pourtant, elle se devait d'écrire : "enfance heureuse". "Née à Nice, ni frère ni soeur", pas d'embrouilles.  Studieuse aussi, dans une école primaire catholique, une pré-adolescence normale, s'était acoquinée avec des gars lors de ses premières boums, avait chocotté pas mal au premier baiser. Et, pendant les longs après-midi d'hiver, allongée voluptueusement dans son lit-bateau en acajou, à lire les "lettres de mon Moulin" - à rebours car le connaissant par coeur - ou à chercher, dès le mois de juillet et le début des grandes vacances, dans les foires et brocantes, de nouveaux petits santons pour décorer la crêche familiale, ou l'algèbre ruminé sur un tableau noir type chevalet, et le bâton de son dabe qu'il tenait comme un sabre, avec quoi il la cinglait quand elle répondait à côté, à la moindre incartade de son cerveau. Après, c'était la répétition du spectacle de danse et de musique pour la kermesse de l'école, et les longues mélopées qui finissaient par s'étrangler au fond de sa gorge. Tout cela jusqu'à ce que son père contracte une grave maladie du foie, et qu'il enquiquine son monde avec son hypersensibilité au froid et son intolérance à l'albumine. "Une sacrée entourloupe, un mic-mac terrible", à y repenser maintenant.

Son éducation très stricte ne l'avait pas prédestinée à jouer les globe-trotters, mais plutôt les bons samaritains, les bonnes soeurs, ou les jeunes filles modèles. Alors qu'elle s'approvisionnait clandestinement en disques de Téléphone ou de Lavilliers, on l'obligeait à réviser ses gammes et à jouer, qui du Mozart, gare saint-lazare, dans le brouillard, un zef glacial, tous ces bâtards, et leur prie-dieu, concert de charité, qui du Bach, prononcez "barrh", c'était du brachial, tous les branquignols, et quand elle pensait, soulevant son buste, comme ils s'en branlaient, regardaient la pépée, ou bien du Beethoven, tous ces petits lopes, suspendus baveux, aux notes interlopes. Evidemment, elle avait fini par les prendre en grippe, par ne plus même tolérer la sonorité de leur nom. Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse - eut-on pressenti à son encontre.

A peine remise des émotions de 68 : la débandade - mais elle avait quand même morflé quand elle avait décidé de prendre sa carte à la ligue communiste révolutionnaire. Elle était tombée sur une maniaco-dépressive, on aurait pu dire fêlée, déjantée, en constant délire, se croyant saine, persuadée d'avoir été mise sur écoute par la police secrète de Moscou, en plus d'avaler une tonne de neuroleptiques pour lui remettre les idées en place. L'autre, après un séjour de trois semaines en hôpital psychiatrique, elle avait décidé d'aller se reposer dans un club med, en Afrique du Nord. Là, elle s'était enfuie dans le désert, complétement décarpillée, ébouriffée, et puis, ring-rang, encamisolée et enfermée, en attendant son extradition.

Après cette aventure, elle décida de changer de vie, et de devenir journaliste, ou plutôt grand reporter - et c'est là que les ennuis commencèrent vraiment. Ce n'était plus de la guimauve, de la barbe à papa. Mais la mélasse, dans laquelle on se prélasse. D'abord, elle s'était débarrassée de ses chats, et s'était embarquée dans le premier paquebot en direction de Madagascar, un peu comme dans "le Tour du monde en 80 jours", à la suite d'un pari fou. Hioké! Kioké! rkiolé

                                                                                              Koklikokette!

                                                                                              Haîhaîîarar

                                                                                              Gui! Tahitiha tapapaoula!

                                                                                              Tapapaoula! tahitipé!

 

En traversant Zanzibar à pied au cours d'une folle et torride équipée, elle s'était immunisée contre moustiques, puces et autres insectes nocturnes capables de libérer des poils urticants en se collant à la voûte plantaire. Son corps n'était déjà plus qu'un terrain d'expériences chimiques qu'elle s'efforçait de rationaliser pour les progrès et bienfaits de la science. Après, la forêt amazonienne, c'était du pain béni, ou du petit lait. Plus rien ne lui faisait peur. Elle se sentit pousser des ailes, quand elle fut invitée à partager le quotidien d'une tribu sur le fleuve. Là, elle apprit à construire des lits dans la forêt, à chercher de l'or avec des orpailleurs entêtés et mafieux, tous des gueules d'empeigne - elle se jouant de leur crédulité pour les besoins de son reportage, eux démunis face à la présence d'une femme dans un endroit si insolite et si hostile. Elle s'accommoda des iguanes, apprit à reconnaître les mygales et les serpents venimeux, à tisser les feuilles de palmier et à chasser, sut éviter taons et papillonite quand elle séjournait au carbet et trouver le sommeil dans un hamac. La vision de l'eau sombre et boueuse qui charriait tout le limon de l'Amérique ne la dégoûtait plus. La tourbe était devenue son élément.

Au terme de son reportage, elle fila dans l'Océan Indien où, par une nuit orageuse et prise au dépourvu, elle dut accoucher une femme visiblement clandestine car étreinte par la peur, au milieu des fleurs de lotus et des joncs. Deux petits yeux noirs, dans le petit jour... ouin, ouin. Après, elle se joua des sons et du vertige de la Bolivie, des nuées du Brésil, surfa sur la vague islamiste à Singapour, se badigeonna le corps du fameux baume du tigre Java, se perdit dans la sauvage Bali, fut frappée par la courtoisie sournoise du Japon, et migra en Australie pour un dernier reportage. Là, après ses premiers succès théâtraux, elle rencontra l'Amour - avec un grand A - avant un premier bébé. Et ce fut la mer, la montagne, la nage, le ski, le retour au bercail. "A moi, Paris! Ecrire, peindre, bouger, jouer, aimer". Elle cligna son oeil fatigué au-dessus de son clavier noirci, et se dit qu'en fait, c'était bien un dyptique, qu'elle avait écrit. Clic, clic.

 

Texte de Renaud

 

 « Le dur Dieu du désert donne La direction quand tout se détraque et se dissout, quand ton dedans se disloque ; oui : le dieu du désert t'aide à déboulonner tes démons autodestructeurs qui te dévorent pour te diriger vers ta destinée. » Elle avait écrit cette phrase à un atelier d'écriture auquel elle participait. La première phrase devait être un tautogramme. Elle le fut, non sans mal. Ah cet animateur ahurissant qui aimait administrer dans son atelier analogies, anacrouses, anadiploses, anaphores, aphorismes et anachronismes : qu'il était donc âpre d'appliquer ses admonestations...

 Elle participa à cet atelier au retour de son séjour de quelques mois passés à Los Angeles. Sa directrice de thèse, la diva des sciences, brillante, généreuse, ardente, audacieuse mais fragile et dépressive partit soudainement dans le désert de Mohave, en pleine crise de nerfs, criant haut et fort son désir de trouver la voie puis ne donna plus de nouvelles. Ses proches, habitués à ses sautes d'humeur, ne la firent rechercher qu'au bout de trois jours. Les rangers la retrouvèrent dans une profonde cuvette en position de lotus, non loin de Barstow, le regard halluciné, amaigrie, muette, protégée heureusement du soleil par une arbre de Josué de 10 mètres de haut. Cette scientifique de renom, plus rationnelle tu meurs, clama, peu après, avoir trouvé sa destinée et devint une adoratrice de Josué... La vie ne court pas toujours sur un seul bord.

Quand tu nais rond, tu ne meurs pas pointu. Et pourtant, elle passa son enfance dans la forêt et tomba amoureuse, à la première occasion venue, des déserts, que son expérience californienne ne découragea pas, malgré la destinée improbable de sa directrice de thèse. Elle grandit solitaire entourée d'arbres, loin du tumulte ; enfant elle se réfugiait à la moindre contrariété dans sa cabane, en haut du tilleul centenaire, sans vouloir redescendre ; adolescente, quand le spleen lui tombait dessus sans crier gare, en particulier quand son père lui manquait, elle disparaissait, de plus en plus longtemps, dans la forêt et revenait apaisée ; les bruits de la forêt la sécurisaient. Le jour elle était sécurisée par le cordon sylvestre qui l'entourait, la nuit elle s'y échappait en rêvant d'espace et de liberté. Elle était seule le jour. La nuit, la sœur jumelle qu'elle s'était inventée pour tout partager l'aidait à surmonter la peur panique causée par  ses nombreux cauchemars. Parfois  elle croyait entendre les loups hurler à la mort,  -hou-hou-hou-et son cœur battait la chamade -boum-boum-boum- la terreur ne se dissipant qu'au petit jour. D'autres fois la tête du Christ ensanglantée, toujours la même, surgissait dans ses rêves, la terrorisant également. Elle ne réalisait pas que cette image cauchemardesque venait du fameux tableau « l'Apparition », dont une reproduction ornait l'entrée de la maison de sa grand-mère. Ah ! Cette grand-mère ! Quel phénomène ! Quel prodige ! Quelle  énergumène ! Paillarde et bigote, insouciante et sérieuse, gaie et triste, elle fascinait sa petite fille par son parler à proverbes qu'elle sortait du diable vauvert. Grand-mère double face.

Aux grandes causes, les grands moyens. On ne récolte que ce qu'on a semé. En avant toute. Regarde autour de toi. Prends toi en main. Sors de ta forêt. Vis. La mère de sa meilleure amie, professeur d'espagnol, la houspillait et la tançait ; elle lui fit partager sa vision où chacun devait se prendre en main pour construire ensemble un monde meilleur, libre ou libertaire ou libertin ou libertaraire ou ..., elle ne savait pas trop quel mot utiliser pour qualifier ce monde fabuleux qui s'offrait à elle ; un australien passa dans les parages, s'y arrêta quelque temps et devint son premier véritable ami ; quand il retourna dans son pays, elle le suivit puis partit, seule, sur les routes ; les ombres des arbres dansant sur le grès rougi d'Avers Rock  remplacèrent les arbres de son enfance ; ce désert d'Australie fut le premier d'une longue série de découvertes coups de foudre.

Le goût de l'action la dévora soudainement. Rencontres. Amitiés. Études. Départs. Retours Victoires. Défaites. Elle devint super active et sa grand-mère lui dit alors : « tu ne peux pas courir et te gratter les pieds en même temps. Prends ton temps. Calme toi». Elle n'écouta pas. Elle fêta ses 18 ans au Niger. Elle revint. Elle repartit. Elle était par monts et par déserts. Autant de pays, autant de guises. Le besoin de grand espace, de liberté, d'air, qui l'étouffait la nuit il n'y a pas si longtemps, l'habitait maintenant également la journée. Elle s'offrit de multiples aventures. Puis elle tomba amoureuse, enfin.

Mystère de la nature humaine ! Elle changea de mode de vie avec une facilité déconcertante et se plongea dans la vie de famille avec autant d'enthousiasme qu'elle s'était jetée sur la route des déserts. Les maternités et les naissances se succédèrent. Elle veilla aux enfants dans leurs sommeils. Elle dormait parfois dans leurs chambres. Les petits boulots l’amenèrent à un poste d’enseignante. Elle partit pour l’Afrique, mais cette fois en famille et pour y vivre quelque temps. Sa sensibilité libertaire qui lui était si chère se heurtait à la dure réalité. Les années passèrent sans qu'elle s'en aperçoive. La famille s’agrandit. Le couple battit de l’aile. La famille se recomposa. Puis, un jour, elle eu peur du chaos, du chaos intérieur. Quand la maison se vidait de ses cinq adolescents, elle avait une envie irrésistible de monter en haut d’un arbre et d’y rester. Elle se surprenait à marmonner une parole que sa grand-mère double murmurait dans ses moments de désespoir : « si j'avais les yeux du bon dieu, je me les crèverai».

Puis elle se rappela de sa directrice de thèse qui avait trouvé sa destinée dans le désert de Mohave. Qu’était-elle devenue ? Elle ne chercha pas à le savoir, mais préféra se l’imaginer. Elle se mit à écrire, se mit à lire …et tout, étrangement, devint plus simple.

 

Texte d'Olga
 
Soldat de vie, solitaire sous soleil de la solitude. Elle songe son son de vie. Son sang sensible, sous la peau sombre. Solitude. Somnole. Sommeil sourd. Sans boussole. Sous sol. Sans sens. Son sol fertile. Tournesol tourne. S’ouvre. Soleil. Sommeil s’envole.
Saut de souci. Vie sous la main. Source de souffrance. Son sourd. Vie.
 
Plouf, plop, plup, plum…
Une lettre est tombée et puis une autre. Ceci est devenu un mot et ensuite un autre.
iiiiiiiiiiiiiiiiiii… La porte grinçait et elle s’est ouverte.
Ou-ou-ou-ou-ou… Une phrase s’est invitée de rentrer et puis une autre. Elles se rangeaient une après l’autre en couvrant des pages. Sur sa vie, à elle.
A-a-a-a-a-a… Surprenante. Longue et courte. Dance et vide. Sombre et lumineuse. Matte et brillante. A qui de juger ? A elle ? A nous ?
Une vie comme une autre. Elle tremblait toujours devant l’idée d’avoir une vie médiocre. En se levant le matin, elle avait envie de rendre chaque journée encore plus belle. Elle cherchait l’Amour dans tout. Partout et toujours. Elle s’imaginait d’être une étoile. Une étoile qui attire, inspire et brille. En regardant dans les yeux des autres, elle voyait de la lumière. Dans les yeux posaient sur elle. En grandissant, elle avait envie d’augmenter la chaleur de cette étincelle pour en faire un feu. Une flamme chaude. Une flamme attirante. Une flamme puissante.
Cric-crac, cric-crac, cric-crac… Une fois femme, elle était flamme. Sans économiser, sans calculer, sans freiner. Jeune, elle ne savait pas que la flamme devenait cendre. Froide et grise. Inintéressante sans importance ni sens. Elle ne supportait pas la cendre. Epuisée, toujours envie de brillait. En vrac. Un jour.
Toc-toc, touc-touc… Soundouc. Une vérité fut évidente. Une sagesse est rentrée dans sa porte. La porte à elle. Et c’est à quarante ans qu’elle a accepté la cendre, pour mieux renaitre en feu. Sa vie est devenue douce et tendre. Accompagnée de cendre. Le feu peut créer des incendies. La cendre rend la terre fertile. Amour est né à cet instant.
Elle se posait toujours la question sur le sens de sa vie. Cela en douceur. Pour prendre le virage, pour avancer. Sa vie est devenue rivière. Elle coule. Elle tombe comme une cascade. Elle stagne comme un lac. Elle se remplit comme une mer (mère). Elle s’ouvre comme une écluse. Elle se rebelle comme océan. Elle sèche comme une larme. Elle recommence comme une pluie.
Cap, top, plop, pluf, plum… Elle s’est entouré de toc, boum, bam, ah-ah, trap, brrrrr, bap-boudidoum. Elle adorait cette musique. Elle a pris gout. Elle en demandait même. Elle chantait tra, plu, glu, mou, cou… L’âge s’approchait. Le temps coulait si vite. Elle commençait à être parasitée par les pensées de la mort. La joie, le bonheur… Est-ce que c’est l’heure ? La mort est reculée devant son envie de vivre. Elles allaient se croiser un jour, mais plutard. Elle a décidé. Elle dansait avec le vent, les arbres, les branches, les feuilles.
Cinquante ans. Elle a vécu trop vite. Elle a eu la peur trop tôt. La vie était là, disponible pour elle. Elle s’approchait un peu plus des gens. Elle recommençait. Une étape, sa vie.
Tam, ta-ta-ta, tram, pam, poum… Un jour elle a senti d’être que à la moitie de sa vie, de son chemin. Cendre, feu, l’eau, vent, terre… Elle était tout. Elle est rentrée dans l’âge de la « sagesse ». Quelle délicatesse. Elle regardait son visage de temps en temps avec nostalgie. Jeunesse. Elle avait conscience de sa beauté. De la vie, du vécu et du cœur. Son cœur s’ouvrait jour après jour. Il laissait rentrer le merveilleux.
Elle s’est ouverte comme une fleur, pour accueillir la vie. Elle sentait une envie de retrouver l’innocence de son enfance. L’insouciance, légère et eternel.   
M-m-m-m-m, c’est bon. Chaque jour une nouvelle fleur. Rose, marguerite, lilas, tulipe, orchidée… Quelle beauté ! Couleur, vie. Et oui, cette odeur sucrée et tendre. Elle enivre, donnant envie de vivre !
Clop, clip, clap… La pluie tombe. Elle arrose. Les fleurs. Son cœur. Elle pleure. Cela rend son cœur doux et souple. Ouvert.
Elle avait élevé cinq enfants. Elle en était si fière. Elle les contemplait. Leur beauté, intelligence et douceur.
Elle comptait trois hommes dans sa vie. Elle avait croisé d’autres, surement jolis, mais de passage. Elle n’était pas sage ?! Pourquoi ? Curiosité, expérience, chance, amusement…
« C’est ma vie ! Je fais ce que je veux ! » - était son habitude de dire. Elle cherchait juste de l’Amour. Une qualité particulière. Elle aimait tant la douceur et la tendresse. C’était la seule vraie délicatesse, richesse et …
Lorsqu’elle le vivait, elle se sentait comblait. Vivante, joueuse.
Plop, plop, plop… Une pluie d’Amour. Elle venait d’une famille aisée. Elle n’a jamais manqué de rien. Elle s’est sentie toujours gâtée par ses parents. Elle était entourée et aimée. Elle avait voyageait avec ses parent autour du monde en s’ouvrant aux cultures différentes.
Elle était la fille unique. Elle avait un beau visage. Les jeux clairs, les cheveux bouclés, qui tombaient sur son visage, mettant en valeur sa peau blanche. Elle avait un regard doux et innocent. De taille moyenne, elle avait une belle silhouette…
Crac, cric et c’était fini, sans fin, ni de la logique. Une vie…    

 

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 17:28

Texte de Bérengère

 

 Je ne vais pas vous raconter d’histoire mais une histoire ou plutôt ma pré histoire.

