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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 12:39

Poème en quatre stations

C’est un poème (rimé ou en prose) écrit dans le bus. Il est naturellement rythmé par le trajet entrecoupé par des arrêts (quatre stations)

Il se présentera donc sous une forme contrainte (trois strophes correspondant chacune aux trois distances parcourues par le bus entre les 4 stations)

 

La forme du poème

Chaque strophe est doté d’un titre et/ou d’un intertitre (nom de la station, heure… toute notation que l’on jugera pertinente en fonction de l’orientation que l’on donnera au poème)

 

Le poème s’articulera autour de trois notions :

1. L’action (ce qui se passe à l’extérieur ou dans le bus)

2. L’observation (ce qui l’on voit à l’extérieur ou à l’intérieur)

3. La réflexion (les idées qui viennent à l’esprit en fonction de ce qui est vu, vécu, de ce que l’on a déjà vécu, de ce que l’on connaît du lieu traversé)

 

Règle d’écriture

Prendre des notes les plus précises possibles même de ce qui semble le plus banal (comme le dit Pérec : Se forcer à écrire ce qui n'a pas d'intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.)

L’idée est d’ancrer le plus possible le texte dans la réalité (au point d’atteindre une forme d’hyperréalité poétique)

 

ORGANISATION DE L'ATELIER

L'idée est de se retrouver vers 20h à la médiathèque et de prendre le bus à la gare de Labège, en face de la médiathèque(Christian, j'aurai préalablement laissé ma voiture de façon à revenir sans marcher).

Après avoir écrit dans le bus (ne pas oublier de se munir d'un carnet, voire d'un appareil photo si on le souhaite), on reviendra à la médiathèque pour une restitution des écrits. Selon le resultat, on réécrira ou non (l'idée étant d'être le plus spontané possible).


Cette consigne d’écriture est inspirée des

Poèmes de métro de Jacques Jouet (membre de l’OULIPO)

 

« J'écris, de temps à autre, des poèmes de métro. Ce poème en est un.

Voulez-vous savoir ce qu'est un poème de métro ? Admettons que la réponse soit oui. Voici donc ce qu'est un poème de métro.

Un poème de métro est un poème composé dans le métro, pendant le temps d'un parcours.

Un poème de métro compte autant de vers que votre voyage compte de stations moins un.

Le premier vers est composé dans votre tête entre les deux premières stations de votre voyage (en comptant la station de départ).

Il est transcrit sur le papier quand la rame s'arrête à la station deux.

Le deuxième vers est composé dans votre tête entre les stations deux et trois de votre voyage.

Il est transcrit sur le papier quand la rame s'arrête à la station trois. Et ainsi de suite.

Il ne faut pas transcrire quand la rame est en marche.

Il ne faut pas composer quand la rame est arrêtée.

Le dernier vers du poème est transcrit sur le quai de votre dernière station.

Si votre voyage impose un ou plusieurs changements de ligne, le poème comporte deux strophes ou davantage.

Si par malchance la rame s'arrête entre deux stations, c'est toujours un moment délicat de l'écriture d'un poème de métro. »

 

 

Textes sur la méthode

 

Georges Perec – La rue. Travaux pratiques (extrait d’Espèces d’espaces)

Observer la rue, de temps en temps, peut-être avec un souci un peu systématique.

S'appliquer. Prendre son temps.

Noter le lieu : la terrasse d'un café près du carrefour Bac-Saint-Germain

l'heure : sept heures du soir

la date 15 mai 1973

le temps : beau fixe

Noter ce que l'on voit. Ce qui se passe de notable. Sait-on voir ce qui est notable ? Y a-t-il quelque chose qui nous frappe ?

Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir.

 

Il faut y aller plus doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n'a pas d'intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.

 

La rue : essayer de décrire la rue, de quoi c'est fait, à quoi ça sert. Les gens dans les rues. Les voitures. Quel genre de voitures ? Les immeubles : noter qu'ils sont plutôt confortables, plutôt cossus ; distinguer les immeubles d'habitation et les bâtiments officiels.

Les magasins. Que vend-on dans les magasins ? Il n'y a pas de magasins d'alimentation. Ah ! si, il y a une boulangerie. Se demander où les gens du quartier font leur marché.

Les cafés. Combien y a-t-il de cafés ? Un, deux, trois, quatre. Pourquoi avoir choisi celui-là ? Parce qu'on le connaît, parce qu'il est au soleil, parce que c'est un tabac. Les autres magasins : des antiquaires, habillement, hi-fi, etc. Ne dire, ne pas écrire « etc. ». Se forcer à épuiser le sujet même si ça a l'air grotesque, ou futile, ou stupide. On n'a encore rien regardé, on n'a fait que repérer ce que l'on avait depuis longtemps repéré.

