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10 août 2009 1 10 /08 /août /2009 09:50

   Intitulé : Itinéraire en exercices de style, sous le signe de la modification et de la disparition 


Texte de Renaud

Vous sortez de chez vous, en ce début de journée automnal, vous allez au bout du chemin et vous attendez. Dans deux minutes, comme tous les matins, votre collègue Nina passera vous prendre dans sa Honda Civic. Les deux minutes passent. Puis deux autres. Vous cherchez à ne pas vous énerver. Soulagement. La voiture débouche du haut de la côte, et vient s’arrêter près de vous. Vous montez à l’arrière. Vous ne saviez pas que François habitait aussi dans le haut du village, comme vous. Vous refusez d’admettre que vous en êtes contrarié et vous espérez que le bonjour que vous avez lancé ne le montre pas. Vous regardez le soleil pâle percer le léger brouillard, Nina faisant repartir l’auto dans la pente, jusqu’au méplat où elle marque le stop. Vous observez la circulation, plutôt dense, de la RD 16 qu’il faut traverser. Nina et François poursuivent leur discussion sans vraiment faire attention à vous, vous semble-t-il. Encouragée par François, Nina finit par s’engager, traversant la RD 16 entre deux camions plutôt rapprochés l’un de l’autre. Vous regardez les personnes venues, certaines à pied, d’autres en voitures, au centre commercial de l’autan que la Honda Civic est en train de contourner. Nina et François continuent leur discussion. Vous croisez le regard de Nina dans le rétroviseur. Vous n’arrivez pas à y déceler une quelconque connivence avec vous. Vous n’aviez jamais remarqué qu’elle avait trois petits trous à son oreille gauche. Vous décidez, en toute discrétion, de pousser plus loin votre observation. Quand vous regardez de nouveau dehors, vous vous rendez compte que vous longez maintenant le parc,  émergeant, mystérieux, du brouillard, plus dense dans la vallée que dans les hauteurs. Au moment où vous voulez rompre le silence, vous entendez François lancer à Nina : « Marco n’est pas là ! ». Puis une fraction de seconde plus tard : « il devait nous attendre devant l’arrêt de bus, là » en montrant l’emplacement du doigt. Vous ne saviez pas que Marc devait aussi être du covoiturage. Vous participez à la brève discussion qui s’ensuit, Nina ayant arrêté, moteur allumé, la voiture sur la chaussée, à l’emplacement du bus, juste avant le rond point Occitanie. Vous êtes d’accord avec Nina et François d’aller, sans attendre, récupérer Marc au quartier Saint-Paul, où il habite, afin de ne pas perdre de temps. Vous vous rappelez que vous avez placée une réunion en début de matinée, mais vous n’avez pas d’inquiétude : ce bref détour ne vous mettra pas en retard. Deux minutes plus tard, vous voyez Marc agiter ses bras, ballotant sa sacoche au dessus de sa tête, un grand sourire aux lèvres, marchant à grands pas. Vous souriez niaisement à la blague que fait Marc en rentrant dans l’auto, alors que Nina éclate de rire et que François lance : « sacré Marco, il ne changera jamais ». Quand la Honda Civic revient au rond-point Occitanie, un bouchon commence à se former. Vous trouvez cela à peine croyable : en moins de cinq minutes ! Vous savez, à cet instant précis, qu’il vous faudra une heure et demie pour faire les 15 km qui vous séparent de votre lieu de travail. Cette situation, rare, que vous espériez vivre, sans vous l’avouer, en tête à tête avec Nina, se déroulera avec Marc et François, ces deux collègues avec lesquels vous n’avez pas d’affinités particulières. Vous avez peur de ne plus être adepte du covoiturage pendant un certain temps ! 



L’auto arriva à  la maison quand Bruno sortit du jardin. Nina conduisait. Un brouillard automnal voilait l’air du matin. Max fut surpris : dans la Honda Civic, il y avait François. Pourquoi ? Habitait-il lui aussi par ici ? « Bonjour » lança Bruno d’un ton qu’il voulut franc quand il s’assit dans l’auto. Nina, au volant, parlait à François qui souriait. « Salut » dit François sans conviction, poursuivant aussitôt sa discussion. Nina fit partir l’auto puis la stoppa plus loin. Il fallait franchir la RD 16. Un camion passa. Puis un bus. « Vas-y…faut pas mollir ! » dit François, toujours souriant. « Tais toi », lança Nina d’un ton dur. Bruno rigola tout bas. La Honda civic put franchir la RD 16, puis contourna la station Kaï, chacun ruminant sa frustration. Bruno s’agita sur son coussin, l’air narquois. Nina continua son action, pilotant l’auto, imaginant son attrait sur François, puis son attrait sur Bruno. L’auto poursuivit son parcours, stoppa, puis continua. Un liquidambar du parc surgit, sortant du brouillard, saisissant Bruno. La Honda roula jusqu’au stop du bus. Là où « on aurait du », dit François, « saisir Marco ». « Saisir Marco ! », railla Bruno tout bas, puis tout haut : « on fait quoi ? ». Nina coupa court à toute discussion : « allons à lui ! ». L’auto tourna autour du rond point Occitania, fonça à Saint-Paul, là où habitait Marc. Nul, dans l’auto, mouftait. Soudain Marc apparut, souriant, marchant à grands pas. Il blagua à l’instant où il monta dans l’auto. Nina rit. François sourit : « toujours aussi vif, Marco ! ». Bruno souriait aussi, mais d’un air, à son grand dam, plutôt niais. Nina suivit un minibus bruyant puis arriva au rond point : « zut ! Un bouchon ! Si soudain !». Bruno sursauta : « ça alors ! ». Son moral chuta. « J’aurais pas du partir ainsi au boulot. J’aurais du savoir » murmura-t-il ; puis il rajouta plus bas : « j’ai tout faux … », craignant un impact sur son travail du jour. Mais au fond, soupçonna-t-il, sa frustration portait plutôt sur Nina qui, à l’instant, d’un air lointain, mit la radio d’où sortit un air funky. « Plus jamais ça » ronchonna Bruno : il statua qu’il partirait au travail dans son char non polluant (sa twingo), sans autrui, maîtrisant ainsi son parcours, laissant son imagination à la maison.