 A l’origine, il y avait le Néant. Puis, des gémissements sourds se firent entendre. Et enfin, un cri semblant surgir du fond des âges, empreinte vocale primale, résonna. L’éjaculation venait d’avoir lieu : un jet de liquide séminal lancé à la puissance Mag 2 envahi le vagin dans lequel l’objet du délit avait pénétré.

Impossible de faire machine arrière : « Ejacula Ajacta Est ». Imaginez 2 à 300 millions de spermatozoïdes s’élançant comme un seul homme vers le but ultime. Mais la quête allait s’avérer fatale pour 99,99% : beaucoup d’appelés mais un seul élu. Déjà la loi de la jungle ! Pourtant, armé de leur minuscule flagelle aucun n’avait démérité. A coup de battements frénétiques autant que pathétiques, ils avaient tout tenté mais le parcours était semé d’embûches, perdu d’avance : l’ovule se dérobait sans cesse à leur tentative de corruption.

 C’est alors qu’un petit sournois réussi, en faisant tourner son petit hameçon, à crocheter  la serrure et le mécanisme s’ouvrit et l’avala tout entier. Le processus était lancé….

 Et oui chère maman, cher papa, pas encore conscients d’être des parents, l’odyssée de ma vie commençait, bien malgré moi et pas vraiment voulue par vous. Mais c’est ainsi, tel le Bing Bang originaire, le coït fatal allait avoir des répercussions insoupçonnées pour ses responsables : une minute de plaisir et toute une vie d’angoisse, d’espoirs et de joies. 

La nature ne les avait, pourtant, pas pris en traître, les fameux gènes –Samu auraient pu procéder par eux – mêmes à l’élimination du résultat de cette fusion. Mais à l’évidence, il ne s’agissait pas d’une erreur de la nature, le Grand Architecte avait un autre plan de prévu. Et c’est ainsi que l’œuf fécondé est devenu une grappe à laquelle a succédée une larve.

 J’aime à penser que, dès ce stade, ma mère s’était rendu compte de ma présence car tout en étant un corps étranger en construction, je n’ai jamais voulu être un passager clandestin. Ma survie dépendait trop de la reconnaissance corporelle maternelle qui devrait me nourrir et me protéger. J’ai donc signalé très tôt ma présence afin de me faire admettre, accepter et aime,r tâche que j’accomplirai tout au long mon existence …

 Lentement mais sûrement, la petite morula est remontée dans l’utérus pour y procéder à la nidation, s’enfouir dans la matrice. Il fallait que la greffe réussisse, question de survie. Une tolérance immunitaire originelle allait m’y aider et c’est comme cela que j’ai pu m’attacher à la paroi utérine : intrus 1 – géniteurs 0 ! Implantation réussie, cette fois, j’y étais et j’entendais bien y rester. Le travail allait enfin pouvoir commencer pour le besogneux petit embryon en devenir que j’étais. Je pouvais partir, à présent, à l’assaut des vaisseaux - « Mère » nourriciers qui allaient lancer l’organogénèse…. parce que ressembler à une petite mure toute ma vie, très peu pour moi, « à mure toujours ne dure qu’un moment ! » alors place au compagnon bâtisseur et à la réalisation de son chef d’œuvre. Il n’y en aurait qu’un, donc retour à la mémoire génétique ancestrale

La spécialisation des cellules, oscilla entre élimination et construction de ponts inter-cellulaires et  permit à chacune d’entre elles de trouver sa place. Une véritable usine de fabrication se mit en place dont j’étais le PDG en titre… même s’il me fallut avoir l’aval de l’AMF : Autorité des Mamans Fécondées. En effet, il est difficile de se construire tranquillement au nez et à la barbe du porteur d’oeuf…. Aller, une petite nausée par -ci, une extrême sensibilité aux odeurs par –là, des seins aérodynamiques « Au bonheur des hommes », fin des règles… Ah, la joie d’être enceinte !!! Un état de plénitude paraît-il ! Je sentais qu’elle commençait à m’adorer….

Enfin, le principal était que la communication ait été établie car 3 mois à peine pour se transformer un fœtus réclame l’aide de tous les individus concernés.

Ainsi, après mon cœur et mon cerveau, l’étape primordiale fut la fusion avec le placenta de ma mère. Les échanges de simplement vitaux se transformèrent peu à peu en une communion intense faite de sensations, de sons étouffés, d’effleurements. La musique de sa voix m’aidait à me construire, à me structurer. La grossesse devrait toujours être un temps de calme, paix et sérénité : penser 2 et vivre 2 pleinement.

Quand vint le temps de la première rencontre, le moins que l’on puisse dire est que j’apparus à mes parents à mon avantage, je ressemblais à une crevette avec une tête surdimensionnée qui faisait la moitié de mon corps. Je comprends que mon père ait reçu un choc. Il lui était difficile de se figurer le résultat final à moins d’avoir beaucoup d’imagination. Il allait vraiment falloir que je mette les bouchées doubles pour être au top lors de la « Présentation ultime ». J’espérais que les chromosomes n’allaient pas me jouer un sale tour sur ce coup là.

Cependant, s’il existe un abîme entre la réalité et la représentation de son bébé,  à l’inverse pourquoi ne pas renverser le compliment : au jeu du hasard, je n’ai pas non plus eu la fameuse chance du débutant. J’aurai du m’en douter car tout était inscrit dans mes gènes. Cependant, à ce stade là, il s’agit plus d’indices que d’indications fiables. Et les chromosomes n’en ont fait qu’à leur tête en se mélangeant. Mais, j’ai, moi aussi, été surprise de l’échantillon parental qui m’a été imparti ! Remboursez !!!!

Quoi qu’il en soit, j’ai nettement moins apprécié que ma mère ne s’intéresse qu’à l’identification de mon sexe : avoir un héritier, la transmission du nom, autant de notions révolues pour ne pas dire archaïques, bref j’allais débarquer en plein Moyen- Age. Pourquoi ne demandait- elle pas le retour de la loi salique, tant qu’elle y était. Je pense que c’est  ce jour là que j’ai décidé d’être la petite fille chérie de son papa,  pour lequel j’aurai toutes les attentions et qui me le rendrait bien. Pensée puérile d’un cerveau dont toutes les connexions ne sont pas achevées ! Le plus simple était peut –être de la prendre en main et d’essayer de la déprogrammer : du gâteau quoi ! 

Heureusement, par la suite, le petit fœtus que j’étais devenu se trouva si occupé par la tâche immense qu’il lui restait à accomplir qu’il se mit à oublier ce genre d’idées saugrenues et se laissa aller à rêver et à planer en état d’apesanteur dans le liquide amniotique, tantôt le sirotant doucement,  tantôt le polluant  avec force.

Soudain, je me mis à avoir des poils partout comme un petit singe : quel bonheur ! Après qu’il me soit poussé un appendice caudal, c’était le pompon ! Je ressemblais maintenant à nos lointains cousins. Si cela continuait, c’est au zoo que je finirais sous l’étiquette « espèce protégée ». A moins que mes parents aiment les peluches. Enfin, j’avais déjà la fourrure : Neuilly me voici ! Une chose, cependant, me faisait cruellement  défaut, j’avais beau avoir chercher dans les moindres recoins de  mon loft, aucun le levier de vitesse à l’horizon . La Nature m’aurait-elle trahie ?

C’est lorsque mes fesses, déjà rebondies hélas, apparurent, que je perdis enfin cette petite  queue si seyante mais je me mis à tirer la langue : c’était sûre, je serais affreuse et je ferais le malheur de mes parents. « Quel bébé rigolo ! », »Vous avez vu le bébé de ma voisine de chambre ! » «  Ah, quelle drôle de tête ! ».Cela ne  me donnait pas envie de sortir mais plutôt de continuer à me shooter avec ce merveilleux liquide in utero, emmitouflée dans ma douce fourrure.

Le problème, c’est que le doux cocon commençait à rétrécir, les sons devenaient de plus en plus forts malgré le liquide amniotique affleurant mes tympans. La perception en était très désagréable.

De plus, les humeurs de ma mère rendaient le milieu des plus toxique : entre moments de déprime et de profonde excitation, la vie était loin d’être un long fleuve tranquille. Il devenait difficile d’en faire abstraction. Impossible de lui faire comprendre, malgré les coups de pieds, de m’oublier un peu !!! En même temps, avoir un ventre qui vous fait ressembler à une mongolfière, mal au dos, aux seins toute la journée et ne plus avoir un seul vêtement un tant soit peu féminin à porter à de quoi énerver la femme la plus calme au monde.

Il n’en demeure pas moins que je ne pouvais plus danser. Pire que cela, je sentais que je descendais doucement, au point même de me retrouver la tête coincée vers le bas. Je ne voyais pas d’issue. Il n’y avait aucune porte de sortie, pas plus que de position de repli. Ma chère maman, sur ce coup là, tu allais devoir te débrouiller toute seule. Du moins, naïvement, c’est ce que je crus. Et j’ai dû encore faire tout le boulot…..

J’ai décidé de lancer « l’opération contractions ». Elle se mit à respirer bruyamment, je sentais la colère, la peur… Cela a duré des heures quand, enfin, j’ai engagé ma tête, sans réfléchir, telle un kamikase repérant sa cible et descendant en flèche sur un navire ennemi. Je me suis donc retrouvée coincée, la tête prise dans un étau. Impossible d’aller plus loin. Avoir un bébé ça se mérite mais avoir des parents également semblait-il ! J’entendais des voix très fortes malgré le bruit de locomotive que faisait ma mère. Je sentais des pressions qui s’exerçaient sur son  et dans son ventre, très intrusives.

 Le « désengagement » m’a semblé prendre une éternité : d’abord le sommet de la tête les yeux, le nez, le menton, les épaules et la glissade éperdue pour finir dans ses bras. Et soudain, je l’ai reconnue : «  Que vous avez de grands yeux, que vous avez de grandes dents… ». « On appelle ça les dents du bonheur ma chérie ! ».Géant, je sentis un violent spasme intestinal me secouer. Mais pas d’erreur, c’était bien son odeur, sa voix, ce ne pouvait être qu’Elle. Il s’est alors penché et j’ai également reconnu sa voix. C’était une évidence. C’était eux. Je venais de les rendre parents et je venais de gagner le statut d’enfant au premier cri libératoire qui m’échappa.  

 Je n’étais qu’une petite chose nue, gluante, imberbe, incapable d’ouvrir les yeux, d’exprimer la moindre pensée, complètement démunie, absolument dépendante d’eux pour le moindre de mes besoins. Je n’étais plus cette créature remplie d’un sentiment de toute puissance,  se voyant comme le démiurge de sa propre existence, à défaut d’en être l’auteur. Cet excès de faiblesse me terrorisa. Pourtant, cette immaturité toucha mes parents, fit fondre leurs dernières réticences et disparaître leurs ultimes craintes. Je sentis l’atmosphère se charger d’intensité, la force et l’étendue de leur amour me submergea. J’ai, de ce moment, décidé de  m’accrocher à eux comme à une bouée de secours, me sentant complètement perdue dans ce monde réel qui m’apparaissait froid, obscur, loin du sentiment de sécurité que j’avais ressenti dans le monde intérieur, mon monde, que je venais de quitter si brutalement et que je commençais déjà à oublier. Il me faudrait toute leur tendresse pour me rassurer et continuer ensemble cette merveilleuse aventure qu’est la vie qui n’en était qu’à son prélude après cette magnifique expérience de la conception qui avait pris 9 mois.

9 mois : le temps pour qu’un miracle s’accomplisse et toute une existence pour qu’il se poursuive et s’approfondisse…

 

Texte de Myriam

Me voici arrivée au terme de mon premier voyage. J'ouvre les yeux, une lumière crue de néon blanc me traverse, ma première bouffée d'oxygène signe mon entrée dans le monde des vivants, voici venu mon premier jour qui est aussi celui de l'automne et désormais celui de tous mes anniversaires ! Il est 9h20 et rien maintenant ne pourra m'arracher à mon destin. Je suis née alors que le soleil traversait le signe de la Vierge, comme mon père, et que Vénus transitait mon ascendant Scorpion, comme ma mère. On dit qu'il y a une hérédité astrale, que rien n'est dû au hasard, et que cette rencontre 9 mois avant n'avait rien de fortuit.

En effet, j'étais le meilleur, j'ai gagné la course parmi des milliers, un X de compétition, un vrai turbo!  J'étais le plus mobile, le plus rapide, finalement le plus apte à être Moi !! Mais comme nous tous ici d'ailleurs, cette fois-là nous avons été les meilleurs, notre première grande victoire, celle de la vie !

L'aventure commence dans le mystère, au creux de ma mère.... J'étais une petite fille qui cachait bien son jeu, puisque pendant 9 mois on m'a prise pour un garçon...

Eh bien, non dès le premier instant de ma vie, mes chromosomes me promettaient de faire de moi une fille, pour le meilleur et pour le pire !

Bien à l'abri dans mon hamac aquatique, je me suis construite, élaborée, soustraite aux regards  indiscrets.

Passé le vertige de la fécondation, cellule après cellule, jour après jour, j'ai pris mon temps, comme jamais sans doute, je ne me savais pas attendue !

Bercée par la musique liquide et océane du liquide amniotique, je m'éveillais à la vie dans mon ilot de confiance et de protection.

Ah mon monde perdu, mon Atlantide...

Sommes-nous nés pour n'être à jamais que des nostalgiques d'un passé à jamais effacé ?

Je suis  à présent comme un fruit qui attend sa cueillette.

Mais voici que maintenant les bruits sont terrifiants. Finie l'ambiance ouatée et feutrée de ma planète rosée... On me tire, me secoue, on agresse ma peau fragile, je voudrais retourner dans ma bulle protectrice... 20 000 lieues sous ma mère !!

Mais voilà, le voyage est terminé, au suivant...

Il me faut maintenant vivre autonome ma nouvelle vie, en apprendre les lois, faire les durs apprentissages. Me détacher enfin, devenir moi, jour après jour, ni tout à fait mon père, ni tout à fait ma mère, mais un être à part entière, un hybride né du hasard d'une rencontre, un jour dans un escalier !

 

Texte de Corinne P.