 

S'obliger à voir plus platement.

 

Déceler un rythme : le passage des voitures : les voitures arrivent par paquets parce que, plus haut ou plus bas da la rue, elles ont été arrêtées par des feux rouges. Compter les voitures.

Regarder les plaques des voitures. Distinguer les voitures immatriculées à Paris et les autres.

Noter l'absence des taxis alors que, précisément, il semé qu'il y ait de nombreuses personnes qui en attendent.

 

Lire ce qui est écrit dans la rue : colonnes Morriss, kiosque à journaux, affiches, panneaux de circulation, graffiti prospectus jetés à terre, enseignes des magasins.

 

Beauté des femmes.

La mode est aux talons trop hauts.

 

Déchiffrer un morceau de ville, en déduire des évidences : la hantise de la propriété, par exemple. Décrire le nombre des opérations auxquelles se livre le conducteur d'un véhicule automobile lorsqu'il se gare à seule fin d'aller faire l'emplette de cent grammes de pâtes de fruits :

— se garer au moyen d'un certain nombre de manoeuvres

— couper le contact

— retirer la clé, déclenchant ainsi un premier dispositif anti-vol

— s'extirper du véhicule

— relever la glace de la portière avant gauche

— la verrouiller

— vérifier que la portière arrière gauche est verrouillée ; sinon : l'ouvrir

relever la poignée de l'intérieur claquer la portière

vérifier qu'elle est effectivement verrouillée.

— faire le tour de la voiture ; le cas échéant, vérifier que le coffre est bien fermé à clé

— vérifier que la portière arrière droite est ver rouillée ; sinon, recommencer l'ensemble des opérations déjà effectué sur la portière arrière gauche)

— relever la glace de la portière avant droite

— fermer la portière avant droite

— la verrouiller

— jeter, avant de s'éloigner, un regard circulaire comme pour s'assurer que la voiture est encore là et que nul ne viendra la prendre.

 

Déchiffrer un morceau de ville. Ses circuits : pourquoi les autobus vont-ils de tel endroit à tel autre ? Qui choisit les itinéraires, et en fonction de quoi ? Se souvenir que le trajet d'un autobus parisien intra-muros est défini par un nombre de deux chiffres dont le premier décrit le terminus central et le second le terminus périphérique. Trouver des exemples, trouver des exceptions : tous les autobus dont le numéro commence par le chiffre 2 partent de la gare Saint-Lazare, par le chiffre 3 de la gare de l'Est ; tous les autobus dont le numéro se termine par un 2 aboutissent grosso modo dans le 16e arrondissement ou à Boulogne.

(Avant, c'était des lettres : l'S, cher à Queneau, est devenu, le 84 ; s'attendrir au souvenir des autobus à plate-forme, la forme des tickets, le receveur avec sa petite machine accrochée à sa ceinture...)

 

Les gens dans les rues : d'où qu'ils viennent ? Où qu'ils vont ? Qui qu'ils sont ?

 

Gens pressés. Gens lents. Paquets. Gens prudents qui ont pris leur imperméable. Chiens : ce sont les seuls animaux visibles. On ne voit pas d'oiseaux — on sait pourtant qu'il y a des oiseaux — on ne les entend pas non plus. On pourrait apercevoir un chat en train de se glisser sous une voiture mais cela ne se produit pas.

 

Il ne se passe rien, en somme.

 

Essayer de classer les gens : ceux qui sont du quartier et ceux qui ne sont pas du quartier. Il ne semble pas y avoir de touristes. L'époque ne s'y prête pas, et d'ailleurs le quartier n'est pas spécialement touristique. Quelles sont les curiosités du quartier ? L'hôtel de Salomon Bernard ? L'église Saint Thomas-d'Aquin ? Le n° 5 de la rue Sébastien-Bottin ?

 

Du temps passe. Boire son demi. Attendre.

Noter que les arbres sont loin (là-bas, sur le boulevard Saint-Germain et sur le boulevard Raspail), qu'il n'y a pas de cinémas, ni de théâtres, qu'on ne voit aucun chantier visible, que la plupart des maisons semblent avoir obéi aux prescriptions de ravalement.

 

Un chien, d'une espèce rare (lévrier afghan ? sloughi ?)

 

Une Land-Rover que l'on dirait équipée pour traverser le Sahara (malgré soi, on ne note que l'insolite, le particulier le misérablement exceptionnel : c'est le contraire qu'il faudrait faire)

 

Continuer

Jusqu'à ce que le lieu devienne improbable

jusqu'à ressentir, pendant un très bref instant, l'impression d'être dans une ville étrangère, ou, mieux encore, jusqu'à ne plus comprendre ce qui se passe ou ce qui ne se passe pas, que le lieu tout entier devienne étranger, que l'on ne sache même plus que ça s'appelle une ville, une rue, des immeubles, des trottoirs...