 


 

 

  Texte de Gaëla

Version n°1 (initiale mais trop longue pour l'exercice)


Vous démarrez en trombe car, sans connaître l'heure exacte - c'est-à-dire le temps inscrit sur la surface de la terre et perceptible selon une échelle de subtiles variations dues aux caprices de cet astre saignant qu'est le soleil - vous pressentez que vous êtes déjà en retard, avant de l'être réellement. De toutes façons, vous savez qu'objecter la relativité de la perception du temps ne parviendra pas à détendre les traits de vos interlocuteurs tout à l'heure ni à effacer leur moue réprobatrice. D'un air entendu, ils tenteront un : "On pourrait mettre son réveil un peu plus tôt!", ou un : "Le bus ne ralentit même plus devant chez vous...". A moins que ces paroles, tellement brûlantes, ne soient jamais prononcées, mais que vous parveniez, en quelque sorte, à lire dans les pensées, tel un chaman. L'équipage ficelé par mesure de sécurité, vous jetez un coup d'oeil dans votre rétroviseur afin de remonter sans accrocs le chemin en marche arrière, en veillant : 1° à la haie qui commence à prendre de l'ampleur, 2° au petit portique qui, comme d'habitude, n'est pas fermé alors qu'il devrait l'être, afin de contrer les imprudences des enfants, 3° aux véhicules divers qui pourraient se trouver sur la voie alors que vous obliquez sur la droite - à moins que ce ne soit sur la gauche mais, encore une fois, cela dépend du point de vue. Vous saluez, le cas échéant et avec discrétion, vos voisins qui ont abandonné l'idée d'entamer avec vous une conversation - sachant que, inéluctablement, vous serez toujours trop pressée. Si le ciel est dégagé, vous aurez peut-être l'occasion de découvrir une vue vertigineuse sur les Pyrénées encore enneigées à cette période de l'année ; sinon, ce sera la vue obstruée d'un coteau qui plonge dans un autre coteau - coteaux se reproduisant ainsi en une monotonie circulaire; Vous découvrez toujours avec la même stupéfaction le soin accordé par les habitants de votre quartier à leur jardin, vous remémorant comme chaque matin ce propos devenu célèbre de Voltaire : "Il faut cultiver notre jardin". Avant de vous souvenir que la métaphore contenue dans cette maxime nous amène sous d'autres cieux, plus métaphysiques. Sur votre gauche, la rue s'est métamorphosée ; de paisible à agitée, elle est un lieu inoui d'activités désordonnées : là des bâtiments comme une éruption, plus loin des fondations comme des frondaisons éparses et incontrôlées. Vous n'avez pas vu le temps passer, il y a quelques mois, l'emplacement, n'était qu'un champ comme les autres, aujourd'hui, il vous paraît humanisé comme cela n'est plus possible, en contrebas aussi, des hommes au teint mât travaillent sur le chantier, une grue trône telle une tour de contrôle, et tout le monde s'affaire pour remplir le contrat. Au rond point, vous avez le réflexe de vous engouffrer rapidement sur la voie car vous craignez les démarrages en côte. D'ailleurs, vous vous demandez souvent par quel hasard bienveillant vous avez pu obtenir votre permis du premier coup. Il vous faut à présent redescendre vers le village. La rue est déserte, le soleil darde ses rayons obliques et hésitants, le poste de radio crache ses chroniques poussives qui vous semblent aussi circulaires que votre itinéraire. Tout à l'heure vous emprunterez le même trajet, mais en sens inverse, la voiture déchargée des enfants qui vont à l'école. Au carrefour, vous ralentissez malgré le feu vert car vous savez, par expérience, qu'il y a toujours des petits malins, eux aussi pressés sans doute, qui vous coupent la priorité. Qu'importe! Vous savez que le temps a cessé d'être relatif, pour devenir : 1° vérité, 2° source d'argent, 3° générateur de stress, 4° chemin vers la folie. Vous vous en fichez, car vous n'allez pas travailler ; autrement dit aujourd'hui, comme les autres jours, vous n'irez pas gagner de l'argent, mais plutôt en perdre - ce qui ne vous va pas mal - il y aura les courses, la baby-sitter à régler, les cadeaux de naissance et d'anniversaire, les impayés de cantine scolaire et de garderie...