Je n'aurais jamais du naître si la fiancée de Papa avait attendu son retour d'Algérie. En cet été 1961, Maman rentre à la maison en pleurs: elle vient de perdre son emploi. Mon père est ravi: c'est son premier jour de congés et le fait que ma mère soit licenciée va leur permettre de partir en vacances. Les voici à Biarritz, au camping « la chambre d'amour », en train de batifoler sous une toile de tente gonflable qu'un oncle leur a prêtée en urgence. Leurs rires couvrent à peine le grésillement du transistor qui vente l'exploit du premier spoutnik russe. Leurs éclats de joies se font plus hystériques: est ce du à la tente qui vient de leur tomber dessus en se dégonflant où à ce cataclysme originel en passe de s'achever?

Ça y est: une armée de spermatozoïdes jusque là silencieuse commence son assaut vers la planète inconnue. Dans cet espace limité et obscur, c'est chacun pour soi: surtout ne pas se retourner et tant pis pour les retardataires! Après une course folle et quelques glissades dans la glaire cervicale, propulsé par des milliers de coups de flagelle, stimulé par une énergie mitochondriale démesurée, un élu sur des millions parvient à pénétrer l'ovule. Quelques dizaines de spermatozoïdes exténués tentent encore vainement de pénétrer la Corona radiata, auréole de substances nutritives qui entoure le gamète femelle.

La fusion a lieu: 23 chromosomes paternels s'apparient avec leurs homologues maternels. Et me voici, zygote fécondé devenant bouton embryonnaire. Opiniâtre, je commence ma progression vers l'utérus. Au 4ème jour, on me nomme Morula. Tout s'accélère: au terme d'une semaine, quelques unes de mes cellules fusionnent avec celles de ma mère. Elle m'accepte enfin dans les replis de sa muqueuse utérine, m'offrant un nid dans lequel je vais pouvoir m'appliquer à mettre en place mes différents organes. Rendue sereine par les cours de préparation à l'accouchement sans douleur, Maman ne prend pas de tranquillisants: pas de danger pour l'embryon que je suis de voir pousser une main directement sur l'épaule.

Déjà huit semaines et me voilà fœtus. Mon nouveau statut me protège d'une interruption volontaire de grossesse. Ma génitrice n'y pense même pas, pleine et heureuse de ce petit être dont elle va bientôt sentir la présence. A trois mois, mes muscles tressaillent. A quatre, je perçois la voix de ma mère, les gargouillements de son ventre et partage inconsciemment ses joies et ses peines. Quelques ruades lui prouvent mon existence. Le placenta me sert d'amortisseur. Nos échanges nutritionnels m'amènent à lui offrir mes déchets. Déjà cinq mois et demi et mes paupières s'ouvrent tandis que mon cœur bat très vite. Je continue ma croissance et commence à me sentir à l'étroit. Ma tête énorme, positionnée contre le col de l'utérus provoque bientôt les premières contractions.

Maman, en état d'alerte, se rend à la clinique conduite par une voisine car Papa a du partir au travail. Au travail, justement, je vais m'y mettre, pour me dégager de cet aquarium devenu trop étroit! Maman ne m'aide guère, à moitié endormie par une piqûre sensée atténuer ses douleurs, et l'esprit engourdi par un surplus d'oxygène qu'une aide soignante compatissante lui intime de respirer.

Me voici expulsée, la tête en bas, tandis que mes poumons jusque là aplatis et flasques se déploient dans un cri salvateur. Suspendue tel un trophée au bout du bras d'une sage femme experte, je fais la connaissance avec l'univers des hommes. Mon corps sanguinolent et visqueux est offert quelques secondes à ma mère à demi consciente. Très vite, d'autres mains inconnues me nettoient avec vigueur et m'enveloppent d'un linge rêche, sensé me protéger du froid

Oh! j'oubliais, le cordon, ce n'est pas mon père qui l'a coupé : il est arrivé trop tard. Mais je l'aperçois à présent, ombre parmi les ombres que je distingue à peine. Très vite après quelques grimaces annonciatrices, mes cris se font de nouveau entendre. Le nourrisson que je suis devenue a faim. Pas d'allaitement en vue: il est passé de mode et tous les professionnels de la maternité ne jurent que par le lait maternisé « Gallia sec bleu ».

Repus de nourriture et de caresses, étourdie de mots gluant d'affection, je consens à m'endormir. Je suis à présent un bébé très sage, entouré de tout l'amour dévolu à un premier né désiré.

  

Texte de Renaud

 

Conquérir pour mieux faire l’amour, ou la guerre. Soigner les préliminaires. Prendre son temps, ne pas se précipiter. S’observer, se découvrir, se parcourir à travers monts, vallées et plaines jusqu’à la grotte profonde, mystérieuse, mystique, assassine. Vivre ensemble la petite mort pour échapper, un bref instant, à la grande. Puis s’élancer vers l’inconnu. 

Nous sommes des centaines de millions à grouiller dans la même direction après avoir été expulsés dans la matrice. Nous cheminons droit devant nous, nous avançons, nous tâtonnons, nous luttons, nous affrontons l’environnement hostile, nous nous bousculons les uns les autres. Puis nous abandonnons la lutte, à bout de force, pour disparaître à jamais. Nous Autres, les survivants nous continuons la route, nous sentons que nous approchons du sanctuaire, nous progressons encore et encore … nous sommes particulièrement obstinés. Nous faisons tomber les barrières, nous allons toujours plus loin, au plus profond ; mais l’Histoire recommence, nous disparaissons les uns après les autres, emportant avec nous nos messages venus du passé jusqu’à ce que l’un d’entre nous arrive au but, enfin, nous éradiquant définitivement, nous qui sommes encore là, nous tuant tous, tout en nous démontrant que tous nos efforts ne furent pas réalisés en vain.  Le rendez-vous a lieu. L’union opère. L’avenir, pour moi, commence à cet instant précis. 

La réaction en chaîne démarre. Je me constitue à une vitesse prodigieuse, cherchant un nid protecteur, à l’insu de ma mère. Puis-je dire je ? Pas encore, c’est trop tôt. L’heure est à l’explosion, à la division, à la démultiplication contrôlée, à l’éblouissante expansion, aux fantastiques agrandissements, aux surprenants allongements, aux mutations étranges, aux curieux balbutiements, aux promesses inconcevables. Les étapes se franchissent les une après les autres, les dangers sont surmontés, l’informe prend forme. Maintenant, je peux dire je. 

Je ne suis plus un passager clandestin. Je suis bien installé dans mon univers. Je me développe. Je continue à me transformer, c’est vrai plus lentement, mais aussi plus sûrement. Le moment arrive où mes mouvements semblent perçus de l’extérieur ; ainsi je sens de temps en temps une douce pression qui me calme et m’apaise ; d’autres fois la force extérieure appuie fortement l’appendice que je jette le plus loin possible, m’obligeant à le projeter de l’autre côté, puis à un autre endroit, mouvement toujours contrecarré par la force extérieure qui, le plus souvent, m’oblige ainsi à arrêter mon jeu. Le battement régulier qui résonne dans ma capsule et qui n’arrête jamais me rassure et m’apaise. Je suis régulièrement secoué par de fortes vibrations venues de cavités qui sont tout proches de la mienne, accompagnées de sons forts étranges. D’autres, plus étranges encore, viennent indubitablement de l’extérieur. Certains m’apaisent, d’autres me réveillent, moi qui passe la plupart de mon temps à dormir et à rêver à l’espace temps d’où je viens ; je n’en dirai pas plus sur ce point car la quête qui commencera après ma naissance n’aurait alors plus de sens. Il m’arrive, ces temps-ci à ne pas pouvoir m’endormir ou à être réveillé brusquement alors que je n’entends aucun son bizarre, que je ne ressens aucune vibration inhabituelle, bref alors que tout parait normal. Quelque chose d’étrange me traverse, comme si je n’avais plus envie de jouer avec mes appendices, de faire des galipettes dans le liquide dans lequel je nage, de deviner la direction d’un son ou de provoquer des vibrations amusantes qui se répercutent un peu partout autour de moi … (20 août 1955, un mois avant la naissance à Philippeville –aujourd’hui Skikda- sur la côte méditerranéenne à l’est d’Alger : une explosion de violence secoue le Nord Constantinois. Deux types d’actions de grande envergure ont lieu dans le quadrilatère Collo-Philipeville-Constantine-Guelma : d’une part des soldats en uniforme ALN, l’Armée de Libération Nationale, attaquent sans grand succès des postes de police et de gendarmerie ainsi que des bâtiments publics ; d’autres parts plusieurs milliers de fellahs et de femmes, recrutés dans les campagnes avoisinantes, se lancent, à midi, à l’assaut des villes et des campagnes. Ces actions, entre autres raisons, sont une réplique aux représailles collectives de l’armée française, aux actions de « pacification » perpétrées dans le bled depuis l’insurrection du 1 er novembre 1954. L’émeute fait 123 morts dont 71 Européens. Des scènes d’horreur, où certaines femmes enceintes sont éventrées et dont les bébés sont fracassés contre les murs choquent la population. La répression aveugle fait officiellement 1273 morts (12 000 selon le FLN). La date du 20 août 1955 est qualifiée de date essentielle (un point ultime de non retour) de la guerre d’Algérie par les historiens) … mais ces sensations étranges ne durent jamais longtemps, fort heureusement, car je peux quand même dormir tout mon saoul et faire mes jeux, dont certains sont de plus en plus difficiles. En particulier je n’arrive plus à faire mes galipettes comme avant et je n’arrive pas à me déplier comme je le veux. Au bout de quelque temps, ça commence à bien faire, et je décide de faire quelque chose. 

Ouah ! Quel choc ! On m’expulse ! Non, je ne veux pas. Je n’arrive plus à flotter, que se passe-t-il ? Ca dure une éternité ! La matrice me compresse de plus en plus fort, l’orifice soudainement débouché m’attire …je découvre une excavation, je choisis de traverser vers la gauche…je tourne la tête d’un quart de tour, puis je la fléchis, je suis obligé de forcer pour la faire passer, je sens qu’elle se déforme mais ça ne me fait rien, je retiens ma respiration, on me tire, j’essaye d’aider, je ne respire toujours pas, je deviens rouge, je me débarrasse d’un liquide pâteux que j’ai dans la bouge en l’avalant, je ne respire toujours pas, quelque chose de nouveau arrive dans moi, j’ai froid,  je suis obligé de respirer, je lance un cri, tout devient calme, j’ai moins froid, on me pose sur quelque chose de doux à l’odeur familière, je m’apaise, je reconnais une voix en dessus de moi, on me déplace, j’ouvre la bouche … une nouvelle conquête commence.  

Je dors, je tête, je dors, je me vide, je dors, je tête, je me vide, … je retrouve l’odeur bien connue, je m’habitue aux nouvelles sensations qui sont si nombreuses. Je suis heureux quand je retrouve l’élément liquide dans lequel je peux me mouvoir comme avant, sauf que je suis tenu par dessous la nuque. J’ai souvent froid quand je quitte l’eau mais on m’entortille de telle façon que cette sensation s’estompe rapidement. Des fois j’ai du mal à bouger, ou j’ai faim, ou j’ai mal au ventre, ou j’ai des picotements partout sur le corps ; dans ces cas je fais usage le mieux que je peux de mon appendice vocal que j’ai appris à connaître dès le début. Et ça marche le plus souvent, mais pas toujours. J’ai appris à associer bruits et odeurs. J’en attends certains avec impatience, d’autres m’apaisent, certains m’amusent mais je ne l’exprime pas encore, d’autres encore me font peur et même pleurer, parfois longtemps, avant de m’endormir, heureux de me replonger dans mes rêves. Puis j’arrive à saisir ce qui est au dessus de moi, à les faire tourner, à les bouger de place, à les mâchouiller, à les jeter par terre. Je commence à distinguer les formes avec lesquelles je peux faire tout ça sans conséquence et celles avec lesquelles mes expériences tournent cours, ce qui me vexe ou m’énerve. Je commence à me redresser. Je m’assieds, je rampe … c’est extraordinaire toutes ces choses que je voie de mieux en mieux. On est nombreux autour de moi. Je reconnais chaque forme, les animés et les inanimés. Maintenant je ris souvent, en particulier avec la forme, je le devine, qui était comme moi il n’y a pas si longtemps … Aujourd’hui j’ai trop chaud pour dormir mais je suis calme car je me sens bien, tout est tranquille autour de moi, la maison n’émet aucun bruit, je sais que c’est l’heure où chacun se repose, surtout quand il fait très chaud comme aujourd’hui, dans cette partie du monde où je suis tombé par hasard (vraiment ?) ... (le 20 aout 1956 dans une maison près du village d’Igdal, dans la vallée de la Soummam, en Kabylie, seize chefs de l’intérieur se réunissent, dont Zighout Youssef, accompagné de Ben Tobbal, qui fut à l’initiative de l’insurrection du 20 août 1955.  Une évaluation des forces et des faiblesses de l’insurrection engagée le 1ernovembre 1954 est faite. Le bilan est considéré comme modérément satisfaisant. L’implantation politique du FLN dans le Constantinois est jugée bonne. La plateforme politique est débattue et …le congrès dure vingt jours...) ...

 

Texte de Gaëla 

Quand je m'annonçais enfin, ce fut la panique. Ma génitrice beuglait des "Que l'on m'achève ici, maintenant! Bande de salauds, je vais mourir". Je perçus un fracas et les cris d'une autre femme, l'infirmière, ou la sage-femme, ou le médecin, sans aucun doute : "Mais elle est folle! Elle a balancé les haricots en ferraille sur son mari. Ceinturez-la!".

"Appelle mon collègue, je ne vois pas la tête! Merde, on a oublié de faire la radio du bassin!"

Mon géniteur devait être à terre, car plus aucun bruit n'émanait de sa carcasse mise, définitivement, hors d'état de nuire.

J'avais décidé, un peu malgré moi, de leur faire une farce, de faire un peu la foire, avant le grand saut, une dernière farce avant l'expulsion, après cette immense farce initiale, que furent ma conception et ma formation. J'en avais assez de percevoir les intonations stridentes de madame, j'avais donc élaboré mon plan d'attaque dès le 6ème mois de ma vie intra-utérine ; d'abord, c'est sûr, je ne viendrai pas à terme, j'hésitai entre l'avant et l'après - l'avant étant davantage générateur de stress, et sachant madame très vulnérable au stress, alors... je gouttais chaque minute, cela correspondait au temps mis par mon lanugo pour recouvrir la totalité de mon petit corps dodu - la minute fusionnant avec l'instant, celui de ma mère se délectant finalement de ses formes arrondies et rebondissant sans cesse dans le lit conjugal, au milieu de cris étouffés. Ensuite, dans mon plan, mon cerveau étant assez développé pour prétendre agir sur la réalité environnante - une division supplémentaire de mes cellules cérébrales aurait peut-être fait de moi un nourrisson précoce - j'avais conçu l'idée de ne pas me manifester là où le désir de ma génitrice se faisait jour. Ainsi elle avait beau manipuler son ventre, appuyer du bout des doigts en certains endroits de son abdomen hypertrophié, malaxer ses viscères même de l'intérieur, pour sentir le mouvement, qui d'un pied, qui, d'un coude, je me dérobais sans cesse, et ne me laissais pas apprivoiser en notre chair, commune. Oui, il fut difficile de partager sa chair un jour. Enfin, je décidai, à la fin, en guise d'apothéose, de lui présenter non pas un visage fripé armé de son "cri primal", mais un cul rebondi et un pet libérateur - lui rappelant, comme avant lui un certain homme célèbre, que le petit d'homme vient au monde dans un lieu obscur situé entre la "pisse" et la "merde". Mon corps étant déformable à volonté, il ne pourrait rien m'arriver de dangereux. Je me repassais ainsi sans cesse le film de ma naissance : "Eh oui, tu as bien souffert, tout cela pour voir, non pas un sourire, non pas un regard, rien d'humain, mais quelque chose qui t'annonce de plus grandes souffrances encore, tu n'en as pas fini avec ton rejeton, çà je te le promets, ce n'est qu'un début".