 

Faire pleuvoir des pluies diluviennes, tout casser, faire pousser de l'herbe, remplacer les gens par des vaches, voir apparaître, au croisement de la rue du Bac et du boulevard Saint-Germain, dépassant de cent mètres les toits des immeubles, King-Kong, ou la souris fortifiée de Tex Avery !

 

Ou bien encore : s'efforcer de se représenter, avec le plus de précision possible, sous le réseau des rues, l'enchevêtrement des égouts, le passage des lignes de métro, la prolifération invisible et souterraine des conduits (électricité, gaz, lignes téléphoniques, conduites d'eau, réseau des pneumatiques) sans laquelle nulle vie ne serait possible à la surface.

 

En dessous, juste en dessous, ressusciter l'éocène : le calcaire à meulières, les marnes et les caillasses, le gypse, le calcaire lacustre de Saint-Ouen, les sables de Beauchamp, le calcaire grossier, les sables et les lignites du Soissonnais, l'argile plastique, la craie.

 

 

Georges Perec - Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie , un hôtel des finances , un commissariat de police , trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau , Gittard , Oppenord , Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire Il qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l'on fête le 17 janvier, un éditeur , une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d' autobus , un tailleur, un hôtel , une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens ( Bossuet , Fénelon , Fléchier et Massillon ) , un kiosque à journaux, un marchand d'objets de piété , un parking, un institut de beauté, et bien d'autres choses encore.

Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l'on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages .

 

 

1

La date : 18 octobre 1974

L'heure 10 h. 30

Le lieu Tabac Saint-Sulpice

Le temps : Froid sec. Ciel gris. Quelques éclaircies.

 

Esquisse d'un inventaire de quelques-unes des choses strictement visibles :

— Des lettres de l'alphabet, des mots « KLM » (sur la pochette d'un promeneur), un « P » majuscule qui signifie « parking » « Hôtel Récamier », « St-Raphaël », « l'épargne à la dérive », « Taxis tête de station », « Rue du Vieux-Colombier », «Brasserie-bar La Fontaine Saint-Sulpice », « P ELF », «Parc Saint-Sulpice ».

— Des symboles conventionnels : des flèches, sous le « P » des parkings, l'une légèrement pointée vers le sol, l'autre orientée en direction de la rue Bonaparte (côté Luxembourg), au moins quatre panneaux de sens interdit (un cinquième en reflet dans une des glaces du café).

— Des chiffres : 86 (au sommet d'un autobus de la ligne no 86, surmontant l'indication du lieu où il se rend : Saint-Germain-des-Prés), 1 (plaque du no 1 de la rue du Vieux-Colombier ), 6 (sur la place indiquant que nous nous trouvons dans le 6e arrondissement de Paris).

— Des slogans fugitifs : « De l’autobus, je regarde Paris »

— De la terre : du gravier tassé et du sable.

— De la pierre : la bordure des trottoirs, une fontaine, une église , des maisons...

— De l'asphalte

— Des arbres (feuilles, souvent jaunissants)

— Un morceau assez grand de ciel (peut-être 1/6e de mon champ visuel)

— Une nuée de pigeons qui s'abat soudain sur le terre-plein central, entre l'église et la fontaine

— Des véhicules (leur inventaire reste à faire)

— Des êtres humains

— Une espèce de basset

— Un pain (baguette)

— Une salade (frisée ?) débordant partiellement d'un cabas Trajectoires:

Le 96 va à la gare Montparnasse

Le 84 va à la porte de Champerret

Le 70 va Place du Dr Hayem , Maison de

l'O.R.T.F.

Le 86 va à Saint-Germain-desPrés

Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert

 

Aucune eau ne jaillit de la fontaine. Des pigeons se sont posés sur le rebord d'une de ses vasques.

Sur le terre-plein, il y a des bancs, des bancs doubles avec un dosseret unique. Je peux, de ma place, en compter jusqu'à six. Quatre sont vides. Trois clochards aux gestes classiques (boire du rouge à la bouteille) sur le sixième.

 

Le 63 va à la Porte de la Muette

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés

Nettoyer c'est bien ne pas salir c'est mieux

Un car allemand

Une fourgonnette Brinks

Le 87 va au Champ-de-Mars

Le 84 va à la porte de Champerret

 

Couleurs :

rouge (Fiat, robe, St-Raphaël, sens uniques )

sac bleu

chaussures vertes

imperméable vert

taxi bleu

deux-chevaux bleue

Le 70 va à la Place du Dr Hayem , Maison de l'O.R.T.F.