Vous vous engagerez sous la voie ferrée en espérant qu'un train ne vienne pas rompre votre tranquillité, celle de celui qui sait qu'il est en retard. Vous apercevrez bientôt sur la place du village un camion de livraison, un bus scolaire et deux ou trois cyclistes. Puis, en longeant le parc, vous observerez les infimes variations du paysage : traces d'une sortie scolaire ou restes d'une fête quelconque. Vous serez attentif à ne pas réveiller les morts en longeant le cimetière, en réfléchissant à la pertinence de l'emplacement d'un tel lieu, contigu à l'école. Vous savez que les enfants appréhendent la mort de façon plus naturelle que vous, qu'ils ne craignent pas la fréquentation de ces lieux, et vous vous souvenez que vous-même, alors que vous étiez enfant, aimiez vous promener dans les cimetières et regarder les tombes, lire les épitaphes et déchiffrer les noms sur la pierre usée, et que c'était même pour vous la meilleure façon de connaître l'âme d'un village ou d'une ville. Vous stoppez votre véhicule dans un coin tranquille, afin d'échapper au brouhaha de l'école. De toutes façons, vous savez que vous êtes en retard et, comme toujours, dans quelques secondes, quelques minutes si vous avez su éviter le feu rouge du carrefour, la sonnerie retentira, stridente, là pour vous rappeler que l'école, que vous aimez au demeurant, n'échappe pas à la règle de tout univers concentrationnaire.



Version n°2


Imperméable délavé jeté sur l'épaule, vous démarrez en trombe, en notant que, comme par un fait exprès, vous avez oublié de mettre votre montre - ce qui équivaut à un acte manqué. Plus tard vous aurez tout le loisir d'interpréter ce fait, en apparence anodin. Coup d'oeil oblique dans le retroviseur : portique ouvert, trafic limité - ce qui incline votre esprit à plus de vigilance. Le crachat de la radio vous déconcentre, les rêves et pensées disparates tout haut proférés des enfants également. Vous foncez, dépassant les limitations de vitesse autorisées. Parvenue au carrefour, en face d'une station service décrite naguère comme un lieu austère et déshumanisé, fixé dans un temps labile, la présence d'un uniforme semble faire intrusion dans vos pensées et sonne l'arrêt de vos tribulations intimes. Vous vous demandez si aujourd'hui est jour de chance. Soudain vous essayez de connaître, en fouillant dans les compartiments de votre mémoire, en vous aidant en cela du souvenir des cahiers des enfants signés par vous-même la veille ou l'avant-veille, la date de ce jour où, pour la première fois depuis votre arrivée à Labège, vous pourriez être victime d'un contrôle routier. Vous respirez profondément et essayez de vous détendre (car bien sûr, vous n'avez pas les papiers de la voiture sur vous), selon une technique de relaxation expérimentée par vous-même lors des préparations à l'accouchement que vous avez suivies - quatre à ce jour. Quand vous dépassez et laissez à vos trousses le mannequin à tête d'homme, vous êtes soulagée, sans trop savoir pourquoi. Une crainte primitive sans doute. Vous vous absentez de vous-même pour le reste du trajet. Les voies se sont tues. Le paysage, immobile et monotone, a troqué ses couleurs chatoyantes de ce début d'été pour de sinistres oripeaux de vie quotidienne. Tout, même les êtres, vous semble soudainement figé et retourné à l'état minéral. Quand vous confiez vos enfants à cet autre univers concentrationnairre qu'est l'école, vous vous sentez vide, informe, désarticulée comme un pantin.


Réécriture selon la règle du lipogramme :


Pull indigo sur son bras, Lydia fit vrombrir sa fiat, notant, fait non anodin, l'oubli du dit cadran à : "tardifs : hors-la-loi!". Il s'agissait d'un lapsus. Coups de klaxon pour ouvrir son portail, mais trafic aux abois. Lydia convoqua son quant-à-soi pour s'ouvrir à soi. Crachant loin son brouhaha, la radio s'immiscait parfois dans son moi, à l'instar du babil primitif irradiant le tympan. Lydia fonça, oubliant la loi. A la jonction, face à la station, la vision d'un flic stoppa tribulations, puis convictions ; Lydia fit un travail-sur-soi pour savoir si aujourd'hui sonnait un glas pour jours normaux, sans imbroglio flicard. Lydia aspira l'air, gonflant poumons puis poitrail, cracha l'air par son sinus, à l'instar du yoga dit d'oscillations. Au final, Lydia bifurqua puis laissa choir un pantin humain. Abandonnant là son trac, son souci, Lydia traça sous un pont assourdissant car un train faisait irruption ; un flux lointain tout rabougri s'introduisit dans sa chair. "Un mauvais jour pour moi!", clama Lydia : "aussi abscons qu'un haïku au final!"

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Published by atelier d'écriture Labège - dans ateliers 2009
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