Je vous dois bien, maintenant, quelques explications, car on pourrait légitimement m'adresser un "Pourquoi tant de haine? A peine né déjà pétri de ressentiments, l'âme déjà marquée d'une noirceur indélébile..." D'abord, cette noirceur, elle était congénitale - plus "con" que "génitale" d'ailleurs. Cette noirceur, elle était inscrite au coeur même de ma conception : "une erreur" - je l'avais entendu de la bouche de mon père dès mon 5ème mois, et j'en fus très secoué, je manquais noyer mes poumons naissants dans le liquide amniotique, rompre l'état d'apesanteur en appelant je ne sais quelle enzyme ou quelle protéine et, si j'avais pu, j'aurais saisi de mes deux petites mains le cordon ombilical pour me l'enrouler autour du cou. C'est ça, il était bien obscur, le monde, mais peut-être davantage pour les autres, ceux qui étaient déjà jetés dans le chaos. Et pourtant je m'étais habitué aux gargouillements des intestins, à l'écoulement des vaisseaux sanguins, aux pulsations cardiaques de ma mère, tous ces petits bruits de rien qui meublent la vie d'un foetus et peuplent son environnement sonore. Au final, le choc se résuma en un triste hoquet - il fallait se résoudre à vivre sans avoir été désiré. Je réfléchissais déjà à la façon de rechercher ou de créer du désir, une fois parvenu à l'état de nourrisson, mais je n'en étais pas encore là.

Si j'avais su tout cela plus tôt, j'aurais pu tout aussi bien me transformer en monstre, stopper la division de certaines cellules, ou faire migrer des cellules du pied au niveau des omoplates, ou, pire encore, empêcher que les cinq presqu'îles qui s'étendent au-dessous de ma peau mince ne se rencontrent pour modeler, non pas un visage de poupon, mais celui d'un être de malheur tout droit sorti du traité de tératologie que j'avais déjà eu le loisir d'ingurgiter, ou d'une autre créature dont on n'aurait même jamais soupçonné l'existence, plus laide qu'un oiseau, plus effrayante qu'un poisson, quelque chose de l'animal préhistorique que je fus en ma condition d'embryon. C'est cela, me dis-je, j'aurais dû stopper la division cellulaire et d'ailleurs, pourquoi pas, faire régresser l'embryon que j'étais, faire en sorte que l'ectoderme, le mésoderme et l'endoderme s'aplatissent comme une crêpe (au lieu de bourgeonner comme une pâte feuilletée), diminuer le taux de progestérone, activer les réactions immunitaires de madame pour qu'elle m'expulse, bref tuer dans l'oeuf ce blastocyste maudit - pour l'éternité. Mais le programme s'était déroulé en conformité avec les lois de mère-nature, l'heureux élu, déjà probablement passablement aviné, avait franchi la barrière des mucosités filandreuses, s'était glissé dans les replis et les impasses du milieu hostile de madame, et monsieur et madame avaient engendré, moi, l'avorton, le rejeton, le mouflet de trop - pour l'éternité. D'ailleurs, laquelle de mes deux parties génitrices avait été la plus combattive? Lui, qui nageait vers elle... Elle, qui guetta le moment propice pour le capter, pour l'emprisonner, pour le séquestrer et fermer toutes les issues? Vaste mystère. En tout cas, c'est l'histoire, d'une captation, après un accident, celui d'une rencontre, sur un banc public, d'une mini-jupe et de bas ultragalbants et déjà, d'une belle-mère par trop castratrice. Je ne sais pas si, un jour, l'ovule de madame flotta dans son univers telle une planète du système solaire, je ne sais pas si, un jour, le spermatozoïde de monsieur fit montre d'un courage sans bornes et gagna, au fil du temps, en persévérance et en maturité. Ce que je sais, c'est que je honnis ce jour maudit de décembre où, dans les préparatifs de la Noël, l'accident eut lieu.

 

Texte de Cécile D.

 

Le Noir. Le RienNéantVideZéro est-ce le Début ou la Fin ? Le Big Bang ? L'Apocalypse ? L'Explosion Universelle Générale ?  La Grande Ruée vers l'Origine ? L'Absolu Recommencement ? Une Chimère Eternelle ?
Sûrement un savant cocktail de tout cela, prenez dosez mélangez secouez, pour ceux qui souscrivent (ou espèrent ?) en la réincarnation et en la raison d'être d'un Univers imaginé.
Je vous arrête de suite : ne croyez pas que j'ai la réponse à toutes vos questions métaphysiques sous le seul prétexte que je ne suis encore qu'un petit têtard qui cherche sa grotte ! Vous, aussi, vous pensez posséder le monopole de la conscience et de la réflexion... Qui a dit que tout ça sortait de votre petit cerveau, hein, qui ? VOUS, encore VOUS, bien sûr...Allez faire comprendre à une vache que la Terre est ronde ! Sans vouloir vous vexer, c'est bien dommage que je doive m'incarner en l'un des vôtres... Un petit truc qui crie pleure mange dort, qui s'abêtit en grandissant, et ça recommence encore et encore, je vous jure j'avais de plus grandes ambitions.


Mais revenons donc à nos affaires : tel que je vous parle, sorti d'on ne sait où (les circonstances humano-animales de mon apparition seraient dignes d'un autre récit), les esprits à peine remis en place, me voilà en train de nager furieusement et comme un décérébré imbécile vers cet ovule planétaire qui est censé m'attendre et m'ouvrir les bras. Qu'on se s'étonne pas que vous autres soyez belliqueux : la bataille commence ici même. Et elle est rude, croyez moi. Allez vous battre avec comme seule et unique arme une éphémère flagelle qui vous fait avancer de 2 millimètres à la minute. Pathétique.


Mais m'y voilà, enfin. Les autres ont fini par me lâcher la grappe : je suis le meilleur, point. Je suis tout de même un peu déçu par l'aspect esthétique de l'Éden promis. Mais passons.
Nous y voilà donc, un peu de repos pour les vainqueurs. Mais... je me sens bizarre, tout faible... comme aspiré par une entité étrangère... comme si on me suçait mon essence vitale... que m'arrive-t-il ?? Au secours !! On me gobe on me vole on m'avale on me déguste on me déforme on me transforme, je suis un mutant !!!!


Oh écoutez, arrêtez un peu votre baratin, personne n'est dupe, à qui pensiez-vous vous adresser là ? Vous saviez parfaitement ce qui vous attendait. Avez-vous déjà acquis une fierté débordante et stupide qui vous empêche de lâcher votre statut mâle de spermatozoïde pour celui, certes plus féminin mais bien plus abouti, d'œuf fécondé ? Inutile de prendre votre rôle trop à cœur, vous serez très bientôt dépourvu de jugeote, cher ami !


Bien, voici donc l'Oeuf Originel qui vous parle. On voit que ça vous amuse de me voir changer ainsi ! Je ne ressemble plus à rien.


Patience, ça va venir...


Ah oui, parlons-en tiens ! Dans quatre semaines j'aurai l'air d'un animal préhistorique, une queue m'aura poussé, puis j'aurai la tête comme une pastèque, des poils partout, belle perspective !


Croyez-vous le cheminement inverse plus divertissant ? Soyez content, vous vous formez, et c'est totalement indolore. Alors que je vous assure qu'à écouter les complaintes de tous nos humains en phase terminale, vous n'avez pas envie d'arriver aussi loin dans l'aventure humaine.


Merci. Sympa de m'encourager. L'Entité Supérieure toujours à votre service, c'est ça ? Eh bien je décrète l'état d'urgence et demande une faveur spéciale : fausse-couche express ! Maintenant !


Tutututut, pas de cela ici. De toutes façons, vous avez déjà passé la limite temporelle.


Déjà ? Mais, ma parole, on ne voit pas le temps passer ici !


Ah, ça, c'est autre chose. La notion de temps est très relative vous savez. Le temps humain n'est pas notre temps à nous. Réjouissez-vous, vous n'aurez pas à supporter trop longtemps les blablas et chansons niaises dont vous inondent vos futurs parents.


Ne m'en parlez pas. J'aimais mieux la première partie de mon évolution après tout. L'ouïe, quelle décapante bêtise ! Et ces coups de pied que je lance involontairement (bon sang, suis-je réellement censé maîtriser ce corps étrange difforme affreux comme par magie?) ; ces fichus coups de pied sont bien mal interprétés de l'autre côté. Ils croient que c'est la démonstration d'un goût particulier, ou une tentative de communication, ou bien un geste d'amour, que sais-je encore ? Et vas-y que je redouble de "Oh mon bébé fais coucou à Papa fais coucou à Maman oh regardez il a tapé comme c'est mignon il est en pleine forme aujourd'hui oh oui c'est bien mon petit sucre d'orge d'amour"...
Incroyable !!! Me croient-ils vraiment dépourvu de la moindre parcelle d'intelligence ? Sombres crétins...


Du calme mon ami, bientôt vous prendrez pleine part à votre rôle, et vous n'aurez plus cette semi-conscience qui vous dérange. Tâchez de profiter de votre séjour et de faire moins de conneries que la dernière fois, d'accord ? Sinon nous serons obligés de vous faire faire une petite escale en tant que pissenlit dans un pré de vaches, ou courge bio dans une dégustation chez les Verts, ou moustique près d'une plante carnivore, ce ne sont pas les idées qui manquent !


Message reçu Capitaine, vous fâchez pas... Bon, à voir le poids que j'ai pris là, je devrais bientôt sortir, non ?


Exact. Tenez-vous prêt. Et n'oubliez pas de sourire à l'arrivée !

 

Texte d'Olga
 
Mon voyage sur terre, mon passage, mon instant…
Je suis là. Je suis au paradis. Je vis au paradis. C’est chez moi. Mais ou ? Au paradis. Je regarde. Je regarde le monde. De temps en temps. Il me parait si loin et surtout incompréhensible. Il m’intrigue. J’aime savoir, comprendre.
Je me renseigne auprès des autres s’il vaut la peine d’y passer. Il en a qui dise « oui » et d’autres « non ». Je ne sais pas trop quoi faire et à qui croire. Apres tout je me dis qu’ici j’ai déjà fait le tout et je connais tout. Le paradis, ma routine !?
Un jour je me décide. J’y vais. C’est aujourd’hui. Je pense avoir fait déjà ce voyage. Plusieurs fois. Et pourtant je n’ai plus de souvenir. Juste une sensation vaque. Est-ce une raison pour s’inquiéter ?
C’est à cause de ce monde. Il a tellement changé qu’on ne se retrouve plus. Voilà. Va savoir. Je regarde la dernière fois, du haut, vers le bas. Là-bas. Le monde. J’ai la foi.  La planète tourne. Je m’approche. Je rassemble mon courage, je vois un joli paysage. Je vois un endroit et puis un autre. J’essaie de comparer. Je n’ai pas envie de me tromper. Je regarde les gens, ils n’ont pas la même tête. En plus leur couleur change. Je vois des blancs, des noirs, des jeunes, des verts et d’autres… Ils sont vachement couverts. Je ne vois même pas leur couleur !? Je me demande s’ils fêtent le carnaval ?
Le choix est immense, la planète tourne et ma tête aussi, avec. Je décide de plonger. Je ferme mes yeux. Le choix ne vaut rien de toute façon. Je ne peux pas le vérifier. Je prends une assurance, je ferais une réclamation…
 
Conception
 
Ce jour là ma mère (future) se sente prête à accueillir une vie. Elle offre une place tout au fond de soi pour moi. Une grande manifestation d’Amour, d’Accueil et de l’Avenir. Ensemble. Elle, moi et trois A.
Ce jour là, un jour de grande confiance, et tout s’arrête pour un instant. Magie ! La vie se crée. Miracle. Il aura un être ! Moi !?
Ce jour là, la terre tourne moins vite, les étoiles brillent plus fort, les oiseaux chantent malgré le vent et le froid dessine des jolies images sur les vitres des maisons. Décembre.
Ce jour là en Russie, en Sibérie Centrale, dans une grande maison en bois, chauffée au charbon : deux corps se retrouvent dans un lit d’un mètre vingt centimètre, sous une couette en plume d’oie avec un motif de fleurs roses.
Deux corps jeunes et chauds. Ils se connaissent depuis un moment. C’est seulement depuis trois mois qu’ils se sont dit le grand « oui, je veux ».
Leur intimité est légitime maintenant, c’st important. Devant la loi. Et surtout devant leurs parents et leurs proches. Même moi, j’accordais de l’importance, à l’âge de mon insouciance. La terre n’arrête pas de changer. Elle tourne. Voilà un exemple vivant. Qui s’occupe encore aujourd’hui de cette question !? Légitimité. Rare est la personne…
Leur intimité est immense, chaude et toute jeune, sensible. Elle est aussi grande, puissante, naissante…
L’homme (mon futur père) caresse sa femme. La femme se laisse aller à la douceur. Elle savoure les baisers d’Amour. Leurs yeux plongent dans la profondeur de l’infini. Tout parait minuscule par rapport à l’immensité de leurs flammes. Amour, Envie, Désir.
Leurs regards…
Leurs corps s’enlacent. Leurs bouches se goutent. Leurs odeurs se mélangent. L’alchimie se crée. La beauté apparait. Leurs sexes se rencontrent. Dans une douceur enflammée, une chaleur augmentée, des caresses … un désir… et le mouvement se présente. Il est évident. Il monte. Elle monte. Il la suit.
Ce jour là, à cet instant précis, les deux sont d’accord plus que jamais. En accord pour toujours !? L’homme donne. La femme reçoit. Jouissance. Explosion. Evasion. Création.
 
2. Fécondation
Un spermatozoïde parmi des milliers fait son chemin pour arriver à l’ovule. Ils se rencontrent. Confiance. Intimité. Tout se fait naturellement. Programmation !?
Et moi ? Ou suis-je ? Suis-je se minuscule spermatosoide qui bat sa queue pour y parvenir ? Suis-je l’ovule qui attend, prête à se refermer des qu’elle laisse se premier arrivant rentrer ?
J’ignorais longtemps cette partie de mon existence. Je n’accordais pas d’importance. Je m’acceptais à partir de ma naissance. Une grande ignorance – errance. Une non-envie de savoir. Trop d’intimité ? Une sécurité ? Trop d’intérêt pour soi ? Amour propre ?
Je ressens un mystère. J’ai envie de savoir. Ma vie est libre. Elle m’appartient et je la tiens. Elle est tracée, créée, donnée. Un cadeau ne peut pas être repris !? Ai-je envie de le rendre ? Il faut juste que j’accepte. Je l’aime. J’en prends soin. Moi. De moi.
Et si la « course pour la vie » n’était qu’un voyage. Voyage tranquille et programmé. Une promenade.
Et moi. Ma moitié. Le spermatozoïde. Il fait juste paisiblement le nécessaire. Pour rencontrer l’autre. Il progresse à l’intérieure de l’utérus vers le rendez vous fixé dans le tiers externe de la trompe.
Moi. Ma moitie. L’ovule. Il est là, sachant qu’un visiteur arrive.
A peine quelques heures après son grand « départ » spermatozoïde arrive à l’ovule pour y pénétrer. Ils fusionnent. Ma vie commence…
 
3. Embryon
 
Les cellules se divisent. Tout accélère.
L’embryon (moi !?) fabrique 2 à 5000 cellules par seconde jusqu’aux 60 000 milliards qui constitueront un enfant (moi !?) à la naissance.
L’embryon aspiré, poussé, porté descend dans la cavité utérine. L’une de ses faces dissout la muqueuse de l’utérus pour s’y enfouir profondément. L’embryon se niche dans la paroi muqueuse, devenue un terrain fertile, bien irrigué, spongieux.
J’ai 15 jours. Ma taille est celle d’un grain de semoule. Moi !?
Toutes mes cellules possèdent les plans complets de l’organisme. Les cellules ne sont pas seulement gouvernées par leur propre équilibre, mais également par les cellules voisines ou lointaines qui se contrôlent les unes les autres dans un réseau de régulation réciproques.
J’ai 21 jours, 3 millimètres et mon cœur bat.
   