 

méhari verte

 

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés : Yoghourts et desserts

Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert

 

La plupart des gens ont au moins une main occupée : ils tiennent un sac, une petite valise, un cabas, une canne, une laisse au bout de laquelle il y a un chien, la main d'un enfant.

 

Un camion livre de la bière en tonneaux de métal (Kanterbraü , la bière de Maître Kanter)

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés

Le 63 va à la Porte de la Muette

Un car « Cityrama » à deux étages

Un camion bleu de marque Mercedes

Un camion brun Printemps Brummell

Le 84 va à la porte de Champerret

Le 87 va au Champ-de-Mars

Le 70 va Place du Dr Hayem, Maison de l'O.R.T.F.

Le 96 va à la G are Montparnasse

Darty Réal

Le 63 va à la Porte de la Muette

Casimir maître traiteur. Transports Charpentier.

Berth France S.A.R.L.

Le Goff tirage à bière

Le 96 va à la G are Montparnasse

Auto-école

venant de la rue du Vieux-Colombier, un 84 tourne dans la rue Bonaparte (en direction du Luxembourg )

 

Walon déménagements

Fernand Carrascossa déménagements

Pommes de terre en gros

 

D'un car de touristes une Japonaise semble me photographier.

Un vieil homme avec sa demi-baguette, une dame avec un paquet de gâteaux en forme de petite pyramide

 

Le 86 va à Saint-Mandé (il ne tourne pas dans la rue Bonaparte, mais il prend la rue du Vieux-Colombier)

Le 63 va à la Porte de la Muette

Le 87 va au Champ-de-Mars

Le 70 va Place du Dr Hayem, Maison de l'O.R.T.F.

 

Venant de la rue du Vieux-Colombier, un 84 tourne dans la rue Bonaparte (en direction du Luxembourg)

Un car, vide.

D'autres Japonais dans un autre car

Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés

Braun reproductions d'art

Accalmie (lassitude ?)

Pause.

 

  

Auteurs de référence :

 

Raymond Queneau

Courir les rues, battre la campagne, fendre les flots

 

Jacques Roubaud

La forme d’une ville change, hélas, plus vite que le cœur des humains (poésie, Gallimard)

 

Jacques Réda

Les Ruines de Paris (poésie, Gallimard)

Hors les murs (poésie, Gallimard)

 

 

Blaise Cendrars

La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (Extraits)

 

En ce temps-là j'étais en mon adolescence

J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais

Déjà plus de mon enfance

J'étais à seize mille lieues du lieu de ma naissance

J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois

Clochers et des sept gares

Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille

et trois tours

Car mon adolescence était si ardente et si folle

que mon cœur, tour à tour, brûlait

comme le temple d' Éphèse ou comme la Place Rouge

de Moscou quand le soleil se couche.

Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.

Et j'étais déjà si mauvais poète

que je ne savais pas aller jusqu'au bout.

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare

croustillé d'or, avec les grandes amandes

des cathédrales toutes blanches

et l'or mielleux des cloches...

Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode

J'avais soif et je déchiffrais des caractères cunéiformes

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint Esprit

s'envolaient sur la place

et mes mains s'envolaient aussi, avec des bruissements d'albatros

et ceci, c'était les dernières réminiscences du dernier jour

du tout dernier voyage

Et de la mer.

[...]

Moi, le mauvais poète, qui ne voulais aller nulle part,

je pouvais aller partout

Et aussi les marchands avaient encore assez d'argent

pour aller tenter faire fortune.

Leur train partait tous les vendredis matin.

On disait qu'il y avait beaucoup de morts.

L'un emportait cent caisses de réveils et de coucous

de la Forêt-Noire

un autre, des boîtes à chapeaux, des cylindres

et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield

Un autre, des cercueils de Malmoë remplis de boîtes de conserve

et de sardines à l'huile

Puis il y avait beaucoup de femmes

Des femmes, des entre-jambes à louer qui pouvaient aussi servir

Des cercueils

Elles étaient toutes patentées

On disait qu'il y avait beaucoup de morts là-bas

Elles voyageaient à prix réduits

et avaient toutes un compte-courant à la banque.

[...]

Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour

On était en décembre

Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur

en bijouterie qui se rendait à Karbine

Nous avions deux coupés dans l'express et trente quatre coffres

de joaillerie de Pforzheim

De la camelote allemande " Made in Germany "

Il m'avait habillé de neuf, et en montant dans le train

j'avais perdu un bouton

Je m'en souviens, je m'en souviens, j'y ai souvent pensé depuis

Je couchais sur les coffres et j'étais tout heureux de pouvoir jouer

avec le browning nickelé qu'il m'avait aussi donné.

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Published by atelier d'écriture Labège - dans ateliers 2009
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