4. Fœtus
 Je suis. Je flotte. Finalement j’ai l’impression d’être toujours dans mon petit paradis. Il fait doux. Je ne manque de rien. Je grandis. Je grandis. Je commence à sentir que je grandis vraiment. Je me sens à l’étroit. De plus en plus. Je me sens géante.
Bientôt je commence à deviner que je devrais changer d’endroit. Je reste encore. Bientôt, je comprends – pas d’autres solutions… Je sais que je dois y aller. Je n’ai pas trop envie. On ne sait jamais…
Je gagne un jour. Puis un autre. Je me dis chouette. Personne n’a rien remarqué !
Une semaine passe. Je constate bien que je suis au delà du raisonnable. Pourquoi faire durer le temps si de toute façon… c’est plus fort que moi… une excuse… lâcheté… je ne suis plus fière de moi. Je prends du poids. Je grossi. Il ne faut pas être Pythagore pour faire un calcul mental et calculer le risque. J’attends quoi ? Une invitation ? De qui ?
Encore une semaine passe. Je ressens aussi la peur de ma mère ? Ou est-ce ma propre ? Je retarde le moment encore et encore… Une minute. Quelques heures. Je vais y aller. Je me pose encore des questions et je doute.
Suis-je désirée ? Vont-ils m’accepter ? Suis-je comme il le faut ? Y-a-t-il de la place pour moi ? Et l’Amour lui ? Ai-je droit ?
 
5. Naissance
 
Un jour je me décide. J’y vais. C’est aujourd’hui. Je pense avoir fait déjà ce voyage. Plusieurs fois. Et pourtant je n’ai plus de souvenir. Est-ce une raison pour s’inquiéter ?
Et s’il n’y avait pas de sortie et tout cela était déjà la fin ? Bon. Je verrais. Je suis curieuse, courageuse. Autant que j’ai peur…
« Comme une lettre à la poste » Tu parles !
Le tunnel parait infini. Le tremblement gigantesque. L’incertitude. Au secours. Le bébé est neutre. Innocent. Non. Que des histoires. Tout cela n’a aucune réalité. Je ressens, moi. Je ressens ce qui ressent ma mère, en plus, aussi. Je suis reliée. Aucun moyen de se défaire. Elle a peur. Elle angoisse. Elle crie. Elle ne sait pas ce qui se passe. Je me dis c’est quoi ce monde ? Je me sens perdue.
Personne pour la rassurer ? Mon père ! Faites venir mon père. Les idiotes ! Elles l’ont laissé dehors. Il fait des ronds.
Je proteste. Je veux mon père. Il est raisonnable. En plus il est capable. Capable de rassurer, d’assurer et d’assumer. Il est heureux. Il a envie d’être là. C’est grâce à lui que j’arrive. Pour qui vous vous prenez ?! C’est lui qui m’attend. Nous avons des choses à vivre. Des mots à se dire. Des phrases à prononcer. « Je t’aime papa ». Tu m’entends ? Je suis là. Je suis ta fille. J’arrive. Je vais m’en sortir.
Je ne suis pas entendue. Il y a des règles. J’en ferais connaissance. On les rencontre souvent dans cette vie. Nous ne sommes jamais vraiment si libres qu’on le désire.
Le temps passe. Combien ? Je ne sais pas ? C’est toujours la même chose. Ça tremble. Je bouge d’un centimètre. Le tremblement s’arrête. Je me repose à peine et cela recommence. Je veux m’endormir, mais aucun moyen. Je me sens épuisée. C’est comme dans la vraie vie !? À peine tu crois d’avoir attend le paradis et op… Ça tremble. Ça bouge. Et tu recommences. Tu rames… Silence. Tu reprends souffle. Assurance. Confiance. À peine tu crois d’avoir attend le paradis et op… Ça tremble. Ça bouge. Et tu recommences. Tu rames… Silence. Tu reprends souffle. Assurance.  Confiance. À peine tu crois d’avoir attend le paradis et op… Ça tremble. Ça bouge. Et tu recommences. Tu rames… Confiance…
Ma tête. Ma têêête. Je pousse avec mes jambes. Elle ne passe pas. Je savais que j’aurais des ennuis. J’ai envie de la laisser ici. Ma tête. Je peux ? Elle ne me servira à rien. Je suis sure. Je sais. Juste une source d’ennui. Eh ? Allô ! Personne pour me répondre. C’est quoi ce monde ? Ou est le responsable ? Je vais me plaindre !
 
 Dix heures vingt !
Felicitation madame ! C’est une fille !!! Que veut dire cela ? Est-ce dangereux ? Est-ce une maladie ? Y-a-t-il une place pour cette espèce ? Et laquelle ? Une place… Après tout ce voyage vaut cela la peine que je reste, fille ?
Et là, tout ce que je vis…
« Regardez ce petit fraichement sorti. On le pose sur une table. On l’examine. On l’expose. Il ressemble à un lapin, qu’on allait garnir pour mettre au four. Lui, qui a passé son temps roulé au chaud dans sa bulle. Il est étiré maintenant. Mais pourquoi ? Pour les centimètres. Laissez-le, il ne va pas grandir des mètres. Et les grammes. On veut les savoir tout de suite. On le met sur une balance. Mais quelle importance ? Surtout dans ces premiers instants. Accueil avec tact ? Je n’ai plus vraiment confiance…
Laissez-moi arriver. Comprendre. Reprendre souffle.
Foutez-moi la paix. Ma mère. Elle est où ma mère. C’est la seule que j’ai envie de sentir. Déjà que mon père est dehors… Ne me donnez pas la sensation d’être orphelin. D’arriver dans un monde de froid et d’absence. Donnez-moi une présence. Pour que je puisse sentir mon existence. Mon importance. Et l’Amour !?
Ma mère. Veut-elle savoir vos chiffres : centimètres et grammes, que vous êtes en train de lui balancer ? Elle s’en fiche royalement. Posez-moi sur son ventre. C’est la seule chose qu’elle désire. C’est par ce fait qu’elle va être rassurée, tranquillisée et heureuse. Elle veut son bébé. Je veux ma mère !
Ce n’est pas fini encore !? Arrêtez de me laver ! Quelle ignorance ! J’arrive ici avec ce qu’il faut. Je ne suis pas sale ! Économisez votre savon à deux franc six. Je suis gluante, brillante. J’ai tout prévu. C’est ma crème super luxe pour quelques jour à venir. J’ai envie de préserver ma peau raffinée et fine de votre monde stérile. Eh. Imbécile. Ne m’agresse pas avec ta vision de propreté. Cela sent la pauvreté. Ton esprit est petit comme une noisette. Laisse tomber ta petite serviette. Elle râpe ma peau délicate. Mais… Eh… Oh…
Y-a-t-il une fin à cette torture ? Non. La brulure ! A-A-a-a-a… Mes yeux ! Les goutes ! Ça encore ! Laisse moi mes bactéries, c’est sont mes amis. Tu m’envies ? Même si l’hôpital est une usine, change ta routine. Regarde ailleurs, bouge ta masse grise. Vas-y ! Je t’en prie ! Je t’en supplie ! Ça suffi !
 
6. Nourrisson
Je suis.
Le quotidien. Tout change, bascule. Le tremblement gigantesque. L’incertitude. Au secours. Le bébé est neutre. Innocent. Non. Que des histoires. Tout cela n’a aucune réalité. Je ressens moi. Je ressens ce qui ressent ma mère. Je suis reliée. Aucun moyen de se défaire. Couper le cordon. Oui. Couper le cordon, couper le cordon, couper le cordon… C’est fait, on connait les conséquences. Sauf, si ma mère a peur, je le sens et j’ai peur. Elle angoisse et je ne me sens pas en sécurité. Lorsque je crie, je pleure. Elle ne sait pas ce qui se passe. Je vois sa peur. Son incertitude. Je me dis c’est quoi ce monde ?
Donnez-moi des moyens, une chance. Une expression variée et plus subtile. Encore aujourd’hui, je me sens traumatisée. J’ai grandi, mais je n’ai rien compris.
Je pleure si j’ai faim, je pleure si j’ai soif, je pleure si je suis fatigué et je pleure si j’ai mal. Je pleure des émotions et si j’ai peur. Je pleure si je ne comprends pas et si je me sens frustrée. Je pleure de la colère et des ennuis. Je pleure…
Ma mère. Ma pauvre mère. Elle n’a aucune formation. Donner lui la comprehension. Devenir mère est une énorme transformation. Comment donner, savoir et élever. C’est naturel, c’est programmer !? Je ne dirai pas ça, franchement, mais personne ne me demande. Je pleure.
Ma mère. Ma pauvre mère. Elle me donne à manger. Lorsque je crie, je pleure. Elle ne sait pas ce qui se passe. Elle me donne à manger.
Je pleure si j’ai faim, je pleure si j’ai soif, je pleure si je suis fatigué et je pleure si j’ai mal. Je pleure des émotions et si j’ai peur. Je pleure si je ne comprends pas et si je me sens frustrée. Je pleure de la colère et des ennuis. Je pleure…
Elle me donne à manger.
Je pleure aussi lorsque j’ai envie d’amour, de sentir sa chaleur et sa respiration. Son battement du cœur me manque tant. Je pleure…
Elle me donne à manger. Encore aujourd’hui, je me sens traumatisée. J’ai grandi, mais je n’ai rien compris.
Aujourd’hui. Je mange, comme j’ai appris. Lorsque mon âme crie et pleure ; je mange. Lorsque je me sens fatigué et mal ; je mange. Lorsque j’ai trop d’émotions et j’ai peur ; je mange. Lorsque je ne comprends pas et j’ai peur ; je mange. Lorsque je me sens en colère et frustrée ; je mange. Encore aujourd’hui, je me sens traumatisée. J’ai grandi, mais je n’ai rien compris.
Je mange aussi lorsque j’ai envie d’amour, de sentir une chaleur et une respiration. Je mange. Lindt est très conseillé dans ce cas de figure. Le chocolat rends heureux. J’entends ma mère dire « mange ». Je mange.
Je ne l’en veux pas. J’ai compris. C’est aussi tout simplement ce qu’elle a appris.
J’ai juste envie de comprendre pour ne pas reprendre. J’aime tant apprendre. Pour ne pas répéter, mais plutôt donner, donner plus d’amour pour en recevoir. Je suis venue pour cette raison. Il n’y a pas autre chose à faire.
Ma mère. Ma pauvre mère n’a pas su, pu m’allaiter. J’ai qu’à deviner. Le pourquoi ? Une trop grande intimité ? Trop de proximité ? Je comprends. On m’a donné le lait de vache. Je ne suis pas un veau. Eh. Oh.
J’ai bien grandi. Okay ! Les centimètres et les grammes. Quelqu’un a pensé à mesurer mon âme ?! De le mettre sur une balance de bonheur pour pouvoir voir son poids, son consistance. Peut-on voir une bonne croissance. Une courbe bien montante, augmentante et rassurante ?

 

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2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 15:23

Corinne P.

Corinne-20-ans.jpg

Je suis descendue chez mes parents, à Saint Paul Cap de Joux, dans le Tarn. Ils ont organisé un repas familial. Je reviens rarement dans la région, mais ce jour-là les circonstances l'imposent. Colette et Maurice ont invité un couple d'amis, Dany et Néné, dont les prénoms désuets signalent davantage la gentillesse que le côté « bidochon », imperceptible. Leur particularité: ils se sont mariés deux fois ensemble !

Ma grand mère Mathilde est là aussi, qui nous fait partager sa vision positive de la vie. Et enfin, Nathalie ma «petite » sœur chérie, qui travaille à Toulouse.

 

C'est elle qui me photographie.

Je lui explique rapidement le fonctionnement de l'appareil Minolta que mon job d'été m'a permis de m'offrir. Depuis que je m'initie à la photo, j'ai choisi de faire des essais de noir et blanc, référence gardée envers tous ces génies de la photographie du milieu du siècle que je vénère.

Je lui demande de me prendre en photo, en essayant de paraître naturelle, comme prise sur le vif. Je refuse de regarder l'objectif malgré sa demande, d'où mon regard en biais, un peu fuyant.

Le vieux puits est un bon endroit pour la prise de vue : on découvre en arrière-plan l'écrin formé par le vieux jardin potager planté de fruitiers. Mes parents l'ont acheté depuis peu et y ont construit leur maison. Ce jardin est proche de celui de mes grands parents paternels. Enfant, mon père venait y grappiller du raisin sur la vieille treille encore debout en ce jour de janvier 83.

L'hiver est doux : je ne porte qu'un gilet de laine fine et quelques rayons de soleil réchauffent mon dos. Ma mère en a profité pour sortir du linge sur l'étendoir au fond du jardin. C'est sa marotte, un moyen très efficace et très sain pour aérer les fibres de coton, comme elle l'explique inlassablement tandis qu'on la taquine pour son geste futile.

J'ai le visage détendu : tout me réussit en ce moment. Les études sur l'univers végétal entreprises à Angers me passionnent. Je suis amoureuse et me sens désirée. Mon petit ami occupe agréablement mon esprit. Il m'a dit au téléphone qu'il attendait mon retour, après avoir réussi à trouver mon numéro parmi les dizaines de Pinel habitant le Tarn. Les portables n'existent pas encore et je ne lui ai pas communiqué le numéro de mes parents. Hum... c'est bon d'être aimée!

J'avais 20 ans sur la photo. Elle a retrouvé sa place dans l'unique album familial d'avant mes voyages.

 Elle m'a rappelé des moments de bonheur partagés, et la nécessité de l'amour comme colonne vertébrale de ma vie.

 

Corrine B

  

corinne-B.jpgC’est moi, j’ai 20 ans !

Je reviens de Djerba avec mes parents. Je ne suis plus en révolte, je ne veux plus découvrir le monde et sauver la planète. Je suis heureuse de retrouver ma famille et le lieu de mes vacances enfantines, St Briac où je jouais au club Mickey avec mes amis et mes cousins. Cette plage du Béchet  où j’ai bâti tant de châteaux de sable, exécuté tant de roulades et amassé tant de merveilles. Cette mer fraiche dans laquelle je me baignais et pêchais avec mon grand-père. Cette plage, où pour notre « quatre heures », m’accueillaient les bras de ma grand-mère pour m’enrouler dans d’immenses serviettes orange en éponge douces, avec lesquelles elle me frictionnait avant de nous servir notre goûter breton fait maison. 

 Aujourd’hui je suis une femme fière, libre, belle et bronzée.  J’ai vu le monde, aidé les hommes et tout me réussi. J’allais chercher ailleurs et tout était là en moi ! Je suis passionnée de musique. Elle sera ma vie.

Le sable encore humide d’une récente averse, est doux sous mes pieds. La mer est ma source d’apaisement, et cette plage mon bercail ; mais ma vie se construira à Paris parce que tout y vit. Je sais où je vais.

 

Olga

 
J’ai 20 ans sur la photo
Je la prends
Je la garde
Elle me plait
Elle retient un instant
Bonheur, fierté et grande beauté
 
J’ai 20 ans sur la photo
Elle brille et scintille
Elle a presque 20 ans aujourd’hui
Contrairement à moi
Je la trouve bien conservée
Elle brille et scintille
 
J’ai 20 ans sur la photo
Ses couleurs éclatantes
Montrent une fraicheur élégante
Sa taille modeste témoigne
Une beauté terrestre
Arbre, buisson, le bleu céleste
 
J’ai 20 ans sur la photo
Je souris, je pose
Je m’expose
Je me trouve craquante
Belle, grande, ravissante
 
J’ai 20 ans sur la photo
L’été, je viens de sortir de l’eau
D’un grand lac
Entouré d’un immense parc
Je m’appuie contre un arbre
Belle, grande, ravissante
 
J’ai 20 ans sur la photo
Dans mon maillot(bikini) tout rose
Je ne me cache plus
Ma première année de « Liberté »
C’est nouveau, c’est reposant
S’accepter, se découvrir, se montrer
 
J’ai 20 ans sur la photo
Je suis accompagnée d’un groupe, il me regarde
Amis: Oleg, Elena, Helga, Georg,
Walter, Tamara, Alexandre, Sacha
Nous avons préparé un piquenique
Nous fêtons le printemps et un anniversaire
 
J’ai 20 ans sur la photo
Si je la regarde
Je vois une star
Une photo comme une autre
Dans un magazine féminin
Et au même temps elle est si vivante
 
J’ai 20 ans sur la photo
Si je la regarde, je ressens de l’émotion
Je viens d’arriver en Allemagne
J’ouvre une nouvelle page de vie
Un passage nouveau, excitant
Riche, marquant, exaltant
 
J’ai 20 ans sur la photo
Si j’ouvre les journaux
Chaque page crie, chuchote
Des histoires du nouveaux pays
Les briques du mur  sont autrement utilisées
Elles sont exposées aux musées
 
J’ai 20 ans sur la photo
Je suis photographiée par
Mon futur premier mari
Le futur père de mon premier enfant
Mais tout cela
Je ne connais pas. Je suis là…

 

Bérengère

bérengère 20 ansMoi à vingt ans, photo figée, moment instantané

Instant réel ou instant rêvé

Souvenir imaginé ou réalité  gravée

Marque indélébile d’un événement passé

Ou piètre tentative de rendre immuable un souvenir ne correspondant en rien à ma propre histoire.  
Par une chaude après –midi ensoleillée, tu as saisi une fugace intimité

Instant paisible, instant immobile

Recherche d’identité. 
Bercé par le doux clapotis des remous de l’Hérault, 

Le sourire apparaît, non retenu, peut- être un peu forcé

La pose est sans doute empruntée mais les sentiments sont vrais. 

Telle une vague déferlante noyant tous faux – semblants

Je ne me prête plus un à  jeu, je suis.

Je vis le présent, le bonheur d’un été, le temps s’est arrêté.

Rien ne m’importe plus que ton regard qui me révèle au monde.

Moi à vingt ans. 

Seul importe la vérité  du moment.

Le sujet véritable transparaît toujours,

Qu’il soit offert ou simplement joué.

L’important réside dans le rendu

L’essence d’un cliché est aussi bien dans l’anecdote que dans le vécu. 

Avoir vingt ans est l’unique certitude de cette photographie.

Je suis telle que tu as voulu que je sois

Je suis telle que j’ai voulu apparaître

Je suis une et multiple

Un être entier et pourtant tellement complexe. 

 

Renaud

Renaud--20-ans.jpgMoi à vingt ans ?

Toi, à vingt ans, oui. Tu me regardes sur une photo prise par Serge. Je suis sur le ponton du club d’aviron de Moissac, en bord du Tarn, un jour exceptionnellement gris du mois de juin (heureusement, cette date t’est donnée par une marque au dos de la photo que tu as décollée d’un album commencé il y a vingt-cinq ans et jamais terminé). Tu es là, avec ton stylo, tu m’observes, tu me dévisages, tu essayes de rentrer dans ma tête, mais y arriveras-tu ?

Certainement pas. Mais est-ce important ? Quand je te voie ainsi, la tête tournée vers moi, un sourire aux lèvres, les cheveux longs en bataille je sais que je ne peux pas trouver ce que tu penses, vraiment. Je sais que tu es étudiant à Lyon depuis deux ans, que tu reviens à Moissac pour les vacances scolaires et que tu te rends souvent au bord de la rivière avec ton ami, mon ami d’enfance, Serge, là où vous passiez beaucoup de temps depuis l’âge de 13 ans à ramer en skiff, en pair-oar, en double scull, en quatre de pointe avec barreur, en quatre de couple, en quatre sans barreur, en huit, et, surtout, à vous …

Stop, tous ces faits n’intéressent personne. On t’a bien dit d’aller en profondeur, de chercher l’essence même de toi-même dans cette photo. Je te le dis de suite : ne cherche pas à me la jouer technique : cadrage à hauteur d’œil, plan rapproché poitrine, format vertical rectangulaire etc. … Tout ça n’intéresse personne. Tout au plus pourrais-tu indiquer les différents éléments de la photo, tels que sa taille non standard, son grain mat particulier indiquant qu’elle a été développée par moi, donc par toi, dans la petite chambre noire familiale ; mais j’ai bien peur que ces commentaires soient également totalement inintéressants, sauf à se plonger dans une nostalgie rapidement ennuyeuse. Allez : regarde de nouveau la photo, plonge en elle, plonge en moi, plonge en toi et …

Stop : j’avais oublié combien tu pouvais être vindicatif (surtout par rapport à certains cinquantenaires).… admettons. J’observe la photo attentivement et j’essaye de rentrer en toi, donc en moi. Tiens, je pourrais tenter de décrire ton sourire afin de montrer toute la difficulté de l’exercice et toute son ambiguïté. Mais, au fait, pourquoi souris-tu ? J’ai beau fouiller dans ma mémoire, rien ne remonte. La déchirure que tu portes en toi depuis dix-huit mois, comme tous les membres de ta famille (pour tes parents cette blessure est la plus terrible qui soit) ne se voie pas et c’est normal. Ce sourire que j’observe si attentivement est définitivement insoluble : simple réflexe au moment de la prise de vue ou illustration d’une confiance en soi un peu acérée ? Peut-être les deux à la fois, car, même si tu sais que les choix sont à venir, tu penses pouvoir les négocier au mieux sans t’en inquiéter par avance. Et cette attitude a un petit quelque chose de paresseux, voire de suffisant, qui mériterait d’être approfondi ...

Facile de critiquer plus de trente ans après !

Exact : critiquer n’aurait effectivement aucun sens. Tu comprendras ce que je veux dire plus tard. D’ailleurs ton côté suffisant, que tu ne connais pas encore, ressortira de loin en loin quand tu lanceras à la cantonade « on est moins con à  quarante ans qu’à vingt », puis plus tard « on est moins con à quarante-cinq ans qu’à vingt », puis, encore plus tard « on est moins con à cinquante ans qu’à vingt »…

Jusqu’à ce que l’assertion soit fausse… si tant est qu’elle fût vraie un jour !

 

Cécile D.

photo-Cecile.JPGJ'ai 20 ans, je suis de la chair fraîche paraît-il, 20 années c'est quoi ça semble si long et demain j'en aurai 70, amen.

Pourtant j'ai déjà malmené mon corps, il a plutôt bien tenu le coup, j'imagine que ça ne sera pas toujours aussi facile.
Là, c'est moi et ma grand-mère, grand sourire aux lèvres, le nez encore aspiré par le pince-nez, eh oui c'était spectacle ce soir. Ahah, riez, moment synchroniquement arrosé, c'était mon objectif de l'année car 20 ans c'est vieux pour apprendre une discipline pareille. Attente, étirements, muscle cardio vasculaire qui palpite pourtant il faut prendre son souffle stop c'est parti la musique démarre on plonge et... un deux trois quatre et un deux trois quatre suivre le rythme, redresser le buste répéter les gestes, dynamique, respirer souffler sourire un regard sur le public et je les repère, "mon" public, en haut à gauche.
Quelques minutes, 4, 5 maximum, et c'est fini. Tout ça pour ça ? Peut-être que 20 ans ça passe aussi vite que ça finalement. Un souffle.


Ma grand-mère, ses 20 ans je les sais au Maroc, sûrement fiancée à mon grand-père, peut-être même déjà mariée, en tout cas sûrement à travailler à la ferme familiale. Les années de pension sont terminées depuis longtemps... Bientôt les enfants commenceront à arriver, et puis ce sera la guerre. Et le retour à la "mère patrie", même si on n'y a jamais vécu... Des préoccupations autres qu'un spectacle de natation synchronisée.

 

A peine 60 ans d'écart, mais un monde a bel et bien changé.
Moi, je suis sur le point de partir aux Etats-Unis, tenter une expérience. L'avenir dira que je n'y resterai que six mois, mais pour l'instant je suis dans la fièvreuse attente du départ : peur et excitation envie d'aller envie de rester, l'attirance de l'inconnu, l'attrait de parler une langue étrangère, et la revanche sur les années difficiles.


Alors buvons un coup, c'est mon anniversaire, 20 bougies le compte est rond, et demain il faut prendre le train, très tôt, trop tôt, ne dormons pas, ou si peu, pourquoi faire ?

 

Gaëla

 

Moi, à vingt ans,

l'impression, banale, d'avoir tout vu. Je m'échappe une nouvelle fois, non pour me retrouver - je fuis cette perspective - mais pour expérimenter le plaisir de la fuite. Je suis éparpillée, je fais naufrage, je me réfugie - là où personne ne pourra venir me dénicher. Soif des autres, et impression étrange d'être abreuvée aux mamelles de l'Afrique. La peau noire des enfants fait se refléter ma blancheur. La plénitude des visages ouverts fait se refléter ma paleur amnésique. On me raconte des histoires, de sorcier, de revenants, on se raconte et on palabre, en buvant, celles-là déjà entendues quelque part, des histoires de dibbouk. Fantômes toujours en filigrane - les vingt ans fantôme. Je touche du doigt le corps-ébène de ces enfants suppliciés au soleil ensanglanté de leurs parents et grands-parents, générations d'âmes errantes, transbahutées d'un camp l'autre. Je touche le bois et leur face m'éblouit. Ils ne racontent pas d'histoires, ils sentent, touchent, rient et pleurent, rarement. Ils se contentent d'être, dans l'éternité du présent, tandis que je cherche à dévider le fil de ma mémoire abîmée par le temps. Ils m'opposent leur rire, leur joie et leur bonheur de toucher la poudre multicolore qui fait surgir formes merveilleuses et couleurs inconnues. J'apprends l'alphabet des couleurs aux enfants-réfugiés, mais en retour ils me nomment les choses, et me montrent du doigt la vie, la vraie vie - celle que je cherche dans les livres. Je suis une réfugiée, ils sont mes hôtes, malmenés, abusés, délaissés, affamés, torturés, mais vivants, de cette vie éblouissante qu'ils m'offrent en cadeau. Ils sont l'éternité, je ne suis qu'une âme errante, passante égarée au détour d'une histoire ; mon axe a vacillé, cette fois pour de bon. Mes certitudes ont cessé de crier leur infamie, leur misère et leur vacuité. Réfugiée dans le silence et les interstices d'un monde-autre, je suis expulsée, une seconde fois.

 

Seconde version

J'ai vingt ans et quelques années, je souris, mais pas à l'objectif, car, si mes souvenirs sont exacts, je ne me sais pas photographiée en ce lieu peu propice à la mise en scène. Je dois fixer un enfant hors-champ, et ce sont les autres qui répondent à mon sourire. La petite fille vers laquelle j'esquisse un geste - de soutien, car elle porte son petit frère sur le dos dans un pagne- a bien saisi l'oeil de l'appareil photographique et s'y dévoile avec joie et retenue, avec grâce. C'est d'ailleurs peut-être la première fois qu'elle se fait photographier.

Frontière Rwanda-Tanzanie, camp de réfugiés, poussière et détresse, convois et distribution de nourriture, croix-rouge et trafic d'armes, yeux rougis des réfugiés, mon énergie farouche, été 2001

sept ans après le génocide ; ces enfants ne l'ont pas connu, la plupart sont nés en exil, en captivité, dans ce camp très probablement

le "camp" n'est pas provisoire, mais j'apprends qu'il a disparu de la carte

J'écris un texte pour dévider le fil de ma mémoire mais je me rends compte que ces mots extrapolent le sujet représenté, en un mot le trahissent. Il me faut reconnaître le visage de l'insouciance, de l'apaisement, d'un certain bonheur, le mien, et celui des enfants qui m'entourent, mais cet apparaître-là est bien contradictoire avec le sujet représenté. Il y a quelque chose comme du déni, de la mauvaise foi, de la dissimulation, du mensonge, dans les interstices de ce cliché pris, sur le vif. C'est l'oeil du photographe qui veut faire dire ce qu'il sait, qui veut montrer ce que même l'on ne saurait supposer ou se représenter : la joie au coeur de l'horreur.

Un véhicule humanitaire appartenant à l'organisation pour laquelle je travaille renverse un réfugié à  vélo qui meurt sur le coup, on doit l'annoncer à sa famille

Un groupe d'enfants jouent comme des fous avec une bouteille en plastique - le ballon de la misère

Des femmes font la queue avec leurs enfants pour obtenir leur ration journalière, se démènent pour donner à manger à tout le monde

L'hôpital est bondé, ma camarade de chambrée attrape le paludisme, elle a une crise, crève de fièvre pendant des heures, je l'écrase de couvertures, cela ne sert à rien, on la transporte à l'hôpital du camp ; ici on meurt à petit feu du palu, et du sida, les malades sont hagards

Quelques taches de pigments colorés sur ma joue gauche me rappellent que c'est l'art qui me relie à cet environnement et aux autres. Je montre les couleurs, toutes ces teintes que j'ai imaginées à Paris comme celles qui se rapprochent le plus des couleurs de l'Afrique : l'ocre surtout, et puis nos couleurs criardes à nous, occidentaux : le rose, le violet, le bleu électrique, qui fascine tant les enfants. Plus tard, avec d'autres enfants, nous montons une exposition de tous les dessins réalisés, érigés comme des trophées sur les fils métalliques qui encerclent les écoles. Nous affrétons même des bus pour que tous les enfants du camp puissent venir admirer les rêves, les joies, les espoirs de leurs copains. Car le sourire fixé sur les lèvres de ces enfants est la mesure de l'espérance qui jaillit de leur geste lumineux quand ils commencent à peindre ou à dessiner.

J'ai vingt ans passés, et j'ai entraperçu ici ce que l'homme a cru voir, dans un songe éveillé, ce qu'il y a de sacré dans l'enfance, qui perdure, que rien ne vient râvir, au-delà de la blessure, au-delà de la souffrance. C'est sûrement ce que veut retenir mon regard sur le cliché, lointain, dans un hors-champ du visage.   

 

Virginie

 

J’ai 20 ans sur cette photographie en noir et blanc prise au lendemain des fiançailles d’une de mes sœurs. 

Ma nièce également âgée d’une vingtaine d’année, douée dans le maniement d’un appareil photographique, trouvant que j’étais particulièrement radieuse la veille, me propose de me photographier. 
Avec agitations, nous nous interrogeons : Où pourrait-on la prendre cette photo ?. Après quelques hésitations, nous tombons d’accord sur l’emplacement : devant la glace dans la chambre à coucher de mes sœurs aînées . 

Les bras ballants et vêtue d’une robe noire capuchonnée, me voilà fixant le miroir. Mais cette pose contemplative me turlupine, elle me fait penser à Narcisse admirant son propre reflet. Aussitôt, essayant d’amoindrir cette image narcissique, j’entreprends de chercher « un prétexte » qui expliquerait ma présence devant ce miroir. Trouvant  aux alentours une trousse de maquillage, je l’ouvre pour en sortir un pinceau puis un poudrier. C’est alors, poudrier dans une main et pinceau dans l’autre, que je pose, prenant un air absorbé et le moins apprêté possible. 

Clic, clac, je suis figée à jamais en noir et blanc sur papier mat. Au premier plan,  vue de dos, ma chevelure épaisse mi-longue, ma main gauche levée et ma main droite tenant un poudrier. Au second plan, le reflet de mon visage, photographié de bas en haut accentue mes yeux bridés ordinairement arrondis, vus de face. Derrière, on peut voir un grand sac en nylon au-dessus d’une bibliothèque blanche en colonne. On voit également l’ampoule lumineuse et le système de branchement que mon père, bricoleur, a installé sommairement : le fil électrique passe devant le miroir, s’y faufile derrière pour redescendre le long du mur. Ceci, relayé au second plan, ne gâche en rien la photographie. 

La photographie, au final, assez réussie pour la jeune photographe amatrice, représente un cadeau pour moi. Elle remémore un moment de complicité partagé avec une parente. Un de ces moments agréables qu’on aime passer, qu’on ait 20 ans ou plus.

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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 16:05

 Je me souviens du cadavre exquis   < voir le dispositif

 

Corinne P

Tous les souvenirs disparaîtront.

 

Je me souviens de Bob Dylan chantant « Masters of war » dans les années soixante triomphantes sur le tourne disque bleu ciel posé comme un cadeau dans la pièce commune. La télévision aussi était là, nouvelle venue drapée de noir et blanc. Charles Bronson, acteur magnifique à la gueule cabossée, allait bientôt y apparaître, jouant son air d'harmonica.

 

Nous ne négligions pas pour autant d'aller courir dans ce jardin empli de mille roses qui jouxtait notre immeuble. Lorsque nous jouions à « chat », leurs couleurs se croisaient, se mélangeaient, tout tournoyait autour de nous. Les jeux de billes réservés aux garçons se déroulaient autour des troncs d'arbres dans les anfractuosités desquels elles pouvaient se glisser. Il y avait aussi les senteurs de jasmin qui rappelaient Sidi Bousaïd à notre voisin, M. Hannoun. Il avait laissé là-bas son travail, sa maison richement décorée mais prétendait sans y croire vraiment regretter par dessus tout sa collection de peaux de bête, de défenses d'ivoire et d'œufs d'autruche qui sont les plus gros du monde.

 

A la maison, la politique rythmait notre vie. Elle rendait parfois heureux les enfants que nous étions, comme ce jour de vacances exceptionnel décrété pour la venue de Pompidou dans notre ville. Puis vint 1981: mes parents une rose aux lèvres ont ouvert l'appartement à tous, voisins, amis, c'était l'euphorie. Je ne participais pas vraiment à la fête: je partais le lendemain pour Bordeaux passer le concours d'entrée d'une école d'ingénieurs, espérant un succès pour tout le travail acharné fourni cette année là.

Tous les souvenirs disparaîtront.

 

Aujourd'hui, dans nos démocraties endormies, la télévision offre désormais aux yeux vieillissants de mes parents la vie privée de nos dirigeants bling-bling. A la radio, les paroles des chanteurs offerts en pâture se font plus mièvres. Quelles voix dénoncent les loups qui s'entretuent au Congo? Une lueur d'espoir surgit pourtant lorsque « les Chats Persans » d'Iran font parler leurs instruments de musique pour exprimer leurs désirs d'expression libre.

Le jardin de mon enfance a disparu, investi par des promoteurs qui y ont fait surgir des immeubles « R+2 » identiques à ceux des communes voisines. Quelques arbres ont étaient épargnés, servant désormais d'appui aux gamins concentrés sur leur console de jeu. Les billes n'ont plus la côte et  la dernière usine qui en fabriquait s'est transformé en musée quelque part en Ardèche. Une bonne nouvelle cependant: les autruches sont désormais protégées. Le thon rouge, lui, n'a pas eu cette chance. Peut être ses œufs sont-ils trop petits ?



Virginie
 

Tous les souvenirs disparaitront.

Je me souviens de la Cité du Mirail après son édification. Cité métissée, colorée, interculturelle qui offrait quelques lieux de promenade avec son lac, ses parcs et jardins, cité où s’érigeait la faculté du Mirail, abritant en son sein la jeunesse révolutionnaire accusée à tort ou à travers de glisser vers le « boboïsme ».

 

Je me souviens des revues d’histoire, acquises malgré mes faibles économies d’enfant grâce aux quelques sous gardés précieusement de côté ; ces revues m’ont marquée parfois plus que les cours appris sur les bancs de l’école, telle l’image de ce dernier condamné à mort par guillotine, un homme vêtu d’un pull-over rouge.

 

Je me souviens de notre rencontre imprévue et imprévisible lorsque la chaleur de l’été a fait place au vent faufilant dans les arbres qui s’effeuillaient de leur parure, de ton baiser, un baiser volé non pas par une chaude soirée d’été à l’ombre des marronniers mais par une soirée d’hiver enveloppée des sons métalliques d’une guitare lumineuse, peut-être une Gibson... C’était un baiser à peine appuyé, cependant, ancré dans ma mémoire comme toutes premières fois.

 

Je me souviens de nos croisières en goélette aux abords de ces récifs escarpés où s’alignaient des mouettes piailleuses, presque nargueuses. Nous n’avions pas fière allure, nous, pauvres bipèdes !…Ou encore de nos escapades dans les régions rurales de France encore conservatrices des métiers d’antan, ramoneur ou encore rémouleur.

 

Mais, aujourd’hui…

La Cité du Mirail a perdu de son hospitalité. Plus de lieux de promenade : partout et n’importe où on trouve tags et détritus. Crimes et délits sont ses lots quotidiens. Les abstentionnistes d’aujourd’hui ont remplacé les réactionnaires d’hier.

Des revues « intelligentes », posant des questionnements, notamment sur la véracité de la conquête de la lune par les Américains, sont là pour nous éclairer ou nous perdre davantage.

L’habitude, ce « comme d’habitude » que chantonnait Claude François, a envahi insidieusement notre amour.

Les métiers d’antan semblent appartenir désormais à un monde parallèle, irréel.

 

 Corinne B.

Tous les souvenirs disparaîtront.

Comme ce gamin, notre copain, fin saoul, pour son premier anniversaire fêté sans ses parents, où nous avions glissé, sur le canal du midi gelé, un après-midi de l’hiver 1985, de mes copains d’abord, et des étrangers, certains tout juste arrivés de leur pays natal, au son si gai, de ce moment  encore je me remémore. Nous étions jeunes, insouciants et joyeux.
 Nos chutes et nos rires si nombreux mêlés aux effluves aquatiques sous la bruine de ce mois de novembre ; puis l’éclat de ta peau laiteuse sous la pale lumière, il y a bien longtemps. Les garçons s’amusaient à nous faire peur. On s’imaginait être dans un film d’Hitchcock.   
Disparus comme nos maîtres et leurs leçons sérieuses et tous les « J’accuse » d’Emile Zola, Dreyfus et le bagne ; les règles de trois et le théorème de Pythagore. Nous finissions le lycée et pour nous ces maîtres, à moins que bouddhistes, ils ne ressuscitent, ne reviendraient jamais dans nos vies pour toujours effacés de la surface de la terre.
Nous, alors si complices, maintenant noyés dans nos propres vies, inconnus dont les noms et les visages s’effacent.
 Aujourd’hui je marche seule le long de ce canal…
                                                                                  … si calme
                                                                                                               … trop calme.

 

Bérengère

 

Je me souviens de Paris sous une tempête de pavés volant en tous sens comme les pollens du mois de mai

Plus de règles, plus de lois, les cris, les stridulations ininterrompues des sifflets tournoyant dans nos oreilles

Tels des pantins désarticulés se livrant à une transe échevelée

Révoltés et gardiens de la paix, dans des mouvements anachroniques semblaient s’agiter comme sous l’effet  des premières musiques de jazz qui, dans le temps, nous faisaient swinguer.

 

Je me souviens de l’image en noir et blanc qui, à l’été 1969, fut ancrée à jamais dans nos esprits

Celle de l’homme qui a fait ses premiers pas sur la lune, sautillant, casqué, empesé dans sa combinaison sur gonflée

Une impression d’étouffement, tel l’air suffocant de Doula lorsque la floraison des roses anciennes atteignait son paroxysme, semblait émaner de ses gesticulations

Il y avait trop de roses, il n’y avait pas assez d’air, il y avait trop de senteurs mêlées, il n’y avait aucune trace de vie.

 

Je me souviens du vent dans tes cheveux ce jour-là

Comme une nuée d’oiseaux assis sur le toit de l’immeuble d’en face

De tes longues mèches rebelles flottant au vent qui se mirent soudain à virevolter

Animées par un irrépressible et prodigieux rire, fruit de tes vingt ans.

 

Tous ces souvenirs au combien émouvants disparaîtront cependant.

Il est temps de faire face au  passage du temps et au long travail d’érosion qu’il n’a pas manqué d’exercer.

Qui de nous peut estimer en être sorti indemne, avoir gardé les espoirs de sa jeunesse.

A l’exemple de Cormac McCarthy, auteur qui ne veut pas être trop mêlé au monde

Il nous faut nous défaire de nos dernières illusions.

 

Le cheminement  d’une vie emprunte souvent des sentiers inconnus.

Ainsi, même si j’ai préféré l’angoisse insidieusement distillée  dans « Arsenic et vieille dentelle »

Rien ne sera jamais comparable à ce sentiment de perte d’une partie essentielle de mon être

La promesse d’un monde dans lequel tout paraissait réalisable : paradis des possibles définitivement perdu.

 

Renaud

 

Tous les souvenirs disparaîtront.

 

Le soleil frappait la cour de l'école où l'on échangeait les billes contre un « boulard ». A cette époque, la France traversait la méditerranée. Elle n'était pas chez elle. Le grand frère rentrait du lycée en serrant les lèvres, son cœur comprimé par la violence sourde qui l’environnait. Le petit frère commençait à se mettre debout : je me souviens de ses premiers pas. Dans la cuisine trônait, en son milieu, la grande table où la famille prenait ses repas. La voix douce de ma mère s'intensifiait insensiblement quand il fallait rassurer un de ses six enfants, quand notre père, comme souvent, était parti travailler quelques jours hors de chez nous. Au printemps les parfums qui flottaient dans l'air accompagnaient l'espoir d'un lendemain apaisé. Certaines fois, la tension était comme suspendue : telle ou telle famille du quartier préparait les premières communions, auxquelles nous n'étions jamais invités, nous, les enfants de parpaillots. Nous pouvions apercevoir les robes blanches, les gants d'ivoire, les coiffes immaculées mais nous imaginions seulement les célébrations. Par contre nous participions aux repas champêtres de familles où la faconde caractérisait la façon d’être de certains convives, ce qui, je le réaliserai plus tard, les rendaient dignes de Pagnol. Un autre souvenir de printemps remonte du néant, je ne sais pourquoi, pour y replonger aussitôt : les parents ramassant les abricots du jardin pour les enfants. Quand nous nous couchions, nous guettions les voix et les pas des adultes : mais nous savions qu'il existe des pas que l'on ne peut pas entendre. Lors de certaines soirées qui auraient du être douces, la terre exhalait une odeur de sang que les plus jeunes d'entre nous ne percevaient pas. Le message que « toute vie est précieuse et nécessaire, peu importe sous quelle forme », avait beau être déclamé par certains, il ne pouvait pas être entendu. Et je pensai, bien des années plus tard, à tous ces souvenirs d'un monde qui  côtoyait un autre sans jamais le rencontrer, ou si peu, quand, avec des copains de faculté venus d’ailleurs, nous montions tout doucement, en riant à gorge déployée, le col du Tourmalet dans ma 2 CV poussive.

 

Mais aujourd'hui, ces souvenirs malaxés par le temps ont fait leurs chemins : ils se retrouvent en partie dans nos mémoires collectives respectives sans être forcément expurgés de relents nauséabonds, toujours bien vivants. La vigilance doit donc rester de mise pour que certaines facettes abjectes disparaissent de nos têtes à jamais et que nous nous regardions, enfin, les uns les autres sans idée préconçue afin que nos différences soient la richesse de nos enfants et de nos petits-enfants, à défaut d'avoir été, vraiment, les nôtres.

 

Cécile D.

 

Tous les souvenirs disparaîtront, tôt ou tard, les vôtres ou les miens. Pourtant on aimerait s’assurer qu’ils restent en nous jusqu'au bout, et entiers et intenses comme neufs.

Ma grand-mère me racontait des histoires quand j’étais petite. Rien d’étonnant jusque là, sauf que ces histoires, c’étaient les siennes, et c’est bien ça qui les rendait si palpitantes. Elle arrivait à rendre épique et exaltante la capture d’une mouche, l’histoire du facteur, la cuisine tupperware, chaque petit moment que d’autres auraient considéré anodin.

Elle me racontait son enfance, la douce musique du braiment des ânes, des chameaux et des enfants, disait-elle. Elle me racontait la danse, qui jeune femme ou mère accomplie, la ramenait à la joie de la vie.

Je me souviens d’une soirée d'été, et pas n’importe laquelle : c’était La Fête, où elle m'a rejointe quand je m’y attendais le moins, alors qu’elle était déjà malade et très fatiguée.

Ah, croyez-moi, les vieilles dames peuvent être pleines de vie et de malice, et même anarchistes !

La mienne était fana de Cohn Bendit. La télé avait bien retranscrit son coup d’éclat de Mai 68, et les années passant, ma grand-mère continuait à claironner qu’elle lui aurait volontiers cassé ses dents, à ce fichu CRS, malheureux représentant des « Forces Occultes » !

Elle m’envoyait acheter ses gitanes sans filtre au café-tabac du coin, et les fumait en cachette de mon grand-père, parfois avec ses copines, parfois seule avec ses pensées dans le grand jardin.

Peut-être même que la mort de Gainsbourg, qu’elle appréciait presque autant que Cohn Bendit, a renforcé son désir de fumer, étrange hommage qui n’a pas duré si longtemps : mon grand-père n’a pas tardé à l’attraper, hé.

 

Mais aujourd’hui, ces temps paraissent loin, et flous.

Ma première console de jeux vidéo, la star du genre, a l’air d'une antiquité. Bien loin le bruit de la Ronéo, encore plus l'odeur de son encre. Les premiers pas de l'homme sur la Lune sont des images d'archive, que certains évoquent en repensant aux pruneaux à l’Armagnac de la cousine Louise, dégustés devant le téléviseur noir et blanc flambant neuf. Ces paysages lunaires, où tout est si désolé, presque ravagé, sans humanité et sans espoir, forment le pire cauchemar de l'homme moderne, qui les met pourtant sur grand écran.

 

Heureusement, j'ai toujours la mémoire vivace de ma grand-mère, et devinez quoi ? je construis la mienne.

Souvenirs, je vous attrape, je vous garde, je vous triture, je vous mixe, je vous cajole, je vous déconstruis, je vous reconstruis, je vous arrange comme ça me chante, j’oublie les fâcheux, j’aime tous les autres, alors venez, venez que je vous adopte !

 

Gaëla

 

Tous les souvenirs disparaîtront.

Et d'abord les odeurs, et celle, entêtante et menaçante, du tabac dans le bar-tabac bruyant en bas de chez nous. Celles qui nous forgent, celles qui nous dégoûtent, celles qui nous obsèdent, celles qui demeurent, celles que l'on cherche à retrouver, par l'anamnèse, celles que l'on cherche à éviter, au détour d'un chemin. Ainsi, celle de ces chiens, à moitié perdus, qui attendaient leur maître devant la porte, près de chez nous. Plus que leur odeur humectée de salissures, de blessures, odeurs d'eau croupie et de sang mêlés, c'est leur silence qui m'effrayait, et me hante encore. Comme ce ding/ding/dong du jeu des mille francs la radio crachotant crépitant, et ma grand-mère, l'oreille collée au poste, inéluctablement, sans prêter la moindre attention à nous, enfants jouant dans la cour de sa maison, livrés à nous-mêmes. Celui-là, je le tournais en dérision, et je l'ai presque oublié. Comme le carillon des églises, sonore, strident et perçant, honorant, en un dernier concert matinal, qui me jetait chaque fois hors du lit, la défaite de la nuit, de ses effluves et de ses promesses. Après, c'était : des bisous à odeur de poudre de riz, ceux de ma mère fraîchement maquillée, comme pour nous insuffler la vie, chaque matin à recommencer, une caresse sur la joue, un effleurement si doux. Et puis, les cliquetis effrayants de la vieille 2 Chevaux de mon père, sur le chemin de l'école, ceux-là enfouis dans un recoin de ma mémoire qu'un instant propice vient ranimer. D'autres bruits inquiétants n'en finiront jamais de se tarir, et hantent ma mémoire comme des fantômes ; ainsi, les cris angoissés du king kong à son sommet secouant une femme blonde, à moins qu'il ne s'agisse des hurlements de cette captive aux abois. Il y aurait tous ces bruits de l'intime, ceux des hauts de Hurlevent, ceux d'A l'Est d'Eden, ceux qui me reviendraient si...

Mais aujourd'hui, les voix se sont tues, les sons sont désarticulés, de brefs va-et-vient sonores esseulés et plaintifs, même ce geste de Gainsbarre brûlant un Pascal ne veut plus rien dire. Les bruits ne sont plus raccordés au corps, ils se délitent, et vident la substance de ceux qui les portaient. Alors il reste le silence, le silence - l'inanité sonore. Mais le silence de ces espaces infinis ne m'effraie plus.

 

Olga

 

Tous les souvenirs disparaîtront.
 
mon enfance vécu au paradis d’insouciance,
une maison verte en bois avec les volets bleus
mon arbre qui m’écoute lorsque je lis et qui me protège
du soleil trop chaud à midi, de la pluie et des regards des autres
je suis chez moi
ma scolarité, de laquelle je fais si peu usage à part les souvenirs de la recréation et des visages
mes amis Lena, Natasha, Sweta, Kolja, Sergei, Igor
des études… pour devenir qui ?
 
la peur, l’angoisse et la trouille
de partir d’arriver et de recommencer
l’air nouveau et libre d’un pays - étranger ou le mien ?
le mariage premier, maison, voiture
je suis chez moi
je retrouve des marques, un parc et un arbre, je me sens protégée et entourée
mes amis Elena, Sascha, Georg
des études… pour devenir qui ?
 
la peur, l’angoisse et la trouille
de devenir maman, d’accompagner,
d’aimer et dire « ich liebe dich »
mon premier garçon, beau, doux et bien vivant
je suis chez moi
il est dans mes bras et je grandit avec lui, j’apprends et je suis fière de lui, de moi,
mes amis Nelly, Jork, Martina, Dirk
des études… pour devenir qui ?
 
la peur, l’angoisse et la trouille
de faire le choix et encore une fois
partir, arriver et recommencer
encore une langue et une culture, une richesse et une ouverture
je suis chez moi
je prends du temps avant mon envol, mais elles sont toujours là
mes amies Christine, Ida, Tereza, Lenotchka
des études… pour devenir qui ?
 
la peur, l’angoisse et la trouille
de faire le choix et pour la première fois - le divorce...
un nouveau pas, un départ, une liberté
encore une expérience, chance
je suis chez moi
c’est facile et je m’amuse, je découvre la vie
mes amis Alecia, Corine
des études… pour devenir qui ?
 
la peur, l’angoisse et la trouille
le mariage deuxième, maison, voiture
un grand jardin et les fleurs de toutes les couleurs
mais la peur de recommencer et de me tromper
je suis chez moi
je suis pleine d’espoir et je construis
mes amies Annette, Frauke, Isabelle
des études… pour devenir qui ?
 
la peur, l’angoisse et la trouille
je quitte encore une fois, je me sens si bas
je doute de moi, je n’ai pas « chez moi »
je vis la solitude, je me sens perdue, mais je me redresse, je réapprends la confiance
je suis chez moi
je prends du temps avant mon envol, et, elles sont toujours là
mes amies Marie, Rimma
des études… pour devenir qui ?
 
la peur, l’angoisse et la trouille
jamais deux sans trois
une rencontre, une alliance, un mariage sous la lune
amour et explosion, doute et certitude
je suis chez moi
je ne me pose pas de questions, j’ai envie de vivre
mes amis Delphine, Véronique, Eric, Thierry
des études… pour devenir qui ?
 
la peur, l’angoisse et la trouille
de devenir maman encore une fois, d’accompagner,
d’aimer et dire cette fois « ja tebja ljublju »
je suis si loin et si proche, je revisite mon passé
je suis chez moi
j’ai envie d’être loin parfois, mais je suis là, je reste
mes amis Cristian, Gérard, Christine, Guy, Adeline
des études… pour devenir qui ?
celle qui(e) je suis !?
 
Mais aujourd’hui,
je n’ai plus envie de peur – j’aime
je n’ai plus envie d’apprendre – j’enseigne
je n’ai plus envie de lire – j’écris
je n’ai plus envie de voir personne – je médite
mes enfants - toujours là
Je suis chez moi.
Celle qui(e)  je suis !

 

Christophe

 

Je me souviens de ma première lecture du Démon

De mon quartier, barres d’immeubles dressés autour d’un square poussiéreux et bruyant

Et de cette bouffée d’air enveloppante dès ma descente de l’avion et des couleurs chatoyantes et des odeurs épicés

D’un ciel sans nuage où filent un essaim d’oiseaux à perte de vue

De tes yeux qui scintillent à la lumière du jour

De montées de lait, lait offert au bébé affamé

Je me souviens de l’extrême droite au second tour

Que les oiseaux d’Hitchcock mon profondément troublé

 

Le texte :

 

Je me souviens, assis sur mon lit d’étudiant, de ma première lecture du Démon dans mon quartier aux barres d’immeubles dressés autour d’un square poussiéreux et bruyant.

Je me souviens de mon envie de m’évader, de quitter la tristesse et partir loin de ce béton.

Je me souviens de ce désire de voyages extraordinaires et de la sensation procurée par la bouffée d’air enveloppante dès ma descente de l’avion et des couleurs chatoyantes et des odeurs épicés.

Je me souviens d’une soirée tranquille, d’un ciel sans nuage où filent un essaim d’oiseaux à perte de vue, de ta présence et de tes yeux qui scintillent à la lumière du jour.

Je me souviens de cette nuit d’amour unique, de ton ventre rond, de ton rire libéré, de la naissance de notre fils, des premières nuits passées ensemble et des montées de lait, lait offert au bébé affamées.

Je me souviens avoir été heureux, avoir eu peur pour toi, pour lui, pour son avenir en voyant l’extrême droite au second tour.

Je me souviens aussi de moi regardant la TV durant ses longues siestes et que les oiseaux d’Hitchcock mon profondément troublé.

Mais aujourd’hui, je n’ai plus peur… 

de ma cité grisâtre aujourd’hui peinte en rose,

 de ne plus jamais voir tes yeux scintillés que je rencontre chaque matin,

 du devenir de notre fils que je vois chaque jour plus grand et plus fort,

de passer trop de temps devant la TV car nous n’en avons plus,

d’être pris par le démon car mon amour pour toi m’en protège.

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 15:15

Loto portrait < voir le dispositif

 

Virginie

Moi, aux origines lointaines qui invitent aux voyages,
A travers des pays pleins de saveurs et d’exotisme que surplombe un ciel sans nuages.
Moi, aux cheveux tantôt ardoise tantôt café, aux coiffes parfois mutines,
Variant mes tenues au gré de mes humeurs et de mon entourage,
Ouvrant grand mes yeux à  la fois mûris par l’âge
Et à la fois amplis de tendresse presque enfantine,
Voyant à l’horizon un brouillard indélébile, avenir indéfini.
Moi, sensible, à l’écoute des gazouillis de la vie,
Quêtant le moindre parfum qui embaume ce bas monde pas toujours serein.

Moi, Virginie, face rieuse, face grave, clarté obscurcie,
Je vous tends la main. 



 Renaud

Moi, avec ma péninsule généreuse héritée de mon aïeul maternel,

 Moi, aux yeux scrutateurs qui farfouillent,

 Moi, tourné vers la mort et la lumière (comme chacun),

Moi, avide de paix et de sérénité (comme chacun),

Moi, curieux du mystère de la création littéraire,

Moi, peut-être ingénieux,mais en tout cas : pas aujourd'hui,
Moi, bloqué :

Incapable de formulations imaginatives spontanées 

à la vue de ces foutues cartes « loto portraits »,

Moi-même, Renaud, j'adresse un clin d'œil

à ceux qui manient mots et concepts

pour créer métaphores et allégories

avec une dextérité et une concision stupéfiantes,

j'adresse donc un clin d'œil

aux poètes qui créent (mais comment font-ils ?)

la Beauté.

Corinne P

Moi, Corinne, me voici bien embêtée de devoir faire mon portrait
Ce regard inquisiteur, et mon désir de bien faire...
Mon caractère?

              il fluctue avec la lune
              il est changeant selon ce que tu me proposes
              il se réjouit de ce que je vais manger.
Regarde moi, tu me sens vive
Mais je suis si fatiguée
Un mouvement, et ce ne sont que courbatures
Que de fil à retordre!
Et je tourne en rond.
Par obligation?
Ou est-ce ma position dans ce labyrinthe de situations à décrire?
Ouvre ta bouche, mon cœur,
Dis, crie, hurle, embrasse
Comme une évidence, comme ce nez au milieu de la figure.
As tu du flair? Sens tu ces odeurs ?

Reconnais-tu ce crâne rasé sur lequel on a posé cette perruque
artifice carré, en canard inversé et qui cache ce visage maussade ?
Tu doutes ?
Prends un miroir. Fais des grimaces.
Vois tu la lumière au bout du tunne ?

L'horizon est muet, mais les lendemains chantent.
Je veux me ficher du dehors, de vous,
Et ressentir au milieu de mon ventre cette zone de calme.
Non pas la mort !
Elle, elle est à distance
Elle est au journal télévisé
Elle est sur cet écran de cinéma
Pas encore dans la vraie vie.
Bientôt, elle approche. Soulagement.
Je suis ici, je suis d'ici
De parents connus, dans ce paysage idoine.
Je voudrais m'échapper
Et amener avec moi, ailleurs, mes origines.
Ma vie est là
Seule, avec toi, mon Amour,
Mes Amours.


Moi, Corinne, je me suis promenée
Dans le cercle infini de ce désir de plaire.
Mais en opposition, à toute apposition.

 

Corinne B.

Moi bouchée de sang
Moi aux yeux mer de jade
Moi chevelure de feu
Moi face lumineuse tournée vers le soleil
Moi anémone d’amour
Moi tendre et lucide
Moi vive et insoumise qui ne suis rien
Moi saine, passe sur le chemin
Moi particule  joyeuse
Moi vers la mort comme chacun
Moi amoureuse de vie
Moi empêtrée de pensées sauvages

 

Moi, Corinne,
Fille des mers, d’origine malouine
Vécus au centre de Paris
Moi baladine, au vent se mêle
Enfant, mère et aventurière
Mon  cœur est la terre
Mon rire  est le souffle, est la vie
Je suis un paysage balayé par le vent,
Un arbre cherchant la forêt.



Bérengère
 

Moi, dont la bouche dira oui et le corps exultant s’offrira à ton regard
Moi, dont la truffe frémira sous la douce caresse de tes yeux agrandis par la tendresse
Moi, jadis canard boiteux, insensible au moindre élan de spontanéité,
A présent  canard renversé  par l’intensité de mes émotions  si longtemps contenues
Redeviendrai désir sous la moiteur de tes baisers.
Quand l’avenir s’obscurcissait dans l’attente d’une impossible embellie
Quand mettre mes pas dans les tiens semblait insuffisant
Quand l'espoir d'un cheminement singulier s'était définitivement enfui.

Il ne me restait que mes origines, socle rationnel et intellectualisé de ma nature fluctuante
Pour me rappeler combien la mort est proche
Pour me rappeler que le temps peut s’apprivoiser
Pour me rappeler que l’avenir se construit.
Il n’est d’être qui ne s’affirme sans mettre à bas ses fantômes intérieurs
Il n’est de vie qui ne se réalise sans reprendre possession de son moi intérieur.
Qui, abandonnant toute peur, jusque là influencée par de la représentation obsédante d’un inéluctable néant.
Moi, dans un élan de pure autodétermination  pour échapper à la noirceur de ces obscures divagations 
Moi, créature de chair et de sang refuse de rester soumise à des émotions purement délirantes.
Je mets à bas les murailles me séparant de la vie et me débarrasse de toute désespérance.
Il n’est d’être qui ne se réalise sans mettre à bas ses propres fantômes
Il n’est de vie qui ne se conçoive harmonieusement sans dépassement de soi.
Moi, l’infiniment petit face au monde infiniment grand qui nous entoure


Olga


Moi, un bouleau blanc jouant dans le vent grandit dans une forêt vierge
Moi dont les bras longs enlacent la vie avec délicatesse
Moi au visage d’un paysage changeant
Moi, qui cache mes yeux troubles dans une cascade sauvage de mes cheveux doubles
Moi, avec ma bouche bouleversante de vérité large sans preuve possible
Moi, à l’oreille couchée sur l’épaule d’une vague, écoutant la lune
Moi, et mon nez curieux qui cherche à être compris
Moi, avec mes fesses de Vénus
Moi, avec mes jambes longues qui parcourent la planète plusieurs fois par jour et qui vont dans d’autres dimensions et rêves, elles m’amènent quand je veux
Moi, aux pieds grands et larges qui tiennent partout l’équilibre presque parfait même si la surface change et bouge, qu’elle soit dure ou liquide, stable ou fluide
 
Moi, Olga, aux origines multiples et vastes, tressées des non-dits
Issue d’une planète lointaine et froide d’où vient mon caractère étrange et rebelle
Mais aussi normal et affectueux comme un chat qui ronronne sur l’herbe
Je vis toujours dans l’espoir d’un Avenir vert d’Amour doux
Dans mon être profond reposé sur un nuage blanc
La situation si libre comme une colombe dans un ciel bleu
Ma mort couronne ma vie et
Elle est une fin pour un nouveau départ
Dans ma quête constante d’un monde sans peur ni froid
Comme le soleil grand et brillant qui chauffe la bulle bleue
Flottante dans un vaste espace infini garni des étoiles, aussi éternelle que mon âme
 
Moi, Olga, j’ai la source tout proche en moi, l’oubliant parfois
En croyant au froid raide, plutôt qu’à la chaleur souple
Quel intérêt ?
Je me demande et je me reprends.
J’allume le chauffage et la lumière, mon cœur se réchauffe
Le soleil sort et les oiseaux chantent, le bourgeons s’ouvrent et le monde fleurit en souriant
Je vis dans un monde où la joie s’éclipse par un simple bouton, elle s’allume aussi vite, elle joue, elle s’amuse, elle se cache parfois
Je crée ce monde et je suis ce monde
Je suis moi, Olga, mon Avenir, ma vie, mon quotidien, ma vérité,
Ma joie, mon Amour et mes espérances
Ma mort et ma renaissance.


Gaëla

 Moi, bouche entrouverte ma béance ma blessure

 Moi, bouche de feu striée de vents blancs

Moi, que le don d'ailleurs fissure

Moi, que le pendule fait osciller - je mens 

Moi, aux cheveux de vagues s'enroulant en boucles

Sans rideau de frange, où cette fange baissée sur mes yeux

Moi, perdue dans les méandres mon assiette en débâcle

Moi, des Flandres à Belle-Ile en passant par l'île d'Yeu 

Moi, bordée d'iode de mousse et de lichen

Moi, corps végétal en semence germination foetale

Moi, corps à la hache bête aux abois qui se traîne

Moi, au creux d'une mer étale 

Moi, à la paume ouverte sur l'air persécutée

Moi, dont le corps arc-bouté  prend la fuite

Moi, au nez-baïonnette prêt à sabrer l'été

Moi, aux influx nerveux me laissant-là détruite 

Moi, et mon œil unique comme la porte de l'effroi

Moi, suspendue aux trouées de lumière et au règne du vague

Moi, au visage de lune offert à mi-voix

Moi, perdue dans les rêts de cylindres sans loi 

Moi, Gaëla,

Entre le paradis, l'enfer et le purgatoire,

Je me dérobe,

Navigue en eau trouble,

Sans cesse, livre bataille,

En attendant que le temps me presse.

 

Cécile D.

 

Moi, qui suis la barque du long fleuve tranquille

Moi, dont l'essence florale s'étire vers le ciel

Moi, aux pieds dans l'eau la tête dans l'astral

Moi, et mon nez comme une planche de salut ouverte aux épices du monde

Moi, un champ de bataille

Moi, doublon jumelé par mon signe zodiacal

Moi, en errance sur le chemin des possibles

Moi, en marche spatiale et temporelle

Moi, aux origines éparpillement groupées

Moi, île flottante dans l'univers du Big Bang

Moi, caractère saugrenu agneau ou lionne selon l'éclairage lunaire

Moi, curieusement alambiquée,

 

Moi, Cécile, l’oeil du tigre, la jambe de fer

Tournée vers l'à venir avec et sans peur

Chutes du Niagara ou mare aux canards ?

Arc-en-ciel flamboyant ou orages éclectiques ?

Je rassemble mes forces

Pour courir nager sauter affronter et espérer

Que demain ne sera qu'une avalanche de meilleurs.

 